‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 3)Chapitre 95 sur 218 · A LA MUETTE · texte numérisé non relu

A LA MUETTE

Louis XVI, à l'époque de la mort de son aïeul (2) commençait à être fort attaché à la reine (3). Les premiers temps d'un deuil si imposant ne permettant pas de prendre le délassement de la chasse, il lui proposa des promenades dans les jardins de Choisy : ils sortirent maritalement, le jeune monarque donnant le bras à la reine, accompagnés d'une suite nombreuse. L'influence de l'exemple sur l'esprit des courtisans produisit un si grand efi'et, qu'on eut le plaisir de voir, dès le lendemain, plusieurs époux très anciennement désunis, et pour de bonnes raisons, se promener sur la terrasse avec cette même intimité conjugale. Ils passaient ainsi des heures entières, bravant par flatterie l'insupportable ennui de leurs longs tête-à-tête.

Le dévouement de Mesdames (4) pour le roi leur père, pendant son afi'reuse maladie, avait produit sur leur santé l'effet généralement redouté. liO quatrième jour de leur arrivée à Choisy, les trois princesses furent saisies d'un violent mal de tète et d'un mal de cœur qui ne laissait aucun doute sur leur état. 11 fallut faire promptement partir la jeune famille royale («^) , et le château de la Muette, dans le bois de Boulogne, fut choisi pour la recevoir. Cette habitation, fort rapprochée de Paris, attira dans les environs une affluence de monde si considérable, que dès la pointe du jour la foule était déjà établie aux grilles du château. Les cris de Vive le Hoi! qui commençaient à six heures du matin, n'étaient presque point interrompus jusqu'après le coucher du soleil. L'espérance qui naît d'un règne nouveau, la défaveur que le feu roi s'était attirée pendant les dernières années du sien, occasionnaient ces transports. Un bijoutier à la mode fit une grande fortune, en vendant des

(i) Extrait dos Mémoires île Mme Ciirapan.

{■a) Louis XV iiioiirul de la petite vérole, le lomai 1774. è Versailles.

[',i) Cette iiilimité ne dura pas; ce ne fut que quelques années plus tard que Louis XVI devint moins indifTérent aux charmes de la reine.

{/i) Mmcs Adélaïde, Sophie et Victoire.

(5) Elle quitta Choisy le 18 mai.

tabatières de deuil oâ le portrait de la jeune reine, placé dans une boite noire faite de chagrin, amenait le calemboor suivant : la consolation dans le chagrin.

Jamais commencement de règne n*excita des témoignages d*amonr et d*attachement plus unanimes. Il est à remarquer pourtant qu*au milieu de cette irresse le parti antiautrichien ne perdait pas la jeune reine de vue, et guettait, avec la malicieuse envie de lui nuire, les fSutes qui pourraient échapper à sa jeunesse et à son inexpérience.

On eut à recevoir (1) à la Muette les révérences de deuil de tontes les dames présentées à la cour; aucune d'elles ne crut pouvoir se dispenser de rendre hommage aux nouveaux souverams.

Les plus vieilles comme les plus jeunes dames accoururent pour se présenter dans ce jour de réception générale ; les petits bonnets noirs à grands papillons, les vieilles têtes chancelantes, tes révérences profondes et répondant au mouvement de la tète, rendirent, à la vérité, quel(}ue8 vénérables douairières un peu grotesques ; mais la reine, qui avait beaucoup de cUgnité et de respect pour les convenances, ne commit pas la faute grave de perdre le maintien qu'elle aevait observer.

Une plaisanterie indiscrète d'une des dames du palais lui en donna cependant le tort apparent. Mme la marquise de Clermont-Tonnerre, fatiguée de la longueur de cette séance, et forcée par les fonctions de sa charge de se tenir debout derrière la reine, trouva plus commodedes*asseoir à terre sur le parquet,en se cachant derrière l'espèce de muraille ue formaient les paniers de la reine et des dames u palais. Là, voulant fixer l'attention et contrefaire la gaieté, elle tirait les jupes de ces dames, et faisait mille espiègleries. Le contraste de ces enfantillages avec le sérieux de la représentation qui régnait dans toute la chambre de la reine déconcerta Sa Majesté plusieurs fois : elle porta son éventail devant son visage pour cacher un sourire involontaire, et l'aréopage sévère des vieilles dames prononça que la jeune reine s'était moc^née de toutes les personnes respectables qui s'étaient empressées de lui rendre leurs devoirs; qu'elle n'aimait que la jeunesse, au'elle avait manqué à toutes les bienséances; et qu aucune d'elles ne se présenterait plus à sa cour. Le titre de moqueuse lui fut généralement donné, et il n'en est point qui soit plus défavorablement accueilli dans le monde.

Le lendemain, il circula une chanson fort mé- .

(i) Mme Campan ne nous donne aucune date, mais Poucet de la Grave nous apprend <]ue cva K'ceptions eurent lieu dans les premiers jours de juin :

• Le 5 juin. la Chambre des Comptes et la Cour des Monnaies eurent l'honneur de faire à Leurs Majestés leurs compliments de condoléance, sur la mort du roi Louis XV, etde félicilalion sur leur avènement au trône.

« L'Université de Paris s'acquitta du même devoir, ainsi qu»* l'Académie irantjaise; le sieur Gresset, directeur de l'Acudémic, porta la parole.

« Les 7, 8 et 9, louU*s les personnes présenlées l'urent l'Iionneur de faii*e leurs révéreucfsàLeurs Majestés et à la famille royale. •

chante, et où le cachet du parti auquel on pouvait l'attribuer se faisait aisément remarquer. Je ne me rappelle que le refrain suivant :

Petite reine de vingt ans.

Vous qui traitez si mal les gens, Vous repasserez la barrière Lairc, laire, laire, lanlaire, laire, lanla.

Les fautes des grands, ou celles que la méchanceté leur attribue, circulent avec la plus grande rapidité dans le monde, et s'y conservent comme une espèce de tradition historique que le provincial le plus obscur af me à répéter. Plus de quinze ans après cet événement, j'entendais raconter à de vieilles dames, au fond de l'Auvergne, tous les détails du jour des révérences pour le deuil du feu roi, où, disait-on, la reine avait indécemment éclaté de rire au nez des duchesses et des princesses sexagénaires qui avaient cru devoir paraître pour cette cérémonie.

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