CHARDON-LAGACHE
Le Conseil municipal de Paris a décidé en1894 sur une pétition des habitants d'Auteuil, que la partie de la rue du Point-du-Jour comprise entre l'église et la rue Jouvenet prendra le nom de rue Chardon-Lagache. La. dénomination nouvelleaura son origine sur les murs mêmes de la maison de retraite fondée par M. Chardon, figurera sur le mur de l'établissement de Sainte-Périne et s'arrêtera à chacune des maisons qui forment, l'une, l'angle de la villa Molitor, l'autre, l'angle de là villa de la Réunion.
IL est peu de personnes qui ne connaissent la maison de retraite Chardon-Lagache, dont la grille d'entrée se profile si heureusement en pan coupé sur la place de l’église. Peut-être en est-il moins qui, tout en se souvenant du fonda teur, l’aient bien connu ou sachent exactement le rôle qu’il a joué dans lacommune d'Auteuil. La génération dont nous faisons partie est mal informée du caractère de l'homme et de son œuvre; aussi nous a-t-il semblé utile et juste, pour l’hisloire de notre quartier et pour la mémoire d’un homme de bien, d'accueillir les renseignements qu'on a bien voulu nous fournir et que nous sommes allé puiser à la meilleure source.
€ M. Chardon-Lagache naquit, le 6 avril 1807,
dans la maison qui porte actuellement le n°4 de la rue d'Auteuil (ancienne rue Molière).
« Son père, M. Pierre Chardon, exerça la médecine à Auteuil pendant un demi-siècle, avec tant de désintéressement qu'il ne laissa aucune fortune. On l'avait surnommé le médecin des pauvres. Sa digne femme le secondait dans ses inépuisables charités. Leurs deux fils durent se faire Jeur position eux-mêmes. L'ainé succéda à son père commme docteur à Auteuil et ÿ recueillit les mêmes sympathies.
< M. Chardon-Lagache, le plus jeune, entra de très bonne heure dans le commerce. Après un travail opiniâtre de plus de quarante-cinq ans, il acquit une grande fortune, 11 passait la plus srande partie de l’année dans sa belle propriété, sise au n° 16 de la rue d'Auteuil (autrefois 26, rue Molière). Il s’y occupait sans relâche du bien du pays. Ses conseils, sa bourse étaient constamment au service de tous.
« En souvenir de ses parents il créa à Auteuil, en 1865, de concert ayec sa femme et son fils, la maison de retraite qui porte son nom, destinée à. abriter ceux qui, en dépit d'un long travail, n’ont pu réunir les ressources suffisantes pour vivre chez eux. Elle peut recevoir jusqu'à cent cinquante vieillards. M. Chardon-Lagache lui consacra son zèle et son dévouement jusqu’à sa mort, survenue en quelques heures le 12 juillet 1879, dans sa maison, 16, rue d'Auteuil.
« Ce ne sont passes seuls titres à la reconnaissance des habitants d'Auteuil. Président du conseil de fabrique de la paroisse, il contribua puissamment à l'érection de la nouvelle église en secondant Mgr Lamazou de tous ses efforts et de ses nombreuses démarches.
« Membredu Conseil général de l’Assistance publique et de beaucoup d’autres institutions charitables, il apportait à toutes ces œuvres un concours actif, intelligent et dévoué.
« Son fils, M. Alfred Chardon, après la mort de sa mère, continua de s'occuper, avec le mème dévouement, de la maison deretraite. La mort l’enleva à l’adection de tous le 17 novembre 4893. Par sa bonté inaltérable, sa modestie et sa parfaite affabilité, il avait su conquérir l'estime et la reconnaissance générales. »
Il n'y a pas, hélas! que les hommes qui passent. Les choses mêmes qu'ils ont animées, réchaufées de leur vie, souvenirs vivants de leur passage, tendent à disparaitre, et l’oublidesgénérations futures risquerait de monter lentement, si M. Chardon n’avaitlaissé, heureusement, des œuvres impérissables. Voici qu'après lui c'est le parc qu'il aïma qui va périr, morcelé par le prolongement de la rue de Rémusatetde larue George-Sand. De grands arbres ont été abattus, notamment sur la belle terrasse en bordure de la rue Théophile-Gautier ; le lotissement est préparé, le tracé des prolongements indiqué. Le vieil Auteuil s'en va. Fixons-en quelques derniers traits. fe ;
Le vaste parc de M. Chardon-Lagache s’étendait jusqu’à la rue Théophile-Gautier et la rue George- Sand ; il prenait naissance derrière la maison Située 16, rue d'Auteuil, qui domine le parc. Cette maison, nous l'espérons, sera conservée et gardera au moins comme jardin la partie de pelouse qui
encadre une charmante pièce d’eau. À la pointe de ce petit étang, sur une autre pelouse, près d'une allée sablée, entre trois arbres séculaires dont les troncs, cachés sous le lierre, formaient berceau, était une petite statue d'Orphée. Nous ne parlerons pas du magnifique potager, des serres, dans l’une desquelles on remarquait une cascade, et nous irons tout de suite aux ruines entrevues dans un massif, près de la rue des Perchamps. Ce sont les restes de la vieille église d'Auteuil.
Des pierres provenant de l'église ont été réunies avec soin, placées sans joints les unes sur les autres et disposées en hémicycle; l’ensemble s'abaisse aux deux extrémités. À droite, reposent les anciens fonts baptismaux, desquels s’élance une gerbe de fleurs. À gauche, un banc de l'ancien porche ; sur ce banc, un des clochetons des contreforts du chevet. Au centre, on a rétabli en maçonnerie la niche en façade de la vieille église, dans laquelle la Vierge apparaissait aux habitants. Cette Vierge y figurait encore la veille ; elle venait d’être enlevée, ainsi qu'Orphée, et transportée rue de Berry, 29, dans la propriété du marquis de Casa-Riéra, acquéreur du parc de M. Chardon. Au-dessus, dominant l’ensemble des ruines, une petite croix de fer, provenant de l’ancien caveau de M. Chardon-Lagache père. Sur le tout, le lierre avec les années avait jeté son manteau de verdure. Ê
Ainsi le temps, qui adoucit les regrets sans les effacer, avait poétisé sous un voile naturel les ruines de la vieille église et la dernière pensée que lui donna un deses bienfaiteurs. Le tableau évoquait, inséparables l’un de l’autre, le souvenir du vieux sanctuaire et celui de son premier fabricien.
Le silence s’est étendu sur eux, et l’on se prend à songer qu'ils auraient dû être réunis dans la mort, que les vieilles pierres de la maison de Dieu eussent été le digne tombeau de son charitable et bienfaisant serviteur. C’est avec un senti ment derespect ému que, M. F. de l'Eglise etmoi, nous avons salué ces débris muets, et pourtant si parlants, pendant que les feuilles frissonnaient aux premières brises et miroitaient au soleil de mars.
Que deviendront ces ruines, le jour où ce coin de terre sera vendu ou nivelé ?... — On souhaiterait de les voir reprises pierre par pierre et reconstituées, avec les bons soins de notre collègue, M. le curé Depontailier, dans le jardin du presbytère (1). Ou bien notre ancien collègue, M. l'abbé Pourtié, aumônier de la maison Chardon-Lagache, ne pourrait-il pas transporter ces ruines dans le jardin de l'établissement ?.…
Nous ouvrons le concours entre ces messieurs ; la Société, les habitants d'Auteuil pourront les aider. Nous faisons appel à leur émulation, qui ne saurait s’employer à un plus digne objet. Qu’elles fussent au presbytère ou à la maison Chardon-Lagache, ces vénérables ruines seraient enfin assurées de la stabilité et de l'immortalité.