CONQUÊTES ET TRIOMPHES
Nous abrégerons le long cortège de ceux qui ont succombé aux charmes de Mme de Genlis. Il faudrait avoir recours à des classifications do soupirants, todt un numérotage par chiflres et lettres de l'alphabet. Ce sont des hommes de lettres, des professeurs, des roturiers, des nobles, des étrangers qui tombent à ses pieds, s'engagent de désespoir, l'insultent après l avoir adorée, en prennent la jaunisse. Elle eût pu épouser le baron d'Âudlau (qui intéresse Auteuil), qui lui envoya son arbre généalogique. 11 se rejeta sur Mme Ducrest et fit sa femme de celle qui eût pu être sa belle-mrre. Mme de Genlis dit avoir dédaigné La Harpe, la fleur des pédants, qui l'aima pédantement, Marie- Joseph Chénier, Dernardin de Saint- Pierre. On lui attribue comme amants : Brissot, Pétion, Mirabeau cité par Sévelinges, conte à Sophie Monnier, lettre au 2 fév. 1780, ses relations avec Mme de Genlis et une longue entrevue en voiture.
Il convient d'insister sur trois soupirants, qui appartiennent à notre domaine.
LA POUPUNIKRE
Parmi les personnes qui donnèrent l'hospitalité à Mme Ducrest et à sa fille, fut I^ Pouplinière. Elles arrivèrent à Passy le jour qu'on mariait six
Kuvres jeunes filles dotées par le financier, le Ducrest prit part aux danses, aux galas, aux concerts et aux fêtes, ioua de la harpe ; elle ob* serva aussi ceux qu*elle voyait et les jugea. Da* lembert a une figure ignoble, Sainte-Foix ressemble au crime, le poète Bertin au remords.
(1) Mémoires^ p. 392. — Ollcndorff, iSyd.
La Pouplinière lui donna des professeurs de musique, de danse, de déclamation ; il soupire à la pensée au'il a soixante-six ans et que cette jolie créature nen a que treize (1759). On l'entend murmurer en la regardant et même dire tout haut : quel dommage !
Stéphanie Félicité, reconnaissante de cet hommage à ses yeux noirs, à son nez à la Roxelane, à ses talents, se disait aussi : quel dommage ! < Je compris fort bien à la fin ce mot si souvent répété et je fus fâchée moi-même de n'avoir pas trois ou quatre ans de plus, car je l'admirais tant que j aurais été charmée de l'épouser (1). »
Plus tard, Mme de Genlis se montra ingrate, elle trouva que Voltaire se trompait en appelant un peu Irop légèrement La Pouplinière : Mécène et protecteur des arts (2).
Le palais de Mécène était peuplé de filles de spectacle, de nymphes, de grâces et de bacchantes. C'était l'époque oii Dubois-Crancé voyait La Pouplinière entouré de jolies duchesses. < Lui était seul dans son magnifique fauteuil et se plaignait d'avoir été changé en nourrice parce que, disaitil, il était fait pour être roi (3). » Marmontel dans ses Mémoires U) laisse deviner, en termes trop clairs pour quil soit facile de les citer, quelques-unes des scènes dont la maison était le théâtre et cette soif de Tantale qu'avait le vieux La Pouplinière pour tous les plaisirs. On lit dans un livre de notre collègue, M. Lhomme (5) : € Mme de Genlis était pauvre, mais le financier La Pouplinière lui fit donner une excellente éducation. »
3° CONTE DES MILLE EF UNE NUITS LE MARIAGE DE Mlle DuCREST
11 y avait un jour un aga des janissaires très noble, très beau, très brave, qui s'appelait le comte de Genlis. Il était le prisonnier d'une fée malfaisante qui avait nom la perfide Albiun. Il rencontra un autre captif qui regardait en soupirant un couvercle de botte sur lequel était peinte une ravissante odalisque qui jouait de la harpe. Le comte admira le portrait, apprit qu'il était inférieur à l'original. 11 crut ce que disait un père qui ne voyait à sa fille nul défaut. Il tomba amoureux du portrait sur la boite ; il lut des lettres élogieuses pour le modèle ; une mère les avait écrites ; un père y ajoutait ses commentaires. Le captif était M. Ducrest, qui revenait de Saint-Domingue.
L'officier fut rendu à la liberté par l'intervention d'un génie, qui était son oncle le marquis de Puisieux, ministre des affaires étrangères. 11 porta à Mme Ducrest les messages de son mari, à Mademoiselle son cœur à lui et sa main. Le mariage eut lieu. Il demeura secret, puis se découvrit. Ici ce n'est plus un conte d'Arabie, mais
(1) Pp. i3, li. Mémoires (OUcndorfr).
hi) Souvenirs de Félicité L..., p. 70.
(3) Disc, de Dubois-Crancc. Jung, vol. III, p. ii5.
(4) P. 114, liv. IV, éd. 1819.
(5) Les Femmes écrirains^ Bibl. lit. delà Fumille* Lioi'jiric de l'Art, Paris.
un roman moderne. La riche et paissante famille fiit au comble de la fureur jusqu'à ce que, n'ayant rien de mieux à faire, elle se résigna.