OF OXFORD
Certaines existences qiii ont pour cadre les éléments de la vie moderne avec toutes leurs conditions de bien-être, d'élégances raffinées, de recherches délicates, de modération en toutes choses et de tolérances parfois exagérées, rappellent cependant ces lois cruelles de la fatalité dont la mystérieuse influence semblait gouverner les sociétés antiques. Les hasards de la naissance, de la fortune, du. caractère, si puissants sur la plupart des hommes, n'y font rien. Si maître qu'on soit en apparence de sa destinée, la loi fatale dirige tous nos desseins vers un but qu'on ne prévoit pas, et le dernier jour est alors le couronnement d'une vie dont tous les efforts, même les plus légitimes, ont été frappés d'impuissance dès l'origine.
Ces existences isolées n'échappent-elles pas à Ta-
nalyse? On les dirait soumises à d'autres règles que celles qui régissent notre civilisation ; elles ne sont plus dans le droit commun, elles empruntent à d'autres temps leurs croyances et leurs désirs, leurs mœurs intellecti^elles, en quelque sorte leur manière d'être^ Elles en ont les violences et les spontanéités, les formidables ihstincts, presque les superstitions, et une grandeur sauvage mal à Taise dans les liens étroits de la légalité contemporaine. Qui n'a rencontré autour de soi de ces êtres dont les passions, les longues mélancolies, les élans farouches, les sacrifices magnanimes, les aspirations éternelles, toujours vaincues et jamais domptées, semblent inexplicables ? Qui , au récit de certaines actions, de certaines entreprises réputées folles, si on les mesure au niveau de nos habitudes faciles, ne s'est écrié : « Pourquoi ceci et non cela ? Pourquoi ces luttes, ces larmes et ce sang ? Pourquoi ces témérités et ces obstinations si peu en rapport avec les complaisances de nos usages et les défaillances dô nos opinions )f » Et s'est-il trouvé quelqu'un pour répondre logiquement à ces questions, où ne man-r que pas, tout au moins, un intérêt d'analyse et de curiosité philosophique ?
J'ai toujours été frappé du mystérieux enseignement qui se dégage d'une légende orientale dont la couleur poétique voile à demi, sans l'effacer, la « triste et profonde philosophie. Cette légende raconte que le prince des mauvais génies, toujours enclin à contrarier dans leur essor les émanations du bien, s'empare violemment d'un certain nombre d'âmes
au momeat où, du sein inépuisable de la Divinité^ . elles s* élancent vers la lumière. Saisies au passage, la nuit les emprisonne tout à coup dans Thorreur de ses ténèbres épaisses et muettes. Plus tard, et longtemps après que leurs sœurs sont rentrées dans l'éternelle paix des joies célestes, Eblis rend ses prisonnières à la liberté. Ivres de joie, elles se précipitent vers la vie.... Mais les siècles ont marché ! On les voit alors errer sur notre globe au milieu de créatures mortelles qu^e comprennent ni Tessence ni le langage de ces âmes oubliées. Gréées pour des époques qui ne sont plus, pour des idées et des croyances qui ont suivi dans la tombe les générations du passé, elles sont d'une autre race, et^ telles que des exilées, elles marchent sur une voie douloureuse, partout repoussées et partout blessées, jusqu'au jour où la mort les délivre.
Je ne sais si le marquis de Glerfons, dont je recueille ici les souvenirs, appartenait à cette famille d'âmes condamnées que le génie méchant des contes arabes enchaîne au moment où l'Être des êtres les sème dans l'éternité ; mais il m'a semblé que le récit qu'on va lire se rattache par certains côtés à ces légendes antiques où la fatalité des religions primitives s'empare des hommes et les pousse d'une main souveraine dans une route qu'ils doivent suivre jusqu'au bout, tour à tour déchirant et déchirés.
Us sont ce qu'ils sont. Libres en apparence comme les frères qu'ils coudoient dans les sentiers de la vie, ils subissent, même lorsqu'ils cèdent
4 fflSTOIRE D'UN HOMME.
à leurs croyances, l'impulsion d*une loi supérieure, et peut-être, s'il leur était donné de parler à l'heure où ils quittent le monde, les entendrait-on s'écrier :
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