LE CHATEAU SEIGNEURIAL DE PASSY
sous LE RÈCNE DE M. DE LA POUPLUICBE (1)
Vers 1747, le Tertneux marquis de Boulainviltiers avait cédé à vie à M. de la Pouplinière, qui l'occupa une quinzaine d'années, son château seigneurial de Passy; et ce fut l'époque la plus brillante, l'âge d'or de ce joli séjour (2).
Alexandre-Jean-Joseph Le Riche de la Pouplinière, né à Paris en 1692, était fermier général depuis 1718 et encourageait les artistes et les gens de lettres avec une mwiificence vraiment royale. Il n'était pas lui-même sans prétendre à quelque talent, écrivit un roman, Daira (3), histoire orientale publiée en 1760, fit des chansons et un assez |[rand nombre de comédies pour son théâtre particulier et sema en outre une quantité de Immis mots, qui, s'ils eussent été recueillis, eussent pu fournir la matière amusante d'un fortTolnme (4). Sa maison de Passy devint, suivant une expression enflée du temps, le « Temple des Muses et des Plaisirs ». Parmi les célébntés auxquelles il avait accordé la faveur d'un logement chez lui, nous rappellerons : Rameau, Gossec et Harmontel.
Le compositeur Rameau, grand, sec et maigre, faisait, dit Jean-Jacques dans ses Confessions^ la pluie et le beau temps dans la maison de M. de la Pouplinière. — C'était dans l'hôtel de ce dernier, à Paris, qu'avait été exécuté pour la première (ois, en 1733, le premier acte du premier opéra de Rameau, Hippolyte et Àricie, dont la musique d'un genre nouveau avait révolutionné Paris et Versailles. M. de La Pouplinière, qui n'était pas fâché d'avoir un tel maître sous la main, se l'était attaché, malgré son humeur peu facile. Il dut venir à Passy, en même temps que son Mécène, et y était encore en 1753. Jusqu'à l'arrivée de Gossec, en 1751, ce fut Rameau qui dirigea l'orchestre composé de musiciens que La Pouplinière entretenait et lojgeait chez lui pour les avoir constamment à sa disposition. Le château possédait une petite chapelle, et, les jours de fête, à la messe, Rameau se reposait en allant toucher l'orgue, fonction au'il avait longtemps remplie à Lille, à Clermont-r er-
(i) On écrit aussi Poplinière, Popelinière et Poupelinière, mais Pouplinière est plus correct.
(2) M. de Boulainvilliers. dont le chAieou était siluéau sommet de la rue Boulainvilliers actuelle, avait conservé son titre el ses droits de seigneur de Passy.
(3) (Note du secrétaire.) Nous n'avons pas lu Daîra;M. Mar non plus, très probablement. Voltaire, qui s'y connaissait, assure que c'était une «nuvre exécraljle : •« C'est, je vous jure, dit-il. on des plus absurdes ouvrages qu'on ait jamais écrit. Pour peu que l'auteur en fasse encore un de ce goiU. il sera de l'Académie. 1»
('4) Exemple. Une femme qui cherchait à se faire remarquer s'approche un jour dé M. de la Pouplinière, qu'on venait d'annoncer, et lui dit : • // me semble. Monsieur, uuus avoir vu quelque part. — Cent nossihle, Madame lui répliqua-t-il./i/ vais quelquefois. » — Ce mot a été repris par un de nos auteurs comiques dans une pièce clu Palais- Roval : Tricoche et Cacolel,
rand et même à Paris. Plusieurs de ses opéras furent composés an moins en partie à Passy, tels : Zaïs^ Pugmalùm^ Naïs, Zàroastre, la Guirlande, Acanthe et Céphise, Lisis et Délie et les Sybarites, les quatre derniers en collaboration aTec Marmontel, dont nous parlerons toutà Theure. Gossec, d'origine belge, n'ayait que dix-huit ans qamd il arriva à Paris, en 1751, et accepta aussitôt avec empressement la place de chef de musique que lui offrit chez lui M. de La Pouplinière. Le séjour qu'il y fit ne fut pas de longue durée, mais lui fut très profitable par les bons conseils qu'il reçut de Rameau, et ce ne fut pas sans regret
att'il dut abandonner cette position agréable pour e?enir chef d'orchestre chez le prince de Gonti (1 ). Arrivons à Marmontel. Grâce à ses Mémoires, nous connaissons exactement la date de son installation définitive chez M. de La Pouplinière et celle de son départ. 11 y entra après la première représentation de sa tragédie àWristamêne (30 avril 1749), et en sortit après la première représentation de son Egyptus (d février 1753). Les trajgédies qu'il y composa, Cléopdtre, tes Héraclides et Egyptus se ressentent de Vobscurcissement de ses facultés intellectuelles, qu'il attribue naïvement aux plaisirs immodérés de la table. Je m'étonnais, dit-il, ({ue mes esprits ne fussent pas aussi purs, aussi libres que dans la rue des Maçons ou dans celle des Mathurins. — Ah ! c'est que le travail d'imagination ne peut pas être embarrassé par celui des organes. Les Muses, a-ton dit, sont chastes, il aurait fallu ajouter qu'elles étaient sobres. » — Si son séjour de quatre années chez M. de La Pouplinière ne lui fut pas très favorable au point de vue littéraire, au moins aura-t-ii été utile à nous-mêmes par les détails
3u*il nous donne sur le passé et le présent intinpes e ses hôtes. Pour le passé, le voici : M. de La Pouplinière vivait depuis douze ans avec une petite* fillA de Dancourt (â), l'acteur et l'auteur comique bien connu, quand le cardinal Fleury, informé, l'obligea, sous menace de radiation de la liste des fermiers généraux, d'épouser la jeune innocente qu'il avait trompée. Cette Mimi Dancourt, comme on l'appelait alors (on lui avait conservé le surnom de sa mère) joignait, à une grande beauté, une intelligence rare, une mémoire prodigieuse et un tact exquis pour juger les œuvres littéraires et théâtrales. G était plus qu'il n'en fallait pour faire rechercher la maison de son mari. € Cette maison.
(i) Gossec qui avait débuté à Passy, vinl en i8a3 se retirer au n* 55 ancien de la rue de Passy, et c'est là qu'il mourut en 1839.
(2) Plusieurs biographes donnent pour femme à M. de La Pouplinière Af imi Dancourt, la seconde fllle de Dancourt ; c'csl une erreur. — Des deux filles de Dancourt, l'ainée avail épousé M. de Fontaine, commissaire et contrôleur de morine, qui acheta en 1720 la seigneurie de Passy, et mourut vers 17^0 ; la cadette, Mimi Dancourt, née vers 1686, et comédienne jusqu'à 1728, se maria avec M.Deshaves. gentilhomme, flls d'un lieutenant général d artillerie et vivait encore en 176.3 ; il ne peut donc s'asir d'elle comme femme de La Pouplinière, mais ae sa fille. Au reste, Marmontel, dans ses Mémoires^ dit : • Il avait épousé Mlle Dancourt, fille d'une comédienne >, et cette comédienne était bien Mimi Dancourt. Mme de L^ Pouplinière avait elle-même rempli des rôles de soubrette, dans sa première jeunesse.
dit le baron Grim, était le réceptacle d'une foule de gens de tons les états, tirés indistîncteirent de la bonne et mauvaise compagnie. Gens de la cour, gens du monde, gens de lettres, artistes, étrangers, acteurs, actrices, filles de joie, tout y était rassemblé. » Aussi lui donnait-on le nom de Ménagerie, et, au maître, celui de Sultan. Parmi les habitués notables de ses salons, se rencontraient Jean-Jacques Rousseau, Duclos, Raynard, Suard, La Condamine, Saurin, Darcet, Vaucanson, le peintre Carie Vanloo et la charmante cantatrice Italienne, sa femme ; Chardin, le peintre de nature morte, le pastelliste La Tour et le sculpteur Pigalle, les écrivains anglais David Hume et Gibbon et la plupart des ambassadeurs étrangers. L'armée était représentée par les maréchaux de Saxe et de Lowendal et surtout, pour le malheur du ménage La Pouplinière, par le futur maréchal de Richelieu, l'homme le plus aimable, le plus libertin et le plus séduisant de son époque.
M. de La Pouplinière avait été déjà averti par des amis charitables des assiduités récompensées de Richelieu auprès de sa femme. Depuis lors, la vie en commun lui était devenue insupportable . € Il fallait voir à table, dit Marmontel, ces deux époux vis-à-vis l'un de l'antre ; la morne taciturnité du mari, la fière et froide indignation de la femme, le soin que prenaient leurs r^ards de s'éviter, et l'air terrible et sombre dont ils se rencontraient, surtout devant leurs gens, l'effort au'ils faisaient sur eux-mêmes pour s adresser quelques paroles et le ton sec et dur dont ils se répondaient. On a de la peine à concevoir comment deux êtres, aussi fortement aliénés, pouvaient habiter ensemble, mais elle était déterminée à ne pas quitter sa maison, et lui, aux yeux du monde et en bonne justice, n'avait pas droit de l'en chasser. » — La découverte, à l'automne de 4748, de la fameuse plaque tournante de la cheminée qui permettait à Richelieu de s'introduire de la maison vacante qu'il avait louée tout exprès, dans l'hôtel de M. de La Pouplinière, rue de Richelieu, vis-à-vis de la Bibliothèque (et non à Passy), fut enfin un motif plausible de la séparation qu*il désirait et il le saisit. Il faut encore lire, dans les Mémoires de Marmontel, comment cet époux malheureux fit constater, le ^ novembre, en présence de sa belle-mère, du commissaire du quartier, d'un architecte assisté d'un maître maçon, de son ami le mécanicien Vaucanson et de l'avocat Balot, sa découverte et sa disgrâce ; les détails en sont fort amusants. La perfection du travail de la plaque, de ses gonds invisibles, faisait l'admiration de Vaucanson qui, s'inquiétant fort peu de la situation critique de son ami (1), s'écriait : Ls beau travail \ ^excellent ouvrier! et voulait à tout prix empêcher la destruction d'un tel chef-d'oeuvre. Ennn, la séparation eut lieu. M. de La Pouplinière s'engagea à verser à sa femme une somme de 5.000 livres, une fois donnée, pour son ameublement, et une rente annuelle de 40.000 livres, sa vie durant (2).
(1) Un mauvais plaisant dit alors que La Pouplinière était bien heureux d'être fermier général, parce qu'on l'aurait fait payer aux barrières, comme Me à corner.
(2J Voir les Mémoires de (VArgenson. Dans ceux de Marmontel, il est parlé d'une façon dubitative d'une rente approximative de 20.006 livres.
HI8TOIKK DU XVl* ARRONDISSEMENT
Elle loua alors ud ippatt«meDt dans la rue Ventadour. et c'est là que. dans l'attbli, elle mounit d'an cancer su seia en iloi.
M. de La Poaplinière, assez vile consolé de ses déboires, avait repris «on train de vie babituel, rouvert an printemps sou salon de Passy, riinstallé son orchestre réputé le meilleur d alors, et son théitre sur lequel on ne jouait que des comédies de sa fa^n. et où brillait souvent dd essaim de jolies danseuses de la Comédie Italienne, sous la eondnite de Deshayes, eicelleot actenr comique, et compositeur de liallets.
un peu tardive de se e tut gupre plus beureose que la première.
Ad mois de janvier 1T6j, nouvelle disgrtu. Il Tut ra^é de la liste des fermiers ginèraoi, et.d» chagrin, moarut ï la fin de la même année, le 5 décembre (1).
Cinq jours après, Elachaumont écrivait ainsi soi oraison funèbre : « Les Muses pleurent depoii qnelques jours la mort d'un de leors nourrisMOs et de leurs protecteurs en même temps. C'est H. de U Pouplioière. Son nom, h jamais Tameui dans les
Le lUcbe de J.a l'ou|iliniËrc.
Tons les ans, le jour de la fête de l'Annonriation. fête patronale de Passy. il mariait sii lilles pauvres de la localité, les habillait, les dotait d'un trousseau et d'une somme de 500 livres. Le soir, il y avait grand bal dans son parc, ouvert à fous les habitantsde la commune ; c'était pour lui, tout compris, une dépense d'environ C.OOO livres.
Au résumé, ce riche linancicr, de bonne mine et de manières aimables, Ht beaucoup de bien dans sa vie. Mme de Genlis (1), qui avait demeuré chei lui. avec sa mère, pendant toute la belle saison de 1759, fait de lai le plus grand éloge. Kn 1760,
par M. W'olilup. mW).
l,ioHmpbic
fastes littéraires, ^
l'impression de Si- „ . ,
nombre (â). On ne doit jamais oublier sa muDÎ6-
cence envers les ai listes. Un orchestre entier se
trouve dispersé par L perte de cet Apollon. > Et,
trois semaines plus tai'd, il lui composait celle
épilaphe :
(!) Il cxi-lc lin po
rtniil do M. lie La Poiipli-
!•. a mi-corps, eirciilllant de»
Z"-^ suï'.mr'lab'Sr
Celte pitct, trt-s rare et de
fort likn grnvte par Dalc-
clioii. dai.ri-H Vigcr
rl c'i-»l d'après elle qu'a ëlë
.lcs^i...'i! In irpriidiic
inii qiie nous en donnons.
(ï) l.'csniiir ]i]u!> 0 nu H- l'iallsu pas.
moins réel dt Qachaumont
Sous ce tc^mbeaii. repose un financier; 11 fut de son êtnl 1 honneur et la crili({ue ; Généreux, bienfaisant, mais toujourfi singulier,
11 soulaji^ea la misère publiaue.
Passant, priez pour lui, car il rut le premier.
Un mois après sa mort, sa veave accoucha d*an fils dont on lai disputa la paternité, ce aoi donna lieu à an procès fameux et à cette nouvelle et très méchante épitapbe :
Pour être auteur, ci-git qui paya bien :
C'est la coutume, L'ouvraee seul qui ne lui coûta rien
C'est son posthume.
Mais, malgré tout, les droits de l'enfant furent enfin reconnus juridiquement. Tout est bien, dit-on, qui finit bien (1).
Léopold M.\r.