‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 3)Chapitre 96 sur 218 · L'ÉDIT DE LA MUETTE · texte numérisé non relu

L'ÉDIT DE LA MUETTE

ET LES DirrKAENTS SÉJOURS DE LÀ COUR DE LOUIS XV| AU CHATEAU DE CE NOM

Un journal très répandu, tout en rendant hommage, il y a quelque temps, aux efforts et aux travaux historiques de notre Société, s'étonnait que nous n'eussions pas encore parié du château de la Muette. Ou le critique bienveillant n'était pas en possession de tous nos bulletins, ou peut^ être les anra-t-il parcourus un peu trop vivement; sinon il y aurait trouvé d'abord l'étymologie du nom de la Muette, à la page 26 du tome I*'', et un court résumé de son histoire à la page iii, puis la relation détaillée du premier voyage aérien, à la page 153, et ennn l'histoire des quatre principaux gouverneurs de ce ch&teau, à la page 189... La période historique la plus intéressante, il est vrai, mais aussi la plus délicate à raconter, serait celle des nombreux et scandaleux séjours qu'y fit Ixmis XV, sous le nom de baron de Gonesse, qu'il prenait alors par un reste de pudeur pour la majesté royale ; nous ne voulons pas l'entreprendre. Tout autres, heureusement, sont les souvenirs qu'y laissèrent Louis XVI et Marie-Antoinette, et c'est de leurs trop rares séjours au ch&teau de la Muette que nous aurons le plaisir de parler aujourd'hui.

On sait que c'est là que descendit la jeune dauphlne Marie-Antoinette, à son arrivée en France, en attendant la célébration officielle de son mariage, qui eut lieu dans la chapelle du ch&teau de Versailles le 16 mai 1770. Quatre ans après, le 10 mai 1774, Louis XV mourait de la petite vérole, également an château de Versailles. Aussitôt la cour, voulant fuir l'air malsain de cette ville, partit pourChoisy. Trois des filles du feu roi, M"'^* Adélaïde, Victoire et Sophie, avaient soigné leur père sans crainte' de la contagion, avec un dévouement véritablement admirable; mais deux d'entre elles, M'»^ Adélaïde et Sophie, ayant gagné la maladie

~- qai heureusement n'eut pas de suites fâcheuses — on crut prudent de les installer dans un pavillon isolé du chAteau. Quelques jours après, le mal empira. Louis XVI prit alors la résolution de Tenir s'installer avec la coor au château de la Muette, et c'est de là que furent datés les premiers actes de son règne.

Le 48 mai, Marie-Antoinette écrit à sa sœur Marie-Christine, femme du gouTerneur des Pays- Bas autrichiens : < Le ro}r a donné Tordre de dresser < un Edit par lequel il fait remise do droit « de joyeux avènement, et je renonce pour ma € part au droit de ceinture de la reine; voilà,

< j'espère, de quoi nous faire aimer; il est im- € possible d*ètre animé de meilleures intentions « que mon mari, il tâche de faire pour le mieux ; « il est préoccapé, à faire peur, étudie sans cesse « ce qu il doit faire pour être digne de sa tâche et « améliorer, il travaille tant, qu'à peine si je le « vois. » Le 3i mai, elle lui éa>it de nouveau : « L'Editqui fait remise du droit de joyeux avène-

< ment, paroit ; le roy a voulu se donner le plai- « sir d*en rédiger lui-même le préambule, je « vous l'envoyé. >

11 n'est pas sans intérêt pour nous de rappeler les termes mêmes de cet acte, qui, médité dans nos murs et baptisé de nom A* Rail de la Muette, eut, lors de son apparition, un retentissement considérable (i).

€ Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut.

€ Assis sur le trône ob il a plu à Dieu de nous élever, nous espérons que sa bonté soutiendra notre jeunesse et nous guidera dans les moyens qui pourront rendre nos peuples heureux ; c'est notre premier désir, et, connaissant que cette félicité déoend principalement d'une sage administration des finances, parce que c'est elle qui détermine un des rapports les plus essentiels entre le souverain et ses sujets, c'est vers cette administration que se tourneront nos premiers soins et notre première étude. Nous étant fait rendre compte ae l'état actuel des recettes et des dépenses, nous avons vu avec plaisir qu'il y avait des fonds certains pour le paiement des arrérages et intérêts promis et des remboursements annoncés ; et, considérant ces engagements comme une dette de l'Etat, et les créances qui les représentent comme une propriété au rang de toutes celles qui sont confiées à notre protection, nous croyons de notre premier devoir d'en assurer le paiement exact. Après avoir ainsi pourvu à la sûreté des créanciers de l'Etat et consacré les principes de justice qui feront la base de notre règne, nous devons nous occuper de soulager nos peuples du poids des impositions, mais nous ne pouvons y parvenir que par Tordre et l'économie. Les fruits qui doivent en résulter ne sont pas l'ouvrage d'un moment, et nous aimons mieux jouir plus tard de la satisfaction de nos sujets que de les éblouir par des soulagements dont nous n'aurions pas assuré la stabilité. 11 est des dépenses nécessaires qu'il faut concilier avec la sûreté de nos Etats; il en est qui dérivent de libéralités susceptibles

(1) Cet Edil fut enregistré le 3o mai au Parlement de Paris.

peut-être de modération, mais qui ont acquis des droits dans Tordre de la justice, par une longue possession, et qui dès lors ne présentant que des économies graduelles. Il est des dépenses qui tiennent à notre personne et au faste de notn cour, sur celles-là nous pourrons suivre le plus promptement les mouvements de notre cœur, et nous nous occupons déjà des moyens de les réduire aux bornes convenables*. De tels sacrifices ne nous coûteront rien, dès qu'ils pourront tourner au soulagement de nos sujets ; leur bonheur sera notre gloire, et le bien que nous pourrons leur faire sera la plus douce récompense de nos soins et de nos travaux.

« Voulant que cet Edit, le premier émané de notre autorité, porte l'empreinte de ces dispositions et soit comme le gage de nos intentions, nous nous proposons de dispenser nos sujets du droit qui nous est dû à cause de notre avènement à la couronne; c'est assez pour eux d'avoir à regretter un roi plein de bonté, éclairé par l'expérience d'un long règne, respecté dans l'Europe par sa modération, son amour pour la paix et sa fidélité dans les traités. A ces causes, etc. € Donné à la Muette, 7 mai 4774. »

L'Edit de. la Muette n'était que le prélude d'autres mesures nombreuses qui furent également datées du même lien. D'après !e Mercure historique, t. GLXXVI, D. Gii, les extraordinaires, les menus, le grand commun, les gouverneurs des maisons royales, les spectacles de la cour, devaient être supprimés ; également la chasse du daim et du faucon. On se proposait aussi de faire une réforme importante aux grandes et aux petites Ecuries. Le roi ordonna qu'à l'avenir on ne servit qu'une seule table qui serait commune à Sa Ma-

testé et à la reine, au comte et à la comtesse de ^rovence, an comte et à la comtesse d'Artois (1 ). Toutes ces réformes ou projets de réforme furent accueillis aux acclamations unanimes du royaume, et, par une sanglante épigramme contre son prédécesseur, peu regretté malgré le dire final de TEdit de la Muette, on surnomma, contre son gré, le nouveau roi Louis le Désiré : il eût voulu qu'on l'appelât Louis le Grave (2). L'Edit de la Muette fut répandu partout, on en fit même des exemplaires illustrés (3). Cependant, tout en approuvant la remise du droit de joyeux avènement et du droit de ceinture de la reine (qui était sous-entendu), on blâmait le langage de l'ordonnance, qui semblait consacrer ces droits, tout en s'abstenant de les appliquer ; ces prétendus droits, qui remontaient aux temps de la féodalité, n'étaient pas légaux, puisqu ils n'avaient jamais été reconnus par les Parlements. Qnant aux gens intéressés et mécontents de la cour, ils

(1) Ces repas de famille en commun existaient depuis la (in de i7^3^ et c'était Marie-Antoinette qui en avait pris l'initiative.

(2) Leducciela Vauguyon, gouverneur des petits-fiia de Louis XV, avait appelé ses élèves les quatre F: le Fin (le duc de Bourgogne); le Faible (Louis XVI) ; le Faux (Louis XVIÎI) ; Le Franc (Ciiarles X).

(3) Voir la pièce in-4" fçravée par Beaublé d'après Voysard, et intitulée : Edil du Uoy donné a la Muette en 1774.

disaient ironiquement que Louis XVI agissait en bourgeois.

Mais, qa*était-€e qne le droit de joyenx avènement ? <pi*était-ce que le droit de ceinture de la reine ? Deux impôts qui se percevaient à Tavènement an trône de tout nouveau roi. Le premier consistait à confirmer, moyennant finance, les privilèges des villes, des communautés, des corporations de marchands et artisans, des anoblis, des lé^tifflés et des naturalisés, en un mot, les immunités de tout genre. Avant Louis XVI, Louis Xn avait été le seul qui eût renoncé à ce droit, ce qui lui valut peut-être un peu son surnom de Père du peuple. A Tavènement de Louis XV, en 4723, ce droit, affermées millions, avait rapporté 41 millions à la compagnie qui avait fait cette fructueuse, mais peu honnête spéculation, et avait ainsi gagné près de iOO pour 100 (4). Le droit de ceinture de la reine, fort ancien également, se levait à Paris pour l'entretien de la maison de la reine; il fut, k VoinçD», de 3 deniers prélevés par chaque muid de vin, puis étendu à d'autres denrées sous le nom de taille du pain et du vin. L'analogie qui exista au moyen A^e entre une bourse et les premières ceintures qui en tinrent lieu, détermina sans doute, sans que nous puissions Taffirmer, h première appellation de cet impôt.

Ne quittons pas cette première installation de Lriuis XVI à la Muette sans noter que, le jour de la Fête-Dieu, il tint à assister aux cérémonies qui se faisaient à la paroisse, et qu'à cette occasion Dom Noguères, curé de Passy, vint lui présenter ses hommages et lui adressa dans l'église même un charmant discours de bienvenue.

C'est aussi, je crois, à ce premier séjour chez nous, qu'il faut rapporter l'anecdote suivante. Un jour, Louis XVI témoigna le désir d'aller faire une promenade du côté du couvent des Bonshommes ; vite les courtisans firent prévenir une très jolie marchande de se trouver sur le passa^ du roi, l'assurant (|ue sa fortune serait faite si elle parvenait à lui plaire. En passant, on fit remarquer à Louis XVI la beauté de cette femme. € En effet, dit-il, elle est assez jolie ; quelle profession exerce-t-^lle f » On lai répondit que c'était une marchande de Paris. € En ce cas, reprit le jeune monarque, elle ferait mieux de rester à sa boutique aue de venir perdre son temps à la promenade* > Attérés par cette réponse, les courtisans n'osèrent plus tenter d'autres scènes de corruption (2).

Rappelons encore que pendant les séjours de Louis XV à la Muette, les portes du bois étaient fermées; Louis XVI décida qu'à l'avenir elles resteraient toujours ouvertes, pour que chacun pAt librement s'y promener. Marie-Antoinette s'y rendait sans garde, à pied ou à cheval ; elle s'y laissait famihèrement approcher, parlait à tous avec beaucoup d'aflabilité et recevait elle-même les placets qu'on lui présentait ; aussi le désir et la facilité de voir le nouveau roi et la nouvelle

f i) Il est iusle de dire que la perception n'ea fut flxée qu'en 174A et venait à peine d èlre achevée à la mort de Louis XV.

(S) Tiré de la Vie publiqut it privée de Louis XVl^ par M. A...

reine attiraient-ils la foule de ce côté, il y avait procession contuiuelle de voitures. Après un séjour de cinq semaines, la cour s'en fut à Marl^, puis à Compi^^e, résidence de prédilection du roi. Elle ne revint qu'assez rarement au château de la Muette ; cependant Louis XVI y descendait régulièrement tous les ans au mois de mai, pour aller de là passer la revue des gardes françaises et des gardes suisses à la plaine des Sablons.

Marie-Antoinette affectionnait le séjour de la Muette, et quand Morisan (1), le 23 juillet 1774, ouvrit le Ranelagh, elle se mit en tête des dames patronnesses sous les auspices desquelles l'établissement s'était fondé. Quelques années après, elle y reçut un jour un pauvre luthier de Strasbourg, qui, plus tard, enrichi par son génie, devait devenir, vers 1818; le propriétaire des restes du château. C'était Sébastien Erard, le célèbre facteur dMnstruments de musique qui, le premier, avec la collaboration de son frère Jean-Baptiste avait fabriqué des pianos en France (2).

A l'occasion de la naissance de la dauphine Louis XVI avait donné cent mille livres pour marier cent jeunes filles pauvres ; la cérémonie des cent mariages eut lieu à Notre-Dame le 8 février 1779, en présence du roi, de la reine et de la cour, qui étaient descendus à la Muette. La reine rentra au château de fort mauvaise humeur, froissée de l'accueil peu chaleureux qu'on lui avait fait sur son passage. Quant au pauvre comte d'Artois, à force de regarder à droite et à gauche la foule immense qui bordait les rues et les quais, il avait attrapé un torticolis des mieux conditionnés.

Vers le commencement du mois de mai 4780, la cour vint encore s'installer à la Muette, sur le désir de la reine, qui voulait avoir la facilité d'aller prendre elle-même des nouvelles de son amie la plus intime, M">® Jules de Polignac, future gouvernante des enfants de France, et qui, pour faire ses couches, s'était établie à Passy. L'année suivante, an mois de septembre, et pour le même motif, nouveau séjour à la Muette. Pour ce dernier voyage, trente-deux dames et vingt-six seigneurs avaient été choisis pour accompagner la cour, sans compter les polissons^ c'est-à-£re les courtisans désignés qui pouvaient venir rendre leurs devoirs à Sa Majesté. M"^* de Polignac, la cause de tout ce remue-ménage,était descendue,

Sour faire ses secondes couches, dans la maison e M. Le Ray de Chaumont, ancien directeur et intendant de l'hôtel des Invalides, rue de l'Annonciation, n^ 9, à rhôtel de Valentinois, où Marie- Antoinette la visita souvent. Le 21 novembre 1783, le château de la Muette reçut encore de nobles visiteurs, curieux d'assister au premier voyage aérien de Pilâtre de Roûer et du marquis d Arlandes. La duchesse de Polignac y avait amené Mgr le Dauphin. Etaient présents : le duc de Chartres (Philippe-Egalité), le duc de Poli|;nac, le comte de Polastron, le duc de Guines, l'ranklin et quelques membres de l'Académie des Sciences.

(1) Morisan était peintre décorateur et artificier du roi.

(2) 11 mourut au château de la Muette, le 5 août

; XV l' ARRONDISSEMENT

EnSn, 301 mois d'iTril et mai 1786, dods relron-

Toas encore Marie- Antoinette ao château de la Muette; elle y fait Tenir Sicardi. le célèbre miniatariste, pour faire faire son portrait d«stiné i sa sœur la ducLesse de Parme, et lui consacre quatre séances. Elle écrit i son autre «eur, Harie-Chrisline, qu'elle peuse qoe ce portrait sera le dernier pour lequel elle posera véritablement. Pauvre reine ! le dernier fut fait, de souvenir, par dd artiste qui atait pu la voir 1 la Concieiferie, an

sphériqae, ce qui leur avait anasi tait donner le nom de globes aérostatiques. A la partie inférieure était une large ouverture sons laquelle se trouvait un réchaud à paille qui introduisait dans l'enveloppe de l'air raréfié par la chaleor «I, par eonsèqoent, beaucoap plus l^er que l'air environnanl.

Après quelques expériences conroDoéee de soC' ces, le 15 octobre 1783, PiUtre de Roiier, savaDt chimiste' et physicien (1), et le marqnii

l'ilAtrc de ROïier.

moisd'aoAt 1793 (I). Deux mois après, elle était conduite au supplice, dans un misérable tombereau , sur la place de la Rérolulion.

Page 1