‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 3)Chapitre 191 sur 218 · LA CHAMPMESLÉ A AUTEUIL · texte numérisé non relu

LA CHAMPMESLÉ A AUTEUIL

Deux fois déjà, j*ai prononcé devant la Société historique le nom de Champmeslé; d*abord, en vous parlant. Messieurs, des relations de Racine avec Anteuii et, ensuite, dans mon étude sur la vieille église de ce village.

Par une de ces rencontres littéruires qui ne sont pas rares et qui font dire, avec trivialité, mais très justement, qu'un sujet est dans l'air, au moment même où je vous entretenais de la Champ' mesié, M. Geôles Monval, l'aimable archiviste de la Comédie-Française, donnait dans ta Revue d'art dramatique (n® du l"** novembre 1892), une étade remarquable sur le comédien-auteur et sur la grande tragédienne qui fut sa femme.

Marie Desmares, fille d'un receveur du domaine de Normandie, était veuve, à 23 ans, de Pierre Fleury, bourgeois de Harfleur, au pays de Caux, près du Havre-de-Grâce. En épousant^ le 9 janvier 1666, Charles Chevillet, sieur de Champmeslé, elle prit, suivant les habitudes du théâtre, le nom de Mademoiselle de Champmeslé,

Je passe rapidement sur sa carrière dramatique pour arriver aux derniers points de celte existence si remplie.

Aussi bien, ces derniers jours nous appartieU'nent seuls. € Le H décembre 1697, la Champmeslé faisait sa dernière création » Iphigénie de YOreste et Pylade de Lagrange-Chancel; ce fut dans ce rùle, dit M. Mon val, qu'elle parut pour la dernière fois sur la scène, le 3 janvier 1698. »

Gravement malade, elle vint s'établir à Auteuil, où elle espérait recouvrer la santé, et elle s'y logea chez un maître à danser. Vous connaissez. Messieurs, sa longue résistance, puis son abjuration et sa mort ; tout cela fut raconté par Boileau à Racine, qui était alors plongé dans les mortifications de Port-Royal et qui ne songea même pas à pleurer celle qui l'avait autrefois si pasionnément charmé.

M. Mon val a eu la bonne fortune de retrouver le testament de l'artiste et il le donne tout entier -dans l'article dont je vous ai parlé. En voici les premières lignes :

« Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-> Esprit.

€ Je, soussignée, ne désirant pas mourir sans dispjser des biens qu'il a plu i Dieu me donner, j'ai fait le présent testament ainsi qu'il en suit : premièrement, je recommande mon âme à Dieu, suppliant sa divine bonté de me pardonner mes péchés et d'avoir miséricorde et pitié de moi.

€ Je veux être inhumée dans la paroisse où je serai an jour de mon décès.

« Je veux qu'au jour de ma mort ou dans la huitaine, deux cents messes soient dites pour le salut de mon Ame dans ma paroisse, au couvent des grands Cordeliers, aux Capucins du Faubourg Saint -Jacques et à Picpus... » Suivent des legs à des parents, amis et serviteurs.

La Champmeslé laissait une bibliothèque de 400 volumes d 'histoire, poésies, mémoires. Ovide, Corneille, Tite-Live, Ronsard, La Bible, Senèque s'}r rencontraient à cêté des comédies et des pasquinades du temps.

Ses costumes sont curieux à détailler ; ils intéresseront surtout les dames qui font partie de là Société. J'y relève :

Un habit à la Romaine^ composé d'un corps, veste et jupe de brocart à fond bleuet fleurs d'or; à l'exception de ladite iupe qui est de raz d'argent, garnie d'un grand ralbala de point d^Espagne d'or, prisé 1.1 00 livres.

Cinq autres habits à la Rotnaine, composés comme celui ci-dessus, d 'étoffe brodée, brochée à fond blanc, rouge et vert sur satin et velours, prisés 800 livres.

Un manteau et une jupe de gros de Tours jaune à fleurs d'argent, ledit manteau doublé de taffetas noir et la jupe de toile, prisés 80 livres.

Un manteau à la mode turque, de velours rouge, garni d'une grande dentelle d'argent avec une veste de velours noir, garnie de franges et apéments d'or, une écharpe de points d'Espagne d'argent et or, une paire de bottines de velours rouge avec des agréments d'argent, prisés 200 livres.

Un collier composé de. 40 perles de baïoques, 1 .400 livres.

Le ménage Champmeslé avait un certain train de maison. Comme domestiques, il y avait laquais, cocher et servante : Etienne, Lapierre et Louise.

Mlle de Champmeslé, on l'a vu, avait demandé^ par son testament^ à -)è(re enterrée dans la paroisse où elle mourrait. Ce vœu ne fut pas exaucé. Sur les registres de la paroisse d' Anteuii, qui

furent conservés à l'H6tel de Ville de Paris jusqu'à rincendie de 1871, on pouvait lire cette mention : « 16 mai 1698, transport de Marie Desmares, épouse de Charles de Chevillé, sieur de

La Champmeslé fut inhumée à Saint-Sulpice et rien ne rappelle la {)lace où elle repose. Si ses déairs eussent été suivis, une pierre, posée dans notre vieille église, nous aurait transmis le récit enthousiaste de sa vie et la longue énumération de ses qualités et de ses vertus.

M. Mon val n*a pu préciser le nom et la demeure du maître à danser chez qui la Champmeslé était venue mourir. 11 m'a demandé de le tixer sur ces deux points ; mais avant de lui répondre, j'ai voulu donner à la Société historique la primeur de mes découvertes.

En 1698, il n'y. a à Âuteuil qu'un seul maître à danser (qui pourrait s'en étonner?); il s'appelle Jacque Rocqne et est marié à la fiUe de Pierre Bâtas, huissier de salle de M. le Prince. Lra Socque possèdent une maison, Grande-Rue, près de 1 église : cette maison, en 1775, tiendra à la propriété du président Louvet et à celle du chirurgien d'Auteuil, M* Jean-Pierre Abadie. En dehors de cette maison, les Rocque avaient, à Auteuil, au lieu dit le Niblet, c'est-à-dire là ou est aujourd'hui la rue des Fontis(l),6 perches et demie de vigne d'un bon. apport. Ces propriétés appartenaient au ménage Rocque, des propres de la fille Bâtas dont la famille occupait.depuis le xvi' siècle, des charges honorables dans le village : marguillier, huissier de prévôt, etc., etc.

Après eux, leur fortune se morcela ; la vigne fut vendue à Julien Olivier, archer-garde de la ville de Paris ; quant à la maison, elle resta dans la famille. Mais celle-ci déchut plutôt et, en 1775, l'héritier du maître à danser, son petit -tils sans doute, était l'uuiqae cordonnier d'AuteuiL

Maison et vigne avaient autrefois appartenu au sieur Macheco, un de ces Juifs Lombards venus à Paris, au inoyen âge, pour y faire le métier de changeur. Macheco était devenu peu à peu le propriétaire de tout Auteuil : c'était un vrai marquis de Carabas. 11 y a bien peu de propriétés, aujourd'hui, qui ne le trouvent dans leurs oiigines. Au xviii' siècle, après le morcellement iudétini des deux siècles précédents, il y eut une nouvelle tentative d'accaparement de la propriété dans notre quartier. Cette fois, c'était au profit de Samuel Beruard, un gros financier, lui aussi, qui ne dédaignait pas, au dire de Barbier, dans son Journal (1,350) d*avoir dans Auteuil des propriétés fastueuses et des« maisons-guinguettes >,

Je me suis laissé entraîner, Messieurs, bien loin des Champmeslé. Je vous en demande pardon. J'y reviens, et si j'insiste sur leur passage parmi nous, c'est que j'y vois le seul moyen peut-être de rattacher Racine à notre histoire. Comme pour Molière, il sera très dîTficile, je le crains, de préciser la demeure de l'auteur de Phèdre et de Bajazet. Molière et Racine ne furent pas, comme

(i) Devenue rue du Doc leur-Blanche.

Boileau, dont je tous parlerai à la prochatne séance, des bourgeois d' Auteuil, et, simples locataires, leurs noms ne se retrouvent pas dans les documents que j'ai pu consulter aux archives. Ils nous appartiennent, cependant, poisone Molière fut ici, en dépit de Voltaire, le héros d'une aventure qui ne peut être sérieusement discotée; puisque c'est à Auteuil que Racine, écrivit les Plaideurs, à Auteuil où il vivra, ne fût-ce que par le souvenir touchant de celle qui, un jour, posséda tout son cœur et qui inspira les plus incontestées de ses tragédies immortelles.

Antoine G lillois.

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