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«C’est un mélange assezbien entendu de l’ancien genre et du nouveau qui fait qu'après s'être promené sous de belles allées françaises, on peut ensuite s’égarer dans des sinuosités anglaises. Cela prouve une chose déjà bien prouvée, que les voies des Français sont droites et celles des Anglais tortueuses. » l
Thiéry, dans son Guide des voyageurs à Paris (1), a décrit le parce de Boufflers avec un luxe de détails qui ne laisse rien à désirer et qui est aussi précis qu’un inventaire d’oflicier de judicature. Je vous en fais grâce, Messieurs, me bornant à lui emprunter ce que nous n'avons pas trouvé dans la description de Walpole : allées de tilleuls ayant à leurs pieds des touffes de chèvrefeuille, pins, charmilles de lilas, essences rares et odoriférantes. « Un joli petit pavillon, élevé sur la terrasse et adossé à une elacière, jouit des plus charmants points de vue. Il peut contenir deux tables de jeu et est tapissé d’un papier en arabesques de bon goût. Sur la droite, une machine hydraulique, mue par deux chevaux, fournit l'eau d'un réservoir placé près du potager... Enfin, l'allée est terminée par un pavillon assez grand, formant un petit salon tendu en papier bleu de ciel; de ce salon, on domine sur le château de la Muette,sur Paris, la plaine de Grenelle, Vaugirard, Issy et Meudon ; deux petits pièces, sur les cotés, ont des croisées sur le bois de Boulogne. En face de ce pavillon est unescalier qui descend au potager, au bout duquel vous entrerez dans une allée très agréable, bordée d'arbres, d'’arbustes et de fleurs. En suivant les sinuosités de cette route, vous arriverez sur la gauche à une charmante allée couverte. En la traversant, vous trouverez un bosquetde forme triangulaire, garni d’orangers, grenadiers, lauriers-roses, aloès, etc. Aprèsavoir respirél’air embaumé de ce bosquet, vous reviendrez dans l’allée sinueuse qui vous conduira à la serre des orangers, puis à un petit bâtiment cou ronné d’un fronton triangulaire avec médaillons, dont la porte, ornée de vases et de coquilles en bas-reliefs, peints de bronze, vous annoncera que c’est une laiterie. L'intérieur n’a d'autre décoration que d’être peint en pierre avec des traits d’appareil ; immédiatement après cette laiterie, vous vous trouverez à la fin de votre promenade et vous quitterez à regret ce jardin champêtre. »
Voilà, Messieurs, ce qu'était le parc d’une grande dame, il y a un peu plus de cent ans. La maison n’était pas aussi luxueuse que sembleraient l'indiquer les jardins ; mais elle était hospitalière, ouverte aux grands seigneurs, aux nobles étrangers, aux poètes ef aux philosophes.
Cest là que Roucher était venu lire, devant un auditoire choisi, son poème des Mois, trop vanté alors, trop critiqué depuis, — depuis surtout qu'on ne le litplus(2); là, que Rivarol bataillait avec Champcenetz; là, que le due de Niver-
. (1) Voici le titre exact: Guide des amateurs et des
élrangers voyageurs à Paris, ou description raison
née de celte ville, de sa banlieue et de tout ce qu'elles
contiennent de remarquable, par M. Thiéry. Paris,
ARE in-12, 1787. Description du Jardin Boufflers, + L, p. 20.
, Ge) Voir le Bulletin de notre Société, 1°° année,
nais rivalisait d'esprit, de gaieté ou de hardiesse avec labbé Galiani, les deux Ségur, Lauzun, Tressan, Narbonne, le prince de Ligne, le chevalier de Boufflers. Les dames étaient la maréchale de Luxembourg, cousine de la maitresse de céans, et qui s’établissait souvent pendant plusieurs mois chez la délicieuse comtesse (1) ; il y avait encore ces deux femmes exquises que Franklin avait appelé les Etoiles, Mmes de Mun et d'Andlau, qui n'avaient qu'à traverser la rue pour venir dechez leur mère, la respectable veuve d'Helvétius (2).
Tout ce beau monde ne se réunit guère à Auteuil qu'après la mort du prince de Conti, orrivée le 2 août 1776. Dans les premiers moments, Mme de Boufflers, tout entière à sa douleur, n'aurait voulu voir personne, ni prendre part à aucune distraction. Le 4 août, Mme du Detfand, qui pourtant ne l’aimait pas beaucoup, écrivait : « L'Idole est dans laplus grande douleur. Elle s’est retirée à Auteuil. La maréchale de Luxembourg l'y a suivie; elle vient de me mander tout à l'heure que j'y serai reçue; c’est une très grande faveur. J'y irai cette après-dinée.» Et le lendemain de cette visite : « J'ai vu l'Idole. Elle observe très bien le costume. Il n'y a rien à dire. » Le 9 :« L'affiction de la divine comtesse esttoujours extrême. Je lui ai rendu deux visites à Auteuil où elle est établie avec sa belle-fille et Mmes de Luxembourg, de Lauzun, de Virville et de Barbentane. J'irai y souper lundi. »
L'hiver se passa à Arles et, au printemps, on revint à Auteuil : « Jene connais rien de mieux, disait le prince de Ligne, que le jardin de la comtesse de Bouflers. On y voit le goût, la raison et la simplicité. »
Le 4 avril 1780, Mme du Deffand écrivait à Walpole :
« Elle a, dit-on, quatre-vingt ou cent mille livres de rentes ; elle en fait bon usage. L'année dernière, elle passa trois mois à Auteuil dans une très jolie maison qui lui appartient ; Mme de Luxembourg s’y était établie avec elle et partageait la dépense d’un fort bon état qu’elle y tenait. Je ne sais si cette année elle fera de même ; jele voudrais. J'y allais passer la soirée pour le moins une fois la semaine. Elleest fort aimable chezelle et beaucoup plus que partout ailleurs. Ses ridicules ne sont point contraires à la société ; sa vanité, quoique extrême, et tolérante, elle ne choque pas celle des autres. Enfin, à tout prendre, elle estaimable. Sa petite belle-fille a de l'esprit, mais elle est bizarre, folle, et je la trouve insup-
(1) Mme du Deffand écrivait, en 1775, à l'abbé Barthélemy : « La maréchale est mieux, mais pas assez bien pour.s'établir à Auteuil. » :
(2) Mme de Boufflers : fort liée avec ses voisines. Le 4 septembre 1778, Mme de Sabran écrit au chevalier: « Votre cousine (c'était l'Idole) part le 20 pour Voré (propriété de Mme d'Andlau) ; j'ai bien envie de suivre votre conseil et d'y aller avec elle. » — Voir aussi dans les Lettres du chevalier de Boufflers à la comtesse de Sabran, publiées par Paul Prat, Plon, 1891, p. 74, une lettre du 20 octobre 1779 où ilest question de Mme de Boufflers et des chagrins de cœur de Mme d’Andlau, quittée par M. de Salm et consolée par Chamfort.
486 HISTOIRE DU XVI portable. Sa belle-mère est son esclave et paraît l'aimer avec passion. »
Quelle était donc cette belle-fille ? C’était la comtesse Amélie de Bouflers, une des plus belles femmes de son temps, très fètée pour son talent quand elle jouait de la harpe.
Mme de Bouflers avait eu, en 1746, un fils, Louis-Edouard, qu'elle avait fait élever à l'unixersité protestante de Leyde. Colonel du régiment de Conti, il avait épousé, en 1768, Amélie Constance Puchot des Alleurs, fille de notre ambassadeur à Constantinople ; c'était là qu'elle était née, en 1751, dans ce palais qui avait vu, sous ges galeries de marbre, la belle Mme de Chénier, mère d'André et de Marie-Jospeh (1).
Pour la distinguer des autres on n’appelait la jeune Mme de Boufflers que « la comtesse Amélie» ; c’était une enfant gâtée, adorée de sa belle-mère. Un jour qu’elle parlait mal de son mari à Mme de Boufllers, celle-ci lui dit : « Mais vous oubliez qu’il est mon fils. — Ah ! s’écria Amélie avec une vivacité charmante et en se jetant à son cou, exeusez-moi. Je crois toujours qu'il n’est que votre gendre. »
On avait inventé, à cette époque, un amusement de société qui s'appelait le jeu des bateaux, Il consistait à répondre à cette question : « Si vous étiez dans un bateau avec deux personnes, — et l'on désignait ces personnes parmi les intimes de l'interrogé, — que le bateau vint à couler et que vous ne puissiez en sauver qu'une, laquelle sauveriez-vous ? » Il s’agissait de répondre avec esprit ; c’est ce que fit Talleyrand à Mme de Staël qui lui disait : « Vous m’assurez que vous me trouvez très aimable, que vous m'aimez; mais vous donnez sur moi la préférence à Mme de Flahault. Avouez que si vous, elle et moi, nous étions seulsdans un bateau et que le bateau chavirât, je neserais pas la première que vous songeriez à sauver. »
L'évêque, un peu embarrassé d’abord, reste muet,
uis, tout d’un coup, d’un ton qui se devine : « Mais, adame, vous avezl’air desavoir mieux nager (2). » La comtesse Amélie n’y mit pas moins d'esprit. Elle était dans le bateau avec sa mère qui ne l'avait pas élevée et sa belle-mère qu’elle adorait : « Je sauverais ma mère, répondit-elle, et je me noyerais avec ma belle-mère. » (3)
(1) Roland Puchot, comte des Alleurs, ambassadeur de France à Constantinople, était le prolecteur de Louis de Chénier. — Au comte des Alleurs succéda M. de Tergennes, qui fut bien Join d'entourer de la même faveur le père d’André. Il y a une explication curieuse et bien peu connue de ce fait dans un article consacré aux Chénier par le journal l’Arliste (n° de novembre 1890, p. 340).
) Cette anecdote est racontée par Roucher dans les Consolations de ma caplivité et se trouve reproduite dans Pendant la Terreur : Le poète Roucher. Paris, Calmann-Lévy, 1890.
(3) Mémoires de Mme de Genlis, I pole, lors de son voyage de 1775, ë comtesse d'O : « Mon Dieu, comme je pourrais être fat voulais ! Mme de Boufflers m'a dit, hier au soir, que j'avais fait la conquête de sa belle-fille, la comtesse Amélie. Je vais, ce soir, prendre le thé avec elle sous un bosquel de plumes, dans le jardin anglais de sa mère, à Auteuil. »
Mme de Genlis aimait beaucoup Mme de Boufflers, « qui avait l'esprit d’à-propos, détestait les lieux communs, aimait à faire valoir les autres avec un naturel et une grâce bien rares » ; mais elle ne trouvait rien de remarquable dans la comtesse Amélie et elle ajoutait méchamment : « Sa belle-mère contait d'elle des mots charmants qu'elle seule avait entendus. Mais, depuis la mort de la comtesse de Boufflers, on n’en aplus cité. »
Les dames d'Auteuil. étaient au mieux avee la nouvelle cour, celle de Marie-Antoinette (1). Un jour que la reine était à la Muette, la duchesse de Polignac à qui Mme de Boufñlers avait dit souvent de vouloir bien disposer, le cas échéant de sa maison d'Auteuil, crut pouvoir profiter de l'offre. La comtesse Amélie eut un caprice et il fallut se dédire. La lettre d’excuses se terminait par les vers suivants :
Tout ce que vous voyez conspire à vos dési Vos jours toujours ns coulentdans les pl La Cour en est pour vous l’inépuisable source, Ou si quelque chagrin en interrompt la course, Tout le monde, soigneux de les entretenir, S'empresse à l'effacer de votre souvenir.
Mon Amélie est seule. A l'ennui qui la presse Elle ne voit jamais que moi qui s'intéresse ;
Et n'a pour tout plaisir qu'Auteuil et quelques fleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.
Grimm (2) nous raconte que ces vers, lus dans la société de Mme de Polignac, furent généralement trouvés détestables. Des jours toujours, des qui, des que, quelque chagrin, quelques pleurs, quelquefois, ete. Cene fut qu’à la réflexion qu’on s’avisa qu'ils avaient été pris, mot pour mot pour ainsi dire, dans la troisième scène du deuxième acte de Brilannicus :
Britannicus est seul. Quelque ennui quile presse I1 ne voit dans son sort que moi qui s'intére Et n'a pour tout plaisir, Seigneur, que quelque
[pleurs
Qui lui font oublier ses malheurs.
C'était le moment où André Chénier écrivait :
Le critique imprudent, qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile...
C'était décidément à la mode, comme le jeu des bateaux. Mme de Boufllers pouvait se vanter d’avoir bien mystifié son monde.
Mais les jours douloureux approchaient, et Mmes de Boufflers allaient, comme leurs hôtes et leurs amis, en subir lacruelle étreinte. Aumoment de la prise de la Bastille, elles étaient à Spa; elles passèrent de là en Angleterre pour y rester jusqu’après la fuite de Varennes et encore ne revinrent-elles que sous la menace pressante des confiscations.
Les archivesmunicipales
e lacommuned’Auteuil
enregistrent leur retour aux dates desidet27 mai 4799; après cela, c’est le don d’un cheval à la
parents.
(2) V.p. 405, Paris, mars 1871.
nation par la citoyenne Boufilers ; puis, en mai 1793, un secours de trois cents livres pour l'expédition de Vendée. Ces pauvres femmes en étaient arrivées à ne plus ouvrir les lettres qu’elles recevaient de l'étranger ; elles les remettaient au comité de surveillance d'Auteuil qui, à son tour, les déposait aux bureaux de la Convention.
Malgré ces preuves de civisme, malgré des dons fréquents et importants (1), Mmes de Bouflers furent arrêtées par ordre du Comité de süreté générale; on examina, puis on saisit leurs papiers et, le 23 janvier 1794, à l’aube, elles furent conduites à la Conciergerie.
Caillot, un de leurs anciens fermiers ou régisseurs, qui commandait la gardenationale d'Auteuil, agit en leur faveur et, dèsle lendemain, apporta, au nom du Ccmité d'Auteuil, un certificat qui affirmait leur civisme et leur parfaite soumission aux lois (2).
Toutes deux échappèrent à la guillotine et elles durent ce rare bonheur au dévouement de l'abbé Le Chevalier, instituteur du jeune Boufflers (3). Ce brave homme venditsa bibliothèque et sa petite terre de Normandie pour faire vivre ces dames dans leur prison. Bien mieux, il s'ingénia à détourner d'elles le coup fatal et il y réussit. IL avait connu Fouquier-Tinville chez un procureur au Parlement; il rentra en relations avec le sinistre magistrat et obtint que les papiers des dames de Boufflers resteraient toujours au fond du carton, C’est ainsi qu’elles atteignirent la fin du
(1) 3 octobre 1793. Dépôt des lettres arrivées de l'étranger. — 2 novembre 1793. Don de 100 pour repas du détachement de l’armé tionnaire. — 14 novembre 1793. Don d'argenterie dépassant 90 1.
2) Le 5 germinal an II (25 mars 1794), le Comité de surveillance d'Auteuil envoyait au Directoir du district de Franciade (Saint-Denis) des observalions « en conciance » (sic):
«1° Marie-Charlotte-Hippolyte Campet-Saujon, veuve depuis trente ans d'Édouard Bouffle verel, domiciliée à Auteuil avant sa détention, soixante-neuf ans. Elle a un fils de quarante-sept ans, émigré.
«2° Détenue à la Conciergerie depuis le 4 pluviôse dernier par ordre du Comité de sûrelé générale portant qu'elle élait émigrée rentrée.
«3° Vivant de son revenu.
« 4 Avant et en 1789, son revenu était, charges déduites, de 41.200 livres ; aujourd'hui, net, 28.604 livres.
« 5° Dans les premiers jours de son retouren Angleterre (27 avril 1792), on a vu venir chez elle ses anciennes connaissances, ce qui a duré peu de temps, puis elle a vécu très retirée avec sa bru, son petit-fils âgé de huit ans et demi, instituteur réputé bon citoyen et une Anglai qui lui est attachée depuis trente-trc S veuve d’un F in (il s'appelait Lorenzi) qui e aise) d'arrestation chez elle, avec rde, depuis la loi sur les étrangers. Celle se ne reçoit aucune compagni 6° « Rienc A la fuite du tyran, elle était en Angleterr il, le 10 août. Elle a tou- Jours paru désirer la victoire des patriote
« Soumission d’elle et des gens de sa maison. »
La comtesse Amélie, dit Sainte-Beuve, avait aussi son dossier favorable.
.(G3) Mémoires de Morellet, t. IL, p.129. — Elles r tèrent soixante-quinze jours dans un cachot mide, où elles ne pouvaient entrevoir la lumière que par un trou carré dans la porte ; elles étaient forcées de se coucher avec leurs vêtements pour ne pas se réveiller paralysées par l'humidité des nurs,.
règne de Robespierre. Elles ne furent remises en liberté que le 5 octobre 1794.
Ici, tous les historiens perdent la trace de la comtesse de Boufflers. Je ne parle pas de Feuardent, qui la fait mourir pendant la Terreur; mais Sainte-Beuve lui-même ne pouvait qu'invoquer une vague tradition, d’après laquelle elle serait morte en 1800.
Déjà la Société historique avait eu labonne fortune de signaler (1) un acte du 22 pluviôse an VIII qui prouvait qu'à cette date, « la divine comtesse » vivait encore. C'était une donation de la propriété d’Auteuil, déguisée sous forme de vente, au profit de la comtesse Amélie, devenue veuve et demeurant alors à Elettes, canton de Saint-Jean-du-Cardonnay, département de la Seine-Inférieure.
De temps à autre, Mme de Boufflers était revenue à Auteuil, car, au recensement de juillet 1798, nous la retrouvons habitant encore le n° 24 de la Grande-Rue ; de même, dans les Petites Affiches des 13 brumaire et 2 frimaire an VII, où elle apparaissait comme vendeuse d’unemaison faisant partie de l'enclos du Temple (23.000 livres), et d’une autre maison à Paris, rue de Choiseul, n° 4 (19.200 livres), on la dit toujours domiciliée à Auteuil. Cependant, son habitation réelle paraissait être à Rouen, rue du Faucon, 6. C’est là qu'elle passa l’acte important du 22 pluviôse an VII et là qu'elle mourut, le 7 frimaire an IX (4 décembre 1800), à 10 heures du matin, âgée d'environ soixante-seize ans, d'après son acte de décès que j'ai eu la bonne fortune de retrouver (2).
Ces dernières ventes, les pelouses ensemencées de hlé pendant le Directoire paries soins des Economistes, la location de la maison principale à Talleyrand et d'un des pavillons du parc à Vannelet (3), tout cela montre bien que la comtesse de Boufflers vivait, depuis 1794, dans un état voisin de la gène. Ainsi finissait, dans la tristesse et dans le besoin, cette femme charmante qui avait été choyée comme une reine au Palais-Royal, au Temple et à Auteuil même, pendant près de soixante-dix années.
La comtesse Amélie revint, après la mort de sa belle-mère, se fixer à Auteuil. Elle est signalée, par deux rapports de police (4), comme l'âme d'une coterie où l'on annonçait publiquement le retour des Bourbons, coterie qui se réunissait aux Eaux de Passy et à Auteuil, « qui n’est peuplé que d'étrangers de haut parage». Elle ne devait donc
G) T. I du Bullelin, p. 69.
(2) Acte du 13 frimaire an IX. Témoins : Pierre Marc, notaire, et Pier. colas Roch-Delah rentier à Hénouville, amis de la défunte. S Demadières, adjoint. — Son portrait a été par Coline e, boulevard de la Comédie- Malienné ; il porte ces mots : « Dédié à la comtesse Amélie, par son très humble et très obéis< sant serviteur, Julien Fatou. » — Quant à la comtesse Amélie, son portrait fut é en Angleterre par C. Heath, d'après B.-R. Faulkner, dans Heath's Gallery of british engravings, 1837, t. III.
(3) Vannelet, dont l'existence si bizarre a été racontée, avec tant de talent, par M. Léonce Pingaud, dans lelivre qu'il a consacré à Un agent secret sous le Directoire : le comte d'Antraigues, — rece t, dans sa maisonnette d'Auteuil, les Polonais réfugiés Dombrowski et Koziusko.
(4) Des 19 fructidor an IX et 8 germinal an XII,
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guère avoir de relations avec ses voisins d'en face, les Cabanis, qui, cependant, recevaient fréquemment, à cette époque, son cousin le chevalier de Boufflers, qui rentrait d’émigration.
Mais la ruine la guettait à son touret, en 1814, la maison d'Auteuil étant saisie (1); elle dut aller s'établir, presque en face, au n° 14 de laGrande- Rue,chezFauriez, son ancien cuisinier. De sa fenêtre, elle voyait le pare et le château où elle avait vécu et qui devinrent, le14 juillet1819, la propriété de M. de Rayneval, ancien ministre d'Etat, etbientôt après cellede la duchesse de Montmorency (2).
Réduite à une pension de 1.500 francs, absorbée d'avance par ses créanciers, elle vit accourir auprès d’elle deux femmes de chambre du temps de sa prospérité, Mmes Morta et Martin. « Je puis bien mourir toute seute, leur dit-elle, et je n’ai pas de gages à vous donner. » Mais ces excellentes femmes ne voulurent pas la quitter ; elles mirent peu à peu tout leur petit avoir au Mont-de-Piété et elles arrivèrent ainsi à assurer ses derniers jours, attristés encore par une douloureuse cécité.
M. Ludovic Halévy, dans une solennité acadé-
(1) L'hôtel de Boufflers, enclos du Temple, n 20, esl vendu par jugement du tribunal civil de la Seine du 23 mai 1812, moyennant 129.050 francs (Petites affiches du 7 novembre). — Maison d’/ leuil, mise en vente le 21 juillet 1814 (Petites affiches du 19 mai). — Le 3 mars 1818, elle écrivait à Chiappe, ancien député de la Corse, qu'elle voudrait vendre par son intermédiaire à la reine de Suède, Eugénie Clary, femme de Bernadotte, de petits tableaux qui lui avaient été offerts par le roi Gustave-Adolphe IV.
(2)14 juillet 1819, M. de Rayneval pour 32.495 fr. 30 et la duchesse de Montmorency pour le surplus de 111.200 fi s se rendent adjudicataires sur poursuites ie immobilière dirigée à la requête de ndataires des créanciers de la Soci ayant existé à Paris sous la ra sociale Constantin et Cie et du sieur Caron, liquidateur de cette Société contre Mme Amé Constance Puchot d Alleurs, veuve de Louis- Edouard de Bouffl — Le 8 janvier 1822, la duchesse de Montmorency acquiert de M. de Rayneval. — 27 avril 1829, inventaire après di s d’Anne-Françoise-Charlotte de Montmorenc) Luxembourg, veuve d’Anne-Léon, duc de M morency. héritiers sont le duc Charl prince Christian, la marquise de Mortemart, née Anne-Eléonore-Pulchérie, les Rohan-Chabot, la marquise de Gerbevillers, les comte L ournel et de Gontaut, petits-enfants. — 17 juillet 1830, le duc Anne-Charles-François de Montmorency devient adjudicaire du tout, le mobilier étant compté pour 40.000 francs. La propriété, plus 4 pièces de terre avoisinant le pare au lieu dit le Niblet, d'une contenance de 5 ares 97, le tout pour 340.100 francs. — 25 mai 1846, mort du duc Anne-Charles-Francois. La propriété reste indivise entre ses hériti :le duc Ne Montmorency, son f 1 i e de Bauffremont et la filles, chacun pour un hemin de fer de Saint-
de Saint-Germain devient Compagnie de l'Ouest. Celle-ci morcela définitivement la proprié ine partie fut occupée par les emprises de la voie, une autre devint la villa Montmorency actuelle, d'autres parcelles furent vendues et partagées depuis. (Renseignements dus à des tit de propriété communiqués par nos excellents confrères, .MM. Barthélemy et Ludovic Raynaud). — Vers 1860, on voyait encore, sur l'emplacement actuel du marché, les ruines de quelques-uns des bâtiments occupés autrefois par les Boufflers.
mique récente (1) disait de ce genre de domestiques : « L’aisance était entrée dans une maison et la misère y est entrée. Le maitre dit à la servante : « Je n’ai plus rien, ma pauvre fille, il faut nous séparer. — Nous séparer. Pourquoi ? —— Puisque je n’ai plus rien. — Je veux rester. — Sans gages ? — Sans gages. » Et ce sans-gages comme le sans-dot de Molière, ce sans-gages est l'invariable refrain de ces touchants récits. « J'ai mes petites économies, dit la servante. — Mais elles sont à toi. — Non, elles sont à vous. » Et quand il ne reste plus rien de ces petites économies, la servante très souvent s’en va travailler au dehors pour faire vivre son maître. Car elle dit toujours mon maître et veut toujours rester la servante. C'est à se demander en vérité si, pour avoir de parfaits serviteurs, il ne suffirait pas de n’être plus en état de leur donner des gages. Ce serait là cependant, Messieurs, une expérience qu'il ne faudrait pas, peut-être, pousser trop loin.
Messieurs, à la Société historique d'Auteuil, nous nous vantons parfois et seulement quand nous sommes entre nous, d’être, en quelque façon, une petiteacadémie locale ; aujourd’hui, imitons publiquement ce qui se fait chez notre grande sœur et que notre souvenir ému salue, en les rappelant, les noms de Mmes Morta et Martin, qui ont voulu, sans gages, servir leur ancienne maîtresse jusqu'à sa mort.
La comtesse Améliemourut, en effet, dans leurs bras, le 4 mai1895, vers 5 heures du soir. Fauriez fit la déclaration du décès (2) et, de cette femme qui avait été l’une des plus belles de la cour de Marie-Antoinette, qui avait eu, à un moment, 100.000 livres de rente, il reste le nom d’une avenue; dans la villa Montmorency, un tilleul, un orme, quelques acacias et quelques peupliers et, au cimetière d'Auteuil (3), une pierre fendue par les obus et que la mousse envahit si jalousement qu'avant quelques années le nom même de Boufflers ne s’y lira plus!
De son mariage, la comtesse Amélie avait eu un fils, Amélie-Joseph-Emmanuel-Hippolyte de Boufflers, qui était né, le 16 novembre 1785, sur la paroisse Sainte-Marie-Madeleine de la Villel’Evêque. Il avait été tenu sur les fonds baptismaux par La Fayette et par Amélie de Boufilers, duchesse de Lauzun, sa cousine paternelle.
C'était, à six ans et demi, un enfant d’une taille ordinaire pour son âge, aux cheveux et aux sourcils ardents, avec des yeux bleus, un nez, une bouche et un menton petits, un front grand, couvert de cheveux ; le visage délicat et plein, ajoutait le signalement (4).
Nous savons déjà qu'il eut pour précepteur l'abbé Le Chevalier ; mais, oublieux des excellentes leçons d’un tel maitre, il devint bientôt, par ses mœurs et par sa paresse, indigne du nom qu'il portait.
(1) Rapport sur les prix de vertu, 22 novembre 1894. ;
(2) Actes de l'état civil de la commune d'Auteuil. — Déclarant Louis-Félix Fauriez, propriétaire de la maison où le décès a eu lieu.
(3) Etnon pas au Père-Lachaise, comme Mme de Genlis le dit par erreur.
(4) Signalement du 10 juillet 1792. Actes de municipalité. L'enfant ne sait pas signer.
Il eut à comparaître devant les tribunaux dans des conditions qu'il ne convient pas derappeler (1), et, cependant, pour donner une idée de son carac- {ère, je parlerai d’un de ses procès, qui serait amusant, s’il n’était lamentable (2).
Le 27 novembre 1845, Bouflers était traduit devant la 6° chambre correctionnelle pour outrages au garde champêtre d'Auteuil. Voici, dans toute sa fantaisie, le procès-verbal de cet agent : « Passant à Auteuil, le 23 septembre, sur la place de la Fontaine, le sieur Genty, garde champütre, était revêtu de ses insignes, quand il a entendu des cris et des blasphèmes devant la maison de santé de M. le docteur Lemoine. Ces blasphèmes étaient adressés à l'employé des voitures pour Paris et, en les entendant, les personnes qui étaient aux croisées les ont fermées. Ayant invité l’individu qui proférait ces blasphèmes à cesser ce vacarme, à ne pas faire un pareil esclandre et d'être plus conséquent avec les personnes qui étaient présentes (sic) à cette scène, nous avons reconnu que cet individu était le comte de Boufflers, demeurant à Auteuil. M. le comte de Boufflers m'a dit que je n'étais qu’un valet et m'a accablé indistinguement, moi et toutes les personnes présentes, des propos les plus outrageants. » Boufflers fut condamné, par défaut, à six semaines de prison. Le 18 décembre, sur opposition, la peine était réduite à D0 francs d'amende, sans emprisonnement.
Jules Favre défendait Boufflers. L'avocat du roi, Mongis, dit : « A votre dernière audience, ce n'est pas seulement l'absence du prévenu qui vous à rendus divisés, c'est aussi le nom qu'il a l'honneur de porter. Un tel nom oblige, non pas à être un poète élégant etgracieux, mais à donner des gages de courtoisie et d'urbanité; un tel nom oblige à accorder aux hiérarchies sociales un respect d'autant plus facileque, soi-même, on a droit d'y aspirer! » Ce pauvre Bouflers, n’en déplaise à M. l'avocat du roi, n'avait guère le droit d'aspirer au respect ! M. Mongis terminait en disant qu'il admettait néanmoins un adoucissement de la première sentence et il laissait deviner qu'il croyait à la folie du prévenu. « M. le comte de Boufflers nous a entendu, disait-il, et s’il ne nous à pas compris, — et peut-être le langage du prévenu nous autorise à le craindre, — il y aurait donc dans cette circonstance quelquechose qui ne se dit pas, qui se sent, qui s’apprécie et qui, de la commisération, conduit à l’indulgence. »
Si Boufflers n’était pas fou, c'était, du moins, le plus bizarre des originaux. Il est resté, dans la mémoire de tous ceux qui l'ont rencontré (3), comme € un petit vieillard de tournure assez falotte et qui avait plutôt l'air d’un maître de danse retiré des affaires que d’un gentilhomme de bon lieu ». « Je le vois encore, dit Louis Judicis, avec son castor à longs poils, son habit bleu barbeau, son grand gilet blanc, son pantalon de nankin et ses escarpins à boucles d’argent, trottinant par les rues du village, le nez au vent, les pieds en équerre,
(1) Gaze eb 1or fé
(2) Gazette d cembre 1845.
. @) Note de Louis Judicis. Intermédiaire des cher: Cheurs, 1889, p. 411.
lle des Tribunaux des 28 novembre 1831
bunaux des 28 novembre et19 dé-
et les mains toujours agitées par une gesticulation extravagante. Tout en marchant, il se livrait à des monologues interminables qui paraissaient l'amuser prodigieusement, car il les accompagnait d'ordinaire d’un petit rire strident qu’un accès de toux ne manquait pas d'interrompre. » Il était suivi d'enfants qui l’appelaient Coco-Boufflers ou Coco-la-Tour et qui le torturaient de mille manières.
. IL vivait seul, sans amis ni relations. avec un vieux domestique, dans une maison qui existe encore et qui est contiguë à l'ancienne propriété de Mme Helvétius, un peu avant d'arriver à la rue Erlanger.
Quand il mourut, le 5 avril 1858, à 44 heures du matin (1), son valet prévint MM. Charles de Rémusat, Georges de La Fayette et Francis de Corcel. Seuls, ils assistèrent, avec le domestique, aux obsèques d'un parent qu’ils n'avaient jamais voulu voir pendant sa vie. La cérémonie fut faite à l’église et l’inhumation au cimetière d'Auteuil.
Ainsi disparaissait de la scène du monde, le petit-fils d’une femme que le duc de Lévis (2) trouvait «une des personnes les plus distinguées de son temps par la justesse et l'étendue de son esprit ».
Oublions, Messieurs, cette triste fin d’une famille gracieuse etillustre pour ne nous rappeler que les heures enivrantes où les dames de Boufflers firent, il y a plus d'un siècle, la gloire de cet Auteuil qu’elles aimaient tant et quileur devait bien, en retour, un modeste souvenir et une sympathique pensée.
ANTOINE GUILLOIS