BOSSUET CHEZ BOILEAU
Avoir l'indication authentique que Bossuet est venu à Auteuil chez Boileau, ou, tout au moins, qu'il en a fait le projet, ce n’est pas un souvenir
() Voir l'édition des œuvres de Boileau publiée par Viollet le Duc en 1821.
(2) On l'appelait familièrement Babet.
(8) Marie-Louise, qui avait épousé également
un jardinier, était morte en 1716.
banal, sans intérêt pour la Société historique ! Recueillons-en précieusement la preuve.
Nous trouvons dans la correspondance de Bossuet le billet'suivant, adressé, en 1695, à l'abbé Renaudot, le petit-fils du fondateur de la Gaxette de France. L'hymne céleste dont il s’agit est l’Epiître XII de Boileau sur l'Amour divin; l'abbé Boileau, dont parle Bossuet, était un prédicateur et un théologien qui n'avait aucune parenté avec Boileau-Despréaux. C'est à l'abbé Renaudot que l'épitre est dédiée.
« Si je me fusse trouvé ici, Monsieur, quand vous m'avez honoré de votre visite,je vous aurais proposé le pèlerinage d'Auteuil avec M: l'abbé Boileau, pour aller entendre, de la bouche inspirée de M. Despréaux, l'hymne céleste de l'Amour divin. (’est pour mercredi : je vous invite avec lui à diner ; après, nous irons ; je vous en conjure. »
Le diner où Bossuet invitait les deux abbés a-til eu lieu? S’est-on rendu chez Boileau pour cette lecture ! 11 y a tout lieu de le croire ; mais nous n'en savons pas davantage sur ce point. IL s'agit évidemment de l’épitre, avant qu'elle ne fût publiée ; car elle ne parut qu’en 4697, et nous lisons dans une lettre de Racine à Boileau, datée d’octobre 4697 : « Je suis bien aise que vous ayez donné votre épitre à M. de Meaux. » — Et dans la même lettre, après lui avoir fait un récit de ses préoccupations de famille, il ajoute : « Plaignez-moi un peu, dans votre profond loisir d’Auteuil. »
Tout cela est à noter pour nous.
Eucène ManuEL.
HUBERT ROBERT ET SON TEMPS Par C. Gagizror (1)
Voici un ouvrage qui intéresse doublement la Société. D'abord, parce qu'il est écrit par un de ses membres les plus érudits et les plus sympathiques, et ensuite parce qu'il est consacré à l’un de nos concitoyens les plus illustres.
Hubert Robert, né à Paris le 22 mai 1733, fut enterré à Auteuil, où il habitait l’été depuis quarante ans. On a prétendu que sa maison était celle que Boileau avait occupée ; mais la liste des propriétaires successifs de cet immeuble historique montre que c’est là une erreur. La propriété de Robert, qui fut vendue 25.000 francs après sa mort, — comme le prouve un passage du testament de la veuve du peintre, — était voisine, du reste, de celle de Boileau, et les recherches, continuées par M. Gabillot, nous font espérer que nous en connaîtrons bientôt l'emplacement exact et l’histoire.
Le nom d'Hubert Robert rappelle toute une époque de l’art français, et c’est à juste titre que
(1) Paris, librairie de l'Art. 41, rue de la Victoire.
son biographe, brisant un cadre trop étroit, s’est attaché, en parlant du peintre des Ruines, à faire revivre la société dans laquelle il a vécu et les jours de cette période heureuse dont on a pu dire que ceux qui ne l’ont pas connue n’ont pas su ce qu'est la douceur de vivre.
Fils d’un des serviteurs familiers du marquis de Stainville, issu d’une de ces familles de braves gens qui faisaient, à bon droit, sonner très haut leur titre de bourgeois de Paris, Robert dut, comme tant d’autres, lutter contre la volonté paternelle pour suivre une vocation irrésistible. La famille de Choiseul l’aida à ces premières heures de sa earrière, et M. de Stainville, notre ambassadeur à Rome, en conduisant avec lui Hubert dans la ville éternelle, rendit facile au jeune peintre un pèlerinage vers ces pays dont on commençait à tant parler, vers ces chefs-d’œuvre et ces monuments qui attiraient les regards de tous les artistes.
En Italie, Robert passa onze ans d’un labeur acharné, d’un travail quotidien, à peine interrompu par des aventures qui sont devenues célèbres et par ce voyage merveilleux où deux peintres, Robert et Saint-Non, ressentirent les plus vies jouissances que l'Art et l'Antiquité puissent faire éprouver.
A son retour, Robert était célèbre. Reçu à l'Académie royale de peinture et de sculpture, choyé par les grands seigneurs, dont il ornait les demeures et dessinait les jardins, peintre du roi et gardien des tableaux de son Muséum, mari d’une femme élégante et belle autant que bonne, le peintre voyait la fortune lui sourire.
C'est à ce moment, vers 1787, qu'Hubert Ro- .
bert vint s'établir à Auteuil. Dans sa maison il plaça les tableaux les plus rares : Ruysdael, Téniers, Watteau, Chardin, Sébastien Bourdon, Boucher; des marbres de Pajou et des reproductions de l'antique, et, au milieu de ces chefs-d’œuvre, il se plut à recevoir ses amis avec une bonté qui devint proverbiale. Robert charmait ses convives par son esprit et ses bons mots, tandis que ses hôtes trouvaient chez lui des distractions variées qui leur faisaient aimer la maison d'Auteuil.
Cependant un grand chagrin avait attristé cet heureux intérieur ; le ménage avait perdu successivement ses quatre enfants. Bientôt aussi la Révolution allait venir et avec elle l’emprisonnement et les menaces de mort.
Roucher nous à conservé tous les détails de Ja captivité d’Hubert Robert à Sainte-Pélagie et à Saint-Lazare; M. Gabillot a fait de nombreux emprunts à ce dramatique journal d’une existence qui n’était jamais sûre du lendemain; mais le peintre, plus heureux que le poète, échappa du moins à la guillottine et put reprendre, après le 9 thermidor, sa place au foyer domestique.
Ces dernières années de Robert — il devait vivre encore quatorze ans — furent occupées par l'organisation du musée du Louvre, par un second voyage en Jtalie et par le culte de relations chaque iour plus nombreuses et plus illustres.
Deux ans avant de mourir, le peintre quitta les galeries du Louvre « où s'étaient, écoulées ses belles années d’artiste », pour aller habiter rue Neuve-du-Luxembourg. C’est là qu'il mourut, à l’âge de soixante-quinze ans, le 15 avril 1808. « Le
bonheur dont fut accompagnée sa vie, dit Mme Vigée-Lebrun, semble avoir présidé aussi à sa mort. Le bon, le joyeux artiste, n’a point prévu sa fin, n’a point enduré les angoisses de l’agonie ; il était fort bien portant et tout habillé pour aller diner en ville. Mme Robert, qui venait elle-même de terminer sa toilette, passa dans l'atelier de son wari pour l’avertir qu'elle était prête et le trouva mort frappé d’un coup d’apoplexie foudroyante. »
Comme pour témoigner par là de l'affection qu'Hubert Robert avait toujours eue pour notre cher Auteuil, sa femme voulut que la dépouille mortelle du peintre y fût déposée, et elle-même, quand elle mourut, en 4821, demanda à être enterrée tout près de ce coin de terre que l'artiste avait tant aimé.
L'histoire de la peinture devra beaucoup à M. Gabillot pour avoir fait revivre cette figure, bien peu connue jusqu’à ce jour, et dont les traits effacés étaient épars dans de nombreux ouvrages. Auteuil et sa Société historique devront aussi lui avoir une particulière reconnaissance.
ANTOINE GUILLOIS