L'ANCIEN HOTEL DE LA FOLIE
Jusqu'en 1 890, date de sa regrettable démolition , la vue était attirée, ^ l'angle de la rue Gavamî, sur l'emplacement s'étendant jusqu'au n^ 10 actuel de la rue de Passy, par un ancien h6tel du temps de Louis XV, place un peu obliquement entre cour et jardin, et ayant conservé, malgré sa simplicité qui n'était pas sans grandeur,le gracieux cachet de son époque. Longtemps il avait porté le nom à'Hôtel de la Folie, probablement parce qu'il avait été construit sur remplacement d'une ancienne propriété,dite ia Folie, qui appartenait déjà, versl680,à laseigneuric de Passy etne devait avoir que peu d*importance, puisqu'elle ne rapportait alors que quinze sols par an, ainsi qu'on a pu le voir par les comptes de Christine de Heorles, châtelaine de Passy. A cet hAtel se rattachait un
BOOTenir historique, peu édifiant, il est vrai, mais que -nos annales, au risque de paraître incomplètes, ne pouvaient cependant passer sous silence, barbier, oans son Journal, Lacretelle dans son Histoire de France pendant le xfin^ siècle. Mine' du Hausset, femme de chambre de filme de Pomoadour, et Mme Campan dans leurs Mémoires, ainsi que Uainet,d*après eux, dans ses Chroniques de Passy, racontent plus on moins fidèlement les aventures de notre héroïne (si héroïne il y a), mais ne sont pas souvent d'accord sur les détails ; aussi croyons-nous que le mieux est de ne pas nous y appesantir et de nous en tenir plutôt aux généralités et surtout au dire de Tavocat Barbier, qui a composé son Journal avec des notes prises ad uiimm, au jour le jour, notes qui n^avaient pas encore été consultées pour l'histoire de BUle de Romans.
Donc, le 21 juillet 4764, Louis XV éuit venu à Paris pour tenir un lit de justice. S'en retournant à Versailles, il remarqua, sur le parapet de la terrasse des Tuileries qui longe la Seine,une jeune fille qui lut parut d'une grande beauté. Elle était accompagnée de sa mère, femme d'une tournure assez élégante, et de son père, chevalier de Saint- Louis. Arrivé à Versailles, il ordonna i son confident Lebel de faire rechercher et de lui amener la jeune fille, dont il lui donna le signalement. Lebel, toujours fort adroit pour ces sortes de missions, découvrit bientôt la demeure de la belle, et, de concert avec ses parents, qu'il trouva dans une situation des plus précaires, la conduisit avec sa mère à Versailles (dit Quillet), ou à Marly (selon Barbier), sous le prétexte de visiter le parc et le château. Toujours est-il que, peu de temps après, Mlle de Romans, qui n'avait pas voulu consentir à aller loj^er an Parc-aux-Cerfs, à Versailles, où se trouvaient des filles de basse condition, était installée confortablement à Passy dans l'hôtel de la Folie, que Louis XV avait acheté ou plutôt loué pour elle, et que de là elle se rendait à Versailles dans un carrosse à six chevaux, quand le roi ne séjournait pas à la Muette.« Mlle de Romans (ajoute € Barbier) était d'une famille du Dauphiné, avait « alors vingt et un ans, était bien faite, ti es jolie € sans être positivement belle (on citait surtout « la beauté de ses cheveux noirs), bien élevée et € ayant beaucoup d'esprit. » Sur le point d'être mère, elle obtint du roi l'autorisation de faire porter le nom de Bourbon au fils qu'elle attendait, et, au moment de sa délivrance, elle reçut un billet de la main de Louis XV, ainsi conçu : < Monsieur le curé de Passy, en baptisant ^enfant de Mlle de fiofnansjui donnera les noms suivants: Louis N. de Bourbon. » Folle de joie, elle déclara au roi que ce fils, qu'il s'était engagé à reconnaître défifiitivement en temps et lieu, lui était trop cher pour le laisser aller en nourrice et qu'elle tenait à le nourrir elle-même. Accompagnée d'une berceuse, et richement parée de dentelles et de diamants, elle conduisait tous les jours Monseigneur , dont les langes étaient ornés des armes royales, respirer l'air pur du bois de Boulogne. On prétend même que Mme de Pompadour, inquiète, voulant voir Mlle de Romans incognito, fit exprès le voyage de Versailles ou de Bellevue au bois de Boulogne à l'heure oh la jolie nourrice s'y rendait
habituellement. Néanmoins^ à part son orgneil maternel, « Mlle de Romans (disent les Fastes de Louis XK) vivait dans la retraite, montrait beau- € coup de modestie, édifiait même, autant que le € permettait son état, ses voisins et son curé, se « faisait aimer par sa bienfaisance et ses charités et « avait le bon esprit de ne pas se mêler des affaires € publiques», liais, quelques années après, un certain abbé de Lustrac, fort intrigant, gagna Mlle de Romans et s'impatronisa chez elle, sous le prétexte de concourir à l'éducation de son fils. La prenant par son côté faible, il lui fit sentir la nécessité de presser le roi de remplir sa promesse à l'égard de l'enfant, ajoutant que cette reconnaissance ne pourrait manquer de consolider sa situation à elle-même. Suivant ces dangereux conseils, allant même jusqu'à se flatter de faire légitimer son fils(4 ), elle fatigua tellement le roi par tes insistances
?iu'un beau matin il fit enlever orosquement Tenant, qu'il fit placer incognito dans un collège. Mlle de Romans n'osa réclamer contre cette violence qu'après la mort de Louis XV. Louis XVI lui fit rendre son fils, qu'il protégea, fit entrer dans les ordres, et qui fut connu sous le nom de l'abbé de Bourbon. C'était un fort joli garçon, ressemblant extraordinairement à Louis XV. En 4783, il fut nommé chanoine honoraire de Téglise de Paris et. Tannée suivante, grand vicaire de l'archevêché. On lui destinait l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, Tévèché de Bayeux et le chapeau de cardinal, lorsqu'il mourut à Rome d'une petite vérole confluente,probablementen 4 787, car, passé cette date, son nom ne figure plus aux almanachs royaux. .. Sa mère avait fini par épouser un gentilhomme du nom de Séro/i-Cavanac, dont elle eut plusieurs enfants (S).
Nous avons dit plus haut que nous supposions l'hôtel plutôt loué qu'acheté par Louis XV, et voici pourvoi. D'abord Barbier, dans son Journal, dit positivement : < Le roi lui a loué un hôtel à Passy. » Or, vers cette époque, la propriété appartenait à Abraham- Jacques Silvestre, conseiller du roi, notaire au Chàtelet de Paris, qui mourut jeune, eu 4765, laissant trois fils aux noms bibliques: Abraham, Isaac et Jacob. Le cadet, Isaac, qui tourmenta son prénom pour en faire Sacy (Silvestre Sacy,puis de Sacy), fut le célèbre et savant orientaliste que Ton sait,devint membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, puis de Tlnstitutet baron de l'Empire (3). La veuve du no-
(0 Si Loais XV eût reconnu et légitimé tous «m bâtards, c'eût été une charge trop lourde pour VElal, dil ironiquement Mme .Campan dans ses Mémoires, à propos du fils de MUe~dé*Romans.
(2) On trouve aux olmanochs royaux un M. de Romans, brigadier d'infanterie depuis le !22 janvier 1769, et maréclial de camp depuis le 1*' mars 17^ ; je le soupçonne fort d'èlre le frère de notre héroïne.
(3) D'une note due à l'obligeance d'un des représentants actuels de la famille Silvestre de Sacy, il'résulte que celle-ci,' bien qu'affiliée au jansénisme, — à ce' point;- qu'Antoine Isaac Silvestre aurait peut-être prisson nom • de Sacy «par analogie avec celui au grand janséniste Lemaltre, qui avoit inter\'erti les lettres de son prénom Isaac pour en faire Sacy, — n'était h aucun degré lié de parenté avec la famille Lemattre.
D'ailleurs, le nom de Sacy ajouté à celui de Silvestre ne devint réellement légal qu'en 1818,
34o HISTOIRE Dr XVI' ARHONDISSEMEVT
Uin AbraluB-J»eaiies SîInMrc, Itle «Ile-stac sOBnil qn'co 1849. l|ie4e<pMli«-Tiiigt-*iiiii,
do DOtiin Judde, lenne «Im ploa rcKarqiublM ctcomcrT* toii)oDn rb«lel da b Polie, qa'm Gnil
par n piété «t n efatrilé tann les piurres, ae p*r appeler l'biMelSilTettre.ApréiHBart.naBM-
laac Sllveslra tul cri-è baron île blefatacqobpoDraiMGiiiqiuulluoedeinillefrailcs.
I élalt le rieuilème flis il Abm- Dtns KS Ch/vniqMt de Patta, Quillel dit qo'oo
iï"j»".°Erl.'XtXi:~,S To,.il»»r,«48S6 J.Difb.biUli«,.l.mo-
Mnay rien ajouter: la IroïKlème buter qui ttlil Mm i Mlle de Ronans, et que le
SUvpBlre rié Chanleloiip cnmme la riche propriétaire d'alon. H. Nicolas Deyeoi,
^-w- M narairétabn^ut reîlMrna'janïïis hn^ Vticita pharmacien de l'Empereor, membre de
bile Paisy. l'Académie des Sciences (section de chimie), se
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deuiiéme branche était d«T
faisait an plaisir d^entendre et de conserver. Les jardins, déjà fort beaux du temps de BUie de Romans avaient été bien agrandis et embellis depuis, nrice à Facqnisition a*an terrain voisin, ayant servi de carrière. Nicolas Deyenx avait su très henreasement tirer parti des accidents de terrain de cette ancienne carrière, qn'il avait fait recouvrir de terre végétale, et était arrivé à en faire une vallée en miniature. Il mourut estimé de tous, le 24 mai 1837, en son hôtel de Passy, qu'il habitait ré^lièrement depuis longtemps, dans la belle saison.
A partir de cette époque, Tbôtel eut desdestinées diverses, et le fils de M. Deyeux, qui en avait hérité, ne lenrda pas longtemps. Qui le croirait? Ce fut Jules Janin, le prince des critiques, oui en devint acquéreur, au prix de 80.000 ou 90.000 francs; mais comme cette acauisition était un peu lourde pour lui, ce fut son beau-jpère, M. Huet, qui en devint le propriétaire défimtif. Jules Janin se plaisait beaucoup dans cette demeure, et, des maisons voisines, on le voyait souvent se promener dans son jardin, emmitouflé d'une large robe de chambre en molleton blanc, coiffé d*un simili bonnet de coton, et toujours accompa|^éd*un |[ros mouton, blanc comme son maître, qui ne le quittait jamais. Vers 1845,M.Huet loua l'hôtel, qui devint alors établissement orthopédique sous la direction du docteur Tavemier. Ce dernier mourut en 1855. Vers 1868, la propriété fut acquise par le prince Paul de Démiaofl, (|ui se proposait de la restaurer entièrement et rêvait d^en faire un séjour, disons plutôt un nid enchanteur, garni d'objets d'art de tonte sorte, quand la mort de sa jeune femme bien-aimée vint arrêter tous ces beaux projets. Les pauvres de Passyse souviennent encore avec reconnaissance de l'immense calorifère aue le prince avait fait établir à leur intention, à l'entrée de sou hôtel, et ob, librement, à toute heure, ils pouvaient venir se chauffer l'hiver, quand les froids étaient trop rigoureux. Enfin, peu de temps après, l'hôtel redevint maison de santé, puis rut pension de jeunes Î^ens, dirigée en dernier lieu par des prêtres, sous e vocable de Saint-Cbarles. 11 disparut définitivement pour faire place à des maisons de rapport et, tout récemment, à une nouvelle petite rue qui a pris le nom de Claude Chahu, époux de Christine de Heurles, fondateurs tous deux de la paroisse de Passy et bienfaiteurs de l'Hôtel-Dieude Paris.
Qu'il me soit permis, eu terminant, de remercier les personnes qui m'ont fourni de nouveaux détails sur l'histoire de cet hôtel: Mme Tavemier; M. Talamon, son dernier propriétaire, qui a bien voulu me confier la seule photographie qui existe, pour en faire un dessin, ainsi que M. Château, membre de notre Société, qui m'a communiqué les notes qu'il avait sur la famille Silvestre.