‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 3)Chapitre 90 sur 218 · LE CHATEAU DE LA MUETTE · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE LA MUETTE

On a donné plusieurs étymologies sur ce nom de Muette. Certains auteurs prétendent que c» nom vient de mente de chasse, parce que c'était un endroit où Ton réunissait tous les chiens de chasse que le roi avait à sa disposition quand il voulait chasser dans le bois de Boulogne. Il existait, en effet, autrefois, dans les forêts destinées aux chasses royales, des bâtiments que la tradition dit avoir servi à cet usage et que Ton appelait des muettes. D'autres prétendent que l'on avait donné ce nom à cette résidence parce que c'est là que nos rois venaient abriter leurs amours, le nom de Muette signifiant, dans ce cas : lieu discret, endroit oîi l'on n'est troublé par personne.

On a donné une explication plus récente et qui semble aussi vraisemblable que les deux premières : ce château n'était autrefois (ju'une simple maison que les souverains avaient fait élever au milieu du bois de Boulogne pour y garder les mues des cerfs, c'est-à-dire les bois qu'ils perdent à l'automne.

et pour y mettre les faucons servant à la chasse lorsqu'ils étaient en mue. Or, on sait qu'en terme de fauconnerie on appelle ces sortes d'abris des muettes. De là le nom qui resta au petit château, d'abord simple rendez-vous de chasse, qui fut construit au xvii^ siècle et qui devint une résidence royale au commencement du xviu* siècle par les soins de Philippe d'Orléans.

Nous n'avons pas la prétention d'imposer l'une ou l'autre de ces étymologies ; nous laissons à de plus autorisés que nous le soin de faire un choix entre ces différentes définitions.

Quoi qu'il en soit, le château qui nous occupe est situé sur le territoire de Passy, à l'entrée même du bois do Boulogne, sur l'emplacement d'un ancien rendez-vous de chasse.

La Muette fit partie du domaine de Marguerite de Valois (i), reine de Navarre. Toutes les chroniques de l'époaue ont parlé de la galanterie de cette princesse. Il est inutile de la rappeler ici ; nous nous contenterons seulement de citer un passage de Tallemant des Héaux concernant l'originalité de ses costumes, dont il dit :

« Elle faisait faire ses quarrures et ses corps de Juppé beaucoup plus larges qu'il ne falloit, et les manches à proportion.

« Pour se rendre plus belle de taille, elle faisoit mettre du fer blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la quarrnre. Il y avoit bien des portes ou elle ne pouvoit passer. Elle avoit un moule un demi-pié plus haut que les autres et estoit coiffée de cheveux blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. Elle avoit été chauve de bonne heure. Pour cela elle avoit de grands valets de pié blonde que l'on tondait de temps en temps. »

Malgré toutes ses excentricités, elle ne dépassait jamais la mesure des convenances. Elle aimait s'entourer de savants et de lettrés, et rien ne lui était plus agréable à table que de les entendre discourir.

Lorsque le roi voulut dissoudre son mariage pour les beaux yeux de Mme de Beau fort, elle refusa toujours énergiquement, pensant que, si elle y consentait, ce serait porter atteinte à sa propre dignité et à l'honneur de la couronne ; mais elle avait assez de tact et de sens politique pour se plier aux nécessités d'Etat. Sa tendresse pour le jeune Dauphin, fils de Henri IV et de Marie de Médecis, le démontra bien. « Ah ! qu'il est beau I » s'écria- t-elle, en le voyant lorsque Souvré, son gouverneur, et Pluvinel, premier écuyer, le lui présentèrent pour la première fois. « Ah ! ou'il est bien fait ! que le Chiron est heureux qui élève cet Achille ! »

A la mort de Henri IV, elle fit au jeune roi donation en règle de tous ses biens ; c est ainsi que le 27 mars 1615, après la mort de cette princesse, le roi Louis XllI se trouva possesseur du rendez-vous de chasse de la Muette.

Catelan fut investi par le roi Louis XIV de la dignité de capitaine de la garenne du bois de Boulogne, et ce tut lui qui fit faire des constructions

(1) Il existe encore aujourd'hui une allée du bois do Boulogne qui porte le nom d'Allée de la Reine Marguerite.

HISTOIKE Dl* XVI* ARRONDISSEMENT

importantes ; mais il vendit en d702 sa charge au directeur des finances Fleuriau d'ArmenonTille. Il n'est pas sans intérêt de rappeler ici ce qu'en dit Saint-Simon :

« C'étoit un homme léger, gracieux, respectueux quoique familier, toujours ouvert, toujours accessible, qu'on voyait peiné d'être obligé de refuser et ravi de pouvoir accorder, aimant le monde, la dépense et surtout la bonne compagnie, qui étoit toujours nombreuse chez lui. Il étoit frère très disproportionné d'âge de la femme de Pelle* ticr, le ministre d'Etat, qui l'avoit fait intendant des finances pendant qu'il étoit contrôleor général.

« Outre cet accès à la faveur publique, Saint- Sulpice le portoit auprès de Mme de Maintenon à cause du supérieur de tous ses séminaires, qui étoit fils de Pelletier le ministre, et il avoit auprès du roi le crédit des Jésuites à cause du Père Fleuriau son père, qui l'étoit. >

Voici ce que dit Dangeau de la grande fête qui fut donnée à la Muette, le lundi 5 septembre 1707 : € Mgr le duc de Bourgogne et Mme la duchesse de Bourgogne allèrent se promener l'après-dlnée au bois de Boulogne, à cheval, avec beaucoup de dames. Il y vint un nombre infini de carrosses de Paris pour voir la cavalcade. Dès que la nuit fut venue, ils entrèrent à la Meute chez M. d'Armenonville, où il y eut un souper magnifique, pendant lequel Mme d'Armenonville servit toujours Mme la duchesse de Bourgogne.il y eut des hautbois, on dansa fort. Il y eut une illumination dans la cour et dans les jardins et beaucoup de belles fusées ; la fête fut fort agréable et ils ne revinrent ici (i) qu'à deux heures du matin. »

Le roi érigea pour M. d'Armenonville une nouvelle capitainerie, car la première avait été supprimée an moment de la rentrée en grâce de M. Dcsmarets et de sa nomination au contrôle général des finances. Cette nouvelle érection donnait à M. d'Armenonville la jouissance du château de la Muette et d'une pension de 42.000 livres, plus la survivance pour son fils. Il lui conserva en outre son logement an palais de Versailles, mais sans autre fonction que celle de conseiller d'Etat.

Mme d'Armenonville mourut le ^6 novembre i7d6, à l'âge de cinquante-six ans, victime de l'épidémie de petite vérole qui sévissait cette annéelà, et qui fit tant de ravages à Paris et aux environs.

Après la mort de Louis XIV, la duchesse de Bernr, fille du régent, venait habiter la Muette, qu'elle souilla de ses scandaleuses débauches. Cette princesse mourut subitement à Passy en il\9. Sa devise, qu'elle mit si bien en pratique, était : Courte et bonne. La vie et la mort l'ont prise au mot.

On n'a de la duchesse de Berry qu'un mauvais portrait gravé pendant sa vie par Desrochers, et un dessin du Cabinet de Fontette qui est maintenant à la Bibliothèque Nationale.

Après la mort de sa fille, le régent donna la Muette à Louis XV, son pupille, âgé de neuf ans. I>e comte de Rion. qui était alors gouverneur du château, fut remplacé par le marquis deCourtavel

(I) A Versailles.

de Pezé (i), qui eut la capitainerie des chasses du bois de Boulog[ne. Le château subit alors une grande transformation : on l'augmenta d'un étage, les jardins s'agrandirent aux dépens du bois de Boulogne et furent ornés de statues, les appartements reçurent une décoration plusluxueuseqn'aufiaravant : on y plaça des (jeuvres de Van &» Meaen qui ne contribuèrent pas peu à son embellissement. Sous Louis XV, le château de la Muette fut encore le théâtre de l'inconduite de ce monarque efféminé. Le duc de Richelieu se chargea d'attirer l'attention du roi sur une dame du palais de la reine, la comtesse de Mailly, fille de Louis de Mailly, marquis de Nesle (2) et d'Armande-Félieie de la Porte-Mazarin. Louis XV avait alors vingt-deux ans : tout fier de sa conquête, ce fut dans un diner à la Muette qu'il osa en parler pour la première fois ; il but à la santé de l'inconniie, puis après plusieurs discours, il cassa son verre et invita tous les convives à en faire autant. Le roi envoya ensuite M. le duc de Retz pour dire à la seconde table de boire également à la santé de la belle ; chacun chercha à deviner quelle pouvait être cette inconnue. Les uns pensèrent que c'était Mme la duchesse, d'autres Mlle de Beaujolais ; le surplus se déclara pour Mme de Laura^is, belle-fille du duc de Villars-Brancas (3). Enfin on apprit que le roi aimait secrètement la comtesse de Mailly ; mais cette passion ne devait pas durer longtemps. En effet, Mme de Vintimille remplaça bientôt Mme de Mailly, et elle réussit à dominer complètement Louis XV par son caractère altier, envieux, vindicatif, entreprenant, affamé de domination ; elle eût pris même un empire considérable sur le roi, si la mort ne l'eût arrêtée au début. Elle mourut en couches le 10 septembre 4744, non sans soupçon de poison, laissant un fils, le comte du Luc, qui ressemblait tellement au roi qu'on l'appela plus tard à la cour le demi-Louis. Le roi fat très affligé de cette perte ; mais son émotion ne tarda pas à se calmer et l'ancienne favorite reprit tous ses droits. C'est à cette époque que le château de la Muette fut complètement restauré par Louis XV. Après Mme de Mailly, ce fut Mme de Pompadour qui la remplaça, et se décida à quitter sa délicieuse résidence de Bellevue pour venir à la Muette. Chacune de ses visites était marquée par une libéralité artistique : c'est elle qui fit acheter

(1) iVv.»{ Cour/a rt;c/ (d'après despapicr$<defnmille appartenant à rautour). et non Courlavel, comme l'ont appelé c<;rlains historiens.

(•;!)On snilqucle titre de mari|uiR de Nesle valait à In ramille celui de : premier marunis de France.

(3) Cette famille de Brancasesl issue de l'illus- Ire maison des Branraccio de Naples. Le premîpr qui vint se fixer en France est Rufile de Brancas, chevalier comte d'Agnano au royaume de Na[^les. seifi^ncur d'Oise et de Villoscès, diocèse de Digne et de Sisteron. Cette famille se partagea en pinsieurs branches, celle des marquis dé Comhons, comtes de Rochcfort, des barons de Villeneuve, des seigneurs d'Oise, ducs de Villars-Brancas, pairs de France. Elle a fourni h la France plusieurs personnages dislinçués, entre autres André, connu sous le nom d'amtral de Villars : Louis de Brancus, marquis de Céreste, qui fut nomme maréchal de France en 1740; Louis-Léon, duc de Brancas-Laurngais, pair de France. Celle famille est éteinte aujourd'hui, et son nom, ses lilres ont été transmis à la famille Hibon de Frohen (papiers de famille appartenant à l'auteur).

par le roi le Ubieaa de la Sainte Famille, par Raphaël, qui fut aussitôt placé dans la chapelle du château et qui ne Ta quittée que poor aller au Musée da Louvre.

Quatre dessus de portes commandés à Oudry pour la salle à manger de la Muette figuraient à Texposition de 1750. L*un d*enx, qui représente un combat de coqs, appartient également au Musée du Louvre.

Laissons à un écrivain du temps le soin de nous décrire le château de la Moette tel qu*il était en 4762:

« Le vestibule est orné de deux tableaux de Van der Meulen qui représentent les sièges d*Orsoy et de Rees, et deux autres copies d'après lui : M&ns assiégé en i69i, et Namur assiégé en

« On entre ensuite dans Tantichambre des seigneurs. Les dessus de porte, par Dumont, représentent la Générosité, TAbondance, la Paix, la Victoire.

€ La salle à manger est à droite. On y voit dix tableaux d'Oudry, dont quatre dessus de porte. Le premier représente deux coqs qui se battent ; le second, un chien qui se jette sur des canards dans des roseaux ; le troisième, une buse qui culbute un lièvre, et le quatrième est un renard sur un faisan. Dans deux autres, qui sont beaucoup

{ilus grands, on voit deux chasses : Tune au loup, *autre au sanglier. La chapelle termine de ce côtélà ; à gauche est le salon.

« En sortant, un parterre de broderies se présente d'abord, suivi de deux boulingrins ornés de plates-bandes et de fleurs. Plus loin sont deux étoiles de gazon, dans le centre desquelles on voit deux figures de marbre ; Tune d'une chasseresse, et l'autre d*une nymphe, par Flamen. Ces deux pièces sont séparées par une allée d'arbres taillés en boules sortant de caisses de charmilles, et sont terminées par un grand tapis vert orné d'un groupe de pierre représentant Pluton qui enlève Proserpine lorsqu'elle va puiser de l'eau à la fontaine d'Aréthuse en Sicile. Une terrasse de forme circulaire qui donne sur la campagne fait la clôture du jardin.

€ La gauche est occupée par la faisanderie (1) et le potager, et la droite par le parterre dit de l'Escarpolette, qui est renfermé et oh se trouvent différents jeux ; au-dessus est un petit bois, suivi du jeu de l'anneau tournant, et de l'orangerie, du côté de laquelle on a fait un bâtiment assez considérable.

€ Les deux statues de marbre placées contre les palissades du parterre sont : une Chasseresse essayant une flèche^ par Poirier, et Diane, par Lemoyne. Cette dernière est près d'un joli bosquet décoré de deux figures de marbre : Clytie changée en tournesol, et une femme tenant un arrosoir, comme pour répandre de l'eau sur des fleurs que lui présente un Amour. »

Mme de Pompadour ne put résister au mal dont elle était atteinte; elle mourut à Versailles le 15 avril 4764. Cette perte ne fit pas grand cha-

(1) La rue de la FaÏHanderie acluellt; est ainsi appelée parce qu'elle occupe remplacement de la faisanderie du château.

grin au roi, qui se contenta de dire, en voyant la voiture qui emportait par une pluie battante cette reine de la mode : < La marquise s'en va par un bien vilain temps >, et ce fut tout. Ce trait seul suffirait à donner une idée du caractère de Louis XV. Dès lors, le roi ne fit que de très ra^s apparitions à la Muette. Ce château, oui n'avait servi que de retraite aux débauches des différents rois qui l'habitèrent, devint sous Louis XVI la demeure familiale par excellence dans laquelle le roi et sa famille se retirèrent de temps à autre, afin d'être k l'abri de l'étiquette fatigante de la cour et des sollicitations des courtisans. C'est à la Muette qu'il fit remise entière à ses sujets du don de joyeux avènement. Notre Bulletin a déjà donné les termes de cet acte mémorable.

C'est à la Muette également que Louis XVI reçut la corporation des marchands et des dames de la Halle. C'est encore dans le parc de la Muette que Pilâtre de Rozier fit sa première ascension aérostatiaue en présence de la famille royale. C*est de la Muette que Marie-Antoinette écrivait, à propos de la banqueroute du prince de Rohan-Guéménée, les deux lettres qui suivent (4) :

Mercredi i octobre (2). — « Ce jour, tout le monde ne parlait que de l'énorme banqueroute que venait d'ouvrir le prince de Rohan-GuéméDée, grand chambellan de France, gendre du prince de Soubise et frère du cardinal de Rohan-Guéménée, évèque de Strasbourg et grand aumônier de France, banqueroute dans laquelle se trouvaient compris nombre de pauvres et de malheureux, qu'on faisait monter jusqu'à vingt, vingt-quatre millions ou plus, et à l'occasion de laquelle le roi venait d'accorder, quoique avec une sorte de répugnance (3), à ce prince, des lettres de surséance, en lui enjoignant toutefois, disait-on, de se défaire de sa charge, comme de son superbe équipage de chasse. Depuis un certain nombre d'années, M. de Rohan, qui avait fait des acquisitions considérables en fonds de terres, avait été autorisé par Sa Majesté à emprunter de fortes sommes, tant en rentes perpétuelles que viagères, à quoi il avait aisément réussi par l'entremise de plusieurs notaires et d'un sieur Marchand, son intendant, qui ne cessait de prôner le crédit immense et le bon état des affaires de son maître. On rapportait même que, tout nouvellement encore, le 8 septembre précédent, un sieur abbé de Vinoy avait prêté une somme de trente mille livres, et ce dernier trait, en compromettant furieusement le prince de Gueménée, déshonorait complètement celui à qui il avait accordé sa confiance. »

Cette lettre prouve combien la reine était encore attachée à la princesse de Gueménée, car elle intervint activement pour tirer son amie de l'embarras oh la mettait cette banqueroute, dont l'importance fit scandale.

(i) Ces deux inléressanl«* documents sont extraits du Bulletin de la Société de V Histoire de la Révolution française.

(3) Ce bruit, controuv*» par le billet «le la reine, avait été sans doute mis en circulation par lu police sur l'ordre du niinislére. afin «l'éviler que le roi ne soit alleinl par celle a (Tu ire {Bulletin de r Histoire de la Révolution.

La reine écrivit ensuite an contr61ear général Joly de Fieory, poar le déterminer à yenir an secours de la princesse. Cela résulte de la lettre snirante :

Dimanche, 39 septembre 178a.

« Le voyage de Marly est décidé, ma princesse,

Sonr le 9 on le iO (1). Jouberthout et Latsame isent que ma fille a en la petite vérole trop forte pour la pouvoir mener dans le même air ^ue son irére avant les six semaines; aussi elle ira tont droit à Marlj, où elle restera tout le voyage, et, à la Toussaint, nous reviendrons tous (â) ; cela n*empèchera pas qn*une fois à Mariy vous ne veniez la voir ouand vous le voudrez, comme je verrai mon fils, et alors les sons-gonvernantes changeront par semaine comme à Versailles.

« Je crois que Mme de Soncy, la mère, aura besoin de repos. Je ne peux trop vous eu dire du bien ; elle a été parfaite, tant pour les attentions que pour la raison, auprès de ma fille. Pour la jeune Soucy, elle a été aussi fort bien (3).

« Ces deux premières (4) sont des sujets rares à avoir près des enfants. Enfin, je ne finirais pas, si je voulais vous parler de tout le monde ; oui, chacun en particulier mérite son éloge.

« On m*a dit hier que vous aviez la fièvre, ma princesse ; je craius bien que Thumidité de Trianon, jointe aux chagrins, n*en soit la cause. Je verrai, si il est possible, M. de Fleury aujourd'hui et vous devez bien compter que je saisirai avec plaisir tous les moyens et possibilités qu'il me donnera pour vous rendre service.

€ Comme nous n'allons pas à Versailles, vous êtes la maîtresse d*y revenir quand vous voudrez. Je serai bien aise d*y trouver mon 6Is le 9 ; car je compte y faire une course ce jour-là, et l'humidité pourra bien vons ramener plus têt.

« Adieu, ma princesse ; j'espère que vous aurez eu des nouvelles de M. de Montbazon encore hier. Je vous embrasse de tont mon cœur.

« Je suis charmée que Mme d'Aumale soit bien ; je l'aurais bien regrettée, et c'aurait été nne véritable perte pour mes enfants. »

Malgré tout ce ({ue fit la reine Marie- Antoinette pour sauver le prince et la princesse de Gnéménée, elle dut les abandonner au moins publiquement et se séparer d'eux. Le 5 novembre, la Gazette de France annonça que, sur la démission de Mme de Guéménée, le roi avait disposé de sa charge en faveur de Mme de Polignac, qui lui en

(1) Ce voyage n'eut pas lieu ; la cour resta h la Muette iusàu'ù la fin d'octobre {Bulletin de la Société de i histoire de la Hévolntion).

(!i) La cour rentra à Versailles le 3o octobre {if}id.).

;3) Dans les célèbres instructions données le ^ juilet 1789 à Mme de Tourzel, In reine portail sur les deux sous-KOuvernnnIes de ses enfants ce jugement : « Mme de Soucy. la mère, fort bonne femme, très instruite, exacte, mais de mauvais ton. Lit belle-fille, môme ton. point d'esprit. Il y a déjà quelques années qu'elle n'est plus avec ma lllle ; avec un petit garçon, elle n'a point d'inconvénients ; du reste, elle est très fidèle et même un peu sévère avec l'enfant. * {Ibid.)

(\) Les deux premières femmes de chambre de Madame, lllle du roi. étaient, en 1782, Mmes Lemoine et de Freminville. (Almanach de Versailles Versailles, Blaizot, 17H2, in-32. p. l'^H.

avait fait ses remerciements le jour de la Toussaint.

Le chAtean de la Muette pendant la crise révolutionnaire snbit de graves mutilations. Le eorps principal succomba sons le marteau des dénoKssenrs, et ses matériaux furent vendus à vil prix; mais la réprobation publique mit nn terme à cette curée, et ce qui restait, c*est-4-dire deux gros pavillons et les bâtiments de service, furent lonés par le fisc à des entrepreneurs de guinguettes et de bals publics.

Vers 1818, cette magnifique propriété fut achetée, an prix de 375.000 francs, par le célèbre fabricant de pianos Sébastien Erard, et aujourd'hui elle appartient à M. Franquel, comte ne Franqueville, membre de l'Institut, qui a épousé une nièce de Mme Erard, Mlle Schœffer. Son salon est le rendez-vous de tout ce que Paris compte de notabilités politiques, littéraires et artistiques.

Pendant le siège de Paris, la Muette devint le quartier général de l'amiral Fleuriot de Langle, qui commandait le XI* secteur, porte DaupUne au Point-du-Jour. L'amiral, entouré de ses officiers d'ordonnance : MM. Esnault-Pelterie, Deschars, le comte de Roys de Ledignan de Saint- Michel ; Dembrée,capitaine des mobiles d'Auvergne ; de Yauvray, lieutenant au corps d'état-major ; Clérel, de Torsiac de Boinel,etc., était an château de la Muette comme il eût été dans son manoir breton, et au milieu de son état-major comme an milieu de sa famille. Mais à Thenre du combat, une transfiguration s'opérait. Le marin succédait à l'homme du monde et la bonté faisait place à une indomptable énergie. M. de Langle n'existait plus, il ne restait que l'amiral et son navire. Ce navire, c'était Paris (4).

Pendant les tristesses du siège de Paris, la Muette faillit recevoir le coup de grâce. En effet, le lundi 28 novembre 1870, à dix heures du soir, un incendie se déclara dans l'observatoire en planches qu'on avait construit au-dessus du château pour observer les mouvements de l'ennemi ; mais les secours arrivèrent promptement, et en moins d'une heure on fut maître des flammes.

Après la guerre, Mme Erard rouvrit ses salons de la Muette qu'elle devait bientôt fermer par suite de deuils successifs.

Au mois d'octobre 1876, Mlle Schœffer perdait son beau-père ; le i"^ octobre 4878, la sœnr d'Erard, la comtesse Spontini de San Andréa, veuve du célèbre compositeur, décédait également à la Muette, dans sa quatre-vingt-troisième année. Enfin Mme Erard, dont la charité était inépuisable, y mourut le 43 octobre 4889. Cette remarquable demeure avait été léguée par elle à sa nièce, qu'elle avait adoptée.

L'ancien château royal, les bâtiments plus modernes et l'immense parc constituent toujours une splendide propriété, où les hôtes actuels de la Muette peuvent encore emprunter au poète latin ses doux accents de grâce :

Deus nobis hirc otla fecit.

Comte F. de L*Église.

(1) Le Chàleau de la Muette^ par le baron de L.

Page 1