‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 3)Chapitre 203 sur 218 · UN AMI D'ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

UN AMI D'ALFRED DE MUSSET

Cette nuit, dans le bois, une calèche errante. De sa double lanterne effrayant l'écureuil. A travers les rameaux revenait, scintillante, De Boulogne au bassin d'Auteuil.

La rêveuse, aux buissons d'une étroite choussée. Laissait nonchalamment balayer ses panneaux. Dans le sable sans bruit doucement balancée Comme une barque sur les eaux.

Et pour charmer encor ce nocturne voyage, Dont la lune des bois gardero le secret. Les jeunes baliveaux ogitaient leur feuillage Où la serpe d'argent brillait.

Do projets de bonheur la calèche était pleine; Nul ne sait quels regards venaient s'y caresser Ni de quelle main blanche on ôtait la mitaine Pour cueillir un premier baiser ;

Ni quelles voix ont fait de ces aveux qu'inspire I /ombrage parfumé des arbres défendus.

Pourtant bien des échos, au moins pour en médire. Voudraient les avoir entendus !

Beoux diseurs de secrets, voua perdiez un mystère Echappé de Paris pour ce cher entretien : Les paroles allaient tomber sur la fougère, Et le salon n'en saura rien.

Car aux légers panneaux les écussons s'effacent A l'heure ou dans le bois va dormir l'écureuil. Et vous ne suivez pas les lanternes qui passent La nuit près des bassins d'Auteuil.

(Juillet, 1834.)

L*auteur de cette pièce de vers intitulée Minuit dans le bois, — je ne veux pas écrire inédite, mais, en tout cas, assez peu connue, — a été, comme on peut s*en douter, un habitant d'Auteuil.

Qui est-il ? Quel est son nom?...

Laissez-moi faire durer votre curiosité jusqu^à la 6n de ceUeoote,

l/anteur était né en 180i. 11 mania plus le crayon qoe le pinceau, le pinceau plus que la

Silume. Sa plume nous a donné quelques pièces e Yers bien tournées ; mais c'est à son crayon qu'il doit sa gloire impérissable, que noasdeTons, nous, des ehefs-dVuTre de haute philosophie.

Délicat, raffiné- parfois, tant qu il fut nenreux et joyeux, il eut Thonneur d'être dessiné à son tour par la plume de Théophile Gautier, dont le nom appartient maintenant, lui aussi, à Auteuil. € C était un très beau jeune homme, dit Th. Gantier, orné d*une abondante cheyelure blonde, aux boucles irisées et touffues, très soigné de sa personne, très fashionable dans sa mise... 11 ne traraillait qu*en jaquette de Telours noir, pantalon de la meilleure coupe, fine chemise de batiste à jabot, souliers vernis à talons rouges. Il avait plutôt l'air d'un dandy s'occupant d art que d*nn artiste... »

Il ne fut pas toujours ainsi. Après la jeunesse et la coquetterie vinrent d'autres années et d'autres goûts, moins compatibles avec l'élégance. Après les joies — les siennes et celles qu'il célébra avec son crayon — vinrent les tristesses, comme si le miroir des ans lui renvoyait le reflet détourné des misères qu'il avait décrites. Les dernières années de notre dessinateur furent remplies d'amertume et de douleur. Il eut le malheur de perdre un fils qu'il aimait beaucoup. Une révolution se fit subitement dans sa pensée et dans tout son être.

U quitta le dessin pour la lecture des livres de mathématiques et il passa les derniers jours de sa vie à faire des mémoires pour l'Académie des Sciences. On dit que ces mémoires ne sont pas sans valeur.

Son talent génial l'avait de bonne heure enrichi. U avait acquis i Auteuil un assez vaste jardin ; il y avait construit son atelier. Le jardin était plein d'arbres rares, € de ces arbres, dit M. Victor Frond, qui exhalent une odeur funèbre sans attrister profondément la pensée ». C'était, sans doute, l'impression qu'en emportaient ceux qui le visitaient. En réalité, cette verdure sombre, persistante, ne disait pas tout le deuil de la pensée et de l'âme du père inconsolable, du pand artiste dont les yeux et le cœur, sans cesser d'adorer passionnément les merveilles de la nature, devaient jusqu'à la mort silencieusement pleurer. Il avait beaucoup aimé le bois de Boulogne, déjà embelli, demeuré sauvage encore près de la mare d'Auteuil. Mais, dans ses dernières années, il ne sortait plus de son précieux jardin, où l'âme de son cher défunt semblait revivre, où lui-même espérait exhaler la sienne. Bientôt il ne bougea plus de sa chambre ; ses regards toutefois allaient toujours chercher ces arbres, ces plantes, ces fleurs auxquels s'attachait son dernier amour. J'ai la bonne fortune d'avoir entre les mains la reproduction d'une fine litographie qui le représente debout dans son jardin. Je la joins à ces quelques lignes. Elle était datée de 4867 — quelques mois après la mort de mon héros — et devait être un précieux original.

Un peu plus que de trois quarts, presque de face, sa bonne physionomie apparaît sous le chapeau de paille sans prétention de l'homme qui

est chez lui. Les yeux sont encore vifs sous les épais sourcils du penseur et du chercheur. La barbe, la moustache, les cheveux ont grisonné. Une ébauche de sourire épanouit ce symphatique visage : on sent le propriétaire jardinier-amateur, content d'être « croqué » sur son terrain de prédilection. La main droite retire de la bouche ou y porte la cigarette par un mouvement simple et familier. La main gauche s'enfonce légèrement dans la poche du veston, boutonné haut, qui est à la fois de l'artiste et du rentier. Le pantalon n'est sans doute plus à pied : le temps et la mode avaient marché. On dirait que ce portrait, qui regarde bien droit, va parler, et la lèvre infériirnre semble se mouvoir. On surprend presc|ue dans le geste un souhait de bienvenue au voisin et à nos lecteurs en visite.

Nous lui rendons ce bon accueil en le plaçant dans notre Bulletin.

Mais ce n'est qu'un éclair. Le portrait aimable, attachant, disparaît. Ce qui reste, ou plutôt ce qui revient, c est le souvenir des tout derniers jours de l'artiste, lor(^u'il fallut le contraindre à prendre quelque noumture pour soutenir une vie qu'il lui était indifférent de voir s'évanouir. U mourut d'anémie le 23 novembre 1866.

Le Panthéon des Illustrations françaises au XIX* siècle^ auquel j'ai déjà emprunté, termine la notice qu'il consacrait à celui dont je vous . entretiens, par cette réflexion :

« De sa retraite, que le chemin de fer d'Auteuil ' — disons : de Ceinture, pour être exact — avait amoindrie... » < il sembla alors qu'on lui enlevait Quelque parcelle de lui-même » «... mais dont ta vue était encore belle ; plus d'une fois t7 jetait un regard, pour dernier spectacle, mais non plus pour d'autres études, sur la foule bruyante, active, plus folle, mais bienmoinsgaîe et jeune que jadis, qui s'écoulait les après-midis dans les allées de son bois de Boulogne. Il revoyait ses personnages avec d'autres modes, d'autres costumes, il ne retrouvait plus leur esprit. »

Cet homme-là s'était appelé devant l'état civil € GuiUaume-Sulpice Cheinilier ». Jamais il n'avait voulu donner ses œuvres sous son nom . Enfin, un jour, pour plaire à ses amis connus et inconnus, et sans trop se trahir, il avait choisi une signature, en souvenir de la fameuse chute et du non moins célèbre cirque des Pyrénées, pour lesquels son admiration était sans iJomes.

Nous, Messieurs, qui sommes citoyens,d' Auteuil et qui formons, vis-à-vis des hommes disparus en 4866, le commencement de ce qu'on est convenu d'appeler la postérité, nous ne connaissons, pour le saluer d un souvenir respectueusement ému,que « Gavarni ».

Mon grand-père maternel, M. B. Picard, avait parfaitement connu Gavarni chez M. Polack, avec lequel Gavarni aimait beaucoup, vers 4856, à venir jouer au billard.

Mon aïeul — soit dit en passant — a été l'un des premiers propriétaires du hameau Boileau, où il possédait et transmit à ma mère ses deux maisons, au rond-point du fond, attenant à la propriété Givert.

A l'époque où il connut Gavarni, celui-ci habitait une maisop entourée d'un vaste jardin, située

près de la station da Point-da-Jour. Ce jardin poQTait avoir 4 à 5.000 mètres et allait jusqii*à la Seine. Gavarni fat exproprié par les travaux du chemin de fer de Ceinture pour la presque totalité de sa propriété, et toucha une indemnité d'environ 200.000 francs.

Si le parc était grand et beau, il semble, d*après certains souvenirs que j'ai recueillis, que la maison était fort ordinaire. Elle n'avait pour elle que ses vastes proportions. Gavarni j recevait beaucoup d'artistes et ae littérateurs. Il était surtout lié avec Alfred de Musset. Musset venait souvent Tété à Autenil, la plupart du temps chez Gavarni, qui a fait du poète après sa mort le portrait aue je vous ai montré (llliLstraiion^ i6 mai 4857). On m'a assuré que Musset eut un petit coin de terre près de Gavarni, mais que cela ne dura qu'une saison. Ce n'est pas sans raison qu'on a tenu à donner à une rue d'Auteuil le nom de l'illustre poète.

Il nous faudrait maintenant une rue Gavarni ; on pourrait très bien nommer ainsi la partie de la rue du Point-du-Jour à laquelle Théophile Gautier a bien voulu laisser sa désignation actuelle. Cette rue du Point-du-Jour a déjà assez de fois changé de nom — rue Benoit, rue de la Munici • palite — pour qu'on lui applique une désignation que l'admiration universelle rendra immuable et définitive.

Je demande à notre Société de bien vouloir émettre un vœu en ce sens. 11 existe déjà à Passy, courte, pas jolie, étroite, une rue Gavarni : on'

Sourrait lui aonner un nom plus modeste. Usant, 'ailleurs, de la définition de l'avenue qui est une rue plantée d'arbres, nous pouvons réclamer une aventie Gavarni. Elle serait à sa place dans un

Îuartier oti l'on relève, après les rues Jouvenet, .ancret. Van Loo, Téniers, la rue Daumier.

ÉsiiLE Potin.

\ propos de cette communication, M. Guillois^ dont la famille est liée avec celle du poète depuis plus de cent ans, a entretenu la Société des relations qui rattachent Alfred de Musset au quartier d'Auteuil. Il a rappelé que le poète habita parmi nous, dans sa jeunesse, rue Boileau, presqu'à hauteur de la rue de Musset actuelle. Ce fut là qu'il fit, à seize ans, ses premiers vers, une élégie inspirée d'André Chenier et qui n'a pas été publiée :

Il vint sous les flguiers une vierge d'Athènes Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines, De marbre pour les bras, d'ébene pour les yeux. Son père est Noémon de Crète, aimé des Dieux. Elle, faible et rêvant, mit l'amphore sculptée Sous les lions d'airain, pères de l'eau vantée Et féconds en cristal sonore et turbulent...

C'était à Auteuil qu'il pensait dans une de ses Nuits immortelles :

Quand dans les bois d'Auteuil perdu dans mes

[pensées...

Ce fut à Auteuil encore qu'il fit la connaissance de Mélesville, chez qui il jouait la comédie et dont il pensa sérieusement à épouser la fille.

Dn dernier souvenir rattache Musset à notre

Ïtartier. Le poète laissa, en mourant, un chien, arzo, confié à la garde du concierge de la rue du Mont-Thabor. A la mort du pauvre animal, le concieive, pour ne pas le jeter au tombereau, l'emporta du c^té des fortifications. IJ s'arrêta à un endroit oit des terrassiers travaillaient et leur demanda la permission de déposer le corps dans le terrain qu'ils étaient en train de remuer. Marzo fut enseveli sous une charretée de terre, dans une rue nouvelle, et cette rue s'appelle aujourd'hui rue de Musset !

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