‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 3)Chapitre 141 sur 218 · ROSE CHÉRI. — M. M0NTI6NY · texte numérisé non relu

ROSE CHÉRI. — M. M0NTI6NY

Le séjour d* Auteuil, de Passy et de Ghaillot est depuis longtemps justement apprécié par l'élite des acteurs de nos différents théâtres, et longue est la liste de ceux qui vinrent demander à notre salubre et agréable région repos et santé.

A Auteuil, sans compter Molière, voici la Champmeslé qui vint y finir ses jours, puis la Saint-Uuberti, de l'Opéra, et, de notre temps, Arnal, puis Samson et Bouffé, qui y moururent, et enfin MmeMathieu-Plessy (Emilie (}uvon). Passy a abrité la Guimard, Mile (^nlat, Mlle Georges qui vint y mourir, Mme Gavaudan, la cantatnce Mainvielle Fodor, dont une de nos cités porte le Dom ; les coryphées de la danse : Fanny Cerrito, Mme Bifjottini, Matbilde Marquet, oui se fit peintre, Auriol, le clown inimitable, les chanteurs

Chollet,Levasseur,Ponchard, Montjauze et Duprez qui y mourut ; les actrices Jenny Vertpré, Augustine Brohan, Rose Chéri; les acteurs comiques, tragiques ou ni l'un ni l'autre > c'est-à-dire les comédiens de genre, Lepeintre aîné, Ferville, Bouffé, Beauvallet, Bressant et Delaunay. Aujourd'hui Passy compte parmi ses hdtes: Blanche Pierson, Jane Hading ; Got (i ) et Coquelin aîné, nos très honorés collègues. A (Ghaillot vinrent demeurer, d'abord (^lin, le célèbre arlequin de la Comédie-Italienne, puis la piquante Mlle Dumesnil, la célèbre Sophie Amould, Mme Molé,Talma, qui Y commença ses études, Mlle Haucourt, Mlle bourgoin et, de nos jours, la célèbre Alboni, qui y mourut (2). Sans vouloir en aucune façon médire des artistes de théâtre, et tout en rendant justice à leurs talents, il faut bien reconnaître cependant qu'au soi-disant bon vieux temps, tous ne méritèrent pas des prix de vertu, loin de là ! Depuis, ils se sont bien assagis ; aussi les préjugés, plus ou moins bien fondés, qu'on avait contre eux, se sont-ils justement dissipés ; et aujourd'hui, respectueux de leur art et d'eux-mêmes, acteurs et actrices sont généralement devenus rangés comme d'honnêtes bourgeois. Nous ne nous en plaignons pas, et il nous serait facile d'en citer bon nombre d'un mérite exemplaire et d'une vie irréprochable.

Telle fut, entre toutes, celle de notre hôte, la sympathique Rose Chéri, dont la mort si prématurée, si cruelle, si dramatique mérite d'être rappelée, ainsi que les douloureux événements qui suivirent.

Il est des familles sur lesquelles, sans raison, semble-t-il, l'aveugle fatalité prend plaisir à s'acharner ; celle de Rose Chéri fut du nombre. Mme Montigny (Rose Cizos,Mme Lemoine) , plus connue sons le nom de Rose Chéri, était née à Étampes le 27 octobre 4824. Son père, Jean-Baptiste Cizos, acteur et directeur d'une petite troupe de province, lui fit faire ses débuts d'enfant à Bourges, en i830. Très intelligente, la petite Rose se fit applaudir successivement dans la plupart de nos villes de province et, en dernier lieu, en 4842, à Périffueux, où, remarquée dans la Grâce de Dieu par Lolsa Puget, qui devait quelques années plus tard devenir sa belle-sœur, elle fut présentée avec sa sœur Anna à M. Romieu, alors préfet de la Dordogne, qui, toujours facétieux, les voyant si gentilles et si modestes, s'écria : quelle jolie paire de Cizos ! et leur donna une lettre de recommandation pour son ancien collaborateur, le vaudevilliste Bavard. Les voici donc à Paris, où Rose Chéri débuta si malheureusement au Gymnase, le 30 mai dstnsV Estelle deScrihe, qu'elle fut remerciée après deux représentations. Rentrée comme simple doublm*e au même théâtre peu de temps après, aux appointements de 900 francs par an, elle eut, le 5 juillet 4842, la bonne fortune inattendue de pouvoir remplacer dans Une Jeunesse orageuse, Mlle Nathalie, subitement indisposée, et y obtint un tel succès que le public réclama son nom avec insistance. « (juel nom dirai-je? demanda le

(i) Blanche Pierson et Gol Hont décèdes. (2) Le nom d'Alboni a été donné à une des rues de Pasey.

r XVI' ARRONDISSEMENT

régisseur à la mère de la débnUnte. ~ Itote

Cizoi —^ CiiM ! impossible de dire ce nom-

li, OQ rirait trop. — Mon mari dans ses tonraées drimatiqDss prend le nom de Chéri. — Bienï > Et le réeisseur laD;a, au miliea des applaodissements fréoètiques, le nom de Rose Chiri, sous lequel die est resiée conoae. Le lendemain, son directeur, M. Delestre-l'oirsoa, lui oSrail un engsgemeot de 4.000 Traiics. Malgré les offres bril-

M. Montiguy (Adolphe Lemoiae, dit), né ta 180"), tut pendeot quelque temps acteor k TAmbigu, écrivit quelques pièces soit senl, soit en colla bore lion, s'assoeii i Mever en 183^ pour li direction de U liaieté (qui fut heureuse) et prit enâu. le 18 JDinl8i4. celledu Gymnase. queson intelligence et son habileté parvinrent à Lrcr de lasitaaliori désespérée o il il l'avait trouvée (l|- C'est qu'il eut le bon esprit de s'adresser pour ses

lanles qui lut furent faites depuis par l'Odéon et par la Tfaèltre-Français, elle ne voulut jamais abandonner la scène de ses premiers succès.

Actrice pleine de charme, de distioction, do godt, de verve, de grâca et de sensibilité, incomparable dans les rdFes d'ingénue, elle honorait de plus si bien la vie de famille par ses vertus privées

Ju'oa beau jour, M. Scribe, le fournisseur attitré u Gymnase, vint, au nom de son nouveau directeur, M. Lemoine Monligny, pour demander sa main, et, le 12 mai 1847, la jeune actrice devenait Mme Montigny, reslanl toujours Itose Chéri pour le public. Mais ce mariage inespéré avait coûté la vie à son père, qui, rendu fuu de joie, lut pris d'un accès de Gèvre chaude et se précipita par II fenêtre.

pièces aux boas faiseurs, à Scribe, tonjonra sur la brèche, i Italiac, qui lui donna Sercadel, 1

(leorge Sand, à Jules Sandeau, i Emile Augier, à Alexandre Dumas fils, doot il devint riaiiaie ami, à (Iciave Keuillct, Sardou, Neilhae, Labiche, Pailleron, etc. En peu do lempj sa troupe devint la plu»comp!èle, la pins homogène et la plus liabile après celle du Tbéllre- Français : elle compta

(i) r.ommo touH les lliêàlres, âpre» la révoluli'in de février iH{8, le Gymnnst' passa par des

DosD Clirrl n'ii^slla pas i\ 'no détaire de' nen Mjaax et dv ses dinmants.

l'vndanl 1rs fralririile* jixinires ilc juin, elle f'i-mprcssa de tronsformer son Ihéâlre en stnbulanre, tillani elle même visiter. nSeonrorler et Hoigiier les Iileasist et les mourants.

Bouffé, LafoDt, Geoffroy, Bcrton, Dressant, Lesueur, Numa, Tisseraut, Ferville, Lafontaine: Mmes MoDTal, Rose et Anna Chéri (Mme Lesueur), Victoria LafoDtaine, Pierson, Pasca, Desclée, Céline Montaland, etc. Avec de tels éléments, le succès ne se fit pas attendre et dura longtemps.

Pais, les entants allaient venir, on désirait nn air plas par que celui de Paris, et, vers 1857 au plus tard, M. et Mme Montigny vinrent s*installer à Passy, d*abord au n® i5 de la rue Saint- Pierre (actuellement rue Nicolo, vers le n° 51 on 53) et, peu de temps après, ils prirent possession définitive d*un charmant petit hôtel de style Louis XV, qu'on peut voir encore entre cour et jardin au n^ 73 de la rue de la Tour (ancien 61 bis), mais qui n*était pas alors étouffe par les lourdes bâtisses qui Tentourent aujourd'hui. C'est dans cette demeure que Rose Chéri vit grandir ses trois enfants, qu'elle aimait jusqu'à l'adoration.

Mais hélas! au commencement du mois de septembre i861, l'ainé est atteint d'un angine couenneuse ; dans l'espace de quinze jours, trois fois il est regardé comme perdu ; Rose Chéri ne quitte pas son chevet. En vain lui dit-on que la maladie est contagieuse, elle n'écoute que son amour maternel, aspire ainsi la maladie de son enfant qu'elle guérit, tandis aue le mal fait rhez elle des progrès si rapides qu'elle y succombe au bout de quelques jours, dans la nuit du samedi 21 au dimanche 22 septembre 1861.

€ Sainte mort pour une mère que de mourir en sauvant son enfant (dit M. de Biéville, un de ses biographes), triste mort quand on laisse trois petits orphelins et un mari qui ne devait pas croire que sa jeune compagne quitterait le monde avant lui. »

€ Elle est morte, cette grande artiste — s'écrie le Figaro d'alors— cette honnête femme ! Mme Lemoine, qu'on appelait Rose Chéri ! Elle est morte de la maladie de son enfant qu'elle soignait — et l'enfant vit! C'est lundi à Passy que le cercueil a emporté ce nom et cette vertu. Quelle double

Î gloire que celle du talent et de l'honnêteté ! Pauvre émme ! elle a lutté toujours, lutté sans relâche, vaillante, brave, chaste et bonne ! Le but était atteint, elle avait une famille, une fortune, elle était jeune, aimée, respecté<%... elle meurt! »

Et partout, à la nouvelle de cette fin si dramatique, l'émotion fut semblable.

Si la mort ne l'eût pas enlevée, à quelles autres épreuves n'eût-elle pas été soumise ! A peu de temps delà, un de ses fils mourait; puis, l'aîné, — celui dont elle avait racheté la vie par la sienne, jeune homme de vingt-deux ans dont l'avenir semblait devoir être brillant et qui déjà avait eu une pièce reçue et jouée au théâtre du Gymnase (1), — un jour est mordu à la racine du nez par son chien, qu'il soupçonnait si peu d'être atteint de la rage, qoe le malheureux laissa s'écouler plusieurs jours

(i) Rappelons à ce propos qu'Alexandre Dumas fils lui avait prtniilivement en ces termes clédic les Idéeit de Madame Aubray : « Je veux, mon cher enfant, le dédier celle comédie. Elle le revient de droit. Mme Aubray, c'est la foi, le dévouement et lo sacrifice. C'est ce que fut ta mère. »

avant de se décider à faire soigner sa blessure. Le mal, après un mois d'incubation, fit son apparition, et, le 25 juin 1878, une mort atroce s ensuivit.

Nous devons rappeler ici, à l'éloge de M. l'abbé Locatelli, curé de Passy, déjà bien vieux, qu'ap-. pelé auprès du mourant pour lui administrer les derniers sacrements, et connaissant le danger qu'il y avait à s'approcher du malade, il n'hésita pas un seul instant à se rendre auprès de lui, et là, à câté du médecin, remplit courageusement son devoir jusqu'au bout.

Quelques années après, le 6 mars 1880, M. Montigny, brisé plus peut- être par le chagrin que par l'âge, quittait pour toujours son charmant hôtel de la rue de la lour, pour aller rejoindre sa femme et ses deux fils au cimetière du Nord.

Quelques mots, pour finir, sur le frère de Rose Chéri, Victor Chéri, chef d'orchestre et compositeur. Né à Auxerre le 14 mars 1830, il fut d'abord violon à l'Opéra, remporta un second prix au Conservatoire en 1855, puis dirigea successivement l'orchestre du théâtre des Variétés, du Châtelet et du Gymnase. Il était venu s'installer également à Passy, rue 0)rtambert, n^ 40, presque au coin de la rue de la Tour, dans une maison de rapport appartenant à son beau-frère, et voisine de son hôtel ; il s'occupait des affaires d'intérêt de M. Montigny et surveilla en second père l'éducation des enfants de sa sœur, pour la mémoire de laquelle il avait un véritable culte. Comme son père, comme sa sœur, comme l'aîné de ses neveux, il mourut d'une façon tragique le 13 novembre 1882.

N'avions-nous pas raison de dire , au début de cet article, qu'il est des familles sur lesquelles, sans raison, semble-t-il, l'aveugle fatalité prend plaisir à s'acharner?...

Léopold Mar.

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