‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 3)Chapitre 187 sur 218 · VOLNEY · texte numérisé non relu

VOLNEY

Franklin, comme il venait de rentrer en Amérique après avoir rempli la mission glorieuse qui lui avait été confiée, adressa sa première lettre aux amis qu'il avait quittés et qui ne pouvaient se consoler de son départ.

« Donnez-moi, leur écrivait-il, des nouvelles de l'Académie des belles-lettres d'Auteuil, de la bonne Dame que nous aimons tons et dont je chérirai le souvenir tant qu'il me restera un souffle de vie ; toutes les fois que, dans mes rêves, je me transporte en France pour y visiter mes amis, c'est d'abord à Auteuil que je vais. »

Volney fut un des plus grands, le plus original peut-être de ces philosophes et de ces écrivains qui se réunissaient autour de Mme Helvétius dans

(i) Le divorce fut prononcé le i8 mai, c'est-àdire plus de six semnines après la mort ijfnorée de Condorcet : « Pour cause de séparation de fait, depuis plus de six mois, la dame « Grouchy « étant domiciliée dans la commune depuis deux « ans et demi et ledit Condorcet étant séparé <« d'elle depuis plus de dix mois par son eva- « sion. •» Signé : P.-J.-G. Cabanis, médecin, 36 ans, domicilié à Auteuil, témoin, et Benoît, officier public. Le divorce fut une précaution

3ue prirent, à cette époque, beaucoup de femmes 'émigrés.

cette chapelle « où Ton fêtait encore les saints de rencyclopédie », dans ce salon oii, comme on Ta dit, « les Etats Généraux de Tesprit humain » tinrent nn moment lears assises immortelles.

Et Toi là pourquoi. Messieurs, un habitant d*Âuteuil, un petit-fils des idéologues, qui fut un jour leur historien, a le grand honneur de prendre aujourd'hui la parole derant tous.

Mme HelTétius, après la mort de son mari et rétablissement de ses deux tilles, était Tenue se fixer dans Thumble TÎllage où Ton jouissait alors, malgré la proximité de la capitale, du calme pacifique des champs et de la poésie des larges horizons dans des campagnes boisées.

Dans une maison modeste, entourée d'un grand jardin où les arbres les plus rares dissimulaient, dans leurs verdures, des volières d'oiseaux chanteurs, la maltresse du logis, Notre-Dame d'Auteuil — c'est ainsi qu'on l'appelait — n'avait d'autre luxe que de reccToir ceux dont l'affection aTait sunrécu à la double épreuve du temps et du malheur.

L'abbé La Roche, Morellet, Chamfort, Maiesherbes, Tnrgot, Sieyès, Garât, Roucher, Cabanis étaient les hôtes habituels de la maison.

Cabanis, grand et délicieux jeune homme, à la parole ardente, à l'esprit toujours en éTeil, au cœur si doux qu'on Ta pu comparer pour sa bienfaisance à Fénelon et l'appeler Tangélique Cabanis, Cabanis sTait présenté, un jour, à Mme HelTétius, Totre illustre compatriote.

Retrouver un intérieur où l'amitié lui faisait une

Î^lace de choix, aToir constamment sous les yeux e spectacle de cette bonté et de cette joie tranquilles, auréole des Tieillesses heureuses, c'était là, certes, une bonne fortune (|ue Yolney devait d'autant plus goûter qu'il n'sTait connu jusqu'alors de la vie que les cruautés et les amertu* mes.

Il jouissait pleinement de son bonheur pendant ces années charmantes qui suivirent l'avèoement de Louis XYI, années dont on a dit que ceux qui ne les aTait pasconnuesavaient ignoré ce que c'est que la douceur de vivre.

Toujours prêt pour le combat, lutteur préférant l'offensive, Volney, certes. Tétait toujours, et le sa|[e Franklin, s'approchant du groupe où il causait avec animation dans un coin du salon, le lui avait bien dit : € A votre âge, l'àme est en dehors. Au mien, elle est en dedans. »

Mais l'ardeur de la jeunesse et le frémissement de la vocation allaient arracher Volney à la douceur de cette vie trop calme à son gre.

Il partit en 4783 et, ouand il revint, tout était changé. Les théories, discutées avec éclat chez Mme Helvétitts, entraient dans la pratique du pouvoir. \a Révolution commençait à gronder.Auteuil, comme la grande ville, allait en connaître bientôt les tragiques beautés et les cruelles horreurs.

Membre de la Constituante, Volney avait repris sa place au foyer hospitalier. Dans la journée, chacun allait à ses devoirs ; mais, le soir, on rentrait à Anteuil pour se retrouver tous, groupés comme autrefois, autour de la maltresse de maison qui ne Tieillissait pas.

Le 15 juillet 4789, Cabanis était à Versailles. n parlait, aTec son ardeur accoutumée, des éTéne-

ments de la Teille, et les auditeurs séduits faisaient cercle autour de lui, lorsque Mirabeau Tint à passer et demanda quel était ce jeune homme. Volney nomma Cabanis, qu'il présenta au tribun. Celui-ci entretint longuement le médecin-philosophe et, quand ils se séparèrent, l'amitié était née, amitié qui allait bientôt se traduire par une collaboration de tous les jours et qui ne devait cesser qu'au lit de mort de l'orateur.

Volney, de son côté, était resté fidèle et comme, à une séance, Mirabeau montait à la tribune au milieu des cris de ses adversaires : « Hier, au Capitule! Aujourd'hui, à la Roche Tarpéïenne ! » s'écria Vohiey. Mirabeau eut un sourire de remerciement.

Au mois d'août de cette année 4791 , votre compatriote faisait paraître son grand ouvrage tes huines. « Il livrait, comme il l'écrivait à Garât, son Taissean aux Tents et à la fortune, sous les auspices d'une bonne conscience et l'amour de la Térité. »

Deux ans plus tard, c'étaient là des titres à la captivité et souvent à la mort. Volney resta dix mois dans les cachots de la Terreur. Il en sortit plus doux, plus accueillant, pourquoi ne dirais-jo pas le mot, plus humble. Il avait des paroles d'indulgence et de haute humanité ; pruoent et sage, il reservait sa colère pour le régime décemviral et pour Jean-Jacques Rousseau qu'il en rendait responsable. € 11 était, dit Sainte-Beuve, redevenu pacifique, modéré, disciple de Franklin, un philosophe d*Auteuil. P

Après la tourmente et en vertu même d'une loi historique fatale, le pouvoir devait appartenir aux vaincus et aux opprimés de la veille. Les idéologues, — c'est eux-mêmes qui se donnèrent ce nom, — arrivaient au |;ouvernement dans les conditions les plus difiiciles. Tout était à reconstruire.

La Constitution de l'an III fut leur ouvrage et devint la charte de leur politique. Ces aimables rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa durée; mais auraient-ils, dans la pratique du pouvoir, les qualités indispensables de science, de force et d'énergie ?

U 48 brumaire répondit à cette question, et l'enthousiasme qu'il provoqua à Anteuil, comme dans toute la France, est la preuve même de l'impuissance des théories humaines quand elles sont aux prises avec les événements.

Pendant que ses amis et lui étaient au pouvoir, Volney, au printemps de 4795, avait reçu la visite de Bonaparte. Le général était en disgrâce. Découragé, il voulait prendre du service soit en Turquie, soit en Russie.

Volney le consola, le détourna de ses projets et l'invita à venir le lendemain, déjeuner chez lui avec La Réveillère-L^peaux. La conversation de Bonaparte frappa le représentant, déjà prévenu en sa faveur. La Réveillère, à son tour, présenta quelques jours après le général à son collègue Barras. On sait le reste ; mais on peut dire que le nom des idéologues se trouve à l'origine de la carrière et de la fortune de Napoléon.

Volney partit peu de temps après pour l'Amérique.

C'est là qu'il apprit sa nomination à l'Institut

et l*élé?ation de Bonaparte tu commandement de Tarmée d*Italie. Volney le connaissait déjà depuis son voyage en Corse, au temps delà Constituante, et il dit aussitôt :« Pour peu que les circonstances le secondent, ce sera la tète de César sur les épaules d'Alexandre ! »

Quelques jours avant le 18 brumaire, Volney, déjà gagné à la cause du général, se trouvait à Auteuil quand Napoléon vint y rendre visite à la veuve d'Helvétius. Le futur consul s'y montra dans tout le charme de sa séduction incomparable ; il s'entretint longuement avec Cabanis et Volney. Ce fut ce jour-là que, s*étonnant devant Mme Helvétius de la petitesse du parc d* Auteuil, il reçut d'elle cette réponse spirituelle : « Vous ne savez pas, général, tout le bonheur qu'on peut trouver dans trois arpents de terre. »

On a reproché à Volney, comme à tous les idéologues, sa participation au 48 brumaire ; Cabanis a répondu pour tous : «Quelques personnes assez malheureuses pour ne chercher dans les actions humaines que des vues coupables ou viles s'efforcent de rapporter à certaines ambitions personnelles la cause de ce dernier mouvement... Elles sont à plaindre de ne pouvoir pas même supposer ou'il existe des âmes assez généreuses pour attacher tout leur bonheur au souvenir d'un grand service rendu au pays. >

L'adhésion de Volney était, du reste, absolument désintéressée; il refusa la place de troisième consul et le ministère de l'intérieur. En revanche, il fut un des trente et un premiers membres du Sénat conservateur : il s'y retrouvait avec Cabanis, Choiseul-Praslin, Destuttde Tracy, tous ses vieux amis d'Auteuil.

Les honneurs le laissaient froid ; il les recevait sans enthousiasme et il ne s'en parait point. On a' souvent cité, et aujourd'hui encore, la lettre charmante qu'il écrivait à un de ses amis, ptiur lui annoncer qu'il avait été fait comte et que l'Empereur l'avait nommé commandeur de la Légion d'honneur.

Les dernières années de Volney furent consacrées à la science, aux bonnes œuvres, et au culte d'un foyer qui lui donnait, dans sa vieillesse, la chaleur qui avait manqué à son adolescence.

Mme Helvétius était morte au début du siècle; Cabanis l'avait suivie bientôt dans la tombe ; Tracy. seul, survivait des amis d'autrefois. Hais Auteuil n'avait plus qu'un attrait mélancolique pour Volney, qui, dans les derniers jours de sa vie,'n'yviut plus que très rarement.

Le village de jadis est devenu l'un des quartiers de la srande ville ; placé comme aux avantpostes, pendant l'année terrible, il a beaucoup souffert du premier siège et l'insurrection a complété la tâche barbare oes ennemis. La maison de Mme Helvétius a été brûlée au mois de mai 1871.

Vous non plus. Messieurs, dans cette province pourtant moins accessible aux révolutions, vous ne possédez plus la maison natale de celui que nous honorons ensemble aujourd'hui.

VoloejT, si son ombre assiste à cette cérémonie, ne saurait s'étonner de ces ruines qui jalonnent le chemin de l'humanité.

Il verrait, du moins, ^ue nous avons gardé son souvenir et gloritié son image.

Sur les débris des demeures qu'il a le plus ai-' mées, son âme, pensive comme autrefois, mais souriante enfin, vous remercierait d'avoir aussi noblement consacré son immortalité.

Antoine Goillois (1).

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