LE PONT MIRABEAU
On sait que les travaux du pont Mirabeau sont achevés depuis plusieurs mois, en ce sens que les deux rives de la Seine sont rejointes et que, par le tablier en fer, on pourrait aller d’Auteuil à Javel. Le passage définitif ne sera sans doute donné et l'inauguration faite qu’au printemps de 1896.
Il nous a paru original de rapprocher du dessin, qui montre le pont Mirabeau encore enveloppé d’échafaudages, un très intéressant récit, emprunté à l’Eclair, de notre collègue M. de Ménorval, qui fixe la topographie des rives de la Seine en l’an 52 avant Jésus-Christ, rives alors quelque peu marécageuses, si bien délimitées aujourd'hui. Nos lecteurs apprécieront comme ül convient la saveur de l’anachronisme voulu entre l'article et la gravure.
— Le pont Mirabeau, une merveille d'innovations techniques, qui a une travée centrale de 100 mètres, franchit la Seine à l'endroit même où Labiénus, il y a deux mille ans, fit passer ses Légions pour aller livrer bataille à Camulogène, qui l’attendait de pied ferme dans la plaine de Grenelle.
Sur la rive droite, des marais, des broussailles, des ruisseaux descendant de Ménilmontant, oceupaient l'emplacement de la Bastille, de l'Hôtel de Ville, du Châtelet, des Boulevards, de l’Opéra et du Trocadéro.
Sur la rive gauche, l'immense marécage de l'embouchure de la Bièvre, au pied de la colline couronnée aujoud'hui par le Panthéon; puis des vignes, des prés, où s’élevèrent plus tardles Invalides et l’rcole militaire.
Au milieu de la Seine, toute une flottille d'ilots à l’ancre, dont le principal vaisseau, la proue à l'occident, la poupe à l'orient, est. déjà Lurë oppidum gaulois relié aux deux bords du fleuve par deux ponts de bois, et à toute la contrée par deux routes, celle du sud (rue Saint-Jacques), menant à Orléans; celle du nord (rue Saint-Martin), menant à Senlis. ;
Vallée enclose dans une ceinture de forêts druidiques dont on retrouve les sanctuaires, tumulus, dolmens, menhirs, à Charenton, aux bois de Vincennes et de Boulogne, aux « lieux hauts » de Montmartre et du Mont-Valérien, à la Roche-aux- Moines de Meudon, au Trou-au-Loup de Clamart,
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et, dans Paris même, rue des ‘Trois-Bornes, rue Pierre-Levée, au Gros-Caillou, rue Pierre-Assise, rue des Saints-Pères et à la Tombe-Issoire.
Au commencement del’an 2 avant Jésus-Christ, César, qui croyait la Gaule pacifiée, passait le reste de l'hiver à Lucques, quand il apprit tout à
coup que Vercingétorix venait de donner le signal de la révolte à Gergovie, où de toutes parts lui arrivaient des secours. Justement alarmé, il ac-
graphie de MM. de ‘’Église.)
État des travaux du pont Mirabeau, le 16 juin 1895. (D'a près une photo
court, et, par une de ces manœuvres invraisem— blables que savent seuls exécuter les grands capitaines, il franchit les Cévennes, couvertés de six
pieds de neige, stupéfie sés adversaires par sa promptitude, incendie Orléans et Bourges, etpendant que, remontant la rive droite de l'Allier, il marche sur Gergovie, il donne l’ordre à Labiénus, son plus habile lieutenant, d'aller avec quatre légions et la moitié. de sa cavalerie punir les Parisiens de l'appui qu'ils avaient les premiers prêté à Vercingétorix.
Labiénus laissa ses bagages à Sens, suivit larive gauche de FYonne et de la Seine, franchit avec ses vingt mille hommes quelques rivières de peu
d'importance, le Loing, l’Ecolle, l'Essonne, l'Orge, :
et vers le soir du troisième jour de marche, il fut forcé de-s’arrèter et de camper sur les bords des marais que formait alors la Bièvre à sa jonction avec la Seine.
Cependant, au bruit de son approche, les bannis, les outlaws, « les scélérats », comme César les appelle, les anciens compagnons d’Indutiomare et d'Ambiorix, sortaient des bois et affluaient à Lutèce. Il en vint du Mans, de Chartres, de Rouen, d'Evreux; ils furent bientôt près de cinquante mille et élirent pour chef le vieux Camulogène, chargé de gloire et d'années.
Camulogène comprit que le mont Lucotitius était le vrai rempart de Paris du côté de l’est. Au matin, Labiénus vit au delà du marais l’armée gauloise rangée sur la colline. Pendant une longue
- Journée, il chercha à se frayer un passage à l’aide
de claies, de fascines, de mantelets. Il dut s’avouer vaincu, et, au milieu de la nuit, dans le plus grand silence, il fitrebousser chemin à ses troupes. Quand le soleil se leva, Camulogène ne vit plus aucun ennemi dans la plaine d’lvry et put croire un moment que Lutèce était sauvée.
C'était bien mal connaitre l’opiniâtreté romaine.
Labiénus revint rapidement à Melun, passa la Seine sur une cinquantaine de bateaux abandonnés là imprudemment par les hahitants, et reprit son chemin vers Paris en descendant la Seine, — sur la rive droite cette fois, — les bateaux qu'il avait saisis le suivant au fil de l'eau. Quelques fuyards de Melun apportèrent ces mauvaises nou velles à Camulogène, qui, n’ayant plus le temps d’aller défendre le passage de la Marne à Charenton, n’hésita pas à incendier Lutèce, à couper le grand pont et le petit pont, et se tint sur la défensive, campant vers le Luxembourg, sa droite couverte par le mont Lucotitius et les marais.
Cependant Labiénus avait passé la Marne et était venu camper en face des ruines de Lutèce fu mante. Le fleuve séparait les deux armées.
Les préoccupations du général romain étaient extrêmes. On racontait que les Eduens avaient fait-défection ; que César, obligé de lever le siège de Gergovie, errait sans vivres entre l'Allier et la Loiré, et que lui-même était menacé sur ses derrières par les Bellovaques, qui venaient au secours des Parisiens.
Plein de perplexité, il ne songea plus qu'à frapper! un grand coup quile dégaget, et à ramener énsuite son armée intacte à"Sens.
Il convoqua à la nuit un conseil de guerre, distibua les cinquante bateaux’ qu’il avait amenés de Melun à autant de chevaliers romains, leur ordonna de descendre la rivière vers 9 heures du soir, de s’avancer dans le plus grand silence jus-
qu'à une distance de quatre milles etde l’y attendre. Il laisse pour garder son camp, — situé vers le Châtelet, — les cinq cohortes les moins propres à combattre, et commande aux cinq autres de la même légion de remonter la rivière à minuit en faisant beaucoup de fracas. Il envoie des nacelles dans la même direction à grand bruit de rames. Lui-même, peu d’instants après, part en silence avec les trois légions qui lui restent et se rend au lieu où les chevaliers avaient conduit les bateaux, c’est-à-dire au bas d'Auteuil.
IL y arriva vers 2 heures du matin. Profitant de ces orages subits, si fréquents au mois de mai, il fait passer la Seine à son infanterie et à sa cavalerie ; Les éclaireurs gaulois placés sur la rive opposée sont surpris et égorgés.
Malgré toutes les précautions de Labiénus, ses opérations en aval comme en amont, furent connues presque aussitôt dans le camp de Camulogène. Toute la nuit, des nouvelles confuses y arrivèrent : on entendait une rumeur extraordinaire dans le camp romain ; une troupe considérable remontait le fleuve ; une autre le descendait et cherchait à forcer le passage. Camulogène se per-suade qu’une partie des Romains, effrayée de l'approche des Bellovaques, se prépare à la fuite ; que les autres vont passer le fleuve en trois endroits. Il divise aussi ses forces en trois corps (1) en laisse une partie à la garde du camp, charge une autre de surveiller les bateaux qui remontaient vers Corbeil ; quant à lui, avec le gros de ses troupes, il marche au-devant de Labiénus, dont l’armée s’était déployée dans la plaine de Grenelle.
La pluie avait cessé. La bataille s’engagea au soleil levant dans le vaste espace qui s’étend d'Issy au Luxembourg, de la Seine à Montrouge. Les trompettes retentissent. Les Gauloisrépondent par leur cri : Terriben, cassez les têtes ! A l’aile droite, la septième légion Les enfonce dès le premier choc et les met en fuite; à l’aile gauche, quoique la douzième légion eût fait tomber sous ses traits les premiers rangs de Gaulois, ceux qui restent se défendent avec acharnement ; pas un ne pense à fuir. Au milieu d'eux Camulogène, qui semble avoir recouvré la vigueur de sa Jeunesse, excite leur ardeur ; la victoire reste incertaine. Mais les tribuns de la septième légion, n’ayant plus d’ennemis devant eux et apprenant ce qui se passait à l’aile gauche, entraînent leurs soldats victorieux, viennent charger les Gaulois par derrière et en font un grand carnage. En ce moment suprème, pas un Parisien ne faillit, pas un ne quitta son poste ; tous furent enveloppés et péri rent à leur rang. Camulogène tomba percé de coups au plus fort de la mêlée.
Les Parisiens surent se défendre, mais ils ne savaient pas écrire; aussi n’avons-nous que le seul récit de César, et ce récit suggère bien des doutes.
Un fait reste certain, la mort héroïque de Camulogène ; mais les résultats de la prétendue victoire des Romains paraissent avoir été nuls.
(1) Combien de fois, depuis cette époque, nos généraux ont-ils aussi, hélas ! commis celte erreur! (N: D. L. R.)
Les Parisiens perdirent si. peu de monde qu'ils furent en état, trois mois plus tard, d'envoyer un contingent assez considérable, huit mille hommes, au secours de Vercingétorix assiégé dans Alaise. Lutèce se releva promptement de ses ruines, puisque nous la voyons florissante et l'une des soixante cités de la Gaule sous Auguste et sous Tibère.
Après la chute de Vercingétorix, les Parisiens et leurs alliés les Sénonais furent les derniers à soutenir une lutte désormais désespérée. C’est un Sénonais, Drappès, « un brigand », selon César, qui rassembla jusqu’à cinq mille vaillants, reste de la grande guerre, et, traversant la Gaule de la Loire à la Dordogne, se jeta avec eux dans Uxellodunum. Il fut pris, et, plutôt que de servir au triomphe du vainqueur, il s’abstint denourriture pendant plusieurs jours et se laissa mourir de faim.
Le doux César, maître de la ville, sachant bien que sa clémence était trop connue pour qu'on pût jamais attribuer un acte de rigueur à la cruauté de son caractère, fit grâce de la vie à tous ceux qui avaient pris les armes contre lui,.… mais il leur fit couper les mains pour attester le châtiment réservé à de pareils pervers.
J'aimerais voir la statue deCamulogène dominer, du haut du pont Mirabeau, le champ de bataille oùil est mort en défendant le berceau de Paris, et où toutes les nations du monde viendront demain contempler les splendeursde l'Exposition de 4900.