LA TOUR A PASSY ET A AUTEUIL
Supposez-vous un instant en 1759. Vous demeurez aux galeries du Louvre, logement n^' 8. Comment vous yprendriez-vous pour vous rendre au château seigneurial de Passy, sans monter en voiture d'aucun genre, ni en bateau d'aucune espèce, ni à cheval, ni sur un âne ou un mulet, sans marcher ni nager? — Telle était l'amusante énigme que posait un jour le célèbre peintre pastelliste 1^ tour, aux nombreux habitués des salons de M. de La Pouplinière, dont il était l'un des hôtes les plus assidus, et qu'il disait avoir résolue. Et chacun de chercher, de se creuser la tète inutilement, et de donner enfin, comme on dit vulgairement, sa langue au chat. « Rien de plus simple cependant, dit La Tour : en quittant le Louvre, ne sachant pas nager, je me suis accroché à un bateau qui partait du port Saint-Nicolas, il m'a* remorqué, et.., me voici !
Cette gaminerie d'un jeune homme de cinquante-cinq ans pourrait paraître invraisemblable si elle n'était racontée sérieusement par Mme de Genlis (qui en fut témoin auriculaire), au tome premier de ses volumineux Mémoires, et si nous ne connaissions maint autre trait d'originalité du grand artiste < tantôt bon, tantôt irritable et fantasque — disent les frères de Concourt dans l Art du xviii^ siècle, — plein de manies et ne taisant rien comme tout le monde ». Cette appréciation de son caractère est bien confirmée par un fait que cite VAlmanach littéraire de 1792, et, d*après lui, les frères de Concourt. — En 1752, Mme de Pompadour fait appeler La Tour à Versailles pour faire son portrait. « Dites à Madame que je ne vais pas peindre en ville. » Pourtant, cédant à de nouvelles instances, il se décide à s'y rendre, mais il pose ses conditions : les séances ne devront être interrompues par per-
(1) Principaux ouvrages c<msnlli''s : Mémoires de Aiarmontel. Mémoires secret» de Havhaumonl. Mémoires du marquis dWrgensnn. Journal historique de Barbier. Mémoires de Mme de Genlis.
sonne, et il aura toute liberté de se mettre à son aise. Accordé! Il arrive, et, avec un sans-gène incroyable, le voilà détachant les boucles de ses escarpins, ses jarretières, son col, sa perruque qu'il remplace par un petit bonnet de taffetas; puis il se met à l'œuvre. — A peine est-il installé en face de son modèle, que Louis XV entre. € Vous m'aviez promis. Madame, dit La Tour en ôtant son bonnet, que voire porte serait fermée. » Sur ce. le roi se met à rire et l'engaée à continuer. « Impossible d'obéir à Votre Majesté, réplique-t-il. je reviendrai quand Madame sera seule. » Il se lève, emporte sa perruque et ses jarretières et va reconstituer sa toilette dans une pièce voisine, en murmurant plusieurs fois : € Je n'aime pas à être interrompu. »
Avec La Tour et ses fontaisies, on est tout disposé à faire l'école buissonnière et à s'écarter tant soit peu de son sujet, car ici il ne nous appartient guère que comme hôte de Passv et habitant d'Auteuil. Notre peintre connaissait bien le chemin de Passy, il était venu souvent au château seigneurial quand le président Bernard de Rieux en était possesseur ; il avait fait de lui un superbe portrait en pied qui fit sensation au Salon de 1741 , et dont les badauds admiraient surtout le cadre et la glace, oui n'avaient pas coûté moins de 1 .200 livres : le fils ae Samuel Bernard pouvait se payer pareille fantaisie. En 1742, ce fut au tour de Mme la présidente de Rieux à poser; le portrait, en costume de bal, tenant un masque à la main, eut aussi les honneurs du Salon. J'aime à penser que le cadre fit dignement pendant à celui de son mari. Quand Bernard de Rieux mourut, en 1745, le château, comme on le sait, passa à son fils, le marquis de Boulainvilliers, qui le céda à vie au fermier général Le Riche de La Pouplinière. La Tour, nous l'avons dit au début, était un des hôtes habituels de M. de la Pouplinière et fit plusieurs beaux portraits du maître et de la maîtresse de la maison, personnages qui nous sont déjà connus et sur lesquels nous n'avons pas à revenir, en ayant parlé longuement à l'article précédent, intitulé : Château seigneurial de Passy. \jd maître pastelliste, qui affectionnait nos parages, avait loué, vers 1750, une maison de campagne donnant sur l'emplacement du n° 59 actuel de la rue d'Auteuil, et suivie d'un parc de deux arpents au fond duquel s'élevait un petit pavillon dont la pièce principale, éclairée par un dôme, lui servait probablement d'atelier. Cette maison, dont il devint acquéreur en 1770, avait été construite au commencement du rèçne de Louis XV, sur des terrains qui dépendaient de la seigneurie de Passy (1). La Tour y reçut, dit-on, le maréchal de Saxe, dont il avait fait le beau portrait qui se voit actuellement au musée du Louvre, et Louis XV (un de ses modèles sans rancune) ne passait jamais dans le village sans envoyer demander des nouvelles de son peintre. Son peintre en titre, non seulement, en effet, il l'était depuis 1750,
(i) Voir l'article : Auteuil au dixhuilit'me siècle. l. I, p. 1») du Bulletin, et le livre : le Salon de Mme lielvétius; Cabanis et les Idéologues, pjir M. Ant. Guillois. p. sfj. auxquels nous empruntons les (iêlails sur la maison de Ln Tour, et sur sa cessi<)n ù Mnu' Ile|vclius, en 1772.
mais il était encore celai de toute la famille royale : la reine, le dauphin, la dauphine et leurs enfants, tous avaient posé devant lui. Et n*avait pas cet honneur qui voulait ! Ouelq[ue offre de rémunération ^u*on lui fît, la célébnté du personnage ou le titre d'ami pesait avant tout dans le choix de ses modèles. Cest ainsi que les maréchaux de Belle-Isle, de Lowendal et de Saxe pour l'armée ; Voltaire, Rousseau, Fontenelle, Crébillon père, d*Alembert, Diderot, Helvétius, Duclos, Bachaumont, La Gondamine, Buffon, pour les lettres ; les actrices Clairon, Favart, Adrienne Lecouvreur et Sophie Arnould; les danseuses Mlle Salie et la Camargo, à ne citer que les plus célèbres, eurent leurs portraits de la main de ce machiniste merveilleux, de ce grand mapicien, comme l'appelle Diderot; aussi, un sixain à la mode du temps put-il dire, sans trop de flatterie :
Cher! de» héros et des belle».
De La Tour, tes touches fldèh*s Les reproduisent traits pour traits; Et par une aimable imposture Tu séduis même la Nature Qui s'admire dans tes portraits.
S'il avait longtemps séduit la nature, la nature en 1772 commençait sans doute à ne plus le séduire, car, le 30 avril de cette année, il se décidait, moyennant 30.000 livres, à vendre sa propriété dAuteuil à Mme Helvétius, et ce fut son ami, le notaire Laiguedive, dont il avait fait un excellent portrait en 4761, qui fit le contrat de vente.
Né en 1704, La Tour commençait à se faire vieux ; néanmoins, jusou'à 1784, occupa son logement des galeries au Louvre, ne voulut pas le quitter sans avoir assuré la fondation de trois prix pour les jeunes artistes, et se retira alors à Saint-Quentin, sa ville natale, où il mourut quatre ans après, à demi tombé en enfance (1 ) , après y avoir laissé de nombreuses donations : en faveur d'une école gratuite de dessin qu'il avait fondée pour soixante-dix élèves, d'un Bureau de charité pour les artisans infirmes et pour les femmes pauvres également infirmes ou en couches. 11 laissait en usufruit, au seul frère qui lui restait, les pastels, tableaux et objets d'art qui garnissaient sa maison et forment aujourd'hui la belle collection La Tour du musée de Saint-Quentin (i).
Bénis soient, quand même, les bourrus bienfaisants!
Léopolu Mar.
(i) Dès ijCu. Diderot lui iirt-dit celle fln : • Je sortait du gafon^ dil-ll. Je muia entré chez La Jour, cet homme si singulier qui apprend le latin à soixantecinq ans et qui abandonne l'art dans lequel il excelle f)our s'enfoncer dans les profondeurs de la métaphysique, qui achèvera de lui déranger la tête. ■
(2) Ce musée, pour ce qui nous intéresse particulièrement, possède les portrnilsde la présidente de Rieux et ceux de M. et de Mme de La Pouplinière, cbâlelain et châtelaines de Fassy.