MARIE D'ESTE, REINE D'ANGLETERRE
Marie-Béatrix-Eléonore d*Este, fille du duc de Modène et seconde femme du malheureux Jacques n, roi d'Angleterre, avait été forcée de se réfugier en France avec son fils Edouard, dit le Prétendant, dans les derniers jours de l'année 1688, et son mari était venu la rejoindre peu de temps après. La pieuse reine dépossédée quittait régulièrement le château de Saint-Germain pour venir passer les jours de grandes fêtes religieuses au monastère de Chaillot ; elle y arrivait l'avantveille, souvent avec la princesse Louise, sa fille, et n'en repartait que quelques jours après (1). Antoine Hamilton, dans une de ses lettres moitié {)ro8e, moitié vers familiers, adressée vers 1706 à a jeune princesse d'Angleterre qui séjournait alors avec sa mère au couvent de Chaillot, lui dit:
Par quel hizarre enchantement
Iji maison de feu Bassompierre,
Cet homme jadis si galant.
Est-elle aujourd'hui le couvent
Qui reçoit tout ce que la terre
A de plus digne et de plus grand, etc.
Et dans une autre épitre adressée aux religieuses à propos d'une fête qu'elles avaient donnée à la reine et à sa fille, on voit que quelques-unes d'entre elles tournaient les vers de circonstance très a^ablement, notamment Anne-Séraphique de Bullion et Marie-Thérèse de Bullion, sa sœur, toutes deux filles du prévôt de Paris et sœurs de la duchesse d'Uzès: sœur Gabrielle, sœur Anne- Charlotte Bochard de Saron,
Sœur Jeanne-Françoise (a) on un mot.
De ses chansons, par l'harmonie, Ferait croire que le ^énie Ue feu Voiture est à Chaillot.
Pour chanter lesdites chansons, il y avait alors les admirables voix de sœur A. Graphique de Bullion et de sœur Marie-Madeleine. Un peu plus loin, Hamilton, badinant et passant en revue ce que l'on voyait du couvent, recommande aux jeunes Visitandines de détourner leurs yeux du Cours la Reine,
Où le heau monde se promène Et souvent sur ses pas entraine
(1/ Jacques II flt d'assez nombreuses visites aux Visitandines de Chaillot.
(a) Jeanne- Françoise Le Vayer, fllle d'un maître des requêtes, intendant du Bourbonnais et savant écrivain jurisconsulte.
De ces vilains peliU amours <jui séduiscnl la ^ent mondaine.
\oii8 qui voyez cvs tendres lieux.
Nos soMirs, (*létourneK-en les yeux.
Détournez aussi la prunelle, D'un certain moulin de .la\elle.
Car bien souvent l'esprit malin Sous l'ombre d'une matelot le Se fourrant dans cett« Kar^otte, Oui porte le nom de Moulin, Mène In sagesse bon train El met la raison en compote.
Ouand à PhMel des Invalides,
Doré juiiques aux pyramide»^
il leur permet de le regarder autant qu'elles le voudront, sans le moindre inconvénient ; elles n*y verront pas de
... blondins perfides Dont l'aspect est souvent falal,
mais des
GenU ériopés, couverts de rides.
Qu'on peut lorgner sans aucun mal.
Laissons Hamilton et ses vers libres, dont nous avons peut-être abusé, et revenons sérieusement à Marie d'Esté, qui combla le couvent de ses bienfaits. Vers 47i3, elle fit faire pour Téglise trois tableaux importants qui étaient fort appréciés des connaisseurs : les deux premiers étaient des apothéoses de Jacques II, son mari, et de la princesse liouise, sa fille ; le troisième la représentait elle-même en prière. Nous ignorons ce que sont devenues ces peintures intéressantes. A l époque dont nous parlons, qui fut la plus prospère pour le couvent, les œuvres d'art n'y manquaient pas ; la supérieure, dans une de ses lettres circulaires, dit qu'elles ont tellement de statues qu'elles sont forcées d'en orner les jardins (i).
Marie d'Esté mourut à Saint-Germain le 7 mai 4748 ; le lendemain, la duchesse palatine d'Orléans écrivait dans sa Correspondance : « La bonne et pieuse reine d'Angleterre n'est plus. Assurément elle doit être au ciel. Elle ne gardait pas un liard pour elle, elle donnait tout aux pauvres; elle n'a jamais tenu un propos méchant sur qui que ce soit, et, si l'on se mettait à l'entretenir sur le prochain, elle disait : Si c'est du mal de quelqu'un, je vous prie, ne le dites pas. Elle était polie et agréable quoique loin d'être belle, et elle était toujours gaie. » Saint-Simon en fait également le plus grand éloge et reconnaît qu'elle eut toutes les vertus qui font les saintes. Le 9 mai, à onze heures et deiDie du soir, son corps, suivant son désir, fut apporté et inhumé dans son cher couvent deChaillot, oji reposait déjà, depuis 4704, le cœur de son mari et. depuis 4742, celui de sa fille Louise-Marie d'Angleterre (2).
(i) Quelques années plus lard, le rêlèhre Restout leur Ut pour leur chapelle de Saint-Francuis de Sales un très beau tableau représentant Mme de Chantai et ses religieuses invoquant ce saint.
(2) Les corps des Sluarls, des deux frères Charles Il et Jacques 11, rois d'Angleterre, et de Louise- Marie, flile de Jacques IL avaient été inhumés dans la chapelle des Bénédictins anglais, rue Saint-Jacques, n* 269.
AFFAIRE P. MANIS (1716-1748)
Nous voici arrivés à une époque désastreuse où tous les moyens semblaient bons pour pressurer la bourse des pauvres habitants taillables, et voici ce qui arriva à Chaillot. Par un arrêt du Conseil d'Etat du roi, daté du 44 juillet 4746, un fermier général du nom de P. Manis avait été autorisé à faire poser des barrières pour fermer le bourg de Chaillot, dit alors faubourg de la Conférence, et à y établir des bureaux d'octroi pour percevoir les différents droits d'entrée. Mais les habitants, ahuris, et les religieuses de la Visitation, Dames du Heu, firent opposition aux prétentions de P. Manis et prouvèrent que Chaillot, quoique faubourg de Paris sous le nom de faubourg de la Conférence depuis 4659, ne devait payer de droit que sur le vin, et non d'autres entrées comme les autres faubourgs, parce qu'en somme cet impôt n'était qu'une commutation de 4.000 livres annuelles de (aille dont on avait cm pouvoir charger ce village en 4650; mais, comme on n'arrivait pas à pouvoir y lever cette somme, le Conseil, en 4659, avait changé ladite taille en impôt, tant sur le vtn du cru(i) que sur les vins venant du dehors, ce qui avait fort bien réussi, puisque, dés le début, il avait rapporté.par année, au moins 8.000 livres. De plus, par un autre arrêt de son Conseil du 48 octobre 4707, Louis XIV avait formellement déclaré qu'en érigeant le village de Chaillot en faubourg de Paris, if n'avait pas prétendu augmenter les charges de ses habitants. Pour toutes ces excellentes raisons, les Dames de la Visitation et les habitants de Chaillot, désahuris, eurent gain de cause, et, le 7 mai 4748, un arrêt contradictoire du Conseil du roi fut rendu contre le traitant P. Manis (î).
LA PRINCESSE RAGOTZKY (4747-1722)
Vers 4747, la princesse Ragotzky (Charlotte- Amélie), vint s'établir dans notre couvent, où elle mourut le 48 février 4722, ûgée de quarante-trois ans, et c'est là qu elle fut inhumée. Fille du Ijndgravo de liesse Rhinfels Wanfried, elle avait épousé, en septembre 4694, le célèbre Ragotzky (François-Léopold), qui s'était mis à la tête des Hongrois soulevés contre l'empereur d'Allemagne, avait été enfermé à Neustadtau mois d'avril 4701, et avait pu, grâce à sa femme, s'évader de prison le 7 novembre suivant, déguisé en dragon. La princesse Ragotzky qui se trouvait alors à Vienne, avait été, pour ce fait, enfermée dans un couvent, où elle était restée jusqu'à 4705. Après avoir vécu pendant quelque temps à Varsovie, Rajrotzky fut proclamé prince de Transylvanie en 4704 et
(i) Le cru royal de Chaillot fut longtemps estime. (Voir Sot re-lkime -de-Paris, de Victor Hugo, 1. 1, S 3.)
(^) A cette époque, la population de Chaillot n'était guère que de 2^5 Teux.
de nouveau en 4707 ; les Hongrois voulurent même TéUre roi. Proscrit eu 4744, après la paix de Nagy-Caroly, il yint en 4743 se réfugier en France avec sa femme, sous le nom de comte de Saroz, vécut beaucoup à la cour de Louis XIV, qui le prit en affection, lui donna 600.000 livres sur THôtel de Ville, plus 6.000 livres par mois. Avec 30.000 livres par an que lui assura l'Espagne (4), il arrivait à plus de 400.000 livres de rente. Après la mort de Louis XIV, il alla vivre pieusement chez les Camtldules de Grosbois, et en 4747, éloigné de France sur la demande de Fempereur d'Allemagne, il se réfugia à Rodosto en Turquie, ou il mourut en 4735, âgé d'environ 56 ans. Avant sa retraite au couvent de Chaillot, sa femme avait eu une conduite peu régulière ; Kagotzky ne permettait pas, néanmoins, qu*on dit du mal de la princesse, rappelant qu'elle lui avait sauvé la vie et Favait fait évader de prison, et qu'après cela il ne lui était plus permis, à lui, peut-être le plus heureux des trois, de s'informer de ses actions.
LA VEUVE DU KÉ(;ENr (1735-4749)
En 4735, la veuve du régent se réfugia cbez les dames de la Visitation de Chaillot ; elle avait son pavillon particulier, adossé au mur de clôture du couvent. Née en 4677, Françoise-Maiûe de Bourbon, dite M^^^ de Blois^étùi fille légitimée de lx>uis XIV et de M"*" de Montespan. Douée d'infiniment d'esprit, mais d'un orgueil excessif, petite fille de France iusijue sur sa chaise percée, dit crûment Saint-Simon, tenace à l'extrême dans ses volontés, paresseuse à Fexcès et très superstitieuse, on la disait néanmoins vertueuse; mais il faut reconnaître que sa vertu peu aimable n'avait pas eu le don de retenir son trop volage mari, uni, pour cause, Favait surnommée Af°** Lucifer. C est peut-être ici le cas de dire, en modifiant légèrement le proverbe, que, tfuand iV"*'' Lucifer deinnt vieille, elle se fit ermite, car M"»* d'Orléans était bien proche de la soixantaine quand elle rechercha le voisinage de nos pieuses Visitandines, auxquelles, malgré son caractère bizarre, elle fît beaucoup de bien. Elle passa de vie à trépas le 4" février 4749.
Ici semble devoir s'arrêter la liste des personnages marquants, reines, princesses, duchesse et autres dames ou filles nobles, qui vinrent se réfugier au couvent aristocratique de la Visitation de Chaillot.
Vers le milieu du règne de Louis XV, la maison semble péricliter, et nous ne trouvons plus rien de particulièrement intéressant à signaler pour son histoire. Comme personnel, au temps de sa prospérité, elle comptait en moyenne trente religieuses professes, cinq à six sœurs converses,
deux ou trois novices, deux aspirantes, deux sœurs tourières et une vingtaine de pensionnaires. La communauté, qui avait trois autres maisons à Paris, fut supprimée en 4794, et une partie de ses biens fut vendue. \jes bâtiments du couvent, devenus propriété particulière, furent démolis en 4840, et sur leur emplacement ou creusa les fondations du palais du roi de Rome, palais destiné au fils de l'empereur, mais que les événements politiques ne permirent pas de continuer ; l'emplacement du palais du roi de Rome, demeuré à l'état de terrain vague et complètement bouleversé, fut longtemps daigné sous le nom de rampes de Chailbt, Louis XVIll projeta d'y élever un monument grandiose en souvenir de la prise du fort du Trocadéro par son neveu le duc d'Angouléme. La butte en prit le nom, mais le monument ne s'éleva pas. Ce ne fut qu'à l'approche de l'Exposition universelle de 4867 qu'on se décida enfin à aplanir le sommet du coteau et à niveler les pentes, pour construire l'escalier gigantesque <|ue nous avons vu jusqu'à l'approche de l'exposition de 4878, exposition qui nous a enfin valu le palais actuel et ses verdoyants et pittoresques abords.