MADAME DE CONDORCET A AUTEUIL (I
Sjphie de Grouchy, fille du marquis de Grouchy et de Gilberte Fréteau, naquit, au printemps de 4764, au château de la Villette, prés de Meulan. I^ 28 décembre 4786, elle épousa le marquis de Condorcet, secrétaire perpétuel de TÂcadémie des Sciences. Son salon de 1 hôtel des Monnaies était le rendez-Tous des philosophes, des écrivains et des artistes. Elle fréquentait beaucoup aussi chez Mmd Helvétius, alorsà Auteuil.
Dans ce milieu hospitalier où Mme de Condorcet fut reçue à partir de 4787, accueillie d'abord en considération de l'estime affectueuse qu'on avait pour son mari, elle sut bientôt conquérir pour elle-même les sympathies les plus vives.
Bien que tout près de la grande ville, on en était assez loin cependant pour sentir l'influence pacifique des larges horizons dans des campagnes boisées. Aussi, dans l'intervalle des agitations qui précédèrent la grande tourmente, Sophie vintelle jouir plusieurs fois, et toujoure avec délices, de ce calme précieux ; elle en garda pour l'humble
(i) Extrait de la Marquise de Condorcet^ sa famille, son salon, «es amU (176V1S2J), Parîîs, Olleadorff, 1897.
village une sincère reconnaissance et, quand les événements l'obligèrent à quitter Paris, ce fut à Auteuil qu'elle vint se fixer, assurée d'y rencontrer de bons amis et d'y retrouver, croyait-elle, une tranquillité qu'hélas! elle ne devait plusconnaitre.
Condorcet venait d'être élu par cinq départements membre de la CouTention nationale. Comme s'il eôt éprouTé le besoin de àe reposer et de marquer une étape dans sa Tie, ce fut le moment qu'il choisit pour aller s'établir définitlTement, avec sa femme et sa fille, dans ce joli village d'Auteuil, où il aTait goUté jusqu'alors tant d'instants délicieux.
Déjà le 5 août, il y aTait assisté, aTec Mme de Condorcet, à l'inauguration de la nouTelle maison commune ; tous deux aTaient suiTi le cortège de jeunes filles, escortées des gardes nationales Toisines, qui étaient Tenues couronner les bustes de Voltaire et de Rousseau, et, quand on arrÎTa à celui d'HeUétius, quand la musique joua l'air
Où peulon être mieux qu'au sein de sa famille ?
M. et Mme de Condorcet furent de ceux, parents et amis du philosophe, qui, après aToir orné de fleurs la statue, s'embrassèrent doTant la foule émue.
Le 40 août, ils étaient encore chez Mme HelTétius. € On sonna le tocsin, dit Condorcet dans son Fragment de justification, j'étais à Auteuil. Je me rendis à Paris. J'arriTai à l'Assemblée quel<^nes moments aTant le Roi. Je la trouTai plusinamète qu'effrayée, courageuse mais sans dignité. Je n'étais point dans la confidence et, seulement un peu après la cannonade, un de mes amis Tint me dire que l'Assemblée serait respectée. »
Condorcet aTait amené avec lui à Auteuil sa femme, sa fille, sa belle-mère et sa belle-soeur, Félicité-Charlotte. D'après les registres de la municipalité, Condorcet avait deux chevaux et un carrosse. On se logea chez la citoyenne Pignon, au n? 2 de la Grande-Rue du Tillage, dans une maison qu'habitait déjà le législateur Jean Debry. Mlle de Grouchy occupait, moyennant deux cents livres par an, deux chambres qui avaient vue sur la Grande-Rue et sur la cour. Son mobilier était succinct : une table ronde en acajou à dessus de marbre blanc, avec couvercle en maroquin et drap vert, une baignoire en cuivre en sabot, une bergi're de vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques fauteuils et quelques chaises (4).
C'est dans cette maison, où Condorcet espérait trouver la sécurité et le calme, que se passèrent ses dernières heures de joie.
En effet, les événements se précipitaient, et Condorcet ne tarda pas à être personnellement menacé.
Il passait tout son temps à Auteuil, au milieu des siens, avec Cabanis et Jean Debry. Cette tran({uille intimité, dans une retraite studieuse, n'était ni sans charmes ni sans douceur. Cabanis, que Ton a pu, sans blasphème, comparer à Fé-
(1) Déclaration par la citoyenne Félicité-Charlotte Grouchy, maieurc, devant la municipalité, de Hon intention d être imposée séparément '69 ses sœur et beau-frère (4 janvier 1794)*
Delon, trouvait, daos sa bonté inânie, les attentions les plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent cependant lorsqu*il s'agissait de défendre ses idées, connaissait toute la générosité du coeur de Sophie, et il voyait, dans le courage de cette femme supérieure, sinon les moyens de sauver le philosophe, du moins un secours assuré pour le jour où les circonstances deviendraient plus difficiles et plus dangereuses.
Lénerjpe ingénieuse de Mme de Condorcet complétait à merveille la bienveillance un peu mélancolique de Cabanis. Aussi, la pure sympathie née avant 1789 entre ces deux Ames d*élite grandissait-elle chaque jour au contact des événements. Sophie, loin de s*en cacher, s'en montrait fiére et heureuse ; elle trouvait dans son amitié la muse inspiratrice de ces Lettres immortelles, dédiées à Cabanis et si peu connues aujourd'hui. € Elles furent achevées dans ce pâle Elysée d'Anteuil, plein de regrets, d'ombres aimées. Elles parlent bas, ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles (1). >
Lorsqu'elles parurent pour la première fois en Tan VI, elles accompagnaient la traduction par Mme de Condorcet de la Thétnie des sentiments moraux, d'Adam Smith : elles purent être légèrement retouchées à cette époque ; mais la vraie date, celle qui les explique, est Tannée i793, o(i elles furent composées. La première de ces lettres débute ainsi :
« L'homme ne me parait point avoir de plus
< intéressant objet de méditation que Thomme, « mon cher Cabanis. Est-il, en effet, une occupa- « tion plus satisfaisante et plus douce que celle € de toiirjier les regards de notre âme sur elle- « même, d'en étudier les opérations, d'en tracer « les mouvements, d'employer nos facultés à « s'observer et à se deviner réciproquement, de « chercher à reconnaître et à saisir les lois fugi- « tives et cachées que suivent notre intelligence et « notre sensibilité? Aussi, vivre souvent avec soi « me semble la vie la plus douce, comme la plus
< sage; elle peut mêler aux jouissances que « donnent les sentiments vifs et profonds les € jouissances de la sagesse et de la philosophie . »
Quand elle parle des sympathies individuelles,
2ui ne sont autre chose que l'amitié, Mme de ondorcet est heureuse, on le sent, de s'adresser à son < cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans effort à ses travaux et à ses a Sections, Cbt peut-être par le sentiment habituel de la raison et de la vertu trop loin des hommes pour apercevoir leurs erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes racines », et elle lui dit :
« Elles (ces sympathies naturelles) sont plusin- € times entre ces âmes mélancoliques et réflc- « chies qui se plaisent à se nourrir de leurs sen- € timents, à les goûter dans le recueillement; € qui ne voient dans la vie que ce qui les y a € attachées et qui restent concentrées dans leurs « affections, sans pouvoir désirer an delà, car, € quelque insatiable que soit le cœur humain, il « n'épuise jamais le vrai bonheur quand il veut « s'y arrêter. »
(i) Michelet, le* Femmes delà Révolution, p. 87.
S'agit-il de la beauté et de l'amour, son lan- %zgt n'est pas moins éloquent, sfa philosophie moins saine ou moins élevée. Elève de Rousseau, fille de Voltaire et de son siècle, Sophie de Condorcet, s'il est permis de continuer cette image, préférait secrètement son professeur à son père ; on le sent, à travers toutes les réticences, et de telle façon qu'on ne s'y peut tromper :
« Rousseau a parlé davantage à la conscience, « Voltaire à la raison. Rousseau a établi ses opi- « nions par la force de sa sensibilité et de sa lo- « gique, Voltaire par les charmes piquants de son « esprit. L'un a instruit les hommes en les tou> « chant, l'autre en les éclairant et en les amu-
< sant à la fois. Le premier, en portant trop loin « quelques-uns de ses principes, a donné le goût « de l'exagération et de la singularité; le second, « se contentant trop souvent de combattre les « plus funestes abus avec l'arme du ridicule, n'a « pas assez généralement excité contre eux cette
< indignation salutaire qui, moins eflicace que le € mépris pour châtier le vice, est cependant plus
< active à le combattre. La morale de Rousseau « est attachante, quoique sévère, et entraîne le « cœur même en le réprimant ; celle de Voltaire, « plus indulgente, touche plus faiblement pent- « être parce qu'imposant moins de sacrifices elle
< nous donne une moins haute idée de nos forces « et de la perfection à laquelle nous pouvons
< atteindre ; Rousseau a parlé de la vertu avec € autant de charmes que Fénelon et avec l'em- « pire delà vertu même; Voltaire a combattu les € préjugés religieux avec autant de zèle aue s'ils « eussent été les seuls ennemis de notre félicité ;
< le premier renouvellera d'âffe en âge l'enthou- « siasme de la liberté et de la vertu ; le second € éveillera tous les siècles sur les funestes effets « du fanatisme et de la crédulité. Cependant, « comme les passions dureront autant que les « hommes, l'empire de Rousseau sur les âmes « servira encore longtemps les mœurs quand celui
< de Voltaire sur les esprits aura détruit les pré- « jugés qui s'opposaient au bonheur des so- « ciétés ».
L'éloquente conclusion de la dernière lettre, tout en affirmant le pouvoir de la morale et de la vertu, traduit bien l'irrémédiable regret jusqu'au sein des spéculations de la philosophie :
€ On ne trouve la douceur de la vie que dans « la bienfaisance, la bonne foi, la bonté, et en « faisant ainsi de ses dieux pénates un asile où « le bonheur force l'homme à goûter avec délices « sa propre existence. Jouissances intimes et « consolantes, attachées à la paix et aux vertus « cachées ! Paisirs vrais et touchants qui ne quitte tez jamais le cœur que vous avez une fois « attendri ! Vous dont le sceptre tyrannique de « la vanité nous éloigne sans cesse! Malheur à
< qui vous dédaigne et vous abandonne ! Malheur « surtout à ce sexe comblé un moment des dons « les plus brillants de la nature et pour lequel « elle est ensuite si longtemps marâtre, s'il vous « néglige ou s'il vous ignore ! Car c'est avec vous « qu'il doit passer la moitié de sa vie et oublier,
< s'il est possible, cette coupe enchantée ^ue la « main du Temps renverse pour lui au milieu de € sa carrière ! »
Mme de Coodorcet n*allait pas tarder à faire ar elle-même Inexpérience cruelle de la doa« eur.
Dans les premiers jours de juin, sa mère tomba subitement malade cbez elle.
Le 8, Fréteau écrivait à sa femme M) :
« Le mauvais temps et Tabsence des voitures « de toutes les places ne m*ODt permis d'arriver à « Auteuîl que tout au soir. Ma sœur était aux « abois. Les médecins Cabanis et Portail avaient « cru rémétique nécessaire (la malade avait la « gan^ne à la jambe)... Elle n*a plus que des « élans vers les objets de son affection. Notre « enfant, tes filles, les siennes, ta tendresse, « voilà ce qui lui a fourni les choses les plus tou- « chantes à me dire, mais par demi-phrases. Je « suis pénétré de cet affreux spectacle. »
Le 10 juin, la marquise de Grouchy expirait dans les bras de sa fille, dont la douleur fut déchirante. Deux jours après, Mlle Fréteau en rendait compte ainsi à son frère (2) :
« Ma prédiction ne s'est trouvée que trop vraie, « mon cher ami. Ma tante n'est plus. Elle est « morte lundi, à 4 heures après midi. Papa nous < a mandé que sa fille (Mme de Gondorcet) est « tombée dans des convulsions telles qu'il n'en a « jamais vu de semblables. Si on ne l'eût jetée à « l'instant dans le bain, elle serait expirée. Juge « de sa douleur, mon cher ami. Ce qu'il y a de plus « chagrinant, mon frère, c'est que les instances de « papa tendant à procurer à ma tante des conso- « lations spirituelles ont été vaines. Uuelle cir- « constance alarmante ! Gémissons, prions pour « elle. Voilà les services que nous pouvons lui « rendre. Acquittons-nous-en, mon cher ami, « voilà le retour que nous devons à sa ten- « dresse (3). »
Gondorcet et les autres parents, disent les registres de la paroisse d'Auteuil, assistèrent à la cérémonie et à l'inhumation, qui fut faite dans le cimetière du village (4).
Pendant ce temps, le marquis de Grouchy était à Villette, très malade lui-même. Aussitôt les derniers devoirs rendus à sa mère, Mme de (^ndorcet partit avec Charlotte pour rejoindre, dans le manoir paternel, son frère Emmanuel, qui venait
(i] Archives Fréleau de F*ény.
(2) la juin 1793. Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives Fréleau de Pén^.
(3) Il parait bien que l'influence de Condorcet ail été, ici, toute-puissante. M. Louis Amiable, dons une brochure sur Lnlande franc-maçon (Paris, Charavuy frères, 1889). dit, à trois reprises, pp. 3o et 3i, que Condorcet opjpartint comme iranc-ma(;on à la loge des IX-Sœurs. J'ai eu entre les mains presque tous les papiers de cette Loge, dont mon arrière- grand-père, le poète Boucher, fut orateur et premier secrétaire, et je puis affirmer que Condorcet ne flgure dans aucun des tableaux de la Loge et, notamment, dans celui de 17S4, où il serait inscrit certainement.
Condorcet fit-il fjartie d'une autre Loge, ou n'appartint-il jamais à la fronc-mnçonnerie, comme c'est mon opinion personnelle, c'est là une question intéressante, mêlée à un fait difficilement explicable, je le reconnais; mais elle n'est encore résolue ni dons un sens, ni dans l'autre.
f/i) Premier registre de la paroi« d'Auteuil, folio 5.
d*étre privé de son commandement en Normandie (i). Mais elle ne resta que peu de jours à Villette, ayant été rappelée à Auteuil par la situation de son mari, qui s ageravait tous les jours.
Condorcet, bien qu il fût encore en liberté, ne se faisait plus d'illusions, etU se préparait à toot événement, comme en témoigne ce billet de son ami :
« A Auteuil, ce jourd'hny, 30 juin 4793, à « minuit, Gondorcet, proscrit, par rexécrable fae- « tion du 31 mai dernier, avant de se dérober au « poignard des assassins, a partagé avec moi, € comme don de Famitié qui nous unit, le poison « qu'il conserve pour demeurer en tout événe- « ment seul maître de sa personne. Jean Debrv. »
En effet, sur la dénonciation de Chabot, le 8 juillet i793, Condorcet était décrété d'accusation à cause de son écrit : Aux Français, mr le projet de la nouvelle Constitution.
Les scellés furent mis sur ses papiers, rue de Lille et à Auteuil. La Roche n'avait pu éviter cette formalité, mais il avait, du moins, prévenu Condorcet, qui s*échappa.
Le philosophe trouva asile, la première nuit, chez Mme Heivétius. Mais, comme il était dangereux de rester plus longtemps dans la propre maison du maire charjgé de procéder contre lui, il se rendit le lendemain chez Garât, oui n'hésita pas à recevoir le proscrit dans l'hôtel même du Ministère.
Condorcet se réfugia ensuite rue Servandoni, dans une maison que son ami (^banis avait re< connue comme un asile sûr.
La femme d'un homme déclaré hors la loi ne pouvait pas coucher dans la capitale; Sophie, deux fois par semaine, dé^isée en paysanne, venait donc, à pied, d'Auteuil à Paris, avec l'espoir trop souvent déçu, de passer quelques instants auprès du proscrit. Pour franchir la barrière, elle se mêlait à la foule qui allait voir la guillotine et, afin de ne pas être remarquée, elle accompagnait cette foule jusqu'à la place de la Révolution. Uuelle joie lorsqu'un avis secret la prévenait qu'elle pouvait aller passer quelques instants auprès du proscrit ! Comme elle cherchait à le consoler ! avec quel amour elle prodiguait au captif, devenu subitement un vieillard, les soins du corps et de l'àme (2)
Son influence, déjà si grande aux jours de la prospérité, ne connaissait plus de liinltes; Condorcet était froid et timide, elle en avait fait un homme plein de sensibilité et de chaleur. Comme il s'épuisait à rédiger une justification de sa conduite politique, Sophie remarqua bien vite combien ce travail le faisait souff'rir moralement et physiquement et, obtenant du philosophe qu'il y renoncerait, elle lui fit entreprendre ceUid Esquisse des progrès de Vesprit humain, qui est restée
(1) 23 juin 1793. Félicité à Emmanuel Fréteau. Arcbives Fréteau de Pèny. Ce ne fut que quelque temps oprès que le marquis de Grouchy fut arrête et enfermé à Sainte-Pélagie.
(2) Parfois les anciens serviteurs de Condorcet purent aussi pénétrer auprès de lui et lui apporter, avec des nouvelles des siens, leurs soins dévoués et affectueux.
oh des plus beaux titres philosophiques et littéraires de rillustre révear (1).
Pais, comme Ta dit Cabanis, « descendant des plos hautes réj^ions du calcul et de la philosophie, il ne dédaignait pas de rédiger des leçons d'arithmétique pour les instituteurs et les enfants des classes indigentes de la Société ».
Mais le trarail ne pouvait plus Tarracher à ses tristes pensées. L*idée de la mort ne le quittait pas et il interrompait son labeur pour écrire ces Avis d'un proscrit et ces Conseils à sa fille, où Ton retrouve le cœur, la générosité et la haute raison de son admirable épouse.
C'est pour son Elisa qo il écrivait ces Ans d'un proscrit, admirable testament qui honore à jamais sa mémoire et qui commence par ces lignes sublimes : « Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler quelquefois, si ton caur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de toi avec une douce confiance et contribuer à ton bonheur.
€ Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle de ta mère, songe que rien ne t*en garantit la durée.
< Prends Thabitude du travail... »
Et, après avoir insisté sur cette douce source de bonheur, Condorcet cherchait à détourner sa fille de la personnalité et de Tégoïsme ; il lui parlait € de 1 habitude des actions de bonté », et il lui traçait pour ainsi dire tout un code merveilleux de générosité et de bienfaisance.
Quelquefois la poésie, ce cri des grandes douleurs, lui dictait des vers où il exprimait lesmémes sentiments d*amour et de regret pour les deux êtres qui lui étaient si chers. Au mois de décembre 1793, il avait adressé à sa femme une pièce quMl avait intitulée le Polonais exilé en Sibérie :
pour la septième fois renaît cette journée Oui vit à tes beaux jours unir ma destinée. Je n'ai point par des vers célébré mon bonheur, Mais on aime à parler sitôt qu'on est à plaindre :
(1) Sur le manusiicrit autographe de la Jaslifica- Hon^ Sophie a écrit : « Quitté à ma prière pour écrire TEitquisse des progrès de r esprit humain. » — Condorcet fit plusieurs fois passer, sous le voile de l'anon^'me, des mémoires patriotiques au Comité de Salut public. — A propos du livre de Condorcet. imprimé en l'an vil et intitulé : Moyen Rapprendre à compter sûrement et avec facilité, il y eut un regrettable débat entre Mme de Condorcet et J.-B. Sarrel. qui avait publié, h la même époque, une arithmétique élémentaire. Celui-ci fut injustement accusé de s'être approprié le manuscrit de Condorcet pour le publier sous son nom. Un verdict de l'inslilul, choisi comme arbitre, innocenta complètement Sarrut de tout soupçon de plagiat. Celui-c' ne conserva de cette anaire aucun mauvais souvenir, puisqu'il donna, à quelque temps de là. une notice très bienveillante sur Condorcet. Pendant les huit mois de la captivité du philosophe, Sarret n'avait cessé, disaitil, d'admirer sa douceur, sa patience, le calme de son âme. sa résignation à un sort immérité, <■ je pourrais dire son indirférence pour lui-môme, car les objets de ses plus vives sollicitudes étaient la République, sa femme, ses epfanls et ses amis. »
Sa fille se souviendrait-elie de lui? Cétait là sa ' grande préoccupation :
Crois-tu que notre enfant puisse encore retenir ' De son père proscri tun faible souvenir, Que son cœur de mes traits ait gardé quelque image? Dis-lui que je l'aimais...
Ailleurs il défendait sa mémoire :
Ils m'ont dit -.Choisis d'être oppresseur ou victime. J'embrassai le malheur et leur laissai le crime... .
£t, revenant à sa délicieuse Sophie :
J'ai servi mon pays, j'ai possédé ton cœur : Je n'tturai point vécu sans goûter le bonheur.
Tenant déjà dans sa main la coupe fatale, il écrivait (i) :
« Je ne puis re|;retter la vie que pour ma « femme et mon Elisa ; elles en auraient embelli « les derniers instants. Ma vie pouvait leur être € utile; elle était chère à Sophie. Je périrai « comme Socrate et Sidney, pour avoir servi la « liberté de mon pa^s. »
Le lendemain du jour oii il traçait ces h'gnes, il inscrivait ces pensées sur la feuille de garde d*une histoire d'Espagne (2) :
« Les conseils que j'ai écrits pour EUsa, des' € Lettres de sa mère sur la Sympathie, serviront € à son éducation morale. D'autres fragments de « sa mère donneront sur le même objet des vues « très utiles (3). »
Il était persuadé que, non seulement il n'échapperait pas à la mort, mais que Sophie elle-même ne tarderait pas à le suivre sur Téchafaud. Aussi le testament écrit, adressé à Mme Yernct, débutaitil ainsi :
« Si ma fiUe est destinée à tout perdre, je prie « sa seconde mère (Mme Vernet) d'écouter ces « derniers désirs d'un père innocent et malheu- € reux. Je recommande de lui parler souvent de « nous; d'entretenir le souvenir qu'elle en con- « serve ; de lui faire lire quand il sera temps nos
< instructions dans les originaux mêmes.
« Si elle conserve Sophie, je prie celle-ci d'ap- « prendre à Elisa à connaître, à aimer sa seconde
< mère. Je prie celle-ci de lui parler de la ten-
< dresse de sa mère pour moi et de son courage « pendant tout le temps de cette longue persécu- « tion. Je ne dis rien de mes sentiments pour la « généreuse amie à qui cet écrit est destiné; en « interrogeant son cœur, en se mettant à ma place € elle les connaîtra tous. »
Le philosophe terminait en recommandant qu'on éloignât de sa fille tout sentiment de vengeance ; € c'est au nom de son père que ce sacri- € fice sera réclamé ». Puis il conseillait à Elisa
(1) Fragment fmars 179A) qui était resté entre les mains de Mme Vernet.
(3) Testament (mars 1704)-
(3) Cet ouvrage est malneureusement non seulement inédit, mais 1res probablement perdu pour toujours. Malgré toutes mes recherches dans les papiers de famille, ie n'ai rien pu trouver è ce sujet. Quant aux Mémoires de Con" dorcet, en 2 vol. in-8*, parus en 1824, ai-je besoin de dire qu'ils sont aosolument apocryphes et, par conséquent, indignes de toute confiance.
d'apprendre Tanglais, parce qae, si Mme Veroet ?eoait à lai manquer, elle devrait passer en Angleterre, chez Milord Stanhope on, en Amérioue, chez Bâche, petit-fils de Franklin, on chez Jefferson.
Ces trois hommes excellents avaient été, aux jours heureux, les hôtes assidus et choyés du salon de rhôtel des Monnaies.
L'heure fatale, dont le philosophe avait depuis plusieurs mois le terrible pressentiment approchait. Le 5 germinal an II (25 mars 1794), Condorcet apprit aucune visite domiciliaire serait faite le lendemain chez Mme Vernet, et il résolut aussitôt de quitter sa retraite pour aller se cacher dans les environs de Paris.
On connaît la cruelle odyssée de Bourg-Ia-Reine et la mort tragique du philosophe. Cette mort fut ignorée pendant plusieurs mois; sa famille le croyait passé en Suisse, tandis que ses biens étaient vendus comme propriétés d'émigré. . Sophie, ruinée, avait d'abord songé à se rendre à Yillette, auprès de son père. Un passe-port délivré par la municipalité d'Auleuil en tait foi; mais elle s*était bien vite ravisée, en songeant que son devoir était de rester aussi près que possible du proscrit. Après avoir rendu la liberté à chacun de ses domestiques, renvoyé sa femme de chambre et la gouvernante anglaise de sa fille, elle restait seule pour subvenir au service et aux besoins de trois personnes: Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de Grouchy, sa sœur, toujours malade; et Mme Beauvais, une vieille ^uvernante, qui était incapable du moindre travail.
Du peu d'argent qui lui restait, Mme de Condorcet acheta, au n° 352 de la rue Saint-Honoré, tout près de la maison de Robespierre, une petite boutique de lingerie, ob elle établit Auguste Cardot, le jeune frère du secrétaire de son mari. A l'entresol, au-dessus de la porte cochère, elle avait un petit atelier où elle peignait des tableaux, des miniatures et des camées. Quelquefois aussi elle pénétrait dans les retraites où se cachaient les proscrits et dans les cachots pour reproduire les traits des malheureux condamnés qui n'avaient plus que ce souvenir à léguer à leur famille. Souvent, pour gagner la bienveillance des geôliers, des soldats ou des municipaux, elle dut peindre, dans la fumée des corps de garde, ces brutes avinées qui n'avaient aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni pour ses malheurs d'épouse. Des paroles cruelles qui retentirent alors à son oreille, Sophie conserva toute sa vie un douloureux et terrible souvenir ! Jusqu'au9 thermidor, elle crut, chaque jour, qu'elle serait arrêtée à son tour. Elle eut de fréquentes visites du Comité révolutionnaire d'Auteuil. Un jour, il y eut une perquisition chez elle ; on lui dit même de préparer son paquet pour aller en prison. Mais elle s'en tira encore une fois en faisant le portrait de chacun des membres du Comité.
Enfin, le soin de sa sûreté et le désir de sauve-
{;arder, s'il était possible, la fortune de sa fille, 'obligèrent à faire une démarche qui lui fut très pénible. Le 14 janvier 4794, elle se présenta devant la municipalité d'Auteuil pour lui fnire connaître son intention de divorcer et de continuer à vivre dans la commune « comme une artiste qui
cherche à subsister paisiblement par ses travaux > (i).
Mme de Condorcet, réintégrée dans ses biens, continua à habiter parmi nousjusqu^en 4800. Le mariage de sa sœur avec Cabanis et l'établissement du jeune ménage dans la propriété de Mme Helvétins, l'avaient retenue à Auteuil. La mort de celle que Franklin appelait N.-D. d'Auteuil, arrivée au mois d'août 4800, dispersa les habitués de la maison. Mme de Condorcet s'établit alors à la Maisonnette, au-dessus de Meulan. Elle y recevait, comme elle faisait à Paris avant 4789, toutes les illustrations de la France et de l'étranger : Benj. Constant, Baggesen, Manzoni, Guizot et tant d'autres.
Au mois de septembre 4822, la névralgie dont elle souffrait depuis longtemps prit subitement un caractère des plus alarmants. Au milieu de ses cruelles souffrances, elle ne retrouvait auelque force que pour s'entretenir des besoins et du sort futur des pauvres qu'elle avait coutume de secourir, et, lorsque sa langue devint embarrassée, ce furent encore les noms de ces personnes qu'elle prononça le mieux et qu'elle répéta le plus souvent.
La douleur de ses parents, de ses amis et de ses protégés fut navrante.
Son souvenir aimé, gardé comme un culte par tous ceux qui l'ont approchée, vivra toujours.
C'est que, à l'éternelle beauté dont elle fut l'un des types les plus parfaits, elle sut joindre la douceur qui charme, l'esprit qui pénètre et la charité qui purifie.
Antoine Guillois.