BOILEAU HOMME DE SCIENCES
M . Baoul Lucet (.\7X'« Siècle, i 7 novembre i 893) faisait tout récemment savoir au public qu'il avait gardé contre Boileau < une sorte de haine rétrospective obil y avait de l'horreur, du mépris et... de l'indigestion. « Les doigts me cuisent encore, disait-il, au lamentable souvenir des monceaux de papier noircis, dans les loisirs du < séquestre » ou de la « retenue », à copier des centaines de fois :
Aa pied du mont Adule, entre mille roseaux. Le Rhin tranquille et fier du progrès de se«
[cnux, etc.
< Mais j'étais injuste pour ce pauvre Boileau. La vérité est qu'il valait mieux que la répuUtion piteuse dont l'avaient affublé mes rancunes. Ma seule excuse est que je n'en savais rien. »
L'excuse est excellente, et nous n'hésitons pas, nous aussi, i nous en approprier le motif.
Boileau fut, en effet, un précurseur, un yulgarisateur de science, ainsi que le montrait récemment M. H. Folet, dans la Revue Rose.
Harvey venait de découvrir la circulation du sang. C'est ce que la Faculté de Paris ne pouvait
lui pardonner. Elle inaagarait alors contre lai une série de polémiques écrites en latin, ardentes jttsqu^à la grossièreté, dans lesquelles le mot circulator (charlatan) était exploité avec la maa- Taise foi la plus éhontée et la haine la plus jalouse. Uarvey manqua-t-il donc de défenseurs ? Non. Mais < chose curieuse, dit encore M. Raoul Lucet, dont nous aimons Toriginale et piquante manière, ce furent les littérateurs qui épousèrent alors la cause de la vérité scientifique, contre les gens du bâtiment ».
On n*a pas oublié que Molière, vulgarisant par le théâtre les opinions d'un petit cercle de dilettanti intelligents et perspicaces, livrait aux rires du parterre Guy Patin et consorts, dans la personne de Diafoirus, dont le fils avait justement soutenu € une belle thèse à images contre les circulateurh ».
Mais le plus valeureux champion de Harvey, ce fat encore Boileau. On lui doit, en effet, ileux parodies bouffonnes des actes juridiques du temps, que ne contiennent pas les éditions scolaires. S*il faut en croire Ménage, ces deux pièces eurent le mérite de prévenir par le ridicule un arrêt très sérieux que 1 Université se préparait à obtenir du Parlement contre ceux qui se permettaient d'enseigner une autre philosophie que ceUe d*Aristoto.
VAnêt burlesque concerne exclusivement les choses médicales :
« Attendu que, depuis quelques années, une inconnue, dénommée la Raison, a entrepris d*entrer par force dans les écoles de TUniversité, et, par une procédure nulle de toute nullité, a attribué au cœur la charge de recevoir le ch^le appartenant ci-devant an foie, comme aussi de faire voiturer le sang par tout le corps, avec plein pouvoir au sang d*y vaguer, errer et circuler impunément par les artères et veines, n'ayant d*aulre droit ni titre pour faire lesdites vexations que la seule expérience — dont le témoignage n*a jamais été reçu dans lesJiles écoles.
€ Plus, par un attentat et voie de fait énorme contre la h acuité de médecine, se ser^iit ingérée de guérir quantité de fièvres intermittentes, tierces, doubles, quartes et même continues, avec poudres et écorces de quinquina et autres drogues inconnues à Aristnie et à Hippocrate ; — et ce, sans saignées ni par^ations, ce qui est non seulement irrégulier, m»is tortionnaire et abusif..-
€ La Cour ordonne au chyle d'aller droit an foie, sans plus passer par le cœur, et au foie de le recevoir; fait défense au sang d'être plus vagabond, errer ni circuler dans le corps ; défend à la Raison et à ses adhérents de guérir les fièvres par quinquina et autres drogues non approuvées ni connues des anciens. Et, en cas de guèrison irrégulière par icclles drogurs, permet aux médecins de ladite Faculté de rendre, suivant leur méthode ordinaire, la fièvre aux malades, avec casse, séné, juleps, sirops et autres remèdes propres à ce, pour être ensuite traités selon les règles, et, s'ils n'en réchappent, conduits, du moins, en l'antre monde suffisamment purgés et évacués. »
Boileau avait déjà appliqué sa verve satirique à défendre» dans la Requête en faveur éCArisiote,
d'autres vérités déjà anciennes sur un terrain scientifique différent.
« Plaise à la cour d'ordonner que Ton délivrera au plus tôt Saturne du cerceau dans lequel M. Huy* ghens le tient emprisonné ; que Jufiiter congédiera ses quatre gardes ; que le Soleil se débarbouillera le visage et ne paraîtra plus en pubUc avec ses vilaines taches ; que la lune laisseia la Terre en poisession des montagnes et des vallées et renoncera pour jamais au titre d' < autre monde » ; que M. Cassini sera obligé de faire réparer à ses frais toutes les brèches et crevasses
3u'il a pratiquées dans la voûte des cieuz pour y onner passage aux dernières comètes, attentat préjudiciable à l'état du firmament solide d'Aris-
toîe ; que Tair sera reconnu désormais plus léger
3u*une plume, et qu'on rompra tous les loyaux e verre de M. Pascal, qui le rend*>nt pesant et qui attentent aux intérêts du plein, partie adverse du vide; qu'aucuns pilotes ou navigateurs nd tourneront plus autour de la Terre sous peine de devenir antipodes et d'être précipité! au ciel ; que la Terre se reposera ; que le Soleil tournera pour elle sous peine d'excommunication ; que MM. Gussendi, Descartei et leurs adhérents seront condamnés à faire amende honorable pour avoir composé des livres diffamatoires et injur.eux à la mémoire du défunt seigneur Aristote, en son vivant précepteur d'Alexandre le Gr^nd, roi de Macédoine, et qu'à l'avenir on ne prétendra plus sottement et imperlinemment à de nouvelles découvertes qui ne soient pas dans Aristote. »
Cette ironie, au xvii* siècle, n'allait pas sans un certain courage. Ce sera pour Boileau un nouveau titre aux yeux de la postérité.