LES RUINES DE
AU l>0INT-DU-J0UR, A AUTEUIL, A PASSY ET AU TROCADÉRO
Dans un récent article, notre éminent collègue, M. Aug. Doniol, a dit un mot, en passant, des dégâts essuyés par le pont-viaduc du Point-du-Jour en 1870-1871 . Nous avons eu l'idée de rechercher, pour les consigner ici, les détails des désastres éprouvés par notre arrondissement, et nous les empruntons à une brochure de 1871, signée John Mottu, qui reproduit des articles parus dans le Moniteur universel.
Nous signalons à l'avance quelques naïvetés d'expressions qui proviennent, sans doute, d'une description improvisée un peu hâtivement. Nous avons retranché tout ce qui nous a paru avoir le caractère d'une discussion ou d'une appréciation politique, et nous nous sommes borné à emprunter le document matériel, en citant purement et simplement.
Il était réservé aux quartiers situés entre U
mSTOIRE DU XTI* ARBOMMS^EMENT
Cl la ptrie è» Tcrao 4e ptat qiie iMie aatre nrtie de la opitjle.
A»ra aTMT 4ô ntar ffc— ijiatif 4e r^oeantîea fiwifMf 4i i« BM, 1 uHmctiaR a foic findreMr cet loealitcs ks pht
Pév nei, qaî ai mité pôidaa fléestifii loBf les eadroiu déMlée, je ttSf craiale 4'élre dcacatî, que les détasirci qae j*ai décrits dans /^ Moniteur umieenel des 14, i5, 17, 18, 49, SO, ^ et i5 jwa K sont riea
it à ee qoe je rais chciilwr à
d'Aaieni ; le chaap da repas a*ca a
Qadie duaiHna! «a ae se crail phBàPiîm;
celai ^aia, flyaaaaaà
Je B*eia|^ aalleseai, eoBuae cela poarra paraître, Bats j'aveae qaH j a des dioses daos lear horrear, si afreaseoMOt carieases i Toir, qae ai, aa liea de les afoîr vaes Boi-mèiBe, elles B*casseat été raeootées, j'aarais cra qa^eUes élaieat le pradait d^aa ecrreaa sareidtépardes saafnaces ■orales proreaaat da séjoar daiv les lieax a jaat serri de tbéitre aax conbats adtaraés qai ont porté le deail daas taal de laai'dks et aecamalé taat de raiacs.
— ki sait aae dissertatioa sar les débits et désastres de Saiûi-Cload, iaipaUbles les ans aax Prassieas, les aatres aa Moat-Valériea. Il aoas parait pr^êraUe de la passer. Ceaz de ooscoUèfaes qai Yoadraieat j recoarir la troareroat daos Bos Archires.
Le niagBifii|oe mdoe do pont àA Poiot-do-Joor jasqo*à Aoteoii a été daos toat soo parcoors fortemeot eadoramagé ; des milliers d'obos oot fait saater le roe, partoat oo voit ks brèches causées par les gros projectiles, et les parapets da soDunet oot sortoet été forteadommagés.
Les Diaisoos da Poiot-do-Mor jusqo*à la nie MoUtor oot été atteiotes par les projectiles ; il y a da mal, mais ces dégits ne soot rîea eo cornparaisoo do spectacle alireox qai s^olTre aux regards depuis les mes Molitor et sortoot Michel-Aoge. Les maisoos da Poiot-do-Joar oot été préserrées par le riadoe, aussi oous oe oous y arrèteroos pas beaucoop.
Nous iroos tout de suite à Auteoil.
11 faat poortaot s'arrêter ao chalet de TAcacia, cha Moie Philippe, caotioière do 1^ batailloo de la garde oatiooaie, qai était au combat de Buzeofal. Cest elle qui a soigiié, daos ses deroiers moments, le brsTe capitaine de la i ^compagoie, M. Ersan ( 1 ), tomi)é sur le champ d'hooneur.
Mme Philippe a cessé d être cantinière du 73* des rayènemeot de la Commune. Ce bataillon, ainsi que le 38*, ont toujours refusé leur concours aux communeux ; quelques hommes seuls se sont laissé gagner. Les commandants des ces deux bataillons étaient MM. Lavigne et Bouteiller, deux noms bien assortis.
Mme Philippe a reçu la médaille militaire qu*elle a bien méritée ; elle jouit de l^cstime de tout le monde à Auteuil.
Suivant le boulevard Excelmans (2)^ je trouve à gauche, près de la rue Michel-Ange, le cimetière
(i) Nous pensons (|ue te nom doit s'écrire lier- «cnl.
(2j ExelmunHt
der
ccœ piapffilî qai était le
aataar de hi qae déaolatîaa, crail être « d*aa tsage amax, ce a'est qae raiacs.
Les mars d^aae graade propriété à cMè da cimetière ae soBi plas qae des aatts de décombres. El k cioMlière? Rcaversé, boalevcraé, loas ks artres qai exîstaieal ahattas, brisés; aae plaiae déserte sar la^adk s*élèveat les raiaes de h ■aina Boargeots, el plas loia sar la dreile ccDes de la caserae desdoaaaien.
— Aprà qadqaei détaib sar la laUesoateaae dans k daMtiére, Joha MoUa coaliaae, ea disaal qae, poar Aatcaîl eomaw aoar XeaîIlT, c*esl presoae ■aisoa par maison qa*il Cadrait décrire ks dé-
Preaaae toales les maisoas oal loaffen, SBèsM Sainte-Périae et Chardon,... el cependant elks sont bien éloignées des forti&calîotts.
Cesl de la place de la gare d'Anteafl que je vais chercher k décrire les désastres qai, sar an ihéfttre pins restreial, commenceront k donner nne idée de ceax de Neaîlly.
Lliorribk est coauae k beau : qaand on voit quelque chose de soperbe on s*y habitae et ce qai voBS paraissait joli a cessé d^altirer Totre attention toujours dàirense de troarer le mieax.
Il en est de même de lliorribk, quand on contemple les raines de la porte d'Auteail et celles de 1 avenue du Roule...
— Soit une énomération rapide de noms de mes de Neoillj.
Il faot surtout eoteodre les récits émoovants de ces paovres malheureni qui oot passé tant d'heures d'an{[oises dans les journées des âO et 21 mai; k décrire est presque impossibk, il faut ks entendre raconter dans toute leur horreur de vérité et avec Faceent de la douleur subie et non contemplative.
Les maisoos de la porte d'Aoteoil me foot reflet devoir été mises daos une de ces machines ceotrifuges|;igantesquesdonton se sert daos les raJBneries et qui, faisant un nombre de toors considérabk à la mioute, mélangent et remélangeot les matières qu*eUes contiennent.
Je me sers de cette comparaison pour chercher à décrire ces scèoes de désoUtioo qui seront sans doute préseotées plos tard daos quelque trsTail sérieux par quelque écrivain de mérite (1).
— Soit nne description des angoisses des geos réfugiés dans les caves ; on donne le nombre des canons tirant sur Auteuil, la quantité de coups tirés, le calibre des pièces de marine. U y a eu sur Auteuil un typhon de mitraille et d^obns. L*anteur donne des conseils sur la meilleure manière de répartir les fonds de secours. Il dit la
(i) On sait que Maxime du Camp, de TAcadémie Tranijaisci a écrit sur la Commune.
situation difficile des habitants d'Auteail, qui aTaient fait {wrtie des 38* et 7:2* bataillons, aa milieu des combattants de la Commune, et il retient enfin aux déf^ts matériels.
Dans les décombres des maisons se trouvent mélangés tous les morceaux de fer provenant des belles portes et grilles d*Autenil qui ont été brisées morceaux par morceaux et lancées au milieu des plâtras. De ces belles portes il ne reste plus que quelques barreaux contre les murs du bastion n** 3. — Cest de la place quVcupait la gare qu*on embrasse bien les désastres.
Rue Chanet (1) ou de TAlma, à droite, c'est là que se trouvent les bâtiments du dépôt de la Société des Omnibus, tout découverts (2), mais préservés par le viaduc.
C'est dans cette rue, au n* 7, que se trouvait, au centre d*un superbe jardin, Thabitation de Casimir Périer, incendiée et détruite avec tout son mobilier. U ne reste de cette belle demeure que les arbres et la superbe grotte en tuf et stalactites.
Les restes des û^* 44 et 44*^^* sont curieux à voir par un temps un peu sombre, au coucher du soleil; d'une maison ayant 42 fenêtres sur sa façade, il ne reste que le grand mur mitoyen, mais contre lequel aucune construction n*était ap-
{rayée ; le mur avait été peint en vert-bleu, et, orsque le jour baisse et qu'un rayon de soleil se fait voir, ce grand mur fait l'effet aun nuage bleu.
Les n®* 67 et 79, dans la Grande-Rue, en face de la porte d'Autenil, pourront être réparés sans faire de construction nouvelle ; ils ont été préservés par d'autres maisons ; tout autour ce n'est que ruines.
Les dégâts dans la rue principale conduisant à la rue La Fontaine vont jusqu'à la maison du prince Pierre Bonaparte qui a été incendiée par les fédérés ; c'était là que se trouvait leur grand étatmajor.
Les visiteurs habituels de Passy apprendront avec plaisir que la belle villa Caprice, propriété de M. Karfoniel, est intacte : on s'arrêtait avec tant de plaisir devant ses grilles élégantes iioor jeter un coup d'œil sur les admirables massifs de fleurs, toujours si bien entretenus.
La rue Erlanger a été bien épargnée ; ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas beaucoup d'habitations qui, en apparence, sans grands dégâts à Textérieur, en ont suffisamment à Tintérieur ; de ce nombre est celle de feu Ponson du Terrail , portant le n® 1 4 .
Rue Molitor, on a déjà répare la maison du capitaine de la 4^ compagnie du 72* bataillon de la garde nationale, M. Eiian, tué à Buzenval.
Comme il y a un Dieu pour les ivrognes, il est certain qu'il y en a un pour les statues, clochetons et en général pour ce qui, le plus fragile ou en vue, devrait être plus facilement atteint. Ce qui me le fait dire, c'est que les réservoirs et colombier très élevés de la propriété de Mme Lecomte ont été complètement épargnés ; c'est une fort jolie construction et très en vue. Par contre la maison d'habitation est incendiée.
(l) ChaMZ.
li) On a, sanH doute, voulu dire : très visibles pour les assiêgcaols.
La rue Poussin jusqu'au marché est détruite. C'est du n<* 45 de cette rue. à l'entrée du boulevard Montmorency, ane l'on voit de erands désastres, notamment aes n^ 64 à 73. Les n®* 35 à 59 du même boulevard sont à peu près intacts. Je ne veux pas dire qu'ils ont été épargnés à l'intérieur, mais les carcasses des habitations sont entières.
Ce boulevard Montmorency, autrefois si coquet, a bien souffert ; les n^* 24 à 33, qui se trouvent derrière la caserne du bastion 6i , sont plus ou moins des ruines (4).
Le n<* 27, propriété de M. Salles, est complément écroulé et incendié : ce qui lui a valu cette gracieuseté des communeux, c'est qu'il avait, m'a-ton assuré, 4 .200 bouteilles de vm dans sa cave. Après les avoir bues, ils ont pensé n'avoir rien de mieux à faire au'à brûler la maison (2).
Le boulevard de Beauséjour est moins maltraité que le précédent, au moins quant à l'extérieur.
Passons devant la villa Rossini, à la porte de Passy ; demain je raconterai ma visite dans cette propriété en même temps qu'an château de la Muette et dans la magnifique habitation de Mme la duchesse Riario-Sforza, au boulevard de l'Empereur. J'y ai vu tant de belles choses et recueilli tant de renseignements intéressants, qu'il ne faut pas couper le récit de mes visites dans ces trois endroits.
L'angle de l'avenue Ingres et du boulevard Suchet est une propriété de la Ville de Paris, qui n'est pas trop endommagée. Le n* 8, à côté, a une forte brèche ; le reste de la maison est intact, et il en est de même à l'extérieur des n<*" 6, 4 et 2.
Le n® 4 est endommagé ; mais des trois enfants portant une corbeitte de fleurs placés au centre de la façade, sur la corniche, un seul a le genou droit un peu touché, et les guirlandes de fleurs srulptées sont intactes ; ce sont sans doute les armoiries du propriétaire, qu'on m'a dit être M. Fleory.
Le n^ 3, un atelier de sculpteur, contient trois corps de bâtiments, dont un incendié.
Le n^ 5 est une habitation démolie par les obus.
Les n®' 45, i 7, 49 et 24, assez endommagés. Quant aux autres numéros ils ont des dégâts.
Les portes de Passy et de la Muette ont leurs portails en fer et grilles endommagés, mais non enlevés.
Avenue de l'Empereur (3), le b9 482 est démoli ar les obus. Le 480 est incendié complètement.
476 a reçu des obus.
Passy, dans ses charmantes villas, réunit de grands noms, de grands artistes, des hommes de talent, commeécrivains, industriels, ingénieurs, elc^
Rue de la Tour, n*" 452, tout à cêté du boule» vard de l'Empereur, est la belle habitation de
(i) Le n» 29, nolammeni, a plus souffert de la Commune que du siège. Le propriétaire venait de sortir de son cabinet de toilette, lorsqu'il y tomba un obus tiré de Monlrelout et qui fit écrouler une partie de la maison, heureusement sans accident de personne.
(2) 11 est poï^sible ijue le a? ait été bnMé ; mais rincidenl des bouteilles doit se rapporter au 29, que les fédérés avaient respecté (N. d. S. 0<).
(3j Avenue Henri -Martin aujourd'liui.
M. Y von (1). Ce graod peintre Tient dy passer trois joors poar constater tons les dégâts. Sa maison a terriblement souffert, et les pertes des objets d*art sont grandes. M. Yvon n'était pas à Paris ; il habitait Londres dès Tonverture de l'exposition et les importants ouvrages qu*il y a entrepris ne lui ont pas permis de rester longtemps ici. Le n° 150, propriété de Mme Claude Vignon, est endommaffé ; il en est de même du 448, à M. Chesson (z), Tingénieur habile qui, pendant le siège, avait établi des moulins à la gare d'Orléans pour nous préparer la fameuse farine des brioches Ferry ; il est probable quil aurait préféré employer ses meules à quelque chose de mieux.
Le n^ l>i6, propriété de M. Bouffard, en face des jardins de la ville de Paris, a eu son premier, étage incendié le vendredi 19 mai.
Lesno» 135, i3i, i36, 144, 146 de Favenue de TEmpereur^ ont . tous été endommagés. Les arbres, caoldélabres de cette avenue sont intacts.
La batterie fédérée placée au Trocadéro a occasionné les dégâts . en forçant le Mont-Valérien à rompre le silence ; ils ne sont pourtant pas grands, et les murs neufs du cimetière de Passy ont été fîyrt peu endommagés.
Nous avons résumé précédemment les désastres et les dégâts matériels occasionnés par la Commune dans le quartier d*Auteuil et du Point-du- Jour. Nous n'avions pas alors en notre possession les photographies qui en reproduisent les navrants détails, et que notre collègue, M. Lucien Hervé, a bien voulu offrir gracieusement à nos archives. Nous pensons qu'il suffit qu'on puisse aller les y consulter ; et, si l'histoire nous oblige à enregistrer tous les événements qui se sont accomplis dans notre arrondissement, nous sommes moins disposé à reproduire au Bulletin les vues mêmes
Î irises en des journées néfastes sur lesquelles 'oubli et le pardon sont depuis plus de vingt ans descendus.
La Porte-Maillot, qui forme la limite de notre territoire, nous appartient un peu, tout au moins par moitié ; consacrons-lui quelques lignes.
Les maisons près de l'enceinte étaient entièrement détruites, écroulées ou incendiées. La volée des obus y avait été aussi formidable qu'à Auteuil, parce que les postes fédérés y étaient nombreux et compacts. La seule batterie de Montretout avait ruiné la porte d'Âuteuil ; les trois batteries du château de Bécon, de Courbevoie, du Mont-Valérien, avaient laissé de la porte Maillot quelques débris sur place, bien que les grilles de fer eussent pour la plupart volé en éclats. Les remparts étaient très endommagés.
De nombreux ébranlements avaient été causés dans les rues voisines par l'explosion qui avait fait sauter le tunnel de la gare; la tranchée à travers l'avenue de la Grande-Armée s'étalait
(i) On sait que la rue de la Tour, comprise entre l'avenue Ilenri-Morlin et le boulevard Lannes, s'appelle maintenant rue Adolphe- Yvon.
(al M. Cneysson, de l'instilul, membre de la Société.
béante, sur la ligne de Ceinture. C'était sur ce< point, en effet, que les assiégés redoutaient le plus l'effort des troupes de Versailles.
J'arrive à Passy. Je ne dirai rien des dégâts de la Muette, dont M. F. de l'Église a parié dans un autre article. Visitons le Ranelagh et, en
{iremier lieu, la maison habitée par la veuve de iossini, ou, pour mieux dire, abandonnée par elle.
Déjà, l'hiver précédent, les francs-tireurs de la Seine avaient imprimé de sensibles traces de leur passage. Les réparations étaient à peine achevées que la Commune était déclarée. Elle devait laisser la maison de Rossini percée à l'extérieur de vingtcinq trous d obus. On les comptait. Au dedans, seule la chambre de Mme Rossini demeurait à peu près intacte ; mais le reste était à claire- voie, et du rez-de-chaussée, à travers le crible des parquets, on apercevait la toiture. Le carrelage du corridor avait disparu, et, dans la chambre du maître, il ne restait que la rosace centrale. Les peintures du grand salon avaient peu souffert, bien que sept obus y fussent tombés; par un hasard aussi heureux qu'extraordinaire, tous, en venant du ciel, — manière de parler — étaient passés par l'ouverture faite par le premier, mesurant environ l^^fSO carré. Les domestiques chargés de garder la maison, et qui ne l'avaient pas quittée, s'étaient réfugiés au sous-sol. ils en étaient quittes pour la peur ; mais leurs alarmes avaient dû être grandes : deux obus, éclatés au rez-de-chaussée, avaient crevé la voûte de la cuisine et de l'office.
Les arbres fruitiers du verger; que Rossini soignait avec amour, étaient saccagés. Il aimait non moins les statues qu'il avait fait placer dans des massifs de rhododendrons. L'une d'elles avait dispersé ses membres aux quatre coins de la villa, et la tète en était réduite en poussière. Les obus avaient labouré le gazon, fracassé le grand bassin de la fontaine, heureusement en épargnant les trois statues qui soutenaient la vasque centrale. Enfin, dans le pavillon mauresque, le Danseur ne dansait plus que sur la jambe droite, et les castagnettes de la main gauche avaient été, ainsi que les doigts, rejoindre la jambe absente du même côté. Le bonhomme riait néanmoins, stoïque dans la douleur. Mme Rossini put lui rendre une jambe, des doigts et des castagnettes : je ne sais s'il en rit encore. Si celui qui nous a donné l'admirable oraffe de l'ouverture de Guillaume Tell avait entendu la tempête de fer et de feu où sombrait sa maison, quelle page musicale il eût écrite !
L'ancien village de Passy fut, en réalité, peu atteint et il faut se défier, quand on les relit, des exagérations des journaux de l'époque. Reconnaissons toutefois que la chaussée de la Muette fut plus éprouvée que les rues intérieures : elle était aussi plus eu vue, et les projectiles déviés qui ne tombèrent point sur la Muette ou sur le Fleuriste, furent pour elle. Les immeubles portant alors les n»> 9, iO, 12, 13 et 14 eurent assez fort à se plaindre. Rue Largillière, n<» 7, dans la cour. Us Naufragc's (1) d'Ëtex, groupe de grandes proportions, ne furent pas touchés. Ils avaient survécu, intacts, au siège, aux trois jours de l'occupation
(i) Ils avaient flgurû à l'Exposition universelle de 1867.
allemande, en6n à la Commune, impavtdi, à tra- Ters ces terribles et angoissantes journées où tant d*àmes murmurèrent le sunt lacrymœ rerum.
Dans le Toisinage, je veux dire les rues I^^rgillière, Mozart, de la Pompe, de Passy, de TAnnondation, Franklin, Nicolo et quelques autres, on ne relevait que quelques traces de projectiles. Ce qui ne veut pas dire que les habitants niaient pu éprouver les plus grandes anxiétés.
Le Fleuriste et les Serres de la Ville de Paris, dont le directeur était alors M. Rafarin, n'avaient pas été épargnés et faisaient partie de la zone de Passy vraiment désolée. Les collections d^azalées, de camélias, de palmiers n'avaient pas eu trop à se plaindre, relativement ; mais sur les trenteneuf serres existantes, trois seulement (1) avaient échappé aux projectiles : 2.011 métrés carrés de vitres étaient brisés. On estimait à près de 30.000 francs les réparations de vitrerie et de serrurerie. Les châssis de couches, quarante-cinq cloches avec leurs boutures étaient en miettes.
Près de 4.000 plantes étaient détruites, parmi lesquelles, il est vrai, beaucoup de petites (2); comme grosses plantes, il n*y avait que IS camélias et 45 grands azalées du jardin d'hiver, 65 palmiers, 1 grand araucaria, 2 dracaenas de 5 mèlres, et diverses grosses plantes. Il fallait se féliciter de n'avoir pas perdu plus de plantes de prix.
Un récit de 1871 rapporte les curieux effets suivants :
Au centre de la serre chaude des palmiers se trouvait un bassin de 7'°,20 de profondeur, supportant des traverses en fer sur lesquelles étaient placés, dans des caisses de 100 kilos, des pandanus à lames de 3 à 4 mètres de longueur. Un obus, après avoir ra.é le chalet Lamartine, effrité le mur mitoyen, tomba au bord du bassin ; l'eau, soulevée, enleva les caisses à 6 mètres; la pression de Tair ouvrit les châssis de la serre, qui livièrent passage à l'eau, se refermèrent sur les feuilles de pandanus, dont les caisses retombèrent. Le même obus renversait la caisse de 200 kilos d'un superbe cycas et la portait à 3 mètres de distance, — Un second obus, après avoir traversé un pavillon dans une propnété voisine, faisait dans le mur de clôture une large brèche et venait couper, dans la serre froide des pahniers, un çrand chamerops, 2 gros dracaenas, et n'éclatait pas. — Un troisième obus traversait la serre de fougères et allait éclater dans la tranchée de la Ceinture. Enfin, un quatrième obus tombait dans la serre qui avait abrité l'aquarium à l'Exposition de 1867, y éclatait et la déshabillait de toutes ses vitres, sans endommager les ferrures.
Revenons à l'avenue de l'Empereur (3), sur laonelle finissait notre première promenade et qui doit à la batterie placée au Trocadéro d'avoir gravement souffert.
La propriété habitée par Lamartine comprenait, croyons-nous, l'espace de terrain construit aujourd'hui et supportant les immeubles n*« 107
(i) Parmi ces trois-Ià flgurail heureusement la grande serre aux camélias.
(a) Notamment une très belle collection de calladiums.
(3) Les récits de l'époque disent aussi : boulevard de l'Empereur.
à 111 de l'avenue Henri-Martin; le fond regardait le château de la Muette. Elle était entourée d'une balustrade (1) en fer, recouverte de lierre. La maison d'habiration avait l'aspect d'un chalet. Elle était occupée par l'état-major fédéré et soixante-deux artilleurs. Le premier obus qui tomba les fit déloger en hâte. Traversant le mur, il brisa la porte d'entrée et les cloisons des quatre pièces du rez-de-chaussée. Par miracle, la cheminée du grand salon resta intacte ; celle du petit salon n'eut qu'un angle brisé ; les peintures sur porcelaine ou faïence étaient sauves. Le cabinet de travail du poète n'était que légèrement endommagé ; la salle à mangecf «ttenante au chalet, fut préservée. Il en fiit de même, au premier étage, de la chambre où Lamartine était mort. Dans la chambre voisine, celle de sa nièce, un obus traversa le dossier d'une chaise, le panneau du pied du lit et s'enfouit dans les matelas sans éclater ; les antres pièces étaient mitraillées. En résumé, 57 obus étaient tombés dans la propriété : 53 avaient percé dans la balustrade 20 trous du côté de la Muette et 33 sur le boulevard de l'Empereur ; 4 seulement étaient tombés sur le chalet, dont 1 sans éclater. Ce qui explique que le visiteur du 18 juin 1871 ait pu voir encore et décrire les œuvres d'art, la plupart dues à Mme de Lamartine, qui ornaient la demeure.
Malheureusement, on avait à déplorer la perte d'une grande toile. Tempête en mer, et celle de la principale œuvre de Mme de Lamartine, la Vierge aux raisins, brûlée aux trois quarts par les obus.
A côté, en remontant vers le Trocadéro, se trouvait la propriété de la duchesse Riario-Sforza, sœur de Berryer, veuve en premières noces de M. Janson de Sailly. Elle portait le n« 133 du boulevard de l'Empereur. Le petit palais était bâti sur un emplacement créé par l'ouverture du boulevard, en avant des maisons de Fiorentino et d'Y von. La grille de clôture montrait trente ouvertures dans ses barreaux brisés. L'un des deux lions en bronze des massifs de l'entrée avait le flanc ouvert par un éclat de projectile. Au fond dujarJin, la salle de théâtre, appuyée à la maison de Fiorentino, dont les pièces du rez-dechaussée servaient de foyer, avait reçu trois obus et l'un de ses lustres était en morceaux. Un kiosque mauresque avait sa couverture traversée et ses glaces brisées. Le pavillon chinois avait été transpercé par cet obus qui était allé ensuite produire un si curieux effet dans le bassin de la serre de la Ville. Les volières n'avaient rien en, non
Rlus que les stalactites de la voûte d'entrée. Mais ) mur de l'ancien atelier d'Y von était é ventre. Cet atelier avait, pendant le siège, servi d'ambulance, avec chapelle et pharmacie.
Dans le palais, les statues du péristjrle étaient intactes ; la statue lampadaire de l'escalier n'avait été que frôlée par un éclat qui était allé s'incruster dans le mur. Les obus, en éclatant sur le balcon, avaient brisé les vitres de la salle de billard, sans produire d'effet sur les glaces des angles. Une glace sans tain, posée entre les salons, sur deux cheminées jumelles, avait une ouverture de la
(1) C'est le terme du récit original.
grandenr d'one pièce de 5 francs en argent, d*oii partaient des brisnres régulières en rayons.
1^ grand salon à sept fenêtres à balcons, orné de dornres, de scaiptares et de peintures, d'one cheminée monumentale en bois, décorée intérieurement en porcelaine de Sèvres, avait reçu deux obus; ils n avaient ni Ton ni Tautre éclaté, se contentant, Ton d'enfoncer le parquet, et Taotre d'entrer par une fenêtre et de sortir par une autre. Deux statues sur la façade avaient été préservées; mais le pavillon de glaces, près de la grille, et les fenêtres du rez-de-chaussée étaient très endommagés. Le premier étage et les combles, visités par do nombreux obus, étaient impraticables.
Ici s'arrêteront nos détails. Ceux aue nous pourrions ajouter nous emmèneraient dans le XVII" arrondissement et plus loin encore. C'est assez de ceux qui précèdent. Cherchons désormais dans le passé des souvenirs moins tristes et qui ne laissent rien d'amer ni de sanglant.
Kmilb Potin.