‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 2)Chapitre 299 sur 329 · TITI · texte numérisé non relu

TITI

Nous arrivons enfin, Messieurs, aux Bouflers- Rouverel, ceux-là mêmes qui se fixèrent, en 1713, à Auteuil, et nous allons abandonner un peu l’histoire générale pour nous retrouver sur notre terrain de prédilection, dans notre petite patrie.

Cette branche des Rouverel, rameau détaché en 1585, a eu des destinées bizarres. Son premier chef futun voyageur aventureux qui mourut le 12 janvier 1596. Un de ses petits-fils, Oudart, marquis de Boufflers-Rouverel, avait dû s’exiler pour échapper aux conséquences d’un duel où il avait tué son adversaire, et c’est ainsi qu'Edouard, marquis de Boufflers-Rouverel, était né en Espagne, en 4799; l'enfant redevint français à l’âge de sept ans, puis il entra au service comme capitaine de cavalerie au régiment de Belfort, passa colonel du régiment de Chartres-infanterie et se

(1) Elle périt sur l'échafaud le 3 juillet 1795.

(2) C'est à celte branche des Boufflers-Remiencourt qu'il faut, je crois, rattacher sœur Angélique de Boufflers, religieuse converse au couvent de la rue Neuve-Saint-Elienne, qui soigna la jolie petite Marie Philippon (plus tard Mme Roland), lorsque celle-ci entra, le 7 mai 1769, au couvent où élle allait faire sa première communion (Mémoires de Mme Roland). Sœur Angélique, devenue infirme, vitmourir son ancienne élève; elle demeurait tout près de Sainte-Pélagie, où Mme Roland était incarcérée, et elle ne mourut que le 25 germinal an V (14 avril 1797), à 56 ans. Ce côté Port- Royal, associé au nom de Boufflers, est assez piquant et mérite d'ètre signalé,

märia au château de Saint-Cloud, le 15 février 1746, avec Marie-Charlotte Hippolyte de Campet de Saujon (1); chef du nom et des armes en 4750, il mourut en 1764, laissant un fils dont nous n’aurons guère à parler car, désormais, ce sont les femmes seules qui soutiendront l’illustration du nom de Boufilers.

Fille de Charles-François, comte de Campet de Saujon et de Marie-Louise-Angélique de Barberin de Reignac, Marie-Charlotte-Hippolvte était née à Paris le 4 septembre 1725 (2). Son père était lieutenant des gardes du corps du roi; sa mère épousa en secondes noces M. de Montmorency.

Mariée à vingt ans et demi, la comtesse de Boufflers donna le jour, le 3 décembre 1746, à Louis- Édouard de Boufllers. Dame de la duchesse d'Orléans, elle demeurait au Palais-Royal et ne tarda pas à devenir l’amie du prince de Conti, frère de la duchesse. C’est alors qu'elle passa à la cour du Temple, « où elle prit, comme l’a dit Sainte- Beuve, la position équivoque et brillante qui fit sa gloire, si ce n’est son honneur, et qui fit aussi son tourment, »

Nous passerons rapidement sur ces années très connues de son existence, sur sa rupture avec son mari, Sur sa royauté qui lui valut, de la part de Mme du Deffand, ce surnom d’Idole qui est resté inséparable de son souvenir.

A la mort de son beau-père, en 1750, elle refusa de prendre le titre de marquise, « soit, dit Sainte-Beuve, pour éviter une confusion avec l’autre marquise du même nom, soit pour ne rien devoir de plus à son mari. »

Enthousiaste de Rousseau qu'elle voyait, un jour, irrité des sottises qu'on débitait autour de lui et à qui elle disait : « Tais-toi, Jean-Jacques, ils ne t’entendront pas »; mêlée, sans vouloir y prendre parti, à la querelle qui s'éleva entre le philosophe de Genève et Hume, un autre de ses amis, comme à la brouillerie qui sépara Mme du Deffand et Mile de Lespinasse ; correspondante de Gustave III, comme l'était aussi la comtesse de la Marck, née de Noailles (3), sacrée par son cou-

(1) Voir sur celte famille la Revue de Saintonge ét d'Aunis, imprimée à Saintes, numéros de juillet et septembre 1894. Il y estsurtout question d'un Denys de Campet de Saujon qui vivait au xvi° siècle.

(2) Sainte-Aulaire dit en 1724; Sainte-Beuve, le 5 ou6 septembre 1725. La date vraie estle 4 septembre; c'est du moins celle qui est indiquée dans l'acte de décès de Mme de Boufflers, acte que Sainte-Beuve, comme tous les historiens, avail vainement cherché et que nous avons eu la bonne fortune de retrouver. Elle fut baptisée à Saint-Sulpice, le 6 septembre 1725.

(3) M. de Feuardent, dans son Histoire d'Auteuil, a donné quelques lettres échangées, en 1771 et 1772, entrela comtesse de Bonfflers et Gustave III. Il possédait, dit-il, toute une correspondance inédite de ces deux personnag Il est très regrettable qu'il ne l'ail pas publié je ne ignais de parailre bien sévi j s que les lettres de Gustave III, données par M. de Feuardent dans son ouvrage, constituent la seule contribution intéressante fournie par cet auteur à l'histoire de notre quartier. Le chapitre qu'il à la propriété des Boufflers n'est qu'un erreurs qui viennent surtout de qu'il a confondu constamment la marquise el la comtesse de Boufflers.

ANNEX

sin le chevalier du titre de Minerve savante (1): aussi célèbre par les agréments de sa figure que par son esprit et ses connaissances ; belle et choyée par tout ce que le vin siècle comp tait de charmant et d’illustre ; amie d’un prince du sang, il semblerait que Mme de Boufflers, peu gènée par ses scrupules, aurait dû avoir l'existence la plus heureuse et la plus enviée. Il n’en futrien. Son air triomphant cachait plus d'un mécompte et d’une tristesse. Elle n’avait ni un nom, ni un état régulier, et, devenue veuve, son seul rêve, son unique ambition aurait été d'être unie religieusement au prince de Conti. Elle ne put y parvenir, et sa considération s’en ressentit (2). Faut-i ajouter aussi que, quelquefois, malgré tout son esprit, elle se mettait d'elle mème dans une fausse situation, et c’est ainsi qu'un jour, ayant reproché à son amie, la maréchale de Mirepoix, de voir Mme de Pampadour, en lui disant qu’au bout du compte ce n’était que la première fille du royaume, elle s’attira cette réplique : «Ne me forcez pas d’aller jusqu’à trois. » La seconde aurait été Mile Marquise, amie du duc d'Orléans, et, par ordre de préséance, Mme de Boufflers venait la troisième.

Une autre fois, dans une circonstance presque semblable, comme on lui faisait sentir son incen séquence, elle répondit : « Je veux rendre à la vertu par mes paroles, ce que je lui ôte par mes actions. »

Désespérant d’étreprincesse, elle n'attendit pas la mort de Conti pour se créer un intérieur et pour s'éloigner, peu à peu et sans éclat, de la cour du Temple. C’est alors qu’elle acheta Auteuil.

Walpole, qui l'avait connue en Angleterre (3),

(1) Mme de Boufflers avait demandé au chevalier les Fables de La Fontaine. Son cousin le lui envoya avec ces vers, dont on ne cite ordinairement que les quatre derniers:

Voilà le bonhomme qui fit

Cent Prodiges quinous enchantent,

Des fables qui jamais ne mentent

Et des bêtes pleines d'esprit.

La morale a besoin, pour être bien reçue, Du masque de la fable et du charme des ve Et c’est la seule vierge, en ce ste univer

Qu'on aime à voir un peu vêtue.

Si Minerve même, ici-bas,

Venait enseigner la sagess

{ faudrait bien que À son profond savoir joignit quelques appas : Le genre humain est sourd quand on ne lui plaît pas Pour nous éclairer tous, sans déplaire à personn La charmante Minerve a pris vos traits charmants ;

En vous voyant, je le soupçonne.

J'en suis sûr quand je vous entends.

(Correspondance littéraire de Grimm, t.V,pp. 432 et 433.) . (2) Mlie de Lespinasse disait d'elle : « Elle fait victime de la considération courir après elle, elle en perd. »

(3) Mme de Boufflers y alla plusieurs fois. À son

premier voyage, en 1763, elle fut reçue par l’arislocratie anglaise avec enthousiasme. On aimait celte noble frar se qui allait inaugurer en personne ce goût de l'Angleterre qui allait bientôt devenir une mode et une manie, Walpole, le 17 mai 1763, écrit à son ami Montagu : « Elle est déjà éreintée à force de courir d'une curiosité à une autre. Elle se lève chaque matin si e tigues de la veille qu'elle n'aurait pa elle en avait le goût, d'observer le for!

de tout ce qu'elle voit. Elle est venue ici, aujourd'hui, à un grand déjeuner que j'avais organisé Pour elle, avec les yeux renfoncés d'un pied dans

s'est et, à force de

vint lui rendre visite, et il dépeint à son ami le Révérend William Mason, à la date du 40 sep tembre 1775 (1), le château et les jardins de Mme de Boufflers : « Hier je suis alléà Auteail voir. le jardin anglais de la comtesse de Boufflers. C'est elle qui l’a créé d’après un jardinier anglais. Il contient 52 acres de terre qui vont en montant depuis la maison jusqu’à une hauteur qui s’avance dans les champs, avec des lices, des arbres et des arbustes détachés. Le gazon est supportable bien que grossier et d’un vert rarement en usage dans le jardin d’un gentleman en Angleterre. Sur toute l'étendue du sommet règne une terrasse imposante, entourée par le bois de Boulogne, où conduit une grille ouvrant Sur une avenue qui se termine par une colline en pain de sucre. De la terrasse, la vue s'étend à travers la plaine, sur une magnifique perspective qui commence à gauche par un des châteaux du roi, se continue par un bois hors duquel se détache Passy (il appartenait au duc de Penthièvre), qui forme décoration et laisse par échappées une vue admirable sur des coteaux et des villas, à une grande distance. Le milieu du paysage fait encore une pointe en avant ; sur le premier plan sont des villages et des maisons de campagne, au-dessus desquels s'étend tout Paris, avec son horizon découpé par les tours et les dômes de Notre-Dame, de Saint- Sulpice, des Invalides et du Val-de-Grâce. L’extrémité de l’hémicycle, formé de coteaux couverts de clochers et d'habitations de toutes sortes, est close par Meudon et par des forêts sur des collines plus élevées. Dans ce magnifique point de vue, 1l ne manque que de la verdure et de l’eau dont on ne voit pas une goutte. En somme, on n'aura jamais ici d'aussi beaux paysages que chez nous, tant que le climat ne sera pas aussi mauvais que le nôtre. »

Walpole ne voulait pas avouer le mélange du genre anglais au genre français; cependant; les grandes allées régulières, qui faisaient presque tout le tour de la propriété, appartenaient àl’art de Le Nôtre. Le chevalier de Boufllers, pendant l'émigration, dans une lettre à Mme de Sabran, semblait se rappeler les jardins d'Auteuil (2):

la tète etles mains pendantes, à peine en élat de porter son sac...» Il y eut, après ce déjeuner, promenade dans le pare, te à l'imprimerie, el & presse livra un madrigal à Mme de Boufflers, qui fut traduit de suite par le duc de Nivernais :

Boufflers qu'embellissent les Grâces Et qui plairait sans le vouloir, etc...

{1) Lettres d'Horace Walpole, publiées par Île comte de Baillon. Librairie académique, 1873. à (2) Lettres du chevalier de Bouffters à la comtesse de Sabran, publiées par Paul Prat; Plon, 1891; . 129. : ; Pe Delillé, dans son poème des Jardins, a dit:

Les Grâces, en riant, dessinèrent Montreuil, Maupertuis, le Désert, Rincy, Limoufs, Auteuil...

Il adressa aussi à la comtesse une épilré qui commençait ainsi:

Boileau eut son Auteuil...

El ailleurs, dans ses œuvres, je lis 4 J'ai parcouru ce jardin enchanté.

Une autre fois :

Jadis, j'ai chianté le jardin, ele:

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