BARTHELEMY SAINT-HILAIRE
Dan» la même séance que celle où il avait été parlé de Mme Carnol, M. Geotses Picot a lu une notice historique sur la vie et les travaux de M. Barthélémy Saint-Hilaire. Notre Société eut le grand honneur de le compter parmi se» membres, et non des moins fldèles. C est pour elle un acte de reconnaissance et de pieux souvenir que de faire ici une place, trop modeste et malheu* reuscment mesurée, à la notice de M. G. Picot.
€... M. Barthélémy Saint-Hilaire a montré dans la science et dans la politiqi^e une âme antique égarée en notre temps. La fidélité était sa vertu propre : il aimait à se consacrer aux hommes et aux idées. Ayant assisté à sept révolutions^ ayant vécu sous les réfnmes les plus différents, il a préféré la République et il s*y est attaché k jamais. Egalement constant en politique et en amitié, semblant aux yeux du vulgaire s'absorber jusqu'à Teffacement, il a toujours dit la vérité aux hommes et aux gouvernements qu'il servait.
€ Ardent patriote, très peu sensible aux honneurs et ne les recherchant pas, il a exercé les plus hautes charges sans être écrasé par elles. Ayant consacré sa vie au travail et ne l'ayant jamais interrompu, il a voulu à travers toutes les crises de son existence, dans la retraite comme à la tête des affaires, mettre an-dessus de tout l'accomplissement de son devoir : il l'a fait avec force et avec simplicité, sans se soucier de jouer un rôle et sans se douter qu'il offrait à notre temps l'exemple de ce que pouvait être, au milieu de nos imitations contemporaines, une Ame de stoïcien.
€ Né le 19 août 1805, orphelin de bonne heure, élevé par une tante qui se consacra à lui, Jules-Barthélémy Saint-Hilaire suivit les classes du lycée Louis-le^rand, où il se lia avec Buioz et le frère d'Emile Uttré. Il acheva le cours de rhétorique au collège Bourbon, ou il rencontra Sainte-Beuve.
< Au terme de ses études, — ce qui est le signe du succès, il conservait la passion d'ap-
E rendre. Non content de se perfectionner dans \ langue grecque, il se sentait attiré vers les langues orientales ; il trouvait dans la famille de son ami des conseils et une expérience incomparables : M. Littré le père était un helléniste distingué ; les deux jeunes gens qui devaient traduire un jour Aristote et Uippocrate se préparèrent k son école et abordèrent ensemble les éléments du sanscrit. Bientôt le jeune homme de 18 ans, avide de tout savoir, devait rencontrer un professeur autrement savant : Burnouf,
de 2^ ans, lui donna des leçons de sanscrit qai furent le point de dtoart de leur longue amitié.
€ En ce temps, l'accès des carrières n*était pas encombré : on y débutait jeune. Barthéleoiy Saint-Hilaire entrait à 20 ans, comme aspirant surnuméraire, dans les bureaux du ministère des finances, sur la recommandation de M. Littré. n devait y passer dix-sept ans dans des ranp subalternes, V trouvant moins un emploi de ses facultés qu une ressource matérielle et une discipline de la vie.
€ Assuré de son existence, il redouble d*ardeur ; il veut savoir les langues modernes. Les lectures se multiplient. Avec Tardeur anxieuse d*un jeune esprit qui cherche sa voie, il veut tout connaître : philosophie, érudition, histoire, l'attirent également.
€ Il n*aurait pas été de son temps si la fiè\re de la politique ne s*était pas emparée de lui. Libéral avec toute sa génération, sa foi démocratique était profonde... »
€ ... Un projet remplissait sa pensée. Vivant avec les philosophes grecs, il avait conçu le dessein de publier Tœuvre du premier d*entre eux.
€ Suivant ses calculs, la traduction d^Aristote devait occuper toute une existence. Il la commençait résolument en janvier 1832 par la Politiqtte. Deux ans lui suffirent pour coUationner les manuscrits, établir le texte et achever la traduction. En 1834, il s'agissait d'imprimer deux volumes in-8 ; on lui conseilla de demander à la commission de l'Imprimerie royale l'impression gratuite. L'influence de M. Cousin, lorsqu'il s'agissait d'un ouvrage de philosophie, y était dominante. M. Dubois (de la Loire-Inférieure), qui avait patronné ses premiers essais dans le Globe, l'introduisit auprès de M. Cousin, le philosophe le reçut avec bonté, bien qu'il ne crût guère à la possibilité de traduire Aristote en entier ; il le garda plus d'une heure, le soumit k un véritable examen.
< Cette entrevue décida de son avenir. M. Cousin, écrivait-il au terme de sa vie, « s'assura que ma résolution était sérieure et que j'étais en état de l'accomplir, si Dieu m'en accordait le temps. Dès ce moment, M. Cousin me fut acquis et il ne cessa d'avoir les yeux sur moi ». De son côté, M. Barihélemy Saint-Hilaire s'était à jamais donné. Ni les dissentiments ni les crises politiques ne l'éloignèrent.
€ Ainsi, il allait continuer au milieu des encouragements l'œuvre colossale qu'à 27 ans, sans appui, il avait commencée de sa seule initiative. Il entrevoyait tout un horizon d'efforts sans trêve. Projeter une publication qui absorberait toute une vie, suffire k soi seul à la traduction de l'œuvre du plus grand génie de l'antiquité, eût été pour tout autre une témérité ; à travers les révolutions, il en vint à bout en soixante ans : sa résolution était à la hauteur de l'entreprise.
€ L'Académie des Sciences morales et politiques venait d'être rétablie. M. Cousin animait de son esprit la section de philosophie. Au dehors, la jeunesse était attirée par l'éclat des concours et
Sar la certitude du secret qui couvre à jamais les éfaites. Les concurrents étaient conviés à l'étude delà philosophie grecque. En 1835, la Mélaphy-
sique d*Ari»to(6 mit eo lomière le nom d*un de nos vénérables doyens, M. Ravaissoo ; en 1837, la Logique fit proclamer le nom de M. Barthélémy Saint-Hilaire... »
Le i*'mars 1840, il est appelé par M. Cousin comme chef de son cabinet dans le ministère pré< aidé par M. Thiers. Il n'y reste pas longtemps, et bientôt,
« Il croit le moment Tena de recouTrer sa berté pour retourner à la philosophie.
^ € Sa pensée revenait sans cesse à la Politique d*Aristote, objet de ses premières études... Platon le retint longtemps. II fait ressortir ce que Ini adû Aristote... Parmi tant d'esprits supérieurs, il n*en voit qu'un qui ait pénétré jusqn au fond du problème. Platon est le seul qui se soit refusé à étudier le gouvernement des sociétés avant d'avoir approfondi l'âme humaine... »
M. Barthélémy Saint-Hilaire fut secrétaire du gouvernement provisoire le lendemain de la révolution de février 1848, député de Seine-et-Oise à l'Assemblée constituante, obéissant toujours à ses convictions, jamais à un mot d'ordre. Il n'admit pas le coup d'Etat.
« ... Il n*avait pas de fortune : on l'engageait à prêter serment, il résista à ses amis et finit par les convaincre que pour des philosophes une ruine matérielle n'est rien auprès d'une ruine morale : il doona sa démission d'administrateur du Collège de France, où il avait remplacé, trois ans auparavant, son ami Eugène Buroouf, et reprit, pÀuvre désormais, loin de Paris, aux portes de la petite ville de Meaux, la suite de ses travaux.
« La retraite était sévère; jamais il ne se montra plus philosophe. 11 n'av<«it pour vivre que son traitement de membre, de l'Institut, et vous en savez le chiffre. Il était grand partisan des exercices du corps ; il avait toujours défendu la gymnastkjue ; il l'imposait aux jeunes gens ; il la conseillait aux hommes voués aux travaux de l'esprit. On raconte qu'un jour, ayant appelé à son aide l'autorité de Socrate, il entraîna M. Cousin à sa suite jusqu'à des hauteurs vertigineuses où le philosophe pensa se tuer. Jusque dans sa vieillesse, M. Barthélémy Saint-Hilaire se plaisait à la campagne et à pratiquer le métier de bûcheron En 1852, il se 'fit jardinier, vivant des légumes qu'il cultivait. Une fois par semaine, il venait à Paris pour assister à vos séances ; il ne connaissait d autre consolation (|ue la poursuite laborieuse du plan qui résumait sa vie. Ses amis ne l'oubliaient nas. < Un jour, dit-il, MM. Cousin, Mignet et Odilon-Barrot acceptaient le modeste festin que je leur offrais dans une masure dont tant d'illustres amitiés faisaient tout le charme. »
Appelé en i855 par son ami de Lesseps. il se dévouait aux études du canal de Suez et devenait le secrétaire général de la Compagnie en formation. Les années se succédaient. Il traduisait Vlhade en vers français. Lié avec Mignet de-
fiuisi83o, il resserrait ses relations avec M. Thiers. 1 fermait les yeux de Cousin en 1867. En 1869, les électeurs de Seine-el-Oise lui rendaient un mandat interrompu depuis i85i.
< ... M. Barthélémy Saint-Hilaire demeura à Paris pendant le siège. Il était de ceux qui purent
en cette longue crise répandre autour d'eux la force morale ; comme M. Vitet, comme M. Dufaure, comme M. Augustin Cochin, il se multipliait partout ou il pouvait apporter, un peu de courage. Sa vue seule, je m'en souviens, répandait l'énergie. C'était bien l'âme d'un stoïcien s'atlendant à toutes les révolutions : il ne s'étonnait de rien. Mais à cette vertu toute passive il joignait ce qu'inspire la philosophie spiritnaliste : le devoir d'agir; il était disposé pour la patrie aux derniers sacrifices, résolu pour lui-mÔme à toutes les luttes, prêt k tout braver... »
Après ces lignes, il faut nous contenter de résumer le reste de sa vie. Secrétaire général de la présidence de M. Thiers, il ressentit à la mort de ce dernier le coup le plus terrible de sa vie. « Il demanda des consolations aux Pensées de Marc Aurèle, qu'il venait de publier, et se plongea dans la préparation de la Métaphysique. Sénateur, puis ministre des affaires étrangères en 1880, il quitta définitivement les affaires après avoir contribué à assurer à la Franee le protectorat de la Tunisie. Vers la fin de 188a. il imprimait le 4* volume de sa traduction d'Aristote; il publiait le 35*, le dernier, en 1892. après 65 années de labeur. Il avait ainsi affirmé la sincérité de ces nobles paroles, tombées un jour de ses lèvres :
€ Il ne suffit pas de travailler, disait- il à un jeune homme : le secret du booheur en ce monde est de s'assigner une tâche tellement longue, telleinent hante que. selon les vraisemblances, la vie ne saurait y sutfire. »
< ... n souffrait amèrement de n'avoir pas fondé une famille : il ne manquait pas une occasion de manifester ses regrets et de les tourner en conseils. A défaut de famille, il aimait à s'occuper des jeunes gens et les attirait ; il fallait le voir à la fondation Thiers od se prépare une élite ; il a manifesté le fond de sa pensée dans son testament en confiant à l'Académie des Sciences morales et politiaues la mission d'attribuer 15 bourses triennales aux plus brillants lauréats du concours général.'.. »
€ ... Le S4 novembre 1895, dans sa 91" année, en pleine santé du corps et de l'esprit, sans souffrance, sans rien qui pût alarmer, M. Barthélémy Saint-Hilaire cessa de vivre.
« Nous perdions un bon citoyen et un sage, un survivant d'un temps dont nul ne pouvait plus nous rappeler les souvenirs, un conseiller sévère sans misanthropie, un philosophe dont la vie entière était un exemple, un citoyen passionné pour son pays, ayant rempli les plus hautes charges sans orgueil comme sans ambition personnelle, ayant considéré la vie comme le plus grand devoir, s'y étant dévoué sérieusement, sans se laisser distraire; sa mémoire vivra dans le sein de l'Académie qu'il a honorée par ses travaux; elle sera fidèlement conservée par ceux 3ui ont écouté sa parole, et qui ont vu en lui un e ces hommes rares qui font comprendre sur quelles vertus doivent se fonder les Républiques. »