‹ Histoire du̓n hommeChapitre 2 sur 4 · LES FILS DU GOUTE JEAIV · texte numérisé non relu

LES FILS DU GOUTE JEAIV

Qu'on se figure un garçon vigoureux, hâlé, violent, toujours prompt aux querelles, farouche, indiscipliné; mais hardi et franc dans ses témérités, courant à tout hasard par la campagne, tête nue quel que fût le temps, le visage tout couvert d'une forêt de cheveux blonds à reflets fauves, la voix puissante, le nez aquilin, le profil maigre, les yeux éclatants et noirs : tel j'étais à dix ans. J'avais alors trois pouces de plus que les garçons les plus grands de mon âge. Aucun ne me dépassait à la course ; tous tremblaient devant moi. Je m'étais battu sur la lisière des bois avec tous les petits bergers du pays. Si jeune que je fusse, je connaissais les braconniers, que je suivais parfois dans leurs expéditions. Je trouvais leur métier le plus beau du monde; mais si un garde m'eût offert un fusil, volontiers je me serais mis en chasse contre eux. Ce.

qui me plaisait par-dessus toute chose, ce qui m*attirait; c'était le danger. Point de jeux qui me parussent désirables si l'élément d'un péril quelconque ne s'y mêlait. J'avais appris à monter à cheval en sautant sur le dos des bêtes que je rencontrais au pacage. Armé d'une gaule, je savais bien les forcer à courir. Les plus rebelles me semblaient les plus aimables. Point de haies, de fossés, de ruisseaux qui pussent m'arrêter. Si je roulais par terre, c'était tant pis pour moi. Bien souvent je restai dans une lande, étendu sur la bruyère, étourdi par une chute ; le lendemain je recommençais. Il vint un temps où le poulain le plus rétif dut se soumettre à tous mes caprices. Mes premières leçons de natation eurent lieu dans la rivière, en pleine eau. Je m'y jetai tout habillé un certain jour qu'étant dans un bateau avec un pêcheur du voisinage, j'avisai un canard blessé qui descendait au fil du courant. Le pêcheur eut quelque peine à me ramener dans sa barque : mais je persistai dans mon desjsein, et huit jours après je nageais comme lui. Quand je n'étais pas dans les prés ou sur la rivière, on me trouvait au sommet des arbres. Il n'était pas dans tout le Nivernais de dénicheur de pies et de geais plus déterminé que moi. Je n'ai jamais bien su comment on m'avait enseigné à lire.

L'éducation n'était pas étrangère à cette obstination où l'on reconnaissait le trait le plus saillant de mon caractère. A l'âge où Ton joue avec les jeunes chiens et les chevreaux, un mot retentit subitement à mon oreille qu\ me pénétra tout entier. Je ne sais

quelle cause m'avait animé un jour contre un petit pâtre qui gardait des moutons dans une lande. Nous nous disputions, je crois, la possession d'un fouet ramassé par terre. Ce petit pAtre, de beaucoup le plus fort et le plus robuste, frappait impitoyablement mes mains nouées autour du fouet* La douleur m'arrachait des cris sourds. Une voix s'éleva alors du milieu de quelques chênes rabougris qui nous entouraient.

« Ne cède pas ! » disait-elle.

Je me retournai et reconnus mon père qui nous regardait froidement. Je ne cédai pas, et le fouet me resta. Mais dans combien de circonstances, plus tard, n'ai-je pas entendu une voix impérieuse me crier du fond de mes entrailles :

ce Ne cède pas!... »

Ah ! je Tai trop bien écoutée !

Ainsi que tous les enfants, j'avais la passion des histoires. Lorsque mon père me prenait sur ses genoux (ce qui lui arrivait rarement, le comte de Neuvailler étant de cette vieille race de chefs de famille qui veulent inspirer la crainte et le respect plus que la tendresse et l'abandon), il ne me parlait ni d'ogres ni de fées, mais de ses combats et de ses expéditions dans la Vendée, sous MM. de Lescure et de Bonchamps. Comme j'avais l'oreille ouverte! J'é*tais pâle, j'étais rouge, j'avais chaud, j'avais froid... . La fièvre me prenait, et lorsqu'on me ramenait dans ma chambre, la nuit, pendant mon sommeil, je voyais les bleus et j'entendais des coups de fusil.

Deux souvenirs clairs et vifs se détachent du fond

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vague et flottant de ces premières années passées dans les champs. Si je les rappelle, c'est qu'ils donneront une idée juste de ce que la nature et cette libre éducation avaient fait de mon petit individu. L'un de ces souvenirs est représenté par un jeune taureau noir auquel j'allais perpétuellement chercher chicane dans son enclos ; l'autre par un grand garçon du nom de Médéric, que j'eus plus tard occasion de retrouver. Je m'étais mis en tète de renverser le taureau. Cette idée m'était venue d'une image que j'avais trouvée dans un livre. Deux ou trois fois par semaine l'animal me voyait sauter par-dessus la haie qui fermait la prairie dans laquelle il pâturait. Une seconde après, je l'agaçais. Il en prit si bien l'habitude que, dès qu'il m'apercevait, il courait au-devant de moi pour m'épargner la moitié du chemin. Quels sauts et que de bonds ! Sans cesse il fondait sur moi, mais je l'évitais avec l'agilité d'un écolier accoutumé à poursuivre les écureuils dans les branches. Nos luttes se prolongeaient pendant de longues heures. Les paysans s'attroupaient le long des haies. Un matin, je réussis à saisir mon adversaire par les cornes et à le faire rouler sur l'herbe. 11 me sembla que j'étais un héros de l'antiquité ou quelqu'un de ces chevaliers errants dont je lisais les merveilleuses aventures dans des bouquins. Je n'aurais pas troqué mon taureau vaincu contre la couronne de France. Le comte de Neuvailler n'eut connaissance de ce tournoi qu'après la défaite du taureau. Il me donna une petite tape sur la joue :

« C'est bien, dit-il, mais c'est assez.... Ne recommencez plus, Robert. »

Je me tins pour averti. Mon père était sobre de paroles; mais, quand il parlait, il avait dans les yeux et dans le son de la voix quelque chose qui donnait le frisson. Un régiment de loups m'aurait fait reculer moins qu'un de ses regards.

Médéric, dont j'ai parlé plus haut, était le fils d'un garde. Il travaillait' en qualité d'apprenti chez un armurier de la ville voisine. Chaque dimanche il venait voir son père. Médéric passait pour le garçon le plus fort de l'endroit. Il avait trois ou quatre ans déplus que moi. Sa réputation m'offusquait. Deux fois je l'attendis au détour d'un sentier et le provoquai. Médéric haussait les épaules et continuait son chemin. Celte indifférence m'exaspéra. Je ne pensais la nuit qu'au moyen de l'en faire sortir.

Un jour que je m'étais mis sur sa route avec l'intention d'en finir, il m'écarta d'un geste.

« Eh ! mon petit homme, me dit-il, je n'ai pas de temps à perdre. »

Des enfants qui nous entouraient se mirent à rire.

Le rouge me monta au visage, et, m'emparant d'une branche morte, je lui en déchargeai un grand coup sur le dos.

« Voilà pour les poltrons! » m'écriai-je.

Médéric n'y tint plus et se jeta sur moi. Je le reçus de manière à lui prouver qu'il avait besoin de toute sa force. La lutte dura longtemps ; nos deux corps n'en faisaient qu'un. Il était rouge de colère, j'étais blanc de rage. Enfin il l'emporta; mes mus-

des plièrent et je tombai. Malheureusement ma tête rencontra l'angle d'une pierre ; le sang jaillit en abondance ; la honte et la colère, plus encore que la douleur, me firent perdre connaissance. A la vue du sang qui coulait sur mon front livide, toute la bande des enfants se dispersa. Médéric, tout interdit d'abord, me prit sur ses épaules et me porta au château. Une servante qui nous aperçut poussa des cris. Tout couverts de sang et de poussière, Médéric, blême de fatigue et d'angoisse, moi, tout inanimé, nous avions l'air aussi mourants l'un que l'autre. Un mouchoir trempé d'eau fraîche qu'on m'appliqua sur le front me fit rouvrir les yeux. Mon père était debout, Médéric au milieu de la pièce, tout tremblant, les mainsjointes. Quel visage que celui du comte ! Je n'avais rien entendu et je devinai ce qui se passait. Sautant sur mes pieds avec une énergie qu'on ne soupçonnait pas, je pris le fils du garde par la main :

«C'est moi qui ai tort, m'écriai-je ; je l'ai provoqué, il m'a battu, c'est bien fait. »

Mon père, sans répondre, m'embrassa.

Huit jours après, Médéric quittait le pays pour faire son tour de France; il me fit dire, avant de partir, que si jamais j'avais besoin de quelqu'un qui se fît casser la tête pour moi, je n'avais qu'à parler.

Mon père, le comte Jean de Neuvailler, habitait à celte époque un château du Nivernais qui avait appartenu à sa famille dans des temps reculés, et qu'il racheta à l'époque de son mariage avec une

partie de la dot de ma mère, Mlle de Ghalus, filleule de la marquise douairière de Glerfons, notre parente. Le comte Jean, comme on rappelait dans la province, était d'une ancienne noblesse et le dernier rejeton d'une maison qui avait donné des béros à la Palestine, des capitaines et des généraux aux armées de François I**' et de Louis XIV, des hommes d'État à la monarchie. Il ne lui restait plus que son nom et le souvenir de son ancienne splendeur, lorsqu'il rencontra Mlle de Ghalus, qui passait à bon droit pour l'une des plus riches héritières du Bourbonnais. Elle mourut de bonne heure; un souvenir confus me la .fait voir vêtue de blanc, svelte et pâle, errant sans bruit dans les vastes salles et les longs corridors voûtés de Neuvailler. C'est moins une femme qu'une apparition. Elle se confond dans ma pensée avec une figure de sainte qui flamboyait dans les vitraux de la chapelle gothique où chaque dimanche nous entendions la messe et dont je ne pouvais pas détacher les yeux; je me rappelle encore une pièce écartée, tendue de bleu, qui n'avait qu'une fenêtre ouvrant sur une perspective de forêts. Ma mère s'y tenait souvent. Longtemps après sa mort, quand je fermais les yeux, je sentais l'impression du baiser qu'elle me donnait le soir, au moment où l'on m'emportait. La comtesse adorait mon père. Avec elle, il se faisait bon. Je ne sais pourquoi, mais toutes les fois que je pense à Mlle de Ghalus et au comte de Neuvailler l'histoire mythologique de Sémélé et de Jupiter me revient à la mémoire. Il me semble qu'elle avait mis

sa main frêle et douce dans une main trop puissante. Elle fut comme brisée parle contact de cette nature âpre et forte.

Le comte Jean avait la taille d'un paladin des temps héroïques ; il n'était pas, dans les vieilles panoplies du château, d*épée à deux mains ou de masse d'armes qu'il ne maniât comme un jouet. Son visage avait tous les caractères de la résolution ; le sourcil froncé, et tout à coup ravagé par la colère, il devenait terrible. Tout frémissait devant lui ; les chiens farouches de la meute, qui dans les bois coiffaient le sanglier, rampaient sur le ventre au premier son de sa voix. J'étais le véritable fils de ses premières amours. Entre ses bras, je n'avais pas peur. Seul j'osais le regarder en face. Un signe particulier indiquait de quelle race je sortais. A la première apparence d'une émotion violente, deux rides qui partaient de la racine du nez se creusaient profondément à l'angle interne des sourcils et joignaient leur pointe au milieu du front. Ces deux sillons, dont les plis mobiles obéissaient au jeu des muscles, donnaient au visage de mon père et au mien un aspect étrange. On ne nous connaissait bien que lorsqu'on les avait vus.

Peu de mois après la mort de ma mère, le comte Jean se remaria. Ce mariage, qui amenait une nouvelle châtelaine dans les murs de Neuvailler, ne fit pas d'abord sur moi une impression profonde.

Mlle de Sauveterre se montra'bonne et tendre pour le fils de Mlle de Ghalus; mais plus tard, et en quelque sorte par contre-coup, et lorsqu'un certain

nombre d'années, en donnant à mon esprit la ma- *turité qui lui manquait, m'eurent appris à réfléchir, j'éprouvai je ne sais quel sentiment de rancune et de chagrin. Ce sentiment m'irrita moins contre ma belle-mère que contre le comte Jean. Il me semblait qu'en appelant sous son toit une autre femme que celle que j'y avais toujours vue, le comte Jean manquait à la mémoire de la sainte dont j'évoquais la iSgure lumineuse dans mes rêves.

Un incident qui faillit avoir des conséquences terribles fit voir quel enipire ce sentiment inexprimable avait pris sur moi. Qui pourra expliquer rinfluence mystérieuse et persistante que certaines formes, certains sons, certaines dates exercent sur des esprits concentrés en eux-mêmes ? lis la subissent et ne la discutent pas. J'avais dix ans alors; il y en avait cinq que mon père s'était remarié. Un vieux bateau qui tombait en ruines dans le coin d'une pièce d'eau me rappelait je ne sais quelles promenades entreprises autrefois. Un domestique à qui je parlais souvent de Mlle de Ghalus, pour laquelle il avait une sorte d'adoration, me raconta que ma mère s'asseyait avec moi dans ce bateau chaque dimanche; c'était ma récompense et sa dis-^ traction. Le jour de sa fête notamment, qui tombait le l" mai, elle ne me quittait pas, et le bateau faisait de grandes courses sur la rivière. Je ne dis rien et me mis à l'œuvre. Grâce à de petites économies qui intéressèrent un jardinier à ma cause, grâce aussi à de patients efforts, le bateau réparé fut bientôt en état de naviguer. Le dimanche suivant

je n'en sortis pas. Quant au 1*"' mai, il clevint un jour sacré pour moi. Dès le matin je disparaissais. En cherchant bien, on m'eût trouvé en prière au pied de ce vitrail qui remplissait Ton^bre de la cha* pelle de reflets d'or, de pourpre et d'azur.

Un matin, on m'annonça que le comte Jean m'attendait pour rendre visite dans un château voisin où l'on devait dîner et passer la journée en fête. C'était le 1" mai. Je répondis résolument que je n'irais pas et me retirai dans ma chambre. Nouvel ordre, nouveau refus. Cette fois j'entendis le pas du* comte Jean qui montait l'escalier. J'étais debout» décidé à résister. Une porte s'ouvrit au fond d'une galerie et mon père apparut. D'un bond je franchis une salle, et, courant par des passages où la nuit j'aurais circulé les yeux bandés, j'arrivai devant la porte de cette petite pièce bleue où se retirait autre* fois ^Ue de Ghalus. Elle était fermée depuis l'heure de sa mort. La terreur et la résolution triplaient mes forces; j'abattis la porte et me précipitai contre un fauteuil qui avait été le sien; je m'y cramponnai. Le ^omte Jean m'avait suivi. Son pas rapide faisait résonner les grandes voûtes. J'en enteadais le bruit dans mon cœur. Il n'était plus séparé de mon asile que par une chambre ornée de trophées de chasse.

« Pierre, cria-t-il à un domestique, allez prévenir M. le vicomte que je l'attends ; s'il résiste, emportez-le. »

Effaré, je jetai les yeux autour de moi, prêt à tout, mais non à céder. La fenêtre, qui s'ouvrait sur

des forêts lointaines, était à portée de ma main. Je sautai sur l'espagnolette. L'idée de me lancer dans les fossés du château m'était venue, et certainement je l'aurais fait. Une ombre passa devant moi. C'était ma belle-mère. Elle fit signe à mon père de s'arrêter, et, d'une voix tranquille, lui demanda la permission de m'interroger. Je remarquai qu'elle tremblait. Il hésita.

« Je vous en prie, dit-elle.

— Faites, » répondit le comte Jean.

Elle entra dans la chambre bleue et me prit par la main. Le comte se promenait lentement dans la pièce voisine.

« Mon enfant, dites-moi bien tout, et comptez sur moi, » me dit-elle.

Sa douceur m'avait désarmé ; je l'entratnai dans un coin d'où nous ne pouvions pas être aperçus par le comte. Invisible alors et d'une voix saccadée, je fis ma confession. Je me souviens que Mlle de Sauvetçrre m'avait enveloppé d'un de ses bras. Quand j'eus finis, elle me fit signe d'attendre et sortit. Il me sembla qu'elle avait les yeux humides. Immobile à ma place, j'entendis qu'elle s'approchait du comte.

« Robert a raison, » dit-elle.

Puis elle lui parla bas.

Un silence se fit. Ma respiration s'arrêta; mais la voix de mon père s'éleva :

« S'il en est ainsi, je lui pardonne, » dit-il.

Il traversa la galerie lentement et s'éloigna. Je me glissai hors de la chambre bleue ; la comtesse

était debout, très-pâle ; pour la première fois, je sentais mes jambes chanceler; quand je fus auprès d'elle, je saisis un pan de sa robe et la portai à mes lèvres; mon mouvement la fit tressaillir, elle m'ouvrit ses bras, je voulus m'y jeter et je m'évanouis.

La comtesse m'avait donné un frère. Le fils de Mlle de Sauveterre ne portait pas la marque des Neuvailler, bien qu'il eût dans les traits du visage quelque chose qui par éclairs rappelait le comte Jean. Wilfrid était le portrait vivant de sa mère. Dès les premiers temps de sou enfance, à l'époque où il essayait ses pas chancelants sur l'herbe des préaux, ce petit être m'inspira un vif attachement. Cet attachement s'accrut avec les années. Aucune ombre de jalousie. Il y avait dans cette affection sincère et profonde un sentiment de protection auquel j'obéissais sans m'en rendre compte. Wilfrid, plus jeune que moi de quelques années, était frêle et délicat autant que j'étais robuste et puissant. A six ans il paraissait en avoir quatre ; à dix, on me prenait déjà pour un garçon de douze ou treize ans. Il avait une raison précoce, une douceur d'ange, le sourire et le regard d'une femme; un mot le faisait rougir; jamais on ne vit cheveux plus fins et plus soyeux tombant en boucles sur un front d'une blancheur

plus éclatante. L'empire que cet enfant exerçait sur moi tenait de la fascination, il aimait à me suivre, et partout on le rencontrait trottant sur mes pas £omme un chevreau. Sa conlSance me disposait aux iaiblesses. Quand le pe^i^ — c'est ainsi que j'appelais Wilfrid — n'était pas à mon côté, quelque chose me manquait. Le petit pouvait tout se permettre, tout dire et tout faire. Trop enclin aux colères, aussitôt qu'il s'agissait du petit je me taisais. Que de fois n'avait-on pas surpris Wilfrid endormi dans mes bras, après les longues courses que nous entreprenions à travers champs. On aurait dit David auprès d'un jeune Goliath. Goliath était soumis et patient, David un peu turbulent. « Le grand abattrait un chêne pour donner une noisette au petit ! » disait-on dans le pays, et c'était vrai. Quand il fallait traverser un ruisseau, je chargeais Wilfrid sur mes épaules et l'emportais. Wilfrid tremblait en me voyant tout couvert d'écume et ne soufflait mot. Il était comme un passereau entre les serres d'un épervier. Les enfants du village ne se méprenaient pas sur le caractère de l'affection que Wilfrid m'inspirait : ils la savaient absolue et prompte aux dévouements. C'était donc sous l'égide de Wilfrid qu'ils se mettaient quand ils avaient quelque grâce à demander. Au plus fort de nos querelles, et la journée m'eût semblé mal remplie si elle se fût écoulée sans bataille, sa présence me faisait céder.

J'espérais dès lors faire de Wilfrid un compagnon fidèle de mes jeux, et lui servir de guide dans ces expéditions où je n'avais pas de rival ; mais je m'a-

perçus bien vite que les livres, l'étude, la rêverie avaient plus de prise sur son esprit que les exer* cices auxquels je me livrais avec une ardeur sans égale. Il me suivait, mais en cachant un volume dans sa poche, et si je le quittais un instant pour tendre mes lignes sur le bord d'un étang tout peu* plé de brochets, je le trouvais au retour couché sous un massif d*arbres et tout absorbé dans ses lectures.

Le comte Jean adorait Wilfrid. Ai-je besoin de parler de l'amour que lui portait la comtesse? Mais entre nous, et quelles que fussent les secrètes préférences de son cœur, elle tenait la balance d'une main plus délicate. Je lui savais gré de cette justice. Certes, M. de Neuvailler ne faisait pas voir qu'il eût pour le fils de Mlle de Sauveterre une tendresse plus abondante et plus chaude que pour le fils de Mlle de Ghalus, le premier-né de sa maison, mais un instinct supérieur m'avertissait que je n'avais pas dans son cœur la même part que Wilfrid. Mon humeur farouche s'en augmenta sans que cette douloureuse conviction diminuât en rien l'affection que je ressentais pour le petit. Je m'étais donné tout entier.

La comtesse servait de guide et de conseiller à Wilfrid; c'était elle qui le dirigeait dans ces études et ces constantes lectures auxquelles j'assistais sans en bien comprendre, non pas même la nécessité, mais l'utilité. Je m'y pliais par tendresse d'âme ; seulement le cri d'un oiseau, l'aboiement d'un chien, la détonation d'un coup de fusil me faisaient

jeter les livres et courir précipitamment à mes exercices favoris. Ces volumes que je voyais entre les mains du petit traitaient des matières les plus hautes ; il avait une aptitude d'esprit singulière à tout comprendre et à tout s'assimiler. A treize ou quatorze ans, il étonnait par la variété de ses con« naissances, la solidité de son jugement. Il m* arriva plusieurs fois de manifester, en présence de sa mère, la surprise où me jetait cette assiduité au travail que rien ne lassait. Grave, simple, d'une nature aimante et réfléchie, la comtesse souriait.

« Chassez, montez à cheval, faites des armes,- me disait-elle; à chacun son lot! »

Un jour que j'insistai, elle m'embrassa :

« Il faut que votre frère travaille, reprit-elle d'une voix douce; Wilfrid est pauvre. »

Pauvre! Le mot descendit dans mon esprit comme une pierre dans une eau profonde et le troubla. Si Wilfrid était pauvre, je l'étais donc aussi? Ce n'était pas ce que j*avais compris en saisissant au hasard des lambeaux de conversations échangées entre les genà du château. Ne savais*je pas que ces terres plantureuses^ ces forêts, ces grasses prairies étaient à nous? Mais si je devais être riche un jour, com-* ment se pouvait-il que Wilfrid ne le fût pas? Nous inégaux en fortune, en bonheur, était-ce possible! Quoi qu'il en fût, je pris dès lors la résolution de réparer cette injustice du sort.

En attendant qu'il me fût permis de suivre Tim*» pulsion de mon cœur, et tandis que la comtesse et Wilfrid s'entouraient délivres, de mappemondes et

de cartes de géographie, je m'amusais quelquefois à m'enfermer dans une vasie pièce voûtée où tous les papiers de famille étaient rangés par liasses sur des étagères. Je m'oubliais à les parcourir. Certes on n'eût jamais fait de moi un bénédictin; mais si je remuais la poussière de ces vieilles chartes et de ces parchemins, c*est que j'y retrouvais la trace lumineuse et profonde du grand rôle joué par mes aïeux dans les événements du passé. Cette curiosité, que le sentiment de la science n'inspirait pas, répondait à des besoins, ou, si l'on veut, à des instincts, à des tendances qui, pour être vagues, confuses, indéterminées, n'en étaient pas moins sincères et vigoureuses. Je ne sortais jamais de cette pièce sans avoir dans l'esprit je ne sais quelle fièvre et surtout un désir ardeût de me mêler à des luttes dont je m'exagérais à plaisir les périls imaginaires et les témérités.

Un certain Philippe de Neuvailler, qui jadis contribua puissamment au gain de la bataille de Moncontour, avait laissé, comme le fameux maréchal de Montluc, quelques cahiers de mémoires écrits d'une main brutale qui savait manier l'épée et le poignard de miséricorde mieux que la plunie. Ma poitrine se gonflait quand je lisais ces pages, tout animées encore du bruit et du feu des guerres civiles. Nous avions de ce capitaine un portrait suspendu parmi les vieux cadres qui remplissaient une longue galerie. Chose étrange, je lui ressemblais : j'avais ses traits, j'avais son regard. Dans les heures où je m'absorbais dans la lecture de ses Commentaires,

il me semblait que j'avais son âme. La comtesse et moi nous nous promenions souvent dans cette ganterie, aux approches du soir. Quand je m'échauffais au récit d'une chasse difficile ou d'une lutte avec un pâtre au coin d'un bois, car je lui disais tout, elle me montrait du geste la figure hautaine de mon ancêtre, et appuyant sa main sur ma tète chevelue :

« Eh I Philippe, disait-elle en souriant, calmezvous 1... le temps n'est plus aux aventures.... Il n'y a dans la campagne ni rettres ni huguenots 1 »

Ce nom de Philippe^ qu'elle me donnait avec une douce raillerie, avait le don de me rappeler à moimême; je soupirais cependant en regardant le portrait de mon aïeul.

Mlle de Sauveterre n'avait apporté en dot à mon père que sa beauté. On sait en outre que le comte Jean ne possédait rien en propre. Le domaine de Neuvailler et la fortune qui nous faisait vivre magnifiquement m'appartenaient du chef de ma mère; mes richesses, déjà considérables, devinrent à cette époque excessives par la donation que la douairière de Glerfonsme fit de tous ses biens, à la seule condition de prendre pour moi et mes héritiers le nom et les armes du marquisat. Le comte Jean accepta la donation. Ainsi faisaient retour dans notre famille les terres de Clerfons, qui en avaient été distraites depuis deux cents ans, les Clerfons et les Neuvailler étant issus de la même souche, comme deux fortes branches du même tronc. On cessa dès lors de m'appeler M. le vicomte : j'étais et je restai pour tout le monde le marquis de Clerfons.

Peu de temps après ces arrangements de famille dpnt l'importance m'échappa, ma belle-mère étant tombée malade, je passai, pour avoir de ses nouvelles, dans le grand appartement qu'elle habitait. Elle était seule. Wilfrid lisait dans une pièce voisine dont la porte était entre-baillée. La comtesse me parut horriblement pâle. Elle m'attira auprès d'elle par un mouvement doux dont je savais l'irrésistible empire. Un peu de sang parut sur ses joues.

< Vous aimez le petite » me dit-elle.

En ce moment sa voix avait des vibrations d'une sonorité musicale que je ne connaissais pas. Ma gorge se serra, et je ne pus répondre.

« Bien, reprit-elle en pressant Hies deux mains dans les siennes ; aimez-le toujours I »

J'étais à ses genoux avant qu'elle eût fini. Elle porta un doigt à ses lèvres décolorées. Lie comte Jean marchait dans la pièce voisine. Hors de moi» je quittai l'appartement sans jeter un regard en arrière. Hélas I j'ignorais que la comtesse éprouvait les premières atteintes d'un mal qui devait rem*porter peu de temps après 1

Un trait fera voir quelle profondeur avait alors notre intimité, en même temps qu'il donnera une idée exacte de la violence des sentiments qui m'animaient déjà. Je souris quand je pense à cet éveil inexplicable de mon cœur, à une époque où tant d'autres de mes camarades s'amusaient de leurs toupies et de leurs cerfs-volants ! Ai-je bien changé cependant!

Nous comptions parmi nos voi3ins un M. de Gour-

nay qui avait une fille plus jeune que moi de deux ou trois années. Thérèse semblait avoir été mise au monde par la plus délicate des fées, tant elle était mignonne et finie ; on ne voyait de son visage, toujours noyé dans une forêt de cheveux cendrés, que sourire et ses yeux. Je l'adorais sans avoir con« science de mon adoration. Je me rappelle qu'un jour je faillis assommer d'un coup de poing un petit garçon qui jouait avec nous et qui venait de saisir Thérèse par la taille.

« Est*ce béte I » cria-t-il, sans comprendre pour^quoi je Favais fait rouler dans l'herbe. Mais je ne l'entendais pas; j'emportais ma conquête dont les pelits bras serraient mon cou. Une jalousie atroce me dévorait sans que ]e fusse intellectuellement en état de donner un sens à ce mot. Quiconque caressait Thérèse était mon ennemi, quiconque la touchait me blessait. Combien de mes camarades de jeux furent sans le savoir les victimes de mes fureurs ! Quand Thérèse passait une journée à Nenvailler, je ne sautais sur le dos d'aucun poulain. En présence du monde, je ne lui parlais pas. Je ne souffrais sans douleur auprès d'elle que Wilfrid. J'étais à l'un comme à l'autre.

Thérèse avait sur moi un empire absolu. Elle n'en usait jamais assez à mon gré. Avec quel étrange plaisir ne pliais-je pas mon humeur batailleuse à son caprice! Un matin, étant au château de Gournay, chez son père, et longtemps avant l'heure de son lever, j'avisai un jeune cheval dans un pré. Rouler ma main dans sa crinière et m'élancer sur

sa croupe luisante fut l'affaire d'un instant ; mais le poulain était indocile; il lutta contre son cavalier; trois fois jeté par terre, trois fois je revins à la charge. J'avais la fureur dans les yeux, le sang coulait de mon front meurtri; mais lâcher prise avant d'avoir soumis le rétif animal me semblait impossible.

Les gens du château, accourus au bruit que nous faisions, le cheval par ses hennissements, moi par mes imprécations, s'évertuaient à me faire renoncer à ce combat dangereux. Je n'entendais pas leurs supplications. Je venais de repousser Wilfrid luimême. Pour la quatrième fois, j'étais sur le dos du jeune étalon auquel, par un prodigieux tour de force, j'avais réussi à passer un bridon ramassé sur une touffe d'herbe. Littéralement nous nous battions ; il avait la crinière au vent, les oreilles renversées dans Je cou, les naseaux enflammés; il ne se cabrait pas, il s'enlevait des quatre pieds à la fois, ou se dressait debout comme s'il eût voulu escalader un mur, et frappait l'air de ses sabots; mais rien ne pouvait plus me faire lâcher prise. Les genoux collés à ses flancs, les talons au ventre, je l'insultais de la voix. J'étais fou. Tout à coup une petite fille parut dans la prairie et m'appela.

« Descendez! » me dit-elle.

Je ne réfléchis pas. D'un bond terrible, je tombai à côté de Thérèse.

« Bandit I m'écriai-je en menaçant du poing l'étalon qui s'enfuyait.... Ne vas pas croire que j'ai peur. . . . C'est pour elle ! '

On partit d'un éclat de rire autour de moi. Mais que m'importait? Thérèse appuyait ses deux mains sur mon bras !

Une fièvre maligne emporta Thérèse ; mon désespoir eut quelque chose d'effrayant. Tout ce que j'avais aimé me faisait horreur : plus de chasses dans les garennes^ plus de pèches dans les ruisseaux ; j'étais morne, livide, anéanti, avec des accès de douleur qui compromettaient ma santé. Je ne connaissais plus le sommeil. Mlle de Sauvcterne m'attira un jour dans sa chambre et me parla avec la douceur d'une mère. Mon cœur déborda : femme et d'une exquise sensibilité, elle avait deviné ce qui le remplissait. Pendant une heure, je lui parlai de Thérèse; tout ce qu'elle avait fait, tout ce qu'elle avait dit, je le lui racontai avec des sanglots. A bout de force et tout en pleurs, je me jetai dans les bras de la comtesse qui m'y retint :

«Ahl pauvre Robert! me dit-elle, n'aimez jamais! »

Je n'avais pas quinze ans! Le temps sécha la source de mes pleurs. Wilfrid, qui s'attachait à moi par l'attrait qu'exercent les larmes sur les natures tendres, m'aida à trouver de nouvelles douceurs dans les choses que j'avais oubliées. La jeunesse vainquit mon désespoir, mais que de longs jours ne dura pas cette impression laissée par une enfant dans l'âme d'un enfant! Bien des mois se passèrent avant qu'on pût me ramener à Gournay. Je ne traversai plus la prairie où sa voix m'avait appelé.

La marquise de Glerfons voulut me voir et me

garder quelque temps auprès d'elle. J'étais le fils d'une femme qu'elle avait tendrement aimée. Elle me reçut dans un immense salon meublé magnifiquement. Elle était petite, maigre, chétive, avec un visage couleur de cire encadré dans deux larges touffes de cheveux blancs. Elle me donna sa main à baiser. Je n'ai jamais vu à personne plus grand air. Dans cette vaste pièce, qu'on éclairait splendidement tous les soirs, je ne voyais qu'elle. Elle parlait toujours bas. La première fois qu'elle me reçut, elle me fit marcher, entrer, sortir, saluer, ne me quittant pas des yeux. Elle m'adressa coup sur coup sept ou huit questions auxquelles je répondis avec assurance et respect.

« C'est un bon Neuvailler, dit^elle alors comme si elle eût été contente de son examen, le monde l'achèvera. »

La marquise frappa sur un timbre. Un vieux valet de chambre parut.

« Vous êtes à monsieur le marquis, reprit-elle, conduisez-leà son appartement. »

En traversant une longue enfilade de pièces pour gagner l'appartement qui m'était destiné, le vieux valet de chambre m'engagea à considérer l'hôtel de la marquise comme le mien, et à user de toutes choses à ma fantaisie. Je trouvai sur un guéridon, dans ma chambre à coucher, une bourse de soie qui contenait cinq cents louis d'or.

« Voilà pour vos menus plaisirs et pour vos charités, » me dit le vieux domestique.

J'avais alors seize ans.

La marquise dtnait à six heures. Trois fois par semaine, elle recevait huit ou dix personnes à sa table, toutes de la plus grande noblesse. Elle me faisait descendre chez elle chaque jour à deux heures, et mUnterrogeait sur l'emploi de mon temps. Elle m'inspirait une confiance extraordinaire et un respect sans limites. La marquise me parlait du monde et des devoirs d'un gentilhomme. Elle avait là-dessus des principes qui me semblaient indiscutables. Ils s^enracinaient en moi comme des plantes vigoureuses dans une terre bien préparée. Un jour que nous causions ensemble :

« Quand vous serez soldat, me dit-elle, vous ferez vos premières armes dans la maison du roi.... »

Le regard que je lui jetai l'arrêta.

« Est-ce qu'il vous semble, poursuivit-elle, qu'un jeune homme de votre nom puisse avoir une autre carrière que celle de l'épée ?

— Non, » répondis-je après avoir réfléchi.

Je restai un an auprès de la douairière de Glerfons, l'aimant de plus en plus, mais pensant toujours à Wilfrid, qu'elle voulut connaître aussi et qu'elle manda auprès d'elle à Paris. Il lui plut extrêmement et l'embrassa sur le front, ce qu'elle n'avait jamais fait avec moi. Femme encore malgré son grand âge, elle avait été remuée par sa rare beauté.

. < Monsieur le marquis, me dit-elle avec un sourire, vous ferez de Wilfrid un ambassadeur, on l'aimera. »

EUe voulut nous avoir ensemble pendant quel-

ques jours dans le château dont alors je portais le nom, et qui avait été l'antique berceau de la famille. Ce qui me frappa le plus dans cette résidence fée- .dale, située dans la partie la plus abrupte de la Bourgogne, ce fut la hauteur démesurée et les proportions colossales d'une tour qui surgissait d'un amas effrayant de décombres. On l'appelait la tour du Chat. Aux environs ce n'étaient que forêts profondes et larges étangs^ çà et \k quelques hameaux. Au bout de ce temps, et après avoir vécu dans le monde le plus trié de Paris et dans une atmosphère d'idées autour desquelles les siècles avaient marché sans avoir pu les soumettre à leur influence, il fut décidé que je retournerais à Neuvailler. Le matin iixé pour mon départ, la marquise de Clerfons me fit appeler dans sa chambre où jamais je n'étais entré ; je la trouvai assise devant un prie-Dieu. Elle me fit mettre à genoux et me donna sa bénédiction.

« Mon enfant, me dit-elle, il se peut que nous ne nous revoyions plus. N'oubliez jamais qu'il n'y a dans la vie que deux choses, Dieu et le roi. Si vous vous en souvenez, je ne mourrai pas tout entière, puisque j'aurai laissé derrière moi un Clerfons. »

Je portai sa main ridée à mes lèvres, et me retirai sans faiblir. Trois ans après je l'avais perdue, et presque aussitôt je perdais M. de Neuvailler. J'étais à Paris quand une dépêche m'annonça que mon père était à toute extrémité; je partis à franc étrier, crevant dix chevaux sur ma route. Au travers des ombres noires de la nuit, j'aperçus les tourbillons d*étincelles rouges qui volaient autour des hautes

cheminées de Fourchambault. Nous approchions. En traversant un bouquet de vieux chênes dont tous les arbres m'étaient connus, le galop du bidet de poste que je poussais à fond de train réveilla une bande de corbeaux qui tournoyèrent au-dessus de ma tête en croassant. J'avais toujours eu Tesprit disposé aux superstitions ; les cris de ces oiseaux me firent passer un frisson dans les veines. Je précipitai nia course, craignant d'arriver trop tard. Un serviteur, armé d'une torche dont les lueurs se mêlaient aux livides et froides clartés d'une matinée d'hiver, m'attendait sur la porte du château.

< Hâtez-vous, monsieur le marquis! » me dit cet homme.

En deux bonds je fus chez mon père. Il était dans son vaste lit à baldaquin, un crucifix entre les doigts, toutes les portes de sa chambre ouvertes, les doînestiques à genoux autour de lui ; je vois encore ses lèvres qui remuaient. On me nomma. Il ouvrit les yeux et me regarda. Quel visage 1 Une contraction nerveuse rapprochait ses sourcils et faisait se toucher par la pointe les deux rides profondes creusées sur son front. 11 resta un moment silencieux, comme si son âme vacillante eût cherché à ressaisir le fil à demi brisé de la vie qui se déchirait. Tout à coup une flamme passa sur ses traits :

« Monsieur le marquis, dit-il, vous êtes le chef de la famille; quoi qu*il arrive, ne transigez jamais avec l'honneur du nom I »

Sa tôle, qu'il avait soulevée avec effort, retomba

sur l'oreiller. Je n'entendig plus sa voix, je ne vis plus ses yeuxl

J'étais le maître de Neuvailler et de Clerfons à un âge où mes contemporains étaient encore assis sur les bancs du collège. Mais je n'y pensais pas. Mon premier soin fut de courir auprès de Wilfrid, qui était malade dans un château voisin et à qui on avait caché la* situation désespérée de notre père. Pour le voir, je consentis à ne pas revêtir des habits de deuil. Gela me paraissait un sacrilège; mais j'aimais tant Wilfrid que je n'hésitai pas à lui faire ce sacrifice. Je le trouvai affaibli, blême, décomposé; il ne pouvait pas se relever du coup qui avait renversé sa mère un an auparavant. Le pauvre enfant se jeta dans mes bras. Ma présence parut le ranimer. Nous parlions sans cesse de Mlle de Sauveterrè : il savait que je l'aimais. Au bout d'un mois, il fut en état de quitter la maison où il avait reçu l'hospitalité. Au moment de retourner à Neuvailler, le cri de ma conscience me fit reprendre ces habits dont je n'aurais peut-être jamais dû me dépouiller. Wilfrid le remarqua seulement à l'heure où les tourelles du château se détachaient du milieu des bois. Un mouvement de son âme lui fit comprendre la vérité.

« Dieu! notre père aussil > dit-il.

Je l'embrassai sans répondre, et nous entrâmes à Neuvailler. Une tristesse sans bornes en enveloppait les murs. Wilfrid semblait ne pouvoir pas se consoler d'être orphelin ; mais il était d*un sang à ne pas se laisser abattre sans résistance. Il réagissait vaillamment contre son propre désespoir.

« Ce n'est pas que je pense jamais être heureux, me dit-il un jour; mais la vie est un devoir! »

Un côté de son être intérieur auquel je n'avais pas pris garde jusqu'à ce jour m'apparut alors. Wilfrid avait sur lui-même un don de volonté extraordinaire. Quand les choses lui semblaient répondre à certaines idées préconçues, quel que fûtle déchirement qui pût résulter pour lui-même de leur accomplissement, il s'y appliquait de toutes ses forces, et rien ne l'en détournait plus. La méditation et l'habitude des longs recueillements avaient trempé son âme. Par ce côté vigoureux, il rappelait la race d'où il sortait; seulement la force et l'audace que ceux de notre nom apportaient dans l'action, il les mettait dans la pensée. Cette nuance, qui m'échappait alors, m'apparut plus tard avec un éclat qu'il ne m'a pas été permis, hélas ! d'oublier.

Bien sûr que l'énergie du sang avait enfin pris le dessus, je laissai Wilfrid h Neuvailler avec un précepteur choisi par un ami de la famille. Tout était soumis à Wilfrid dans le château ; l'intendant avait ordre de ne pas compter avec lui. Quant à moi, et bien qu'émancipé depuis plus d'un an déjà, je re-

tournai à Técole des pages, par respect pour la mémoire de la marquise de Clerfons qui m'y avait fait entrer. Un page avec une fortune de grand seigneur ! J'avais Tintention de n'en sortir que pour passer dans les gardes du corps.

Une circonstance terrible marqua mon début dans la vie. J'étais au moment de quitter l'école, lorsque le hasard m'amena, un jour de congé, dans le parc de Saint-Cloud, ouvert alors pour une fête publique. Il y avait une grande foule partout. Fidèle aux libres allures de mon enfance, j'apportais une négligence extrême dans toutes les choses qui ont trait à la toilette. Ma cravate était mal nouée, la redingote était trop longue ou trop courte; je portais volontiers un gilet d'étoffe claire en hiver ou quelque pantalon de gros drap au printemps, le tout pris au hasard chez les tailleurs du Palais-Royal. J'avais endossé ce jour-là un vêtement qui me battait les talons. Un grand beau jeune homme qui passait près de moi se mit à rire. Tel on nous représente Endymion ou le dieu du jour dans les modèles fameux qui font l'ornement des musées; les plus beaux cheveux du monde ombrageaient son front, un gai sourire s'épanouissait sur son jeune visage, une fine moustache blonde rehaussait l'éclat de son teint. Son pied avait effleuré le mien. ' « Pardon, monsieur, me dit-il, je crois que j'ai marché sur votre robe ! »

Le sang me monta au visage.

« Si j'ai une robe^ m'écriai-je les dents serrées, j'ai aussi deux bras ! •

Le duel, à cette époque, était dans les mœurs ; il flottait en quelque sorte dans Tair. Personne n'échappait à son influence. Le belEndymion salua.

« Quand me sera-t-il permis de faire leur connaissance? » reprit-il gaiement.

Malgré ma colère, et elle augmentait de minute en minute, je me souvins que je n'étais pas libre toujours.

« Dimanche prochain, répondis-je un peu troublé.

— Ah ! monsieur est peut-être à l'école!... et il sort seul ! » s'écria mon adversaire.

Son camarade partît soudain d'un éclat de rire.

« Demain, alors ! » repris-je hors de moi.

Le beau jeune homme me remit sa carte et m'assura poliment qu'il m'attendrait le lendemain, jusqu'à raidi. Cela fait, il disparut. Je jetai les yeux sur la carte qu'il m'avait laissée entre les mains ; elle portait ces mots : « Rodolphe Humfrey, 7, rue des Réservoirs, à Versailles. » Je ne dormis pas de toute la nuit. Dès la pointe du jour j'avais franchi les murs de l'École. Un cocher de cabriolet, à qui je jetai un louis, me conduisit lestement à Versailles. Un homme qui paraissait encore jeune me reçut.

« Rodolphe m'a tout appris, me dit-il ; nous avons ici des épées et des pistolets ; les sabres non plus ne manquent pas.

-^ Je choisis l'épée.

— C'est l'arme des gentilshommes. Vos témoins sont-ils là? »

J'avouai en rougissant que je n'en avais pas. « On n'en a pas toujours à son premier duel, re-

prit mon interlocuteur, car c'est le premier, je crois? » — Un mouvement de la tôte lui répondit.

< Bien,ajouta-t-il; deux sous-offîciersdemonré* giment vous accompagneront. »

Mon hôte sonna et dit quelques mots à l'oreille d'un domestique. Le sang me bouillait dans les veines: Rodolphe parut et nous nous enfonçâmes bientôt après dans les bois de Satory. Deux sousofficiers en uniforme rouge flanquaient le cortège, portant des bottes qui renfermaient lesépées. Rodolphe causait négligemment avec la personne à laquelle je venais de parler. Jamais fils des montagnes de la Suisse n'eut le visage plus expressif et plus ouvert. C'était la jeunesse dans son printemps. Maigre, brun de peau, hâve, anguleux, je marchais auprès de lui, les lèvres serrées, les poings crispés. On aurait dit un rettre auprès d'un héros des anciennes légendes. Une haine farouche m'animait contre ce beau jeune homme. Il me semblait que tous les Clerfons et tous les Neuvailler, mes ancêtres, me poussaient à venger l'insulte faite à l'un d'eux. On s'arrêta sous un couvert; le fin gazon d'une pelouse s'arrondissait parmi les chênes.

« La place est-elle à votre convenance? » me dit poliment la personne qui m'avait reçu.

Un oui bien sec tomba de mes lèvres. On mesura les épées, tandis que mon adversaire et mol nous enlevions nos habits. Bientôt après Rodolphe se mettait en garde avec la grâce et l'aplomb d'un maître. Un éclair de joie martial illumina son regard, et son témoin, frappant des mains, cria :

« Allez, messieurs ! »

A ce cri, un sang-froid terrible s'empara de tout mon être ; je sentais dans mes muscles la souplesse et Télasticité de Tacier; un feu sombre embrasait mon cœur. Un instant j'étudiai le jeu de mon antagoniste, qui maniait Tépée avec l'élégance d'un demi-dieu. Son habileté ne le cédait pas à cette élégance, mais il comptait trop sur sa supériorité. Je compris vite qu'il cherchait à me désarmer. Mon assurance et la dextérité de mes ripostes l'étonnèrent ; je vis un nuage passer sur le visage de son témoin. Les sous-officiers gardaient l'immobilité de deux statues. Rodolphe voulut terminer par un coup brillant le combat qui se prolongeait, mais il se découvrit. Ma main, plus rapide que la flèche, trouva le chemin de sa poitrine, et mon épée étincelante y fit jaillir un flot de sang. Rodolphe ouvrit les bras, le fer qui n'avait pas su le défendre glissa dans l'herbe, et il tomba. L'homme qui se tenait auprès de lui fil un bond.

« Ah I vous avez tué mon fils ! » s'écria-t-il.

C'était ce jour-là le 30 octobre. Quelle date 1 Je ne sais quel vertige s'empara de moi, mais, sans attendre même que le corps inanimé de Rodolphe eût été relevé, et jetant l'épée rouge que je tenais encore à la main, je sortis de la forêt en courant. Un sentiment de terreur superstitieuse m'obsédait. Tout le jour et toute la nuit je marchai dans la campagne au hasard. A toute seconde j'entendais retentir à mon oreille la voix de ce père atteint dans son fils, et un frisson me faisait trembler de la tête

aux pieds. Quelquefois je me retournai pour voir si son ombre ne me poursuivait pas. Cependant mon orgueil se révoltait. Que pouvait-on me reprocher? Ëtait-ce ma faute si ma main avait été plus terrible que celle de Rodolphe? L'avais-je cherché dans ce parc de Saint-Cloud, où son rire éclatant m'avait provoqué? Mais quelle punition pour une heure de gaieté maladroite? Avais-je bien mesuré la réparation à l'offense ?

Je rentrai fort tard à TÉcole. Je ne cachai rien à mes supérieurs de ce qui s'était passé dans la journée, et le lendemain j'obtins la permission de me rendre à Versailles. Sur le seuil de cette porte que j'avais passé la veille, une sueur froide me baigna le front. Le colonel Humfrey, à qui on fit passer mon nom, me reçut :

« Monsieur le marquis, me dit-il, mon fils respire encore.... Dieu fera le reste I »

Six mois après, un miracle avait sauvé Rodolphe, qui partait pour le Midi où les médecins lui ordonnaient de vivre pendant un an ou deux. Je ne l'avais pas revu depuis le jour où mon épée faillit le tuer sur place.

On comprend de quelle réputation j'étais entouré quand j'obtins l'autorisation d'entrer dans les gardes du corps de S. M. le roi Charles X. Je ne tardai point à passer pour la plus fine lame de la Compagnie de Gramont. Il y avait en moi comme le démon du duel, non pas que je recherchasse jamais l'occasion de déployer ce courage implacable et froid, cette adresse invincible, cette agilité de corps et de

main qui me faisaient l'égal des plus vieux mattres; mais une sorte de fatalité noie poussait aux rencontres, et il n'en était pas une où le sang ne coulât. J'avais beau me faire patient autant et plus qu'il n'était dans ma nature de l'être, on se montrait avec moi d'autant plus froid et plus chatouilleux que j'avais une renommée plus menaçante, et, avec cette renommée, un titre, une fortune, un rang plus considérables. Dès que j'étais mêlé à une discussion, personne ne cédait plus. Les tempéraments les plus doux se faisaient irascibles. G*était une question de point d'honneur, et, je Tai dit, à cette époque on se battait pour un mot. On me redoutait, on m'estimait aussi, on ne m'aimait pas. Et cependant ceux-là mêmes avec qui j'avais croisé l'épée n'hésitaient pas à s'adresser à moi dès qu'ils étaient en passe de demander un service à l'un de leurs camarades. Mes chevaux, et j'avçiis les plus magnifiques de la compagnie, appartenaient à tout le monde ; ma bourse n'était jamais fermée. On le savait et on en usait, mais toujours avec un certain embarras, une réserve dont je ne retrouvais pas la trace dans les relations qui unissaient entre eux les autres gardes du corps.

Pour rester dans la vérité, il faut dire aussi que je n'apportais pas dans mes relations avec mes camarades cet entrain et cette bonne humeur qui servent de passe-port à tant de fils^ aimables des vieux Gaulois. Je me mêlais à leurs plaisirs avec une sorte de roideur qui ne pouvait échapper aux moins clairvoyants. A quoi passaient-ils leur temps.

ces héritiers des meilleures maisons? L'élégance et la galanterie étaient-elles donc les seules vertus? Au milieu de ces beaux officiers qui avaient les traditions de la cour de Louis XV, j'étais comme un sanglier égaré dans un troupeau de daims coquets. Vainement je m'observais. Quand je parvenais à me contraindre,mon attitude même impliquait un blàaie; un mot alors suffisait pour allumer une querelle.

Les gardes du corps, comprenant ma répugnance pour les divertissements et les occupations où se consumaient leurs jours, s'accoutumèrent à ne m'en plus parler. Une fierté ombrageuse ne me permit pas, de mon côté, de chercher à surprendre leur confiance. Ils s'écartaient, je m'éloignai, et il n'y eut plus enfin entre nous que les relations exigées par la politesse et les nécessités du service. Combien alors né regrettai-je pas Wilfrid et ces courses que nous faisions ensemble dans les collines du Nivernais I Avec quelles secrètes délices ne Temportais-je pas sur mes épaules comme un loup emporte un agneau, lorsqu'il fallait gravir une côte escarpée ou franchir un marais ! Ce fils, que j'aurais dû détester, puisqu'il était le témoignage vivant du prompt oubli que le comte Jean avait fait de ma mère, je l'adorais par un de ces mouvements spontanés du cœur où la logique est sans force et le raisonnement sans autorité, et il m'aimai(, lui aussi, je le savais, je le sentais. Un jour vint où un âpre besoin de le voir me remplit le cœur. Le soir même, je partais pour Neuvailler.

Bientôt après j'étais en présence de cette aimable

et délicate créature qu'une bonne fée semblait avoir clouée au berceau de grâce et d'attraction. Mon cœur se fondit en embrassant mon frère. Wilfrid avait grandi et s'était développé. On sentait mieux l'homme, bien qu'il eût conservé presque intacte cette fleur de beauté qu'il tenait de sa mère. Une glace qui était en face de nous réfléchissait nos deux images. Je me mis à rire en voyant ma grande taille, mes robustes épaules, ma tête carrée, mes bras solides, toute cette musculature d'un géant osseux et maigre auprès de ces formes harmonieuses, de ce visage pensif et charmant, de cette élégance aristocratique. Le mot de la douairière de Glerfons me revint à la mémoire :

« Oh! vous, monsieur l'ambassadeur, vous serez toujours aimél » dis-je à haute voix et comme si j'eusse été seul.

Wilfrid me regarda tout surpris.

« Et toi ? me dit-il de sa voix mélodieuse.

— Ohl moi!... » dis-je.

Un nuage passa sur mon front et je me tus.

Dans ma pensée, Wilfrid devait un jour posséder la moitié des grands biens qu'une double mort avait entassés sur ma tête; je lui destinais toute la part des Neuvailler. C'était moins générosité que justice. Un Neuvailler pouvait-il n'avoir que la cape et l'épée, comme un cadet de famille, quand la pairie était promise à un Glerfons î L'heure vint où je dus m'en expliquer avec Wilfrid. Dès les premiers mots, je rencontrai chez celui que j'appelais encore le petit une résistance obstinée à laquelle je

ne m'attendais pas. J'insistai, et déjà je fronçais le sourcil, lorsque, me posant la main sur le bras :

« Ne te fâche pas, reprit-il, je ne repousse pas tes offres excellentes sans d'excellentes raisons.

— Et que veux-tu que je fasse dfe mes sept ou huit millions, si tu ne les partages pas avec moi? m'écriai-je.

— Tu les oflFriras à quelque belle personne digne du nom que tu portes, digne de toi.... Je ne veux

"'. • rien de ce que je n'ai pas. »

Je réprimai difficilement un geste d'impatience. N'élions-nous pas l'un et l'autre fils du même père? N'avait-il pas grandi sur cette terre de Neuvailler dont il était appelé à perpétuer le nom ? N'avionsnous pas les mêmes droits, après avoir eu les mêmes plaisirs ? Quelle différence sa mère avait-elle jamais

• . faite entre nous? Wilfrid secoua la tête.

' \ ^ « Je pourrais te répondre, poursuivit-il, que ce

►■ partage que tu me proposes cadre mal avec tes opi-

nions, je dirai plus, avec tes principes. Tu dépouilles l'aîné de la famille au profit du cadet. Halte-là, monsieur le marquis ! vous désertez la cause des

: ' grandes maisons.... Je te dirai plus sérieusement

que j'ai beaucoup réfléchi .... Je suis si souvent seul ! Et puis, tu le sais, c'a toujours été la pente de mon esprit.

— Oui! oui! tu avais toujours un livre dans ta poche quand nous allions à l'affût des lapins autrefois.

— La réflexion m'a fait comprendre que nous vivons dans un temps où il convient que chaque

homme prouve, tout au moins par un eflfort, ce qu'il est et ce qu'il vaut. Si j'acceptais ce que ton grand cœur veut me donner, je serais comme un gui sur la branche d'un chêne, un parasite. Laisse-moi conquérir ma place, ni plus ni moins que si j'étais le fils d'un bûcheron.

— Eh! ehl m'écriai-je, voilà un petit discours qui sent furieusement la philosophie ! je n'ai pas de goût à ces choses-là.... Vous êtes gentilhomme , morbleu! et de bonne souche, monsieur le vicomte, et point bûcheron, que diable !„

— C'est pourquoi je veux faire œuvre de mon intelligence et prouver que je mérite le nom que je porte. Ma tâche remplie et la carrière ouverte, nous verrons.

— La carrière est toute tracée ! N'as-lu point souvenance de ce que nous disait Mme la marquise de Clerfons ? Tu seras ambassadeur.

— Hum ! tu me permettras bien d'étudier un peu avant de demander au roi l'honneur de représenter la France en lointain pays ?

— C'est décidément une manie I répliquai-je en haussant les épaules ; tu as donc quelque idée làdessus ?

— Certainpment ; j'entrerai à l'École polytechnique. »

Pour le coup j'éclatai. On n'avait jamais entendu parler d'un Neuvailler à cette École. Là, d'ailleurs, n'était pas le chemin qui mène aux ambassades. Wilfrid était de trop vieille race pour s'occuper de chiffres et d'équations. Sa place était à la cour, point

it

ailleurs. Je parlai longtemps et avec animation ; le petit laissa passer le torrent.

< Écoute, me dit-il quand je me tus, ma conscience me crie que je n*ai pas le droit de prendre la moindre parcelle de ce qui t'appartient. J'ai quelques centaines de louis qui me viennent du comte Jean. Gela suffira pour les commencements. $i par faiblesse je restais oisif, gaspillant sur le pavé de Paris l'argent que tu m'offres» il me semble que quelque chose s'abaisserait en moi, s'avilirait même, dont plus tard mon âme offensée ressentirait l'effet. Ce n'est pas un vain orgueil ou la crainte de ne savoir pas supporter le poids de la reconnaissance qui me fait parler; non, c'est ce qu'il y a de meilleur en moi, la partie la plus haute de mon être.... Va ! laisse-moi travailler.

— Mais tu ne veux donc pas que, moi aussi, j'acquitte la dette contractée envers celle qui nou^ a tenus dans ses bras avec la même tendresse, nous couvrant des mêmes baisers? N'ai-je pas juré mentalement que je veillerais sur toi et que je f aimerais?...

— Oh! cette dette-là, je la réclame tout entière I... Aime-moi toujours et de toutes tes forces? Si tu tiens cette promesse, c'est assez. Je ne veux et tu ne me dois rien de plus. »

La voix de Wilfrid était plus douce que le son de la harpe caressée par le vent, mais on lisait sur son visage l'expression d'une résolution inébranlable. Je me connaissais trop en volonté pour m'y méprendre; j'hésitais cependant, bien qu'au fond du

cœur j'éprouvasse un sentiment de respect pour le motif qui faisait agir Wilfrid, lorsque, se levant :

< Réponds franchement, me dit-il ; à ma place n'agirais-tu pas comme je le fais moi-même ? »

Je le regardai; la détermination dont il venait de me faire part en termes si chaleureux n'était pas en opposition directe avec le corps de doctrine dont j'avais fait en quelque sorte mon catéchisme politique et religieux.

Le petit vit la trace de ces réflexions sur mon visage. Il sourit.

« Eh bien ! grand frère, parleras-tu? reprit-il.

— Que le diable t'emporte I » m'écriai-je à demi vaincu.

Wilfrid m'embrassa et eut permission de travailler pour entrer à l'École polytechnique. Je me réservais seulement le droit de l'enlever après la fin de ses études et de le pousser activement dans la diplomatie. « Je saurai bien alors lui trouver un grand parti, me disais-je, et, certes, il ne m'empêchera pas de doter l'un des futurs ambassadeurs de Sa Majesté très-Chrétienne. «

Nous revînmes ensemble à Paris. Là les mêmes folies m'attendaient. En mon absence, quelques mauvaises têtes étaient entrées dans l'escadron. On avait parlé à ces nouveaux venus du marquis de Clerfons, en leur recommandant une extrême douceur, ce qui les disposait à montrer une extrême impertinence.

« C'est une rage 1 disais-je parfois à Wilfrid ; toutes les fois qu'il est dans la destinée d'un imbécile

de recevoir un coup d'épée, c'est à moi qu'il s'adresse! »

Cependant, et malgré la fréquence de ces rencontres, je n'avais encore, grâce à Dieu, tué personne.

Un temps se passa. J'avais quitté les gardes du corps et portais Fépaulette dans un régiment de cavalerie de la garde qui tenait garnison à Nancy. Les mêmes susceptibilités qui avaient rendu ma vie militaire si difficile à Paris, m'attendaient dans ce nouveau corps. Je résolus d'y couper court. Si mon orgueil ne me permettait pas de m'en plaindre, je souffrais néanmoins beaucoup de l'état d'hostilité permanente dans lequel, jusqu'alors, j'avais vécu. Si ce n'était pas toujours la guerre, ce n'était jamais la paix. J'avais fait des réflexions auprès de Wilfrid, et je commençais à comprendre que tous les torts n'étaient peut-être pas du côté de mes adversaires. Port du sentiment qui m'animait, je voulus savoir enfin si le cordial élan d'un homme de cœur ne l'emporterait pas sur le fatal empire d'une destinée qui me condamnait à l'isolement. Peu de jours après mon arrivée, j'invitai donc le corps des officiers à dîner. Le colonel, à qui j'en demandai l'autorisation, accepta lui-même l'invitation. Pas une place ne resta vacante autour de la table. Au dessert, je levai mon verre et demandai la parole.

La glace me semblait rompue. Le silence se fît partout.

« Messieurs, dis-je en promenant mes regards autour de moi, je bois au 1'' cuirassiers de la garde 1 C'est un grand honneur d'y porter l'épée. Veuillez croire que je m'efforcerai de le mériter et que vous trouverez toujours en moi un bon et loyal camarade. Cela dit, messieurs, vidons nos verres, et de nouveau remplissons-les. Je n'ai pas fini.

— Vive le roi ! » cria le colonel, qui le premier donna l'exemple.

Un tonnerre de voix lui répondit, puis on se tut.

« Messieurs, repris-je alors , des indiscrétions, qui ont été pour moi une bonne fortune, m'ont appris que, parmi les officiers qui m'entourent, il en était quelques-uns qui, pour obéir à un sentiment excessif de leur bonne renommée, pensent que leur épée doit rencontrer la mienne. Nous n'en sommes cependant plus ni les uns ni les autres à faire nos preuves. Si donc un tel sentiment subsiste parmi des hommes dont le sang appartient au drapeau, c'est qu'ils ont quelque grief inconnu à faire valoir contre moi, le dernier venu parmi eux. Qu'ils parlent donc ; mais je commence par déclarer en face de tous et hautement que si, à mon insu, en quelque lieu et dans quelque circonstance que ce soit, j'ai mérité cette animad version, j'exprime le regret sincère et spontané d'une faute que j'ignore. C'est ici l'expression libre de ma pensée, et j'espère qu'elle suffira pour calmer toute susceptibilité. D'autres ont pu vous dire que je n'ai jamais menti. »

Un murmure d'approbation aocueillit ces courtes paroles. Seul, un vieux capitaine assis non loin de moi n*ayait pas vidé son verre. On m'en avait parlé comme d'un homme atrabilaire , quoique plein d'honneur. Officier de fortune, il croyait volontiers que tous les grades appartenaient aux fils de famille ; il était peu d'occasions d'épancher ses longues rancunes qu'il laissât échapper, peu de jeunes nobles avec lesquels il n'eût croisé le fer.

« Monsieur le marquis, s'écria-t-il en posant son verre, il eût été plus simple de nous déclarer nettement que vous ne vouliez pas vous battre. »

C'était presque une provocation.

Tous les regards se portèrent sur moi. Une pensée subite me fit m'élancer vers le capitaine Ândrivaux, et lui tendant la main :

« Capitaine, m'écriai-je, qu'avez-vous besoin de tirer l'épée pour nous prouver à tous que Vous êtes brave ? N'étiez- vous pas à Dresde, à Leipsick, à Lut' zen ? Ne portez-vous pas sur le front la trace des sabres anglais rencontrés à Waterloo? Puisse la fortune nous permettre de marcher un jour audevant des mêmes batailles I Votre exemple, nous le suivrons, je vous le jure. En attendant, moi qui ne vous ai jamais offensé, je viens à^vous loyalement et vous demande votre amitié. »

Le capitaine, vaincu, me donna l'accolade fraternelle; tout le monde se leva autour de nous, et il me sembla que le 1*"' cuirassiers de la garde m'adoptait. Je dormis plus librement la nuit qui^ suivit ce banquet. L'horrible cauchemar des duels s'était dissipé;

mais ce qui surtout remplissait mon cœur de joie, c'était la pensée que j'étais vainqueur enfin de ma propre réputation; je l'avais tuée en quelque sorte par Télan d'une généreuse et spontanée inspiration.

c Et moi aussi j'aurai des amis I me disais*je. Les mains hostiles qui se fermaient à mon approche, elles vont s'ouvrir à présent! »

Peu de temps après, en efiet, il n'était pas de bonne fête sans moi ; le vin de Champagne coulait comme de l'eau. Le régiment me portait bonheur. J'y avais retrouvé Médéric sous le casque et la cuirasse. L'armurier était devenu prévôt. Sa joie de me revoir ne fut surpassée que par la joie de croiser son fleuret contre le mien dans la salle d'armes de Tescadron. Touché trois fois en deux minutes, il déclara qu'il était le plus heureux des hommes. J'étais heureux aussi ; je sentais autour de moi une atmosphère de sympathie. Seul entre tous nos camarades, le capitaine Ândrivaux se montrait morne ; à diverses reprises je le vis s'approcher de moi, ouvrir la bouche comme s'il avait à me parler, puis s'éloigner. Les soupers les plus joyeux ne pouvaient rien contre sa tristesse. Un hasard me le fît rencontrer un soir dans une rue écartée. Il marchait lentement, la tête basse, comme un homme abtmé dans ses réflexions ; le capitaine n'avait pas, tant s'en faut, la réputation d'un rêveur. Quelque chose d'inusité se passait dans l'esprit du vieux soldat. J'étais dans mes bons jours. L'air était tiède, la nuit sereine; je lui frappai cordialement sur l'épaule. 11 s'arrêta court, me regarda et je le vis porter la main à sa

moustache grisonnante. C'était chez lui le signe d'une profonde préoccupation.

« Qu'y a-t-il ? lui dis-je ; nous avons échangé une poignée de main dans des circonstances que je ne veux pas oublier; si le concours d'un camarade peut vous être utile, disposez de moi, je vous suis tout acquis. »

Le capitaine frappa du pied.

« Tonnerre! s'écria-t-il, vous me rappelez l'heure la plus fatale de mavie 1 »

J'avais passé mon bras sous le sien, je le retirai.

« Expliquons-nous, repris-je d'une voix qui déjà n'était plus tendre.

— Eh! mordieu! vous n'avez aucun tort, et c'est bien là ce qui m'enrage ! Quoique marquis, je vous tiens pour un bon soldat ! Mais depuis le jour où ma main a rencontré la vôtre, ma vie est un enfer. La ville est pavée d'anciens camarades qui ne m'épargnent pas les quolibets.

— Que ne les envoyez-vous au quartier? Tenez, je suis précisément de garde demain.... ces messieurs trouveront à qui parler.

— Jeune homme, ce qu'on dit au capitaine Andrivaux est pour lui seul. Suis-je un écolier pour avoir besoin d'un tuteur? »

L'entretien prenait un mauvais tour. Je commençais à sentir mon sang couler plus vite. Le capitaine, qui ne cessait pas de tordre sa moustache, m'expliqua en mots entrecoupés que depuis le dîner où nous nous étions rencontrés, les officiers retraités, et il y en avait un bon nombre à Nancy, disaient que

Je vieux grognard avait mis bas les armes devant un conscrit, que les soldats de l'Empereur marchaient au pas devant les voltigeurs de Tarmée de Gondé. C'était à ce point qu'il n'osait presque plus se rendre à la promenade ou au café.

« Si je n'en tue pas deux ou trois, il nous en faudra découdre I dit-il en finissant.

— Ne tuez pas vos vieux amis, répondis-je.... je suis là. »

Une expression de joie se répandit sur le visage du pauvre soldat.

« Bien vrai ! vous consentiriez ? reprit-il en me serrant les deux mains.

— Puisqu'il faut absolument un coup d'épée.... ne vous gênez pas ; je suis bon pour le donner ou le recevoir !

— Voilà qui est parler ! mais le prétexte? car enfin il en faut un.... et je n'ai pas l'esprit inventif.

— Je m'en charge.

— Embrassez- moi!... J'avais un poids sur le cœur.... Je respire à présent. »

. h rentrai chez moi dans un état de tristesse indéfinissable ; pour la première fois de ma vie , la pensée d'un duel me troublait. Était-il donc écrit îue je n'en éviterais jamais les dures extrémités? Qtf il m'eût été plus doux de me mesurer avec un de ces militaires en demi-solde que nous rencontrions les jours de parade sur la place du Château, Diarchant d'un pas roide, lajredingole fermée jusqu'au menton, le ruban rouge noué autour du preniier bouton et la canne à la main !

Un doute cruel qui avait déjà effleuré mon esiu'it le traversa. Un sort moqueur se plaisait-il à rendre vaines mes intentions les meilleures? Qu'avais-je donc de plus ou de moins que les autres qui ne me permît pas de vivre sans secousse? Quelle fée railleuse m'avait marqué de son sceau dès Venfance, et, me touchant de sa baguette ironique, avait dit : c Quoi que tu fasses, et quoi que tu touches, des épines naîtront sous tes doigts ! »

Je me levai tard le lendemain. Je sortis de la ville à cheval et me promenai une heure ou deux en rêvant au prétexte que je m'étais chargé de trouver. Les cigares que je fumais me semblaient détestables. Comme je m'en revenais au petit galop, bien résolu à terminer l'affaire dans la journée, je rencontrai un cortège qui sortait d'un petit bois voisin. Quatre hommes portaient une civière ; je reconnus la petite tenue des cuirassiers du régiment. Deux officiers qui parlaient à voix basse accompagnaient. la civière. Je poussai mon cheval au-devant du cortège et me fis reconnaître. La main du capitaine Andrivaux écarta les rideaux.

« Mon compte est fait, dit-il d'une voix fiaible.... Je me suis enferré. »

A chaque respiration, le sang lui sortait de la bouche. La sensation que j'éprouvai en ce mompnt est indescriptible. J'appris par l'un des témoins que le capitaine^ pris d'une rage folle dans la matinée, avait provoqué un ancien officier des dragons de l'Impératrice, avec lequel il avait fait les campagnes de 1813 et 1814. On Vêtait battu au sabre de cava-

lerie. Dès la première passe, notre frère d*armes était tombé. Le capitaine Andrivaux me fit signe d'approcher.

< Vite! dit-il tandis que les soldats posaient la civière sur le revers d'un fossé, je n'ai pas un instant à perdre.... j'ai un service à vous demander. »

Je lui jurai de faire tout ce qu'il voudrait.

« Eh bien! dit-il, prenez mon cheval gris.... et laissez-le niourir tranquillement ; il ressemble à un pauvre cheval que j'avais du temps de l'autre et qui a été tué à Montmirail.... et puis, surtout, ne me. ▼engez pas. »

Je fis un mouvement; il pressa faiblement ma main qui frémissait dans la sienne.

« Je vous en prie, reprit-il; c'est un ami. »

Ce furent ses dernières paroles. Cette fin sinistre B^e rappela, je ne sais pourquoi, le coup d'épée qui renversa Rodolphe. J'avais l'âme glacée. J'eus la pensée qu*une sorte de fatalité m'enveloppait. 11 était clair que si le capitaine Andrivaux ne m'avait pas rencontré, jamais il n'aurait été en butte aux sarcasmes de ses vieux compagnons d'armes, et que jamais le duel où il avait perdu la vie n'aurait eu lieu. On ne parla, pendant huit jours, que de cette mort foudroyante. Les réunions joyeuses cessèrent; quelque temps je vécus dans la retraite. Était-ce une illusion? était-ce une vérité? il me sembla, quand je reparus dans le cercle des officiers, que Ton pe m'accueillait plus coQune autrefois. On me reprochait, je croiS) mais silencieusement, de n'avoir pas pris

en main la cause du capitaine Ândrivaux. Et le pouvais -je, cependant? Il me resta de celle aventure une impression pénible que le temps et les circonstances ne parvinrent pas à modifier. Un ami — mais avais-je seulement un ami ? — eûi été fort surpris de lire les confidences singulières que, dans le désœuvrement de mon esprit, je confiais au papier. J'écrivais sans cesse à Wilf'rid; mais ces lettres inachevées étaient presque toutes jetées au feu. Certes, j'avais dans ma vie assisté en acteur à des scènes non moins violentes et vu bien des touffes d'herbe rougies par le sang; pourquoi ce trépas du capitaine Andrivaux s'imposait-il à mon esprit avec une si cruelle persistance? Était-il mort parce que sa main avait pressé la mienne ? Ne Tavais-je pas perdu en voulant l'épargner?

Ces rêveries augmentaient mon ennui. Il n'était pas dans ma nature de penser moins le lendemain aux choses qui m'avaient attristé la veille. Trahi par ce besoin d'expansion qui m'avait fait chercher une famille dans le régiment, je repris l'habitude des longues retraites. Un officier qui avait été le témoin du capitaine Andrivaux me visitait quelquefois dans mon appartement. Le major de Baudricourt ne me cacha pas que ma tranquillité apparente, après la fatale rencontre dont j'avais vu le dénoûment, était la cause de la froideur nouvelle qui m'accueillait partout.

* Ehl j'ai juré! m'écriai-je, sans songer môme que ce cri pouvait passer pour une justification.

— Ah diable ! » Ut le major en se grattant le front.

Puiv^, comme un homme qui veul donner un autrn cours à la conversation :

« Bah I il n'y a pas que des cuirassiers à Nancy ! Une femme vous consolera, » dit-il.

Une femme! Ce mot me rappela Thérèse, el je soupirai.

< Àhl déjà? » reprit M. de Baudricôurt en riant. Je secouai la tête.

< Eh bien ! poursuivit-il gaiement, demain fera ce que n'a pas fait hier. »

J'habitais à cette époque une petile maison dont les fenêtres donnaient sur le portail d'une église peu fréquentée. J'y voyais souvent entrer une jeune personne dont la tournure gracieuse me plaisait. Un je ne sais quoi m'avertissait toujours quand son pas léger traversait la place. Elle était vêtue simplement, quoique avec élégance. Une vieille dame l'accompagnait. J'avais toujours eu peu de goût pour les aventures de garnison. Si je les avais efïïeurées pour ne pas mériter les plaisanteries de mes camarades, je conservais mon cœur libre. Je voulais l'apporter tout entier à la femme que j'aurais choisie. Cette réserve qu'on voyait dans ma conduite élait le résultat d'un sentiment intime que la pens(^e des vulgaires amours révoltait. Jamais, sur ce cha-

pitre, d'épanchement avec personne, jamais de confidence ; c'eût été, à mon sens, profaner ces secrètes aspirations que d'en parler. Une sorte de pudeur qu'ont eûl été fort surpris de découvrir dans le cœur d'un grand cuirassier me fermait la boudie. Il y avait en moi comme une image que j'adorais, image inconnue et' enfermée dans le sanctuaire de mes rêves ; j'attendais, pour la faire mienne et lui donner ma vie, qu'elle se fût dégagée des triples voiles qui me la dérobaient. Cet être idéal, espéré, mais inaperçu, était-ce lui que chaque jour ramenait à la sombre église? J'aurais voulu le croire, et cependant je ne me hâtais pas de m'en assurer.

Dans la crainte d'effaroucher cette jeune inconnue je me gardai bien de faire de la petite place plantée d'arbres qui précédait l'église le centre habituel de mes promenades ; il me suffisait de la voir et de la regarder marcher. Qu'elle était svelte, et comme elle glissait avec grâce sur l'herbe muette de cette place abandonnée! Je sus bientôt les jours et les heures de ses visites. J'observais chaque mouvement, chaque geste. Un jour, c'était la taille qu'un pli du châle faisait paraître ; une autre fois, la main négligemment dégantée, puis le sourire au moment où une pièce de monnaie tombait de ses doigts dans ceux d'un pauvre. Je voyais son regard, la nuit, en fermant les yeux : qu'il était brillant et doux !

J'entendais le son de sa voix : qu'il était d'un timbre frais et caressant 1

Cette hostilité polie dont je croyais saisir la trace autour de moi m'engageait de plus en plus à la so-

litade. De grandes courses à cheval faisaient mes seules distractions. J'habitais avec mon roman. On'anrait-on pu me proposer qui en valût les ptires et secrètes félicités? Deux ou trois fois j'avais rencontré dans les rues de la ville ma jeune inconnue au bras d'un monsieur âgé, décoré du ruban de Saint-Lonis : c'était son père, j'en étais sûr. Pourquoi ne cherchai-je pas alors à m'en rapprocher? je ne sais. Le hasard avait tout fait, c'était, au hasard de me conduire. Le père était d'un aspect imposant et dur. Sa fllle paraissait contrainte à son bras. Aucun sourire et moins d'aisance dans la démarche, mais un air de gravité et presque d'appréhension. Elle m'attendrissait alors. J'avais des envies folles de me jeter à ses pieds, et de lui crier : * Qu'avez-vous ? que regrettez- vous ? Voulez- vous mon sang? voulez-vous ma vie? Prenez, je suis à vousl » Était-ce bien moi, le farouche enfant du comte de Neuvailler, qui vivais dans ces rêves et dans cette inaction ?

Un soir, M. de Baudricourt, qui frappait une ou cleux fois par semaine à ma porte, me fit monter presque de force dans une calèche dont il menait les quatre chevaux à grandes guides. H s'était mis en tête de me conduire dans un château voisin, où la meilleure compagnie de Nancy était en villégiature, et m'assurait qu'il dépendait de moi d'y trouver ces consolations auxquelles sa complaisante philosophie m'engageait. Une heure après, et tandis que je l'egrettais encore ma solitude, nous arrivions.

Quel éblouissement n'eus-je pas en apercevant

mon idole 1 Elle était vêtue d'une robe blanche, avec des rubans bleus dans les cheveux. Je la vis tout entière et ne vis qu'elle. Elle arrêta ses yeux sur les miens et parut me voir pour la première fois. Un voile de mélancolie obscurcissait son front. L'homme à la croix de Saint-Louis était auprès d'elle. Il avait les manières d*un gentilhomme, mais dans tous les traits une expression de hauteur qui n'appelait pas la sympathie. Je restai toute la soirée sous le charme, osant à peine parler à mon inconnue, écrasé en quelque sorte par une émotion intérieure qui m'enlevait le souffle.

« Ahl c'est elle 1 c'est elle! » m'écriai-je quand je fus seul. Quelle ivresse n'éprouvai-je pas alors d'avoir conservé irion cœur plein, entier, avec celte première fieur de tendresse et de poésie qui met la femme choisie sur un autel.

Mlle Louise de la Vauxelle appartenait à une famille de bonne noblesse de la Lorraine. Son père, le baron de la Vauxelle, avait longtemps habité la Russie méridionale, à l'époque de radministralion de M. le duc de Richelieu ; il y avait relevé sa fortune, perdue pendant l'émigration. Il arrivait de Suisse et se proposait de s'établir dans la patrie de ses aïeux. C'était un homme d'une grande austérité de principes : on ne pouvait lui reprocher qu'une inflexibilité de caractère devant laquelle il fallait que tout cédât ; mais était-ce bien à moi de trouver malséante cette opiniâtreté? D'ailleurs la loyauté éprouvée de ses opinions politiques le relevait à mes yeux. On me parla d'un frère aîné de Louise qui

était resté en Russie, où il avait pris du service dans l'armée du tsar.

Je ne laissai plus cette fois an hasard le soin de diriger mon roman; le bonheur de ma vie y était trop intéressé. Mlle de la Vauxelle avait dix-huit ans; sa grâce touchante pouvait être remarquée et produire sur un autre Teffet qu'elle produisait sur moi. Mais il n'entrait pas plus dans mes principes que dans mon éducation de faire à Louise l'aveu du trouble que je ressentais. Mon père m'avait appris que dans les bonnes maisons , le chef de la famille dispose de la main de ses enfants. Il me semblait en outre que le langage de l'amour déflorerait cette ume vierge à laquelle je brûlais de m*unir. Savaisje encore si le baron n'avait pas pris d'engagement, et m'appartenait-il de parler sans son consentement à une jeune personne que mon premier devoir était de respecter? Je m'adressai donc au baron. Mon cœur battait à rompre ma poitrine quand je passai la porte de son cabinet. J'en sortis fiancé à Mlle de la Vauxelle.

Tétais fou lorsque mon pied toucha le pavé de la rue. Je me rappelle que je rencontrai Médéric en grande tenue sur le trottoir. Je lui glissai une bourse pleine d'or dans la main :

« Va te griser, bandit! et grise l'escadron, » lui dis-je.

Je ne croyais pas qu'une telle plénitude de bonheur pût être donnée au cœur de l'homme. Mon rêve était à moi. Je passai la soirée à écrire à Wilfrid. J'avais besoin de parler d'elle à quelqu'un; et qui pouvait me comprendre mieux que lui?

« One Ti'es-ttt là, cher petit ? je Tépouse. ... tu la verras I tu la connaîtras ! Oui, Mlle Louise de la Vauxelle s'appellera la marquise de Clerfons, comtesse de Neuvailler 1 Si j'avais la couronne de France, je la loi mettrais sur la tête. Elle est blanche, elle est blonde, elle a toutes les grâces, toutes les séductions. Je l'ai aimée du premier jour que je Tai vue. Je n'ose pas arrêter ma pensée sur l'avenir qui m'est promis. Ah ! mon royaume est de ce monde, à moi !

« Tu sais si j'aime la carrière des armes; je n'en comprends pas d'autre pour un gentilhomme. Ëh bien! je crois que sur un signe de ses yeux je la quitterais demain, et sans regrets. Je vivais donc avant de l'avoir rencontrée! Elle a quelque chose en elle de triste qui m'inquiète et m'afflige , mais comment lui en demander la cause?... Je tremble à son côté.... S'il m'avait fallu m'adresser à elle pour obtenir sa main , jamais je n'aurais pu m'y résoudre.... Va! elle sera heureuse! Eti dehors d'elle et de toi, Wilfrid, il n'y aura rien!... »

J'écrivis sur ce ton aussi longtemps que du papier se trouva sous ma plume. Le délire remplissait mon cœur. Le lendemain , M. de la Yauxelle me présenta à sa fille officiellement. Il le fit en termes précis, un peu secs même; il ne me parut pas que la pensée qu'elle pût hésiter s'offrit à son esprit. Louise, toute tremblante, s'inclina et me permit de baiser sa main. Dès le jour même je fus admis dans la maison à toute heure, et je m'assis à la table du baron. Cette vieille personne que j'avais rencontrée avec Louise, et qui ne la quittait presque jamais,

était une parente éloignée, chargée du gouvernement de la maison. La baronne, que je connus alors pour la première fois , était retenue par des infirmités précoces au fond d'un grand fauteuil, où on la voyait sans cesse occupée à parfiler. Toute petite et ridée, elle avait l'air d*une vieille fée; la bonté respirait dans ses yeux. Ses mains seules avaient la faculté de se mouvoir. Louise lui faisait souvent la lecture. C'était dans le salon, où de midi à minuit se tenait la baronne, que j'avais permission de voir et d'entretenir Louise. Que d*heures passées entre ces tristes murs que je n'aurais pas échangées contre les ombrages du paradis terrestre 1 Louise en illuminait la solitude glacée. Ce n'est pas qu'elle se montrât libre et enjouée avec moi ; elle me parlait par monosyllabes, rougissait ou pâlissait infailliblement quand je lui adressais la parole, et ne bougeait pas de sa chaise, qu'elle rapprochait du fauteuil de sa mère par petites secousses lentes et continues aussitôt que j'avais pris place dans le salon. Avec elle point de conversation intime, rien de spontané ; je la surprenais quelquefois attachant sur moi un regard furtif, inquiet, qui se reposait ailleurs dès que mes yeux rencontraient les siens. Avait-elle quelque secret à me confier? Je le croyais souvent; mes principes ne me permettaient pas de l'interroger. Cependant les jours qui nous séparaient encore du moment fixé pour notre mariage s'écoulaient rapidement. J'avais donné des ordres pour qu'on remit à neuf l'appartement que je lui destinais à Neuvailler, où je comptais conduire Louise

après la bénédiction nuptiale. Plus tard, je me proposais de visiter l'Italie avec elle.

A mesure que Theure décisive approchait, cette pâleur que j'avais remarquée sur les traits de Mlle de la Yauxelle, lors de notre présentation, prenait des teintes plus accusées; sa main, qu'elle me donnait chaque soir à baiser, était brûlante; je la sentais frissonner sous mes lèvres. J'en parlai au baron.

c Supposeriez* vous , dit-il d'un air de hauteur, que Mlle de la Vauxelle puisse faire quelque objection à un mariage qui a mon agrément et celui de Mme la baronne? Elle est fille de bonne maison, et sera l'épouse fidèle et soumise de l'homme que nous avons choisi. Cet embarras, cette réserve qui vous offusquent ne sont que timidité pure ! »

J'avais trop besoin de le croire pour ne pas me rendre aux paroles du baron. Et puis ne savais-je pas que je n'étais pas taillé sur le modèle de ces héros de roman qui emportent les âmes de primesaut? Je me jurai seulement, et à moi-même, de me faire aimer, coûte que coûte.

La fin de la semaine devait nous unir. Sur ces entrefaites un matin, au détour d'une rue, je rencontrai Rodolphe Humfrey. Sa vue me bouleversa. Il m'avait reconnu et me salua. Son visage avait la couleur du marbre. Malgré moi je pressai le pas. Ce cri que je n'entendais plus depuis que Louise occupait toute ma pensée, ce cri terrible : « Ah! vous avez tué mon fils! » retentit de nouveau à mon oreille. Je revis comme dans un rêve affreux le corps sanglant

D'UN HOMME. 6i

de Rodolphe couché par terre. Certes, j'avais eu depuis ce premier combat bien d'autres duels où mon épée s'était abreuvée de sang. C'était le seul que je n'eusse point oublié; il laissait dans mon souvenir la trace d'un sillon funèbre que le temps ne comblait pas. Ma soirée fut triste. Je vis dans cette rencontre un présage funeste. Pourquoi Rodolphe à Nancy? Que venait-il y faire? On m'avait dit autrefois qu'il était sauvé , et maintenant je le revoyais livide comme un homme que le tombeau veut ressaisir. La vie m'envoyait-elle une de ces menaces mystérieuses que rien n'explique, et dont certains esprits acceptent avec terreur les avertissements? Deux fois je revis Rodolphe et deux fois j'éprouvai la même commotion.

Un matin , poussé par un sentiment indéfinissable, j'entrai dans cette petite église que Louise fréquentait assidûment autrefois. Voulais -je appeler sur notre union prochaine la bénédiction d'en haut, et dans les lieux mêmes consacrés par sa présence? Je ne sais. Une femme priait dans un coin, toute enveloppée d'un long voile. Grand Dieu 1 c'était elle! Qu'avait-elle besoin de montrer son visage pour être reconnue? Quand elle parut devant moi, ses joues étaient toutes ruisselantes de larmes. Quel désespoir dans tous ses traits! A ma vue, elle tressaillit et s'appuya contre un pilier. Je ne fis qu'un ï>ond jusqu'à elle.

* Au nom du ciel, qu'avez-vous? parlez! » M ûis-je.

Je m'étais emparé de son bras : l'église était dé*

serte; je l'entratoai vers un cloître abandonné qui s'ouvrait derrière le chœur. Louise était moins une femme qu'un spectre. Elle tremblait moins que moi cependant. J'avais la certitude qu'un effroyable malheur me menaçait.

Incapable de se soutenir, Mlle de la Yauxelle venait de tomber sur un banc. Ses regards atones flottaient autour d'elle. L'ombre des arceaux descendait sur son front et en augmentait la désolante pâleur. Que se passait-il dans cette âme épouvantée? Brisée par le saisissement de me voir auprès d'elle, Louise ne pouvait articuler aucun son. Je la regardais avec effroi.

« Parlez I parlez! au nom du ciel! lui dis-je encore. Qu'avez-vous? que craignez- vous? Ne suis-je pas tout à vous, corps et âme? »

Elle parut sortir d'un rêve.

« Ah 1 monsieur, dit-elle en joignant les mains, si vous ne venez pas à mon aide, je suis perdue.

— Vous, perdue I Mais qu'y a-t-il donc? »

Quelque chose de fiévreux brillait dans son regard. Je la priai de se remettre. Ne savait-elle pas que j'étais prêt, quoi qu'elle ordonnât, quoi qu'il fallût faire?

« Ah! j'ai besoin de toute votre indulgence, reprit-elle; voilà trois mois que je lutte, trois mois que je souffre.... je suis à bout de force. Si vous pe me tendez pas la main, avant huit jours je serai morte. »

La lumière se faisait. Dans ce désordre effrayant de tous ses traits, dans cette émotion de la voix, je

devinais la terrible vérité : Louise ne m'aimait pas; Louise, arrivée à l'heure fiatale où elle devait m'appartenir, reculait.

« Ah ! elle est perdue pour moi 1 » pensai-je. Quel déchirement dans tout mon être! Mais» me remettant:

c Mademoiselle, lui disi-je, ma vie est à vous, et quand je dis cela, ce n'est pas une vaine parole.... G*est un Glerfons qui vous parle.... Si pour vous tirer de cette angoisse où je vous vois, si pour vous sauver il faut renoncer à vous, j'irai jusque-là. »

Louise s'empara de ma main :

» Àh I je savais que vous aviez un grand cœur 1 » s'écria-t-elle.

C'était ]» moi que je redoutais , le coup de hache qui mettait en poudre mes espérances; mais je ne fléchis pas. J'étai3 un soldat et j'avais devant moi une femme suppliante qui avait foi dans mon dévouement et ma générosité. Un instant je fermai lea yeux, puis, m'inclinant devant la fiancée qui rompait nos nœuds :

« Mademoiselle , repris-je^ votre parole vous est i^ndue; à présent vous pouvez tout me dire. »

Alors, avec des larmes, des sanglots, des spasn^es, Louise me raconta que depuis deux ans elle aimait un jeune homme qu'elle avait rencontré en Suisse, chez une parente ; qu'il avait sa parole, et que , ne reût-elle pas donnée , elle se sentait incapable d'en aimer un autre. Celui à qui son cœur appartenait n'était pas d'une fortune à prétendre à

sa main ; mais il avait de la naissance, et il était en passe de devenir quelque chose. Sûr d'elle comme elle était sûre de lui, il attendait.

t Mais quand je me suis présenté, que n'avezvous parlé? m'écriai-je.

— Oubliez-vous donc qui vous êtes? Le marquis de Glerfons n'a-t-il pas une réputation qui pénètre dans lès retraites les plus ignorées? Je craignais, ah! je craignais tout.... Je voyais toujours devant mes yeux Téclair d'une épée. Et puis vous ne connaissez pas mon père. Il est de ces hommes intraitables qui n'admettent pas la résistance. Ce n'est pas l'éclat de vos richesses qui l'a ébloui, mais bien l'éclat de votre nom. Quel triomphe pour sa famille 1 Une la Yauxelle mariée à un Glerfons 1 Jamais mon père n'a cédé. Chez lui, autour de lui, il est resté le maître. Mes supplications , il ne les eût pas écoutées. Il eût répondu par des ordres à mes larmes. Pliée à son autorité dès Tenfance, la pensée que je pourrais désobéir un jour ne m'était jamais venue à l'esprit. Me révolter, moi, et contre mon père? Je n'en ai eu le courage que lorsque j'ai senti mon cœur se rompre, et encore comment l'ai-je fait? Un instant j'ai eu la pensée de me traîner comme une criminelle aux pieds de l'homme qui voulait me donner son nom et que j'ofifense. J'arrive sur cette place si souvent traversée , et c'est dans la maison de Dieu que j'entre ! Frapper à votre porte.... ah! je ne l'osais plus! Tout à coup je vous vois devant moi ! Ah ! si mon père apparaissait en ce moment, je tomberais morte!

d'un homme. 65

— Mais celui que vous aimez, comment ne vientil pas? pourquoi ne parle-t-il pas? »

Je vis un frisson passer sur le visage de Mlle de la Vauxelle. Elle leva sur moi des yeux hagards comme si elle n'eût pas compris.

■c Lui?répéta-t-elle.

— Il vous aime ! vous l'aimez I et il ne vous a pas disputée à l'homme qui vous ravissait à son amour 1

— Taisez-vous! s'écria- t-elle en regardant avec angoisse autour du cloître comme si elle eût craint d'y voir paraître quelqu'un tout à coup.... Que penseriez -vous d'un homme qui prononcerait mon nom, qui prendrait ma défense? Non! non! moi seule j'avais qualité pour courir à vous.... xMoi seule j'ai le droit de compromettre le nom que je porle. Dieu sait cependant si j'ai hésité! Vingt fois j'ai failli me jeter aux pieds de mon père ! Mais à quoi bon? Ne le savais-je pas inflexible? Vous seul me restiez comme un dernier refuge. Mais avant de tenter cette démarche insensée et coupable, je voulais vous connaître mieux, savoir enfin quel homme vous étiez. Si je n'avais nul espoir d'être prise en pitié, j'étais résolue à marcher vers l'autel et à y mourir. Un jour, j'ai vu briller l'âme d'un gentilhomme dans vos yeux, et je me suis résolue à vous faire ma confession. »

Les yeux de Louise ne me quittaient pas ; quelle éloquence dans le tremblement de ses lèvres, dans les pleurs qui coulaient sur ses joues! Et comme je ne me hâtais pas de lui promettre ce secours qu'elle

attendait de moi, elle se glissa à mes genoux et se tordant les mains :

< Que voulez-vous que je devienne si vous me repoussez ? » s'écria-t-elle.

J'étais vaincu.

c Ahl ce sera pour vous, luidis-je alors; moimême je renoncerai à l'honneur de votre alliance, et s'il y a une tache sur mon nom, que mon père me la pardonne!

— Une tache I reprit Louise qui s'était emparée de mes mains et les couvrait de larmes et de baisers; une tache! mais quelle femme, en apprenant ce que vous avez fait, ne vous bénira!... Vous serez dans mes prières, vous serez dans ma mémoire, vous serez dans mon cœur 1 »

Dans son cœur, hélas! je n'y étais pas! A la douleur immense de la perdre se joignait l'intolérable douleur de la savoir à un autre. Toutes les tortures de la jalousie, je les connus en une seconde; mais un sentiment de fierté ne me permit pas de lui demander le nom de celui à qui son cœur s'était donné. Aurais-je su résister à l'envie de le chercher et de lui offrir ma vie en échange de la sienne?

Un engagement solennel me liait quand Mlle de la Yauxelle sortit du cloître ; j'étais comme anéanti. Il ne me restait plus d'elle qu'un vague parfum qui flottait autour de moi et qu'un souffle devait dissiper. Que j'enviais alors le sort du capitaine Andrivaux! Il reposait dans l'éternelle paix. Une mission cependant me restait à remplir : j'avais par instinct et par éducation l'habitude de courir au-devant

des choses difficiles ; un devoir impérieux me faisait de plus une loi de ne pas différer. Le jour même je sonnais à la porte de M. le baron de la Vauxelle. C'était de vive voix que je me proposais de rompre ce mariage que j'aurais voulu sceller au prix de mon sang. Le baron changea de visage en m'écoutant.

« J'ai un fils, monsieur le marquis, dit-il d'un air hautain ; si pendant trois jours vous persistez dans la même résolution, vous voudrez bien ne pas quitter la ville et attendre que je lui aie rendu compte de Taffront que vous faites à notre famille. » Je saluai le baron et je sortis.

Que sa haine se fût changée en pitié, s'il avait pu lire au fond de mon cœur 1 Gomme je longeais les murs de l'hôtel, une fleur autour de laquelle était lié un morceau de papier tomba à mes pieds. Je la ramassai et trouvai sur le papier ce seul mot « merci » écrit au crayon. Louise me remerciait, et j'avais la mort dans l'âme! Deux cuirassiers qui passaient dans la rue s'arrêtèrent avec stupéfaction : « Je crois, Dieu me pardonne, dit l'un d'eux, que le capitaine pleure ! »

le ne les retenais pas ces larmes que le désespoir faisait couler ; elles montaient du cœur et ne - ^e soulageaient pas. Cependant je n'écrivis pas à Wilfrid , si ce n'est pour le prier de rester à Paris, une circonstance imprévue ajournant mon mariage avec Mlle de la Vauxelle.

« Ah ! pauvre frère que tu dois souffrir 1 » me ré- Pondit-il.

Du

Il ignorait à quel point il disait vrai. Libre, j'aurais mis un monde entre Louise et moi. Là rupture de mon mariage n'était plus un secret pour personne. Ce fut bientôt l'entretien de la ville. Un blâme universel m'enveloppa. On plaignit Mlle de laVauxelle. Les regards, l'attitude, le silence même, tout m'accusait. Avec quelle impatience ne supportais-je pas cette sourde malveillance que trahissaient mille indices trop éclatants !

Je sentais aux bouillonnements de mon cœur que l'ardeur des querelles me reprenait. Mais une promesse solennelle enchaînait ma main; j'appartenais à réJ3ée d'un inconnu. On sait que le fils dont M. le baron de la Vauxelle m'avait menacé habitait la Russie, où il occupait un grade élevé dans la garde. On m'avait parlé du frère de Louise comme d'un homme qui rappelait son père par le caractère, le langage et les traits. Avec un tel personnage, l'entretien ne pouvait manquer d'avoir une issue fatale. M. de la Vauxelle m'avait prié par un mot de ne parler à personne de l'arrivée prochaine de son fils. Mon séjour prolongé dans la ville, sans qu'on en pût deviner le motif, ajoutait donc au scandale de ma conduite. Que je l'aimais cette Louise, pour laquelle j'acceptais une telle situation! Au bout de six semaines, un matin, on me remit un billet avec cette signature : Maximilien de la Yauxelk. Le fils du baron me prévenait qu'il passerait chez moi dans la soirée, et me priait de l'attendre.

J'éprouvai un grand soulagement à la pensée que la présence de Maximilien précipiterait le dénoû-

ment d'une position que chaque jour rendait plus intolérable, et j'attendis patien^ment sa visite. A sept heures, un jeune homme qui pouvait avoir une trentaine d'années entra, suivi d'un officier de mon réginient. Il se nomma. Je l'avais reconnu à sa ressemblance avec le baron. Maximilien était un homme parfaitement poli, froid, méthodique, tranchant et sec comme un ressort de montre. Il commença par me demander pardon de l'importunité de sa visite et de l'indiscrétion qui l'avait poussé à se faire accompagner par une personne étrangère à nos débats, puis il me pria de lui donner des explications sur ma conduite. Je répondis que je n'en avais point à lui offrir.

« G'est-à-dire, monsieur le marquis, reprit Maximilien,. que vous persistez dans votre refus?

— Entièrement. » • M. de la Vauxelle se tourna vers son témoin.

« Monsieur d'Ambrières, ajouta-t-il, voudra bien constater qu'en présence d'une réponse aussi catégorique et de la situation qui est faite à ma famille, je n'ai plus qu'à le prier de demander à M. le marquis de Clerfons s'il ne trouvera pas mauvais que j'exige une réparation par les armes.

— Cette réparation devient une nécessité , » dit M. d'Ambrières.

Je m'inclinai, et on prit rendez- vous pour le lendemain.

« Ne m'en veuillez pas si je dispose ainsi de votre temps, poursuivit Maximilien; je suis attendu à Saint-Pétersbourg pour la prochaine revue. »

Cette politesse excessive où se mêlait un grain d'impertinence fouettait mon sang. Resté seul, nia main saisit une épée et en fit ployer la lame sur le parquet avec une certaine volupté; mais dans la soirée on m'apporta précipitamment un billet où une plume rapide avait écrit ces mots : « pour Tamour du ciel, ménagez mon frère 1 » Je portai à mes lèvres ce billet et remis au croc l'épée que j'avais prise.

Médéric, qui avait reçu Tordre d'entrer dans ma chambre avant la pointe du jour, me trouva profondément endormi. En un clin d'œil je fus sur pied. J'ouvris la fenêtre. Point d'étoiles au ciel ; un brouillard gris flottait dans l'air. Je mis un grand soin à m'habiller avec une certaine recherche. Depuis l'aventure du parc de Saint-Cloud, j'avais feit divorce avec la négligence. Le matin commençait. J'avais encore une heure devant moi. Médéric posa sur la table mes lettres et mes journaux. En déchirant la bande du premier qui tomba sous mes yeux je vis la date inscrite au sommet de la page. C'était le 30 octobre. — C'est singulier l pensai-je, et je rejetai le journal, Médéric, qui rôdait autour de moi et qui avait tout deviné, me demanda si je ne me proposais pas de battre un peu le fer avant le départ.

« Vous avez peut-être la main rouillée, dit-il, et puis cela échauffe le sang. »

Je le remerciai et le priai seulement de fermer la fenêtre. J'avais froid. Un quart d'heure après, j'étais en voiture. On devait se rencontrer sur la

lisière d'un bois, à une petite lieue delà ville. Il n*y avait personne encore. Le brouillard rampait dans la campagne. La vapeur , condensée aux branches des arbres, retombait lentemenjt en gouttes de pluie. Je m'assis sur le tf onc d'un chêne renversé. Malgré moi je pensais à Rodolphe et au bois de Satory. M. de la Vauxelle arriva sur ces entrefaites. Il me pria de l'excuser. Il avait eu un courrier à expédier en Russie. Cette circonstance impérieuse ne l'empêchait pas d'être désolé d'avoir fait attendre M. le marquis de Clerfons.

« Une égratignure ne comptera pas; n'est-ce point votre avis ? reprit-il presque aussitôt.

— Certainement, » répondis-je.

Il était impossible d'allier plus d'insolence à plus de politesse. Personne ne savait mieux saluer et tenir un chapeau à la main. C'était un parfait homme de cour, avec des airs de tête et des sourires qui semblaient tout imprégnés de raillerie. M. de la Vauxelle avait dans toute leur pureté les traditions d'un autre temps; il y ajoutait pour moi un vernis d'impertinence. On devinait qu'il avait passé son enfance et sa jeunesse à l'étranger, dans lin cercle d'émigrés. Je remarquai qu'un seul témoin accompagnait M. de la Vauxelle et j'en lis l'observation :

« Rassurez-vous, monsieur le marquis, répliqua- ^-il, un de mes seconds s'étant trouvé subitement indisposé ce matin, j'ai dû prévenir un autre de mes amis qui a bien voulu le remplacer.... !N'ayez aucune crainte sur son exactitude.... Mon billet mal-

heureusement n*a pu lui être remis qu'un peu tard, et c'est encore un motif pour moi de regretter la peine que je vous donne.... Et tenez, le voilai »

Une voiture, en effet, arrivait à fond de train. Rodolphe Humfrey en descendit^ Je ne pus mat- Iriser un mouvement de surprise à sa vue. M. de la Vauxelle s'en aperçut.

« Ce changement ne vous contrxirie pas? me dit-il.

— J'ai l'honneur de connaître M. Humfrey, répondis-je le plus tranquillement qu'il me fut possible.

— Ahl » fit M. de la Vauxelle, et je compris à l'air de son visage qu'il ne savait rien de notre histoire.

Quelle fatalité singulière l'amenait là cet homme que ma main avait poussé jusqu'aux portes du tombeau? A ce premier mouvement de surprise, qui m'avait saisi d'abord, se mêlait un sentiment d'angoisse indéfinissable. La même date et le même homme, et dans des circonstances semblables I J'aurais donné tout au monde pour quitter la place et avoir affaire à tout le régiment. La présence de Rodolphe me glaçait; le ton et la politesse irritante de mon adversaire m'exaspéraient. Je sentais mes artères battre à coups pressés, et malgré l'anxiété qui me dévorait et dont chaque minute augmentait la torture, je pensais sans cesse à cet inconnu que Louise aimait.

« Ah! monsieur le marquis I^si j'avais su! murmura Rodolphe à mon oreille.

— Eh 1 qu'importe ! » répliquai-je avec une sorte de dédain qui n'était pas dans mon cœur.

II me tardait de sortir de cette position à quelque prix que ce fût. Un de mes témoins me toucha le bras. Tout était arrangé. Je ne me rappelai plus alors que la prière que Louise m'avait adressée.

« Ah ! je tiendrai ma promesse, » me dis-je.

Nous croisâmes le fer;, mais dès les premiers froissements je compris que j'avais enfin un adversaire digne de moi ; un sang-froid terrible, une dextérité que rien ne mettait en défaut, une main de fer. Une expression de joie féroce remplissait les yeux de M. de la Vauxelle d'éclairs et de flammes. Je n'avais pas à le ménager, j'avais à me défendre; et cependant à toute seconde je regardais Rodolphe à la dérobée. Il était plus blanc que le jour où je l'avais renversé par terre à mes pieds.

« Ah I vous avez tué mon fils!» me cria une voix intérieure.

Ce cauchemar fit hésiter ma main. L'épée de Maximilîen enveloppa la mienne tout à coup, et la fit voler dans un buisson.

« Ehl monsieur le marquis, vous ne tenez donc pas mieux votre épée que votre parole!... » me dit-il.

Le sang me monta au visage. Je ramassai mon arme et retombai en garde. Mais Rodolphe était là, pâle à faire peur, comme un homme qui serait prêt à s'évanouir. « Lui! pourquoi lui et non pas un autre? » pensai-je, et une seconde fois l'épée qui va-

*li

cillait dans ma main sauta en Fair. J'étais vaincu, moi le terrible duelliste ; M. de la Vauxelle sourit, et rompant d'un pas :

< Çà, monsieur le marquis, c'est une manie 1... Fermez donc le poing 1 »

Un nuage passa devant mes yeux. J'oubliai Louise, j'oubliai tout.

« Âh! tuez-moi, monsieur!» m'écriai-je,etrépée au poing, je fondis sur mpn ennemi. La voix expira dans ma gorge, un coup terrible venait de m'atteindre, et je roulai par terre.

< Ah! le 30 octobre! » murmurai*je.

La tète livide de Rodolphe m'apparut comme dans un rêve, et je fermai les yeux.

Mon retour à Nancy fut lent et difficile. Tétais frappé de manière à faire croire au chirurgien que je n'en reviendrais pas. J*avais presque perdu connaissance. Je me rappelle seulement qu'un groupe de cuirassiers nous rencontra à l'entrée de la ville. Le bruit du combat s'était répandu dans le quartier du régiment; on en savait le motif; on savait aussi que la famille du baron de la Vauxelle s'était retirée à la campagne depuis trois jours.

< Ma foi, le capitaine n'a que ce qu'il mérite, » dit un vieux maréchal des logis.

Ma tête, qui s'était soulevée pour rendre le salut militaire retomba. Tout, jusqu'à l'opinion de mes soldats, me condamnait.

A la première nouvelle de ce duel, Wilfrid quitta Paris et accourut. Il voulait me venger. Un ordre formel put seul Tempècher de poursuivre M. de la Vauxelle et de le provoquer. Pendant huit jours je restai entre la vie et la mort. Chaque soir le chirurgien s'étonnait que j'eusse pu traverser la journée. « Il rendra l'âme cette nuit, » disait-il en s'en allant. L'énergie de ma jeunesse devait l'emporter. Quand je fus hors de danger, Wilfrid m'apprit qu'une personne était venue fréquemmentdemander de mes nouvelles de la part de Mlle de la Vauxelle. Ce nom, que je n'avais plus entendu prononcer, nae fit tressaillir. Wilfrid, qui m'observait, me remit en même temps une lettre dont je reconnus sur-lechamp récriture. Il me vit pâlir.

« Tu l'aimes donc encore? me dit-il.

— Ah! plus que ma vie! »

Son regard m'interrogeait.

« Tu m'as cru coupable, avoue-le? m'écriai-je.

— Non ; un homme tel que toi ne sera jamais accusé de félonie.... Mais il y a dans toute cette affaire quelque chose que je ne sais pas. Tu l'aimes, et c'est toi qui rends sa parole à M. de la Vauxelle ! »

Tandis que Wilfrid parlait, j'avais ouvert la lettre <ie Louise. « Me pardonnerez-vous jamais? disait-

elle. Chaque jour, je prie Dieu pour vous-.... Âh! si j'avais su !... Vous mort, je ne me serais jamais consolée de vous avoir perdu ; vivant, votre nom sera toujours sur meà lèvres, votre souvenir dans mon cœur. » .

Trop faible encore, je m'étais assis pour lire cette lettre; je la tendis à Wilfrid :

« Regarde, lui dis-je, et ne m'interroge plus.... Val je lui pardonne à celle par qui j'ai failli mourir.... Mais je ne la reverrai jamais ! »

Maxilimien avait laissé trois fois sa carte chez moi, puis il était parti. Ma convalescence fut longue; on m'avait recommandé l'absence de toute émotion et un silence presque absolu. Je me promenais souvent seul, à pied, hors de la ville. Une seule pensée m'occupait. Louise était toujours devant moi, près de moi, en moi. Je combattais son souvenir de toutes les forces de mon âme ; son souvenir, s'imposait en maître. Un jour que je me traînais le long d'une promenade solitaire, je la revis; elle était au bras de son père. Cette même commotion qui ébranlait' tout mon être la frappa. Tous deux nous chancelâmes; mais tandis que je m'appuyais contre un arbre, M. de la Vauxelle lui jetait un de tes regards impérieux dont je connaissais la toute-puissance. Elle passa et je sentis que mon cœur la suivait.

« Lâche! m'écriai-je, faudra-t-il donc t'écraser pour que lu l'oublies ? »

Je quittai la promenade dans un état voisin du délire. Je n'osai plus sortir de quelques jours. Wil-

frid et Médéric seuls m'approchaient. La vue de toute autre personne m*inspirait une horreur profonde.

Un matin, et lorsque j'étais en grande voie de guérison, je vis entrer M. delà Vauxelle.

< Le sang lave tout, me dit-il, donc l'offense est oubliée. »

Je m'inclinai sans prévoir encore oii il voulait en venir.

« Je viens vous prier d'assister au mariage de ma fille, Mlle Louise de la Vauxelle, reprit-il; elle épouse M. Rodolphe Humfrey, à qui le roi, en récompense des bons services rendus par son père et en mémoire de son aïeul tué, le 10 août, aux Tuileries, a daigné accorder des lettres de noblesse et qu'il nomme son représentant près d'une cour d'Italie. Nous comptons sur vous le jour delà bénédiction nuptiale. »

Comment ne tombai-je pas à la renverse en écoutant M. de la Vauxelle ! Ces deux noms unis ensemble! Louise mariée à Rodolphe! L'orgueil des Clerfons me soutint; j'appelai à mon aide cette énergie dont autrefois j'avais donné des preuves, et me roidissant contre Témotion qui me déchirait : « Merci, monsieur le baron, j'irai, » lui dis-je. La parole m'était venue avant la réflexion. Un démon me poussait, ce démon, hôte familier du cœur de l'homme qui lui fait trouver un âpre délice dans le spectacle des choses qui le torturent.

Huit jours après, je me rendis à cette cérémonie, où la ville entière avait été conviée. J'étais sûr de

78 fflSTOIRE

moi, et je restai debout. Bien des regards me cherchaient. On s'étonnait presque de mon audace à paraître sous les voûtes de l'église. Louise tremblait sous son voile de mariée. Quand je parus dans la sacristie^ où toute la famille était réunie, elle chan* cela. Jamais je ne l'avais vue si belle et si touchante. Au moment où je passai devant elle, il me sembla que la terre s'ouvrait sous mes pieds. Mais j'avais juré d'aller jusqu'au bout. Je pris donc la main que Rodolphe me tendait et la serrai. Il était blanc comme elle. Puis me penchant à son oreille :

« Je crois que nous sommes quittes à présent? » lui dis-je. >

Je rentrai chez moi ivre de douleur. La fièvre m'avait repris. Le baron de Baudricourt, qui me témoignait quelque amitié, vint me voir coup sur coup. J'avais pris l'habitude de penser tout haut devant lui. C'était un de ces hommes qui acceptent la vie comme elle se présente, mais qu'un fonds de bonté inaltérable protège contre les conseils d'une égoïste philosophie. Un jour que mon esprit malade revenait sans cesse sur les circonstances qui avaient accompagné et suivi ma rencontre avec Maximilien de la Vauxelle, je m'arrêtai brusquement devant le major, et frappant du pied avec violence :

c Âh ! la fatalité me harcèle! » m'écriai*je.

La baron, qui roulait une cigarette entre ses doigts, sourit.

« La fatalité? dit-il, je n'y crois pas. . . . Il y a cependant quelque chose dans votre vie que je ne réussis guère à m'expliquer. Gonunent se fait-il qu'avec de

D'UN HOBfME. 79

la naissance, un grand nom, une fortune de prince, une bravoure et une générosité mises à Tépreuve cent fois, rien ne vous soit facile ? Il y a là un mys<^ tère qui me passe.... J'y ai souvent réfléchi entre deux cigares.... Je voudrais vous voir heureux, aussi vrai que j'espère mourir sous le harnais , et vous ne l'êtes pas I > Je croisai les bras, et changeant de ton : < Croyez-vous à la transmigration des âmes? » repriS'je alors.

M. de Baudricourt me regarda sans répondre, et lança une spirale de fumée vers le plafond.

« C'est absurde, n'est-ce pas î Eh bien ! il y a des heures de solitude et de rêverie où je me persuade que l'âme d'un certain Philippe de Neuvailler, qui est mort vers l'an 1594, s'agite en moi.... j'en ai les instincts.... les ambitions..., les croyances.... »

lie major alluma une autre cigarette. Il avait certainement envie de rire ; cependant mon air de conviction le frappa. Il parut réfléchir.

« La science ne sait pas tout.... donc vous avez peut-être raison, dit-il enfin. Il y a dans l'ordre des* choses morales certains phénomènes que je n'ai jaïûais cherché à m'expliquer.... On les tient pour des folies.... Qui sait si ce ne sont pas des vérités? Mais s'il y a en vous du Philippe dont vous parlez, combattez-le, que diable!... On n'a que faire d'un ligueur en ce temps-ci ! «

Le nom de mon frère, qui m'avait quitté depuis plusieurs jours, tomba dans l'entretien., c Ah ! celui-là n'est pas de cette trempe sauvage 1

repris-je d'un ton plus doux.... c'est l'âme la meilleure et la plus tendre.... Mais j'ai grand'peur que ce qu'on appelle, en style de journal, les idées nouvelles n'ait trop d'empire sur son esprit.... Il regarde en avant, tandis que je regarde en arrière.... S'il y avait une Amérique nouvelle à délivrer, je ne sais s'il ne traverserait pas l'Océan pour lui porter le secours de son épée. »

Je passai la main sur mon front, appesanti en quelque sorte par le pressentiment de nouvelles douleurs. Le major me frappa sur l'épaule.

« Bah I me dit-il, la vie a du bon.... Il s'agit seulement de ne pas s'arrêter aux choses tristes 1 »

Telle n'était pas la pente de mon esprit. Les choses qui l'avaient le plus déchiré étaient celles qui l'attiraient davantage. Dans le trouble où je vivais, je n'aspirais plus qu'après le silence et l'oubli. Trois jours après ma conversation avec M. de Baudricourt, je quittai Nancy. Le congé que j'emportai né me suffisant pas, j'envoyai ma démission au ministre de la guerre, et je ne tardai pas à revoir les murs -de Neuvailler. Louise tenta de m'écrire. Rodolphe, qui savait alors tout ce qu'il me devait, mit tout en usage pour parvenir jusqu'à moi. Je fus inflexible. Je renvoyai les lettres de Louise sans les ouvrir, je m'obstinai à ne pas recevoir Rodolphe. La blessure faite à mon cœur saignait toujours. Mille projets traversaient mon esprit. Les uns me poussaient aux entreprises les plus téméraires, aux expéditions les plus lointaines. Les fantômes de Pizarre et de Fernand Cortez me passaient devant les yeux. D'autres

fois, je me résignais à ensevelir ma jeunesse à Neuvailler et à n'en plus sortir. Le bonheur n'avait pas voulu de moiy pourquoi le fatiguerais-je de mes as« sauts?

« Tu seras marquis de Clerfons, écrivais-je alors à mon frère ; tu feras l'épreuve de la vie ; qu'elle te soit plus propice qu'à moi! »

Je lui écrivais beaucoup, je lui écrivais sans cesse. Wilfrid était alors la seule personne avec laquelle une communication ne me fût pas odieuse. Toutes mes lettres cependant ne lui étaient pas envoyées ; il y avait des heures où une sorte de pudeur farouche me saisissait; le papier, humide encore, volait dans le feu. D'autres fois la douleur l'emportait, et mon âme s'épanchait en confidences, en cris, en longues déclamations, en retours amers sur le passé; rien de ce qui me touchait ne le trouvait jamais indiflFérent Je n'avais un peu de repos que les jours où Wilfrid me répondait. A sa douleur, au sympathique élan de sa tendresse, à quelque chose d'intime et de concentré qui me pénétrait, je sen* tais qu'un cœur semblable au mien battait dans sa poitrine :

« Lui aussi, me disais-je, sera fidèle et tenace dans ses affections. Ce qu'il aimera une fois, il l'aimera toujours.... Ahl le triste lot I »

Une chose qu'on devinait plus qu'elle n'était exprimée, couvrait diune sorte de voile cette correspondance, où je puisais mes seules consolations. J'y découvrais je ne sais quels ferments d'idées qui m'étaient antipathiques. Il me semblait

que le dernier fils du comte Jean inclinait de plus en plus du côté où il penchait. Il avait quitté FEcole polytechnique depuis quelque temps avec un numéro qui l'autorisait à choisir parmi les carrières offertes aux élèves de cette École; mais au lieu de me rejoindre et de manifester quelque désir d'entrer dans les ambassades, comme la douairière de Glerfons l'aurait voulu, Wilfrid poursuivait de nouvelles études et suivait les cours du collège de France.

« Il est, m'écrivait-il, des côtés de Tintelligence, des coins lumineux du savoir humain que je n'ai pas encore abordés; je veux me pénétrer de leurs rayons, m'assimiler en quelque sorte leurs clartés; j*y consacre un temps qui m'est doux, j'y puise des forces qui me renouvellent.... Plus tard, nous parlerons de nos projets. »

Quels projets ? Pouvait-il en exister d'autres que ceux dont j'avais accepté Théritage? Mais dans la situation d'esprit où je me trouvais, cette vague inquiétude, ressentie bien plus que comprise, n'allait pas jusqu'à me tirer de l'abattement où j'étais moralement tombé. La marquise de Glerfons m'avait dit qu'elle ne voyait point de carrière pour un gentilhomme en dehors de Tépée. L'épée mise au fourreau, était-ce à dire que ma vie s'écoulerait sans mouvement et sans résultat? Une sourde activité, un excès de force qui grondaient dans mes entrailles me disaient que le roman de ma vie n'avait pas tourné sa dernière page. Mais là un problème obscur se dressait devant mes yeux. Ces forces, cette

activité qui sommeillaient, à quel usage pourrais-je

les employer à leur réveil î

Un soir, un homme frappa à ma porte. Un orage l'avait surpris dans un hameau voisin ; il venait, disait-il, me demander Thospitalité. Je reconnus un sous*lieutenant de Tescadron abandonné à Nancy. Un frisson me prit; c'était comme un fantôme du régiment qui passait devant moi. Le sous-lieutenant s'assit à ma table. La conversation prit un tour plus intime. M. Duplanquet m'avoua qu'il avait quitté Tépaulette.

« Je ne suis pas d'un nom à aller bien loin dans la garde, me dit-il, et puis on ne voit point de guerre i l'horizon!... Mon intention est de quitter la France.

— Et où allez-vous?

— Au bout du monde, en Amérique, » répondit M. Duplanquet.

Il me raconta alors qu'il faisait partie d'un groupe de jeunes gens hardis qui avaient formé le projet de tenter la fortune dans ces grands continents où tant de provinces sont encore inconnues.

c Nous avons des armes, quelque argent, nous sommes tous gens de cœur, ajouta-t-il, les aventures ne nous manqueront pas, et si nous ne trouvons pas la mort, qui sait? peut-être jetterons-nous dans ces lointaines contrées les éléments d'un vaste empire» »

Et toujours causant, le jeune officier me développa un plan audacieux, mais habilement conçsi, et tel à peu près que celui dont plus tard un brave

gentilhomme provençal faillit pousser jusqu'au bout les périlleuses témérités.

ff Vous êtes heureux ! » m'écriai-je tout à coup.

A ce cri, la physionomie dé M. Duplanquet changea subitement.

< Eh bien ! dit-il, je vous dirai les choses comme elles sont.... Â bas le masque 1 Toute la vérité, la voici.... Nous avons besoin d'un chef brave, résolu, qui ait, avec l'habitude du commandement, l'énergie d'un soldat d'aventure.... De tels hommes sont rares en tout temps, à notre époque surtout. J'ai prononcé votre nom. Il a une valeur et un éclat qui en font un drapeau. On m'a chargé de vous voir et d'obtenir votre assentiment. Dites un mot, et vous êtes la tête et le bras de trois cents hommes résolus qui vous suivront jusqu'aux bouches de l'enfer 1 ■

J'étais ébranlé. Cette entreprise, dont le commandement m'était offert, coupait court à mes angoisses intérieures, à cette vague inquiétude qui passait par les fissures de mon chagrin comme une eau impatiente par les interstices d'un rocher. J'allais accepter.

« Mais qui donc a eu l'idée de cette expédition ? dis-je à M. Duplanquet; pourquoi est-elle tentée aujourd'hui? au profit de qui se fait-elle? »

Je le vis rougir. Dans sa réponse, et je dois dire qu'elle fut empreinte de celte franchise qui convient à la bouche d'un soldat, je découvris qu'un intérêt de spéculation était le mobile principal de cette lointaine entreprise. Il s'agissait moins de conquérir un royaume à la France que de mettre la main sur un groupe de mines abondantes en mé-

taux précieux. L'expression de mon visage devint tout autre.

« J'aurais pu jouer ma vie dans une folie qui eût été payée par Tlionneur de servir mon pays, lui disje alors, mais il y a de l'argent au bout de tout cela!... Je refuse.

— • Voilà ce que je redoutais, » répondit le souslieutenant.

n n'insista pas, et je le vis passer la main sur son front assombri. Puis, avec l'accent d'un homme dont la résolution est arrôlée :

« Peut-être avez-vous raison, reprit-il, mais moi, je m'appelle comme tout le monde; Duplanquet ou Dubois, Dupré et Dumont, c'est tout un.... Je me risque.... Il me semble seulement qu'avec vous nous aurions réussi.... »

Le sous-lieutenant vida son verre et changea la conversation. Le lendemain, à la première pointe du jour, il monta à cheval, s'enveloppa de son manteau, ce môme manteau que j'avais si longtemps porté, et, avant de lâcher la bride, me regarda d'un ^ir dont je compris vite la signification. Je secouai la tête.

« Adieu alors, capitaine, » me dit-il, et il partit. Quelque temps, j'entendis le galop de son cheval derrière un rideau de poussière. Des horizons inconnus s'ouvraient devant celui par qui j'avais entrevu la possibilité d'une secousse; ce fut un éclair, 6t je rentrai dans ma solitude et mon accablement avec un sentiment de tristesse plus poignante. Cela dura un temps dont ma mémoire n'a pas conscience.

Rien de ce qai se passait dans le monde ne m'oc* cupait plus ; mes journaux, je ne les ouvrais pas, mes lettres demeuraient sans réponse. Il n'y avait plus de place dans mon cœur que pour un souvenir. Un orage cependant s'avançait Un jour la nouvelle se répandit dans la campagne qu'une révolution nouvelle venait d'éclater à Paris. Le trône des Bourbons était en péril. Quelle occasion magnifique de perdre une vie dont le poids me semblait inutile ! Une heure après^ j'étais sur la route. Les panneaux fleurdelisés de la malle*poste que je rencontrai étaient lacérés de coups de baïonnette; partout j'entendais les retentissements de cette bataille où devait ^'engloutir une monarchie; partout aussi des obstaclesy mais partout ils pliaient devant l'énergie de ma résolution; les menaces, les promesses m'ouvrirent un chemin jusqu'à la grande ville. A Nevers, on m'avait dit que la lutte commençait ; à Briare, on m'assura qu'elle était indécise et flottante encore; à Fontainebleau, on m'apprit que la royauté était vaincue. Mais j'avais l'espoir que quelques hommes résolus tenaient encore, çà et là. Quelques débris des régiments de la garde ne s'étaient-ils pas ralliés sous le canon de Yincennes ? On pouvait tenter la fortune, combattre et mourir les armes à la main....

Hélas ! quand je touchai aux barrières de Paris, la troisième et sanglante journée était finie, un trône était en poudre. A travers cent barricades, je m'enfonçai dans Paris, cherchant de l'œil un régiment, un bataillon, une compagnie fidèle à laquelle je pusse me joindre. Rien ne résistait plus. Mes pieds

heurtaient les eadavres de quelques Suisses. Pour la première fois alors, je ne pensai plus à Louise. Je n'avais de sang dans les veines, de battements dans le cœur que pour la colère et Tindignation. Quoi! pas une ruelle où une poignée de soldats, le mousquet au point, défendissent encore le drapeau de la vieille France ! par un pavé où l'on pût tirer répée et tomber en frappant I Deux fois ma course errante me conduisit devant des casernes; elles étaient conquises et toutes retentissantes encore des cris de la victoire. Devant les portes brisées, des gardes royaux étendus sans vie. Âh I mes braves cuirassiers, comme alors je les regrettais ! Quelle charge désespérée si j*avais eu leurs escadrons marchant à mon côtél quels coups de sabre I quelle vengeance !

Comme j'arrivais sur le quai, cherchant les Tuileries, une bande d'insurgés, marchant au son du tambour, déboucha devant moi; des fusils, des sabres, des baïonnettes brillaient partout ; nu-tête, et porté par un jeune homme tout sanglant, flottait un drapeau tricolore, et près du drapeau, Tépée nue à la main, les habits déchirés, noir de poudre, l'œil en feu, Wilfrid frappait la terre du pied.

Ce fut comme si la foudre eût éclaté devant moi. Mon frère, un Neuvailler, parmi les implacables ennemis du roi 1 Je ne iis qu'un bond et parus à son

côté.

«I Wilfrid I m'écriai-je, laisse là cette guenille et

suis-moi !

— Dieu! Robert! fit-il.

88 • mSTOIRB

— Eh bien ! m'as-tu compris ? viens-tu î »

Mais Wilfrid était dans ces heures d'enthousiasme où aucune voix ne peut plus être entendue.

< Ah ! dit-il, j'ai choisi.... par pitié^ va-t'en !

— Tu as choisi 1... et cela!... malheureux I » Déjà les canons de vingt fusils s'abaissaient sur

ma poitrine. Wilfrid me couvrit de son corps.

« Je t'en prie, va-t'en ! « reprit-il avec l'accent de terreur.

Une foule enivrée et furieuse m'entourait, mes regards se promenaient ardents et provocateurs sar ces visages allumés par la fièvre du combat. Tout brûlant de haine, d'amour et de désespoir, ils vinrent se reporter sur mon frère.

< Ainsi ! c'est bien toi I »

Et comme sa bouche hésitait à me répondre :

« Ah! traître! » m'écriai-je..

Dix baïonnettes étincelèrent autour de mon front. Wilfrid les écarta du revers de son épée, et, la tête haute, je traversai la multitude.

YII

Cette angoisse inexprimable que j'avais éprouvée dans l'église où Mlle de la Yauxelle s'était mariée, je la connaissais donc une seconde fois, et dans toute l'horreur d'une révolution. Mais c'était moins à présent la colère et l'aversion que je ressentais

D'UN HOMMBt 89

que le mépris. Mort, je l'aurais vengé, ce frère adoré, mais vivant I

J'employai la nuit à courir la ville, frappant à toutes les portes que je connaissais pour tenter un' suprême effort. Quel spectacle présentait alors Paris! La foule battait les rues, agitée comme une mer, les hôtels étaient déserts. Partoutle peuple, en armes, et, dans le tumulte des carrefours, des feux de bivacs, autour desquels éclataient par inter* valles des chants détestés. Çà et là, erraient dans les jardins publics, seus l'ombre des palais conquis, des officiers dont la révolution venait de briser les épées. Sur aucune place, dans aucun faubourg, une troupe courageuse avec laquelle il me fût permis de chercher la mort I L'âme navrée, je partis pour Rambouillet. Je tenais à honneur d'accompagner dans son dernier voyage la monarchie, une fois encore exilée de France et vaincue par son éternelle ennemie. Je me joignis donc à ce modeste cortège de soldats dévoués et de serviteurs fidèles qui firent au roi Charles X une pieuse escorte jusqu'à Cherbourg. Quand les yeux du vieux monarque s'arrêtaient sur moi, le rouge de la honte me montait au visage. Je croyais qu'il y lisait la trahison d'un Neuvailler. Ahl s'il m'eût alors demandé si je n'avais pas un frère, je serais mort de regret et de confusion sur la route I

J'avais parfois la folle espérance que Wilfrid abandonnerai! tout à coup la cause qu'il avait embrassée, et que, pris de remords, il viendrait grossir notre triste cortège. Si le galop d'un cheval reten-

90 HISTOmE

tissait pendant une halte, mon cœur tressaillait. Il ne vint pas! Je vis enfin s'éloigner le navire qui emportait la famille royale, et dans les campagnes, animées d'un mouvement silencieux, aucun indice ne permit d'espérer qu'une seconde Vendée fût possible. La voile qui s'effaçait à l'horizon fit disparaître ma dernière illusion. Je rentrai dans Paris plus désolé qu'un vaincu ; j'y rentrai comme un fugitif. J*habitais en ce moment l'hAtel immense où la marquise douairière de Glerfons m'avait reçu. Cet hâtel, qui rappelait par son étendue et son imposante architecture les vieilles demeures des familles princières, occupait l'angle de la rue Saint-Dominique et du boulevard des Invalides. Mon frère s'y était présenté deux fois en mon absence. Avant de m'éïoigner d'une ville où je ne voulais plus reparaître, je me décidai à voirWilfrid, non pas que j'espérasse le ramener à d'autres idées, mais pour établir sur un pied définitif nos relations nouvelles. Je le fis prier de passer chez moi.

Lès rumeurs de la révolution triomphante remplissaient encore Paris. Le bruit m'en était insupportable, odieux. Je n'entendais que le roulement des tambours, le retentissement des pavés tombant des barricades ébranlées, les chants des vainqueurs. Je ne voyais partout que des patrouilles hostiles, et nulle part ces uniformes de la gardfe qui avaient été ma joie et mon orgueil. Dans* ce tumulte qui me navrait, deux mots revenaient incessamment sur mes lèvres: Louise î Wilfrid ! L'amour dédaigné, l'amitié trahie I Qu'avais-je donc qui faisait que tout

se rompait autour de moi, espoir, affection, tendresse? Je me sentais seul dans la vie, bien plus même, inutile. Mes convictions, le fardeau du passé, le nom que je portais, tout rétrécissait chaque jour davantage le cercle qui m'entourait. Au plus fort de ces orages intérieurs , on vint m'avertir que Wilfrid m'attendait.

« Faites entrer! » dis-je brusquement au valet de pied.

J'étais alors dans le grand salon d'apparat où la marquise de Glerfons m'avait tendu la main. Le soleil d'été se jouait dans les arbres du jardin et traçait de grandes bandes lumineuses dans cette vaste pièce toute éclatante d'un luxe séculaire. Une glace me renvoya mon image. La trace de vingt nuits d'insomnie se lisait sur mes traits. Dix années passées à la guerre ne m'auraient pas plus vieilli. Wilfrid entra. Je lui montrai silencieusement un fauteuil . L'expression d'une tristesse navrante parut sur son visage. Moi-même j'étais bouleversé.

« Est-ce ainsi que nous devions nous revoir ? s'écria-t-il.

— Aqui la faute? Voyez! » lui dis-je.

Wilfrid n'avait pas pris le temps de changer de

vêtement. Il arrivait d'une ville du Nord où il avait été envoyé en mission. La poussière du voyage le couvrait encore. Il leva le front, et fièrement: « J'ai rempli mon devoir, reprit-il.

— Alors, monsieur le vicomte, entre nous tout

est fini. »

Des larmes jaillirent des yeux de Wilfrid.

« Non, ce n'est pas possible ? s'écria-t-il d'un accent désespéré ;.le même sang ne coule-t-il pas dans nos veines?... n'ôtes-vouspasleseul être que j'aime en ce monde ! >

Tout ce que la tendresse la plus vive» la reconnaissance la plus vraie, les meilleurs et les plus honnêtes sentiments peuvent inspirer, il me le dit pour calmer cette irritation dont je sentais en moi les bouillonnements. Ne pouvait-on pasétre séparés par une divergence d'opinion et rester unis par le cœur? Qu'importait que les idées fussent diverses comme les carrières, si la même loyauté remplissait les âmes? Pouvais-je penser que quelque chose fût de force à m'enlever la place que j'occupais dans sa vie? Mille souvenirs ne lui rappelaient-ils pas ce que j'étais, et quelle tendresse j'avais versée autour de son berceau? Il ne voulait pas l'oublier, si je l'oubliais. N'étais-je pas en quelque sorte le principe même de son existence ? Je n'avais nulle idée de cette éloquence qui prenait sa source dans la partie la plus haute de 1 être humain. Ce n'était pas Wilfrid qui parlait, c'était sa jeunesse dans toute sa sincérité et son élan. Cependant, la tête inclinée par un mouvement qui m'était habituel, je le regardai dans l'attitude farouche d'un taureau. Chacune de ses paroles avait son écho dans ma poitrine ; mais une intraitable obstination m'endurcissait. Je ne voyais plus en lui qu'un rebelle et qu'un ingrat ; le frère avait disparu. Ces deux rides dont l'angle menaçant s'ouvrait sur mon front se fondaient alors en une seule ligne sombre, comme si un coup de hache

en eût creusé le dur sillon. Le visage de pierre qu'il avait devant lui épouvanta tout à coup Wilfrid :

« Ah ! vous ne m*aimez plus! » s'écria-t-il enfin.

Je ne l'aimais plus I Le cri de Wilffid me pénétra jusqu'au fond de l'âme. J'allais céder peut-être et lui tendre les bras, lorsque cette voix redoutable que j'avais entendue autrefois retentit de nouveau dans mon cœur: Ne cède pas! disait-elle. Et me roidissant contre l'émotion qui me gagnait :

« Un mot suffit, lui dis-je; désavouez hautement, publiquement ce que vous avez fait dans ces jours maudits ; demandez pardon à Dieu et à votre roi de cet égarement qui imprime une tache sur notre blason et qu'un accès de fièvre peut seule excuser, et quand vous aurez abjuré ces criminelles folies, alors je vous rendrai mon estime. L'amitié reviendra quand j'aurai la certitude que le souvenir du passé ne laisse plus dans votre cœur qu'indignation et dégoût.

— Mais c'est une lâcheté que vous me demandez, et c'est vousl...

— Je vous demande de faire votre devoir.... Re-^ tournez au drapeau que vous avez trahi. »

Une faible rougeur parut sur les joues pâles de Wilfrid :

« Songez à qui vous parlez, mon frère, » dit-il d'une voix désespérée.

Je me redressai de toute ma hauteur, et d'une voix âpre et violente :

« Il n'y a pas de frère ici 1 m'écriai-je, il y a le

marquis de Gierfons qui demande compte de Thonneur perdu au vicomte de Neuyailler.

— Robert !

— Ètes-vous décidé?

— Je le suis et je refuse. »

Ma main, qui jouait avec le manche du poignard que mon ancêtre Philippe de Neuvailler portait à la bataille de Moncontour, le jeta par terre si violemment, que le fer vola en éclats. Wilfrid fit un pas vers moi, mais déjà je l'arrêtai d'un geste hautain :

« A présent, il ne nous reste plus qu'à compter, lui dis-je.

— Compter? répéta Wilfrid.

— Mon intention était de vous attribuer dans le partage de nos biens la totalité des terres qui ont appartenu à la famille des Neuvailler dont vous portez le nom; elles représentent à peu près la moitié de ce que j'ai ; ces terres sont à vous, monsieur le vicomte.

— Je pourrais tout accepter d'un frère; d'un honune qui me condamne, je ne veux rien.

— Gomme il vous 'plaira. Si cependant un jour vous changiez d'idée, les titres des diverses propriétés qui composent votre avoir sont déposés chez le notaire de la famille ; à votce première demande, ils vous seront remis.

— C'est une liberté dont je n'userai pas.

— Je crois, monsieur le vicomte, que l'entretieD est fini. »

En parlant ainsi, je saluai mon frère de la tète.

II m'imita et se dirigea vers la porte ; mais au mo^ ment d'en passer le seuil, il s'arrêta. La bande de lumik*e qui entrait par l'une des fenêtres l'encadrait ; je voyais sa poitrine émue se soulever. Un mot, un signe, un regard , et il serait tombé dans mes bras. Mais j'étais debout devant la haute cheminée, plus roide et plus froid qu'une statue ; une force impitoyable me clouait à ma place. Wilfrid rassembla tout son courage et sortit. Une minute après, j'entendis la lourde porte de l'hôtel qui re^ tombait sur ses gonds.

Le soir môme, j'avais quitté Paris. Les bois de Neuvailler m'appelaient vers leurs solitudes par le charme des souvenirs; mais ces souvenirs étaient comme un buisson d'épines où mon cœur se déchi* rait. Quel coin de terre ne me parlait pas de Wilfrid? N'était-ce pas auprès de cet herbage que je l'avais arraché à la poursuite d'un taureau î Ne m'a* vait-on pas vu sortir de ce pan de forêt, l'emportant tout endormi dans mes bras ? dette rivière nous connaissait tous deux ; combien de fois ne l'avionsnous pas traversée, tandis que ma voixencourageait celui qui fut si longtemps pour moi le petit ! Quelles courses à cheval dans ces vallons I Quelles promenades sur ces étangs, alors que Wilfrid am<»*çait les lignes et que son frère, le sauvage, l'hercule, le grand Robert, maniait les rames ! Là était la cabane du bûcheron où j'avais veillé sur Wilfrid brisé par la fatigue et couché sur un lit de bruyère 1 Là cette roche énorme que nous aimions à gravir pour voir au loin le pays ! Et comme si ce n'était pas assez de

ces pénibles rapprochements, chaque voisin ne se lassait pas de me demander ce que mon frère élait devenu. Je n'oubliais Wilfrid que pour penser à Louise, et ces deux parts de ma vie me versaient les mêmes tristesses et des douleurs égales.

Un matin je réunis tout ce qui avait appartenu à ce frère bien-aimé contre lequel je me sentais des mouvements d'une haine impétueuse : les armes de chasse qui me rappelaient cent épisodes de notre vie heureuse , les livres qui portaient à la marge Tempreinte de son crayon» et sur lesquels il me semblait toujours le voir penché, les meubles qui avaient été les témoins de son enfance studieuse, les niille objets divers contre lesquels ma pensée sans cesse en éveil se heurtait» et, d'une main convulsive, je les enfermai dans un appartement dont je brisai la clef. J'espérais moins souffrir en écartant de moi tout ce qui gardait le signe de Wilfrid, tout ce qui me criait : < Là il a souri, là il a pleuré, là il s'est endormi ; ce volume est le dernier qu'il ait ouvert, ce fauteuil Ta reçu un soir qu'il avait la fièvre; ce fusil, tu le lui as donné!... » Mais la blessure était en moi, et tous ces soins cruels ne la guérissaient pas.

Devant le cadre où souriait le visage doux et paisible de Mlle de Sauveterre, ce visage qui m'avait apporté le calme tant de fois, je m'arrêtais cependant.... Ce n'était pas seulement la mémoire vénérée du comte Jean qui le protégeait ; c'était encore le souvenir de sa bonté tendre et constante. Je laissai le cadre à sa place et sentis mes yeux devenir hu-

mides en le regardant. Un soir, je m'étais oublié dans la chambre où la main de mon père Tavait suspendu; Tombre grandissait autour de moi; par la large fenêtre ouverte sur les étangs, un jour pâle tombait du ciel, où s'envolaient mille nuées grises que chassait un vent plaintif. Les plus tristes pensées prolongeaient ma marche lente, en quelque sorte automatique. Le jeu de la clarté douteuse qui s'éteignait prêta tout à coup à cette Jmage inerte une apparence de vie ; la ressemblance était profonde, intime^ saisissante : moins les traits que la physionomie; il me sembla que sa robe blanche s'agitait, que sa poitrine émue se gonflait, qu'un souffle animait ses lèvres Je ne sais quel frisson troubla mon cœur, et, la regardant, je m'écriai tout à coup :

« Ahl si je l'aimais I ne le savez-vous pas?... Il a choisi une voie où jamais un fils des Neuvailler n'a marché.... Vous qui êtes auprès du comte Jean, demandez-lui s'il me fallait courber la tête!... »

La lumière expirante s'effaça; je ne vis plus le mouvement de la robe et cet étrange réveil du visage qui avait un instant ébloui mes yeux ; la nuit m'enveloppa, et, tout rempli d'une crainte superstitieuse, mais inébranlable dans ma réprobation, je tombai accablé sur un fauteuil.

Ce fut vers cette époque que je pris l'habitude des confidences confiées au papier. La première fois îue je me surpris une plume à la main, un amer sourire plissa mes lèvres. Était-ce bien là ce qui m attendait, et fallait-il me voir, sans que les mêmes

prouesses eussent agité ma vie, passer par le même sentier bizarre qu'avait parcouru mon aïeul, Philippe de Neuvailler? Après quelques hésitations, je continuai ; je trouvai à ces récits interrompus, vingt fois abandonnés, vingt fois poursuivis, je ne sais quelle consolation qui, en me faisant revenir sans cesse sur les mêmes sujets douloureux, m'accoutumait à en accepter les dures conséquences. Ces confidences, que la flamme du foyer dévorait parfois avant que l'encre eût le temps de s^her, étaient comme ces fissures par ob se dégagent les fumées et les scories d'un volcan. La chose écrite, si je ne souffrais pas moins, j'étais moins agité. Que d'heures alors passées dans le silence! avec quelle fièvre ne fouillais-je pas au plus profond de mes souvenirs, tout chauds encore ! Hélas ! c'était moins l'histoire des faits que celle de mes sentiments anéantis, de mes cris étouffés, de mes larmes, de mes angoisses, que j'écrivais. Qu'elles ressemblaient peu, ces annales de ma trentième année, aux confessions héroïques de mon ancêtre ! Où voyait-on la trace des /(Hleresses emportées d*assaut, des batailles furieuses où la mort vole de toutes parts, des enàbûches, des estocades, des prises d'armes ? Rien de tout cela, mais quelques silhouettes d'officiers heurtant leurs épées contre la mienne, et le profil d'une femme Qn qui tout s'absorbait.

Un pressentiment vague me disait cependant que tout n'était pas fini. D'indéfinissables espérances me réchauffaient le cœur par intervalles. Se pouvait-il que les violences de Paris n'eussent pas leur

réplique en province? Ce que j'avais vu, durant mon pèlerinage en Normandie, n'était pas fait, il est/rai, pour donner à ces bouffées d'espérances la force et la vie ; mais la jeunesse l'emportait quelquefois, et alors je partais pour les châteaux voisins, avec le désir de rallumer dans les cœurs quelque étincelle du feu qui avait donné à la vieille France tant de soldats et de héros. Ces promenades entreprises à cheval me conduisaient^ avec la vitesse de la foudre, à tous les points du département. Souvent j'en franchissais les frontières ; mais je ne remuais partout que des cendres, je ne rencontrais partout qu'une irrésistible peur. On m'accueillait, on m'écoutait, on me serrait la main, et il me semblait bien, aux réponses qu'on me faisait, que je parlais un langage que personne n'entendait plus.

Il m'arrivait cependant de m'obstiner. —Les moissons ne lèvent pas en une nuit, me disais-je. Et, sur le dos de mon cheval, je traversais de nouveau la contrée dans tous les sens. Puis tout à coup une fatigue horrible me prenait, je tournais bride et regagnais la tète basse la retraite d'où j'étais parti, évitant les châteaux et courant par les sentiers dé* serts. Bientôt après, je me réfugiais dans cette chambre bleue où le portrait de ma mère faisait descendre je ne sais quelle atmosphère de paix. Tout dans le château me parlait du passé. Le souvenir de Thérèse s'y mêlait à celui de Wilfrid. Les mêmes salons gardaient l'empreinte de leurs pas, et de nouveau je savourais à longs traits cette tristesse inépuisable qui naît de l'aspect des lieux où

la vie s'est ouverte aux émotions, mais je n'en étais pas suTiolli. Un fonds de vigueur, qu'aucune secousse ne pouvait abattre, me faisait braver impunément Ténervante influence des regrets et de l'isolement; quelque chose de fier et de hautain m'animait au contraire. N'avais-je pas obéi aux règles enseignées à ceux de mon nom par les traditions de famille? La marquise de Glerfons et le comte Jean de Neuvailler m'auraient-ils renié? N'étais-je pas un des leurs, et si on ne me voyait point dans ces positions éclatantes où la naissance et la fortune me conviaient également, n'était-ce pas une preuve de plus que je les méritais? C'est donc le front haut que j'attachais mes yeux sur ce vitrail où, pendant les heures de mon enfance, je voyais l'image resplendissante de ma mère, la première comtesse de Neuvailler. Elle brillait du même éclata cette image tout enflammée par la lumière du soleil, et son doigt mystérieux me montrait le ciel. Je la regardais, et, orgueilleux de ma vie désenchantée, je me disais tout bas, tandis que l'orgue chantait : « Ainsi brillera toujours, quoi qu'il advienne, cet écu des Neuvailler et des Glerfons que mes pères m'ont transmis! Qu'importent les sanglantes épreuves ! Qu'importent les longs désespoirs 1 il y a le nom 1 »

Cependant Médéric m'avait rejoint à Neuvailler. Je n'avais rien fait pour l'engager à me suivre dans cette retraite d'élection. Un matin, je le trouvai dans la* cour du château en costume de garde. U fourbissait un couteau de chasse avec la tranquillité d'un homme qui s'acquitte d'un devoir.

d'un homme. 101

c C'est moi, me dit- il, comme je le regardais du haut en bas; cela m'ennuyait de porter la cuirasse sous une cocarde qui n'est pas la vôtre.

— Et tu t'es souvenu de Neuvailler?

— De plus, il m'aurait fallu couper le visage à la moitié de l'escadron où Ton m'avait incorporé. Mon pauvre régiment, qu'en a-t-on fait? J'ai quitté le service. Chemin faisant, je me suis dit que vous auriez besoin peut-être d'un homme qui fût prêt à vous servir en toutes circonstances et en tous lieux. Me voilà .

— Reste donc ! Et si une occasion se présente de nous faire casser la tête, nous ne la manquerons pas.

— Ainsi soit-il, » répondit Médéric.

Mon garde et moi nous passâmes quelques longues semaines à battre le pays; nous chassions beaucoup. Un goût bizarre me faisait aimer les chevaux pies; j'en avais toujours un ou deux de cette i^be dans mes écuries. Cela provenait certainement de ce que le poulain sur lequel, pour la première fois, j'avais entrepris une course au grand galop avait une robe noire et blanche. Tous les chevaux pies que je montais depuis s'appelèrent Grain d'orge, 6n mémoire de ce poulain, qui était d'une race ad-

102 HISTOIRB

mirable pour la taille, le courage et le fond. Les plus terribles étaient encore ceux qui me plaisaient le plus. Il y avait dans nos luttes comme une apparence de péril; je me rattachais par là à ce qui avait eu pour mon adolescence un attrait si vif. Dès lors je pris l'habitude des courses folles par monts et par vaux. Elles apaisaient ma fièvre, mais ne la guérissaient pas. Médéric m'accompagnait toujours dans ces expéditions, dont nous revenions brisés sur des chevaux fourbus. Mes voisins s'imaginaient que j'obéissais par caprice à une mode de chasseur anglais. Les jours anniversaires de ma rencontre avec Rodolphe Humfrey et Maximilien de la Vauxelle, je partais seul. Pauvre Grain d'orge! quels coups de cravache ! quels coups d^éperons ! Ce jour-là je combattais des fantômes.

Un soir que je venais de sauter à bas du cheval pie tout fumant, un valet de pied me remit une lettre par laquelle j'étais prié de rendre les derniers devoirs à un gentilhomme dont la dépouille mortelle venait d'être ramenée de la terre d'exil. Le lendemain j'étais àSalbris. Il y avait peu de monde dans l'église et autour du château. Une affiche jaune qui pendait au coin d'un mur indiquait que le domaine et ses dépendances venaient d'être mis en vente. Tout avait l'apparence du dénûment et de l'abandon. Un adolescent que je ne connaissais pas conduisait le cortège. Il était l'image de la tristesse. Son aspect me navra.

M. de Salbris était un voisin de campagne avec lequel le comte Jean de Neuvailler n'avait jamais vécu

sur le pied d'une intinïité bien grande. Un incident de chasse, puéril dans le principe, envenimé plus tard, les avait brouillés; j'avais tout accepté de M. de Neuvailler sans examen, ses sympathies aussi bien que ses inimitiés. Nous n'échangions donc, M. de Salbris et moi, que de rares saints, froids et hautains. H. de Salbris, que j'avais perdu de vue depuis quelques années, venait de mourir, laissant des affaires dans le plus grand désordre. Son fils restait seul au monde. Je l'examinai à la dérobée pendant l'office des morts. Son visage me rappelait celui de Wilfrid, non pas qu'il lui ressemblât, mais il avait cette expression de douceur et de fierté que j^avais ATue si souvent au petit. Que d'efforts ne faisait-il pas pour se tenir debout pendant que les chants terribles éclataient sous les voûtes de l'église.

Quand tout fut terminé, il nous remercia en termes dignes. Sa douleur le secouait. Tout le monde s'éloigna, je restai le dernier. Je le vis alors boucler une valise laissée dans une chaumière, la charger sur les épaules d'un valet de ferme et prendre à pied Je chemin du village. Je m'approchai.

« Oùallez^ous, monsieur le comte? » lui dis-je. Ma voix sympathique fit qu'il s'arrêta.

< Je ne sais pas , me répondit-il , je trouverai

sans doute une auberge sur la route, et demain.... »

La voix lui manqua subitement, mais passant la

main sur ses yeux et se remettant avec un courage

qui me donna bonne opinion de lui :

» Mon père était en Ecosse quand la mort Ta sur-

pris, continua-t-il, je savais qu'il tenait à cette terre de Salbris qui l'a va naître et qui va sortir de notre famille; j'ai voulu qu'il dormit dans la même église où il a été baptisé, et l'ai ramené chez lui tandis que je le pouvais encore ; la maison depuis hier n'est plus à nous. »

Je pris son bras avec un mélange de respect et d'autorité.

« Voulez-vous me permettre de vous oflFrir l'hospitalité? lui dis-je, nos pères ont pu rompre des relations de bon voisinage, mais ils s'estimaient gens d'honneur^... Faites donc comme un voyageur que surprend la nuit dans la campagne et qui frappe à la première porte qu'il rencontre.

— Je vous suis, » répondit M. de Salbris.

Bientôt j'entrai plus avant dans ses confidences. Fernand avait l'âme lière. Il voulait obéir aux derniers vœux de son père qui, sur son lit de mort, lui avait fait promettre de vivre en gentilhomme et en soldat.

«c J'ai son exemple pour me rappeler qui je suis, disait-il, plus tard il verra que le oiétier des armes ne m'effraye pas.... »

J'avais le cœur gagné ; cet isolement, cette vaillance mêlés à cette grande jeunesse me faisaient suivre Fernand d'un air attendri quand je le vis le lendemain traverser d'un pas agile et curieux les longues galeries de Neuvailler.

Un matin, après quelques jours de repos qu'il m'avait accordés à ma prière, il entra chez moi en habit de voyage.

« Monsieur le marquis, me dit-il, ce serait abuser de votre hospitalité si je restais plus longtemps.... J'ai une carrière à conquérir et si je veux être soldat, il faut.... »

Je l'interrompis et lui tendant la main :

« Vous plaît-il de rester avec moi ? m'écriai-je. C'est avec bonheur que je vous initierai au métier des armes.... Croyez que si votre père était vivant il vous confierait sans regret à ma direction. »*

Je vis l'expression de la reconnaissance la plus profonde briller dans ses yeux. Sans attendre sa réponse j'appelai Médéric.

« Faites préparer l'appartement rouge, lui dis-je, M. le comte Fernand de Salbris ne quittera plus le château. Il est chez lui. >

Jusqu'alors Fernand avait fait les plus violents efforts pour rester calme ; quand Médéric disparut derrière la porte :

«t Âh I monsieur le marquis! » dit-il.

Il ne put pas continuer et fondit en larmes.

Ce fut mon fils d'adoption. Ses charmantes qualités répondaient à ce que promettait son visage. II était presque aussi beau que Wilfrid, sans le rappeler ni par les traits ni par l'expression du regard; vif, pétulant, hardi, quelque chose de viril se mêlait à son humeur enfantine. Je le vis à cheval; il ne maniait pas mal la bride et l'éperon; un fleuret à la main, il savait presque se défendre. Les semences étaient bonnes, je me chargeai de faire lever la moisson. Fernand devint mon compagnon de chasses et de courses. Ce qui me plaisait en lui, c'était

la franchise de ses allures. Il agissait en toutes choses comme si tout à Neuvailler eût été à lui. Jamais je ne vis petites mains plus généreuses. Si quelque grange venait à brûler, si un métayer perdait ses vaches, si les loups croquaient une douzaine de brebis, si Forage renversait une étable, Femand me demandait gaillardement de réparer le dégât. Un jour il avait donné quinze louis ; un jour il en avait promis trente. Je soupirais alors en pensant qu'un autre aurait pu faire ce qu'il faisait !

Je n'étais pas d'humeur à pousser Femand du côté des sciences et de la philosophie, on le comprend ; mais je tenais à ce qu'il fût en état de se montrer partout. Ce même professeur qu'avait eu Wilfrid autrefois s'installa au ch&teau. Fernand faisait voir de l'assiduité au travail, mais avec quelle ardeur ne quittait-il pas la salle d'étude pour sauter sur un cheval ou courir à la salle d'armes 1 De singulières idées me traversaient l'esprit quand je le voyais franchir les herbages au galop, passer d'un élan par-dessus les clôtures, ou pousser quelque vigoureuse botte à Médéric, qu'il assurait d'un joyeux appel du pied. Hélas ! ce n'était pas un Neuvailler qui se livrait à ces jeuxl Ainsi les choses qui répondaient le plus à mes instincts, auxquelles j'assistais avec un véritable sentiment de satisfaction m'apportaient une part de tristesse; j'avais cet art malheureux de tirer une pensée amère des actes quotidiens de la vie. Mais j'avais à présent charge d'âme, et, comme un père, je ne reculai devant aucune des obligations sacrées que j'avais contractées.

« Dieu m'avait donné un flis, Tenfer me Ta retiré, me disais-je parfois; maintenant celui qui marchera à mon côté ne s'appellera pas Wilfrid, il s'appellera Fernand! »

Mais que mon triste cœur protestait contre cet inflexible arrêt de ma volonté !

Vers cette époque, un matin, Médéric tout effaré m'annonça qu'une ancienne connaissance de Nancy était àNeuvailler et demandait à me parler. A ce mot deNancyje me levai,la pâleur du marbre sur le front. « Eh! c'est le major! cria Médéric, qui devina ce qui se passait en moi.

— M. de Baudricourt? fais entrer! » dis-je alors pleinement rassuré.

Tout en parlant, je courais au-devant du major devenu chef d'escadron. Je le rencontrai au bas de l'escalier; un premier élan me porta dans ses bras; cette accolade fraternelle me donna un mouvement <îe joie sincère et spontanée, le plus doux que j'eusse encore éprouvé depuis mon arrivée dans le Nivernais. C'était quelque chose de mes plus chères affections qui revenajt à moi. M. de Baudricourt était en petite tenue; mais il portait toujours l'uniforme des cuirassiers. De quel visage ne regardais-je pas son frac bleu, son épée, ses éperons ! Un coup d'oeil rencontra sous la ganse du chapeau la cocarde tricolore que j'avais vue un jour dans l'atmosphère brûlante de Paris. Je fronçai le sourcil. Le major s'en aperçut et me prit par le bras.

«Bon! dit-il, nous en reparlerons plus tard.... Déjeunons d'abord.... j'ai un appétit d'enfer! »

Le son de sa voix réveillait mille souvenirs de garnison ; je revoyais les casernes, les parades, les chambrées, le régiment en ligne de bataille, les cuirasses au soleil, les sabres nus, les crinières échevelées sur les casques flamboyants ; j'entendais les cris impérieux des commandements, les fanfares des clairons, le galop des manœuvres. Un soupir gonfla ma poitrine.

« Bahl poursuivit M. de Baudricourt comme s'il eût supris sur mes lèvres l'ombre de ces regrets, on n'a pas dispersé tous les eScadrons, les soldats sont encore debout ! »

J'avais toujours éprouvé un sentiment véritable d'amitié pour cet officier jovial et franc ; je le savais brave et homme d'honneur; en vingt circonstances il m'avait témoigné une vive et loyale sympathie; elle était peut-être mêlée d'une philosophie insouciante qui glissait à la surface des choses, mais que pou vais- je demander de plus à un camarade qui avait été envoyé sur mon chemin par le hasard? La conversation fut donc animée et conGante, j'étais presque en belle humeur.

« Ma foi 1 dit tout à coup le baron, au lieu de faire un siège d'après toutes les règles d'une stratégie savante, je vais monter brusquement à l'assaut. Mon cher marquis, je suis à Neuvailler pour vous enlever.

— M'enlever! m'écriai-je.

— Tout simplement. Vous allez certainement donner à vos sourcils cette allure terrible que je leur connais, il faut cependant bien que je prononce

un nom. Celle qui s'appelait Mlle de la Yauxelle a parlé.... On a tout appris, et autant on vous blâmait, autant on vous admire et on vous estime.

— Eh bien î

— Or, les anciens officiers des cuirassiers de la garde qui continuent à porter Tépaulette m'ont envoyé vers vous, et cela pour vous ramener sous les drapeaux.

— Moi? »

Je m'étais levé. Je n'avais dit qu'un mot, un seul, mais il était parti comme une balle et M. de Baudricourt en avait compris la signification. D'ailleurs mes regards cherchaient déjà le chapeau qu'il avait jeté sur un meuble. •

« Pardieul me dit-il avec un peu de hauteur, ce que d'autres ont fait, qui ont le cœur bien placé, vous pouvez le faire aussi. »

Puis se remettant, et d'une voix animée par le souffle de l'amitié •

« Voyons, marquis, reprît-il, entre nous les bonnes paroles doivent suffire. Comptez-vous le pays pour si peu, que rien ne vous invite à le servir? La France est éternelle, et qui mourait pour les Valois ou les Bourbons mourait pour elle aussi. Le même sang héroïque a mouillé la neige d'Eylau et les moissons de Fontenoy ! Marengo, où la république fut sauvée, est sœur de Bouvines qui assura la monarchie. Au-dessus des révolutions et des dynasties il y a répée.... Là est la protection du pays, sa défense, son boulevard I Ne regardez pas à la couleur du drapeau, regardez plus loin et plus haut; il y a

une patrie qui ne doit pas être oubliée. Les Athéniens ne couraient-ils pas à la bataille qu'ils fussent les Athéniens de Thémistocle ou les Athéniens de Périclès? Vous semble-t-il que l'Europe soit endormie à ce point qu'un réveil terrible ne soit pas possible? Le sol treimble de toutes parts. Les vieilles maisons qui ont gouverné le monde chancellent comme des arbres secoués par un vent furieux. Il y a partout un ferment de révolte qui fera quelque jour explosion.... Les peuples sont eu fièvre. Soyez debout, répée au poing, le jour où sonnera la trompette du combat. Nous avons à sauvegarder la France. C'est quelque chose, c'est toutl »

M. de Baudricourt parla longtemps sur ce ton avec une chaleur et un accent qui m'émouvaient. Le souille brûlant de la guerre passait par sa bouche. J'en sentais les flammes, et mon cœur battait plus vite.

Œ Est-ce dit? me cria-t-il tout à coup ; venez-vous rejoindre vos anciens compagnons d'armes? >

Ahl je dois le dire, j'hésitai. Tout ce que j'avais aimé, cette carflère d'élection où la parole respectée de la marquise de Glerfons m'avait poussé, m'appelait de nouveau par la voix sympathique d'un soldat. Nous étions alors dans une antique salle où mon père aimait à se tenir. Il revivait dans tous les meubles, où Ton sentait comme une empreinte de son passage. Ma conscience évoquait sa mémoire. A ma place, et sollicité par de tels appete, qu'eût-il fait?

Je ne sais quelle voix terrible me parla tout à

coup du fond de mes entrailles. Était-ce la voix prophétique de ma race, ou la voix implacable de mes rancunes? Le comte Jean, à son lit de mort, à l'heure où j'étais agenouillé sous sa main, ne m'avait-il pas ordonné de ne jamais transiger avec Thonneur du nom? et la douairière de Glerfons, qui m'avait choisi pour représenter parmi les vivants toute une longue suite d'aïeux, ne me disait-elle pas que, hors Dieu et le roi, il n'y avait rien? Dieu restait, et mon âme lui appartenait. Mais le roi ? Oterais-je de son service , et à présent qu'il était dans l'exil, cette épée qui l'avait tristement, mais fièrement escorté jusqu'à Cherbourg? Et puis, accepter les conseils de M* de Baudricourt, me rendre à son appel, n'était-ce pas une capitulation ? De quel air soullendrais-je le regard de mon frère, s'il me voyait la cocarde aux trois couleurs sur le front, lui que j'avais repoussé , condamné , proscrit , parce qu'un jour je l'avais surpris dans une mêlée, combattant pour ces mêmes insignes? Il se fît comme une révolte en moi; l'orgueil, le sang, la conscience, tout cria du même coup. Soudain je me dressai :

« Non] dis-je^ ^^^^ 1^ ^^ ^^ comte Jean, le dis de l'homme qui a combattu à la Tremblaye, à Sauteur, à Nouaillé, celui-là ne jsera jamais parmi les

bleus 1 »

Une expression de tristesse profonde se répandit sur le visage du commandant.

« Ahl quel motl dit-il.... vous, un soldat 1 II me ^^blait que nous étions de la même famille 1 »

Il voulut insister ; un mouvement de la tête lui fit comprendre que toute tentative nouvelle était inutile. Déjà je sentais sur mon front se creuser la ride paternelle. Un triste sourire parut sur les lèvres de M. de Baudricourt.

« Voilà que vous me rappelez ce terrible Philippe de Neuvailler dont vous m'avez conté l'histoire, » me dit-il.

Ce nom me fît tressaillir. Était-ce vraiment alors l'âme de Philippe qui palpitait en moi ?

Une heure après je vis s'éloigner le baron. Un air d'insouciance militaire avait remplacé l'émotion que Ton voyait sur son visage. Il me serra la main.

« Quoi qu'il arrive, me dit-il, je ne lèverai jamais Tépée contre vous.... A chacun sa voiel... Je ne sais de vous et de moi qui a tort et qui a raison 1 »

Cette rencontre, qui avait remué tant de choses vivantes au fond de moi, me jeta dans un trouble inexprimable. J'en triomphai par amitié pour Fernand, mais ce ne fut pas sans effort, et je rentrai de nouveau dans le silence de ma vie.

 quelque temps de là, à l'heure du crépuscule, et tandis que je suivais à cheval la lisière d'un taillis où jadis Wilfrid et moi nous tendions des pièges, j'aperçus, marchant le long d'un sentier, un homme couvert d'un manteau. Il gravit un monticule qu'on voyait à l'extrémité d'un champ, et s'y arrêta. De cette hauteur, on apercevait Neuvailler, le parc, les bois qui entouraient le château. A la distance où je me trouvais, il m'était impossible de reconnaître les traits de cet étranger. Quelle méditation le rete-

nail à cette place, pareil à un exilé qui revoit enfin le toit qu'il a perdu ? Moi-même j'étais immobile , troublé par une indéfinissable et subite émotion. Mon cheval frappait du pied la terre durcie, et Tinconnu ne l'entendait pas. Soudain un coup de vent souleva les plis du manteau qui l'enveloppait. Il me sembla que la silhouette de Wilfrid se détachait sur le fond pâlissant du ciel. Lui à cette place, et pourquoi? Je m'élançais, lorsque je vis l'étranger descendre à grands pas le monticule et s'effacer dans la nuit.

« Ah ! c'est impossible ! » murmurai-je ; et poussant Grain S orge au galop, j'atteignis en quelques bonds le sentier où tout à l'heure j'avais cru reconnaître l'image de mon frère. Personne ne s'y faisait voir.

Le souvenir de cette apparition me poursuivit jusqu'au retour de F^nand; mais n'avais-je pas été le jouet d'un effet de lumière et d'ombre combinées ? Quelle apparence que Wilfrid, dont je ne voulais même plus ouvrir les lettres, se montrât à Neuvailler ? Celui que j'avais vu sur Je sommet du monticule, le regard noyé dans les clartés douteuses du soir, c'était un voyageur, un artiste peut-être, qui demandait à ces paysages solitaires un motif pour ses pinceaux.

Le lendemain, j'étais seul dans le voisinage d'un étang dont les abords étaient chargés d'arbrisseaux. Une haie vigoureuse et touffue s'étendait entre la berge de l'étang et un petit chemin creux qui s'enfonçait dans les futaies voisines. J'étais couché dans l'herbe, suivant des yeux les mouvements d'un léger

bateau que manœuvrait Fernand. Ce même bateau, Wilfrid l'avait monté ! Tout à coup, le son d'une voix frappa mon oreille. Wilfrid causait avec Médéric dans le chemin creux. De la place où j'étais étendu, on ne voyait rien et on ne pouvait être aperçu. Ainsi je ne m'étais pas trompé lorsque la veille j'avais cru le reconnaître 1 Je ne sais quel sentiment confus me fit rester à cette même pletce, sans haleine, sans mouvement. C'était peut-être l'espoir inavoué que ce frère tout à la fois maudit et bien^aimé, m'apportait sa tendresse et sa soumission. Déjà je ne voyais plus Fernand.

« Penses-tu qu'il m'ait oublié? dit alors Wilfrid.

— Vous oublier, monsieur le vicomte? Ahl M. le marquis, mon maître, me le dirait et le signerait de sa main, que je ne le croirais pas.... Il y a deux créature^ vivantes qu'il n'oubliera jamais, son cœur n'eût-il plus qu'une goutte de sang !

— Je l'ai bien reconnu hier sur son grand cheval piel... Gomment ai-je fait pour ne pas retourner la tête, courir à lui et m'écrier : « C'est moi ! c'est « Wilfrid! »

— Taisez-vous, de grâce!... Dieu! si M. le marquis vous entendait!

— Tu crois donc qu'il me repousserait encore aujourd'hui comme il m'a repoussé une première fois? »

Médéric se tut. J'entendis seulement la crosse de son fusil qui tombait sur les cailloux du chemia.

« Va, tu peux parler, reprit la voix de Wilfrid; ce n'est pas Tespérance qui m'a conduit ici.

— Eh bien ! monsieur le vicomte; un serviteur de la maison vous doit la vérité. Vous saurez l'entendre..,. Vous connaissez comme moi quelle fidélité garde M. le marquis à la mémoire du roi qu'il a servi.... Qu'une occasion se présente, et il lui en donnera la preuve.

^ Quoil... tu penses que si une insurrection éclatait?...

-— Je ne le crois pas.,,, j'en suis sûr. Et M. le marquis ne marcherait pas seul i... Si donc vous voulez qu'il vous tende ses bras, penser comme lui, faites comme lui.

— Ah! sais-tu bien ce que tu me proposes?,.,

— Veuilles me pardonner, mon^ÎQur le vicomte, je n'ai pas la volonté de vous blesser,... jq vous dis les choses comme elles sont..,. Il y a des matières épineuses sur lesquelles un cuirassier tel que moi ^e peut avoir d'opinion.... où va mon capitaine, je vais.... je ne raisonne pas,,,, j'obéis,,.. Le jour où M. le marquis de Glerfons, votre frère, m'a peroiis de vivre à son côté, j'ai été à lui ; donc tout ce qu'il ^^^y je le ferai. Vous savez maintenant quel chemin peut vous ouvrir les portes de Neuvailler. Vou^ lez-vous y entrer. DHea un mot, et h l'instant je vous y conduis,

— A ce prix, jamais ! *

Je fis un mouvement. Les branches d'un buisson s'agitèrent; Wilfrid tourna la tête de mon côté. « On a remué par là, dit^il.

— C'est un oiseau peut-^tre, ou quelquei lièvra que votre cri a fait partir, » répoQdit Médéric ; mai&

il jeta son fusil sur l'épaule et s*éloigna. Wilfrid le suivit.

Jamais 1 Yoilà donc le mot que Wilfrid m'apportait 1

c Eh bien! soit.... jamais! » m'écriai-je à mon tour.

Le jour même, je mandai Médéric auprès de moi. Il ne me cacha rien.

c Quelque chose m'a dit que vous étiez là, quand j'ai vu trembler le feuillage, me dit-il ; c'est alors que j'ai rompu l'entretien.

— Parle h présent.... Wilfrid est-il encore ici? va-t-il partir? va-t-il rester?

— M. le vicomte se rendra demain à la chapelle du château ; il assistera à la messe que chaque dimanche vous faites célébrer pour le repos de l'Ame de M. le comte de Neuvailler, votre père; il attendra jusqu'à la fin, et si monsieur le marquis ne lui tend pas la main, il s'éloignera. »

Le jour où Médéric me fit part de son entretien avec Wilfrid, Pernand lui-môme ne put m'arracher un sourire. Au premier son de la cloche, le lendemain, j'entrai la tète haute et d'un pas ferme dans la chapelle. Un homme était à genoux sous l'ombre d'un pilier. Mes yeux ne le cherchaient pas, et je le vis. Je traversai la nef lentement et gagnai dans le chœur la place réservée au chef de la maison ; une autre était vide à mon côté. Celui qui devait l'occuper priait loin de là, perdu dans la foule des serWteurs. Mes regards furent inflexibles, et malgré moi, en épelant les paroles sacrées du livre saint, je ne

voyais qu'un mot, je n'en murmurai qu'un seul. Jamais I il a dit jamais I

L'office terminé^ je descendis les marches du chœur: personne ne remuait; c'était l'habitude qu'on attendît que je me fusse éloigné pour quitter la chapelle. Un homme se leva du milieu de la foule. Le regard de Médéric me le montra. Mais dans ce lieu de miséricorde je n'éprouvai pas d'autres sentiments que ceux d'une colère inexorable. Je passai sans détourner la tête, sans que nos yeux se fussent rencontrés. Bientôt après la foule s'écoula paisiblement, et le bruit de ses pas me poursuivit jusqu'au perron du château. Quels échos n'avait-il pas dans mon cœur ce bruit qui me disait que Wilfrid n'était plus à Neuvailler I

Quelques heures après, Médéric me remit une lettre.

« J'ai engagé ma parole, monsieur le marquis, me dit-il; faites-moi donc la grâce de lire ce que vous écrit M. le vicomte de Neuvailler. »

Sans répondre, je pris la lettre et l'ouvris. Pendant deux ou trois minutes il me fut presque impossible de voir les caractères tracés sur le papier, ^e parvins cependant à la parcourir jusqu'au bout.

« Vous avez été inflexible, Robert, et pendant cette heure cruelle que j'employais à prier Dieu de ranimer en vous la sainte amitié des anciens jours, pas une fois vos yeux ne m'ont cherché I mais rien ne m'empochera de vous aimer, rien, pas même votre sévérité. Ah! il me semble que si vous en

souffriez autant que moi, elle ne résiisterait pas au désespoir de vivre séparés. Nous, séparés! Comprenez-vous que cela soit possible? Certes, je respecte vos pt^incipes, mais, en leur sacrifiant tout, ne pouvez-vous du moins réserver une part de votre cœur à celui qui l'a eu tout entier ? Le mien n'est pas ingrat. Dans ces campagnes où j'étais pour vous le petit, je ne me suis souvenu que de la protection ardente dont vous m'entouriez. Se peut-il qu'elles ne vous rappellent rien et que leur aspect ne vous enseigne pas la mansuétude, le pardon, si vous voulez î

« Il vous sera difficile de me lasser. Je ne sais pas quel avenir nous est réservé ; tout est troublé et mystérieux autour de nous, tout s'agite, tout fré^ mit, l'air est en fermentation; dans quelle voie vous engagez-vous? On peut le prévoir. Que Dieu vous y protège ! Peut-être un jour m'y rencontrerezvous.... Oh! ne me maudissez pas alors I Vous devinerez peut-être à ma patience, à mes efforts, au déchirement de tout mon être quelle pensée m'a fait vous y poursuivre.

« Avant de m'adresser à Médéric — il vous est fidèle celui-là, mais sa mémoire n'est pas endurcie — pendant trois jours j'ai vécu près de vous, caché, épiant vos démarches, attendant l'heure propice. Elle n'est pas venue. J'étais comme un voyageur dans ces jardins, où tout me parlait de mes chères années, les plus jeunes, les meilleures ; je sais qu'un mot m'en ferait le matlre; mais cette main, qui ne mesure pas la grandeur du bienfait.

pourquoi ne savez-vous plus me la donner? Ce soir j'aurai perdu de vue les toits de Neuvailler. Ne les reverraî-je plus? Un instant encore je m'arrêterai au pied de cette croix de pierre, qui marque la limite du domaine du côté de la Loire; je regarderai derrière moi.... j'attendrai que la nuit vienne.... Un mot.... Télan d'un cheval qui vous emporterait vers moi, et je serai dans vos bras ! Le voudrez-vous, Robert? le voudrez-vous, mon frère, ou me faudra-t*il une dernière fols secouer la poussière de mes pieds sur cette terre dont, comme vous, je porte le notn? Ah! ne me percez pas le cœur si près de notre père ! *

Je relevai la tête. Médéric était devant moi.

« Va-t'en ! » m*écriai-je.

Médéric sortit, et je restai seul. Le soleil descendait vers l'horizon. Je regardais grandir et s'allonger l'ombre des peupliers. Vingt fois je me levai et vingt fois je retombai sur mon fauteuil; la lettre de Wilfrid était toujours dans ma main. Tout à coup je m'élançai vers l'écurie ; Grain d'orge, que je venais de saisir par la crinière, s'échappa en hennissant et franchit la porte comme en furie.

c Ahl c'est un signe d'en haut! Jamais I jamais! jamais! » m'écriai-je.

La nuit vint et Grain d'orge reparut tout écumant, mais il était trop tard.

Cependant un cri retentit tout à coup dans le Nivernais : Madame est en Yendée 1 . . . Les blancs tenaient donc enCn la campagne I Le frisson de la guerre me parcourut le corps, et Tenthousiasme de mes premiers jours me fut rendu. Toutes mes incertitudes, tous mes tourments disparurent comme des nuées emportées par un vent d'orage. J'avais un but ! Les portes de la vie se rouvraient pour moi. Les héroïques figures de Bonchamps, de Lescure, de d'Elbée, passèrent devant mes yeux dans un tourbillon de flammes.

c A présent nous pouvons nous battre 1 dis-je à Médéric ; à présent l'occasion désirée est venue- Tirons l'épée, et en avant I »

Je passai la nuit à mettre ordre à mes affaires. L'avenir de Fernand fut assuré; et après une journée consacrée à nos préparatifs, les ceintures pleines d'or, les pistolets aux fontes, à cheval tous deux, et suivis de deux gardes que l'esprit des aventures poussait à nous suivre, nous primes par des sentiers détournés le chemin du Bocage. J'avais dans la matinée embrassé Fernand et chargé son professeur de l'emmener loin du châ-

teau. Quelle ne fut pas ma surprise de le rencontrer sur la lisière d'un bois, en selle sur un vigoureux poney, le portemanteau en croupe .et armé comme nous ! 11 ne me donna pas le temps de le questionner.

« J'apprendrai le grec plus tard, me dit-il; donc laissez-moi vous suivre.... vous verrez que la fatigue et les coups de feu ne me font pas peur.... J*ai perdu mon professeur dans un ravin, et Moucherorif que j'avais caché dans un fourré, m'a conduit sur vos traces comme l'éclair.... Jamais le brave poney n*a si bien joué des jambes.... A présent, ne donnez pas à M. Barbeau le temps de me rattraper. »

Ce mélange d'audace et de gaieté me charmait : i'hésitais cependant, tandis que Grain cForge^ qui reconnaissait son camarade, hennissait et frottait ses naseaux contre la rude crinière de Moucheron, Fernand n'était pas mon fils; pouvais-je accepter la responsabilité qui allait peser sur moi? L'enfant, qui m'observait, posa sa main sur mon bras, et d'une voix plus grave :

c M. de Salbris, mon père, n'a-t-il pas voulu faire de moi un*gentilhomme et un soldat ?

— Sans doute.

— Et bien 1 quelle occasion meilleure trouveronsnous l'un et l'autre de remplir ses vœux î Le drapeau que nous aimons est levé. En route 1 mon père verra que je suis soldat et gentilhomme. »

Pourquoi Wilfrid ne tenait-il pas ce noble langage? Où était-il en ce moment? Les paroles de

Fernand électrisaient Médéric et les deux gardes ; vaincu moi-même, je lui tendis la main.

« Alors, monsieur le comte, suivez-nous! » lui dis-je.

Grâce à la connaissance que nos gardes avaient du pays , le voyage se fit sans accident ; nous ne marchions guère que la nuit et par des chemins écartés ; Thospitalité nous était offerte dans des cM* teaux amis. L'accueil enthousiaste qu'on nous y faisait, les nouvelles qu'on y donnait des progrès de l'insurrection, tout me reportait en esprit vers ces époques chevaleresques où l'Ecosse en armes saluait le retour du Prétendant. Mon impatience et mon ardeur augmentaient d'étape en étape. Mes gens la partageaient, Fernand faisait caracoler Moucheron. Que de belles mains attendries serraient les siennes ! Notre petite troupe s'était accrue de trois ou quatre hommes sur les confins du pays vendéen; d'autres promettaient de nous rejoindre. Enfin, le sixième jour après notre départ de Neuvailler, nous entrâmes dans une ferme dont tous les habitants avaient la cocarde blanche au chapeau.

« Qui êtes-vous? » me demanda un vieux chouan dont les mains caressaient un fusil qui avait fait les grandes guerres de 1793.

Ma réponse fut courte :

«[ Je suis le marquis de Glerfons, et voici de bons royalistes qui crient avec moi : Guerre aux bkus!

— Vive le roi ! » cria le chouan, et nous partîmes pour notre première expédition. Fernand ne se tenait pas d'aise.

Deux heures après, nous échangions des coups

de feu avec une compagnie de voltigeurs, flanquée

de quelques gendarmes à cheval. Fernand se battit

comine un lionceau. Un de mes gardes tomba pour

ne plus se relever. Deux balles avaient déchiré mes

habits. Le feutre de Fernand était troué. Il fit voir,

pendant cette escarmouche, qu'il était du vrai sang

de ces aimables et fiers gentilshommes qui combat*^

talent avec le maréchal de Saxe. Dans la soirée, et

tandis que deux ou trois sentinelles veillaient sur la

lisière du bois, on me donna par acclamations le

commandement de la troupe. Une heure après, je

dormais tranquille, le corps sur une brassée de ra-^

meaux verts, la tête sur une souche. Grain cTorge

broutait l'herbe & mon côté ; Moucheron l'imitait.

J'ai conservé de ce rapide et douloureux épisode de ma vie un cahier de notes écrites à la hâte, çà et là, sous le chaume ou dans le silence des halliers ; elles donneront peut-être une idée exacte des sentiments d'angoisse et d'exaltation entre lesquels se partageaient mes heures. Tristes heures qui eurent des éclairs d'enthousiasme, mais dont bien des lar-mes ont marqué le passage 1

Voici ces notes telles que je les retrouve dans leur désordre et leur franchise, quelquefois sans date et souvent mêlées de souvenirs qui se rapportent à une autre époque dont rien, même la guerre, ne pouvait effacer la trace :

« Dimanche.

c J'ai passé la nuit à la belle étoile, au coin d'un bois; j'ai voulu dormir : mille sensations confuses

et brûlantes me tenaient éveillé. J'ai allumé un cigare et me suis promené sur le front de notre petit campement. Mes hommes m'apparaissaient dans les bruyères comme des taches noires. Le cri funèbre de la chouette retentissait au loin. Des chiens aboyaient par intervalles; un frisson de vent passait dans la feuillée. Je me suis rappelé ces soupers éclatants qui réunirent quelques temps autour de ma table ces brillants officiers des cuirassiers de la garde. L'eau des fontaines a remplacé les vins du Rhin et de Constance, la fumée des branches vertes les feux de cent bougies.... J'ai souri; le froid m'a saisi, au matin ; je me suis roulé dans mon manteau, au pied d'un gros chêne, et j'ai regardé l'horizon fauve.... Où donc les hasards de la vie ont-ils conduit Mlle de la Yauxelle? M. de Baudricourt serat-il parmi nos adversaires? Un coup de fusil m'a tiré de ma rêverie.

« 2 mai.

c Méchante nuit dans une grange abandonnée ; ma troupe n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures; le vieux chouan qui m'a conduit au feu a une balle dans le ventre. II ne se plaint pas. Au petit jour il m*a fait appeler. J'ai vu dans ses yeux la marque de la mort. Il m'a pris la main et m'a demandé s'il avait fait son devoir. Sur ma réponse affirmative: — Alors je meurs content, a-l-il dit. Il a fait le signe de la croix et n'a plus remué. Ce trépas m'a rappelé celui du capitaine Andrivaux. Mais l'un criait : Vive le roi!

tandis que Tautre criait : Vive V Empereur!... Deux camps.... deux peuples 1

« Grain d'orge n'a pas longtemps vécu : une balle l'a jeté par terre dans une lande. Nos hommes meurent Tun après l'autre; il n'en vient presque pas pour remplacer ceux qui tombent. Autour des feux de bivacs, plus de chants ; pendant le repos que nous prenons au hasard dans les métairies, plus souvent encore dans les clairières, un silence morne, le silence des soldats qui prévoient une défaite, et qui

combattent sans espoir pour l'honneur du drapeau.

Seul, Pernand conserve une étincelle de la gaieté

des premiers jours.

c 5 mai.

« C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour funeste où j'ai vu Louise pour la première fois. Il me suffit de fermer les yeux pour revoir la petite église, la place déserte, les vieux ormes qui l'ombrageaient. Les plis flottants de cette robe bleue que portait Ulle de la Yauxelle passent dans l'ombre de mes souvenirs et l'illuminent. J'ai marché toute la journée poursuivi par mille songes ; il y a des heures où je sens mon âme fatiguée.... aucun espoir ne la soutient plus. Je n'irai pas au-devant de la mort; mais si elle me frappait, ne serait-elle pas la bienvenue? Quelle chose mystérieuse y a-t-il donc dans la vie, que les meilleures aspirations ne suffisent pas à la remplir? Ah ! Louise ! Louise !

« 6 mai.

« Il ne reste plus que trois ou quatre chefs de-

bout. Mon second garde a trouvé la mort au coin d*uDe haie. Médéric, le fusil en bandoulière, marche près de moi, hAve, décharné^ impassible. C'est un homme de fer. Les villages semblent inhabités, tant on y fait peu de bruit ; de loin en loin, quelques paysans qui hâtent le pas. Sur toutes les routes, des gendarmes et des chasseurs à cheval faisant le guet, le mousquet au poing. Toujours des alertes, des escarmouches, des embuscades, des rencontres où nous laissons quelques*^uns des nôtres. Pour nourriture, un morceau de pain de seigle, dévoré sous Tombre d'un bouquet de chênes; pour boisson, l'eau des sources ; pour lit la bruyère détrempée par la pluie ou tout imbibée de rosée.

« Cette vie haletante, qui lasse bientôt nos recrues, me platt. J'y trouve l'activité, l'émotion, plus que cela, l'oubli de moi-même, Je n'en désire pas d'au> tre; il me faudrait seulement la fièvre et Teialta* tion d'une vraie bataille, les ardeurs d'une lutte gigantesque en plein soleil, armée contre armée, et bannière au vent ! mais ces temps héroïques sont d'un autre siècle. Qui m'eût dit, h Tépoque où la douairière de Clerfons me donnait sa main à baiser, qu'un jour, moi l'héritier d'un des plus grands noms de France, je serais, comme le Robin Hood de la légende, un outlaw I

' « Vendredi.

«c Une petite paysanne qui hier a distribué quelques miettes de pain dur à mes compagnons m'a salué des yeux. Je suis resté tout interdit sur le

bord du sentier. Il m'a semblé revoir Thérèse. C'était le môme sourire doux, le même regard limpide et fernie, la même taille fine et leste. J'ai pris ma tête dans mes mains et me suis caché dans l'ombre d'une haie.... Pourquoi. un son, une forme, un mot me ramènent*ils toujours, et si violemment, vers le passé? Le présent est-il donc pour moi comme s'il n'èxi$tait pas? Rien ne m'y rattache.... J'ai beau vouloir me faire illusion, cette insurrection n'a point de racines vivaces dans le pays. J'irai jusqu'au bout néanmoins.... Un Neuvailler a^t-il jamais reculé?

« Samedi.

« Six lieues de fuite à travers les genêts et les bruyères.... La pluie et la fatigue ont arrêté la poursuite des voltigeurs qui nous harcelaient. Trois des nôtres manquaient le soir à l'appel. Pas de pain au bivac, pas de feu non plus.... Il y a quatre ans ma journée m'eût semblé mal ren^plie si je n'avais pas vu Mlle de la Vauxelle !

« 9 mai.

^ Mqi pensée se reporte incessamment sur mon petit compagnon d'arme^, Fernand ne àe plaint pas plus que Médéric. Il n'a pleuré qu'une fois et c'est en voyant tomber Mouch^roft.... Quand je le regarde iiiarchant à mes côtés« les pieds meurtria, les épaules couvertes d'une méchante peau de bique, j'aî des heures cruelles où je me den^ande si c'est bien là ce que M. de Salbris désirait pour son fils. Ayais-ja le drqit d'incliner, par la force de l'exemple et l'enr

trainement de la reconnaissance» la jeune âme qui s*était donnée vers les choses et les idées qui me séduisent le plus ? Vers quel avenir est-elle dirigée à présent? Et puis, doute affreux dont je subis les assauts sans les vaincre, suis-je bien dans le vrai, et cette entreprise, dans laquelle je me suis jeté avec toute Fardeur d'une âme ulcérée, est-elle juste, et tout ce sang que je verse coule-t-il pour une cause à laquelle les générations doivent éternellement le sacrifice de leur vie ?.. .

« Il y a deux ou trois jours, j'étais couché dans le creux d'un arbre, attendant Theure où je devais rallier mes compagnons dispersés. Passe un sous-lieutenant conduisant quatre ou cinq prisonniers que la peur faisait trébucher.... En regardant ce& pauvres hères arrachés à la charrue par là guerre civile, l'ombre de la pitié s'étendit sur son visage. — Quand finira cette équipée? dit le soldat.

« J'ai tressailli.... Serait-ce vraiment une équipée? Pourquoi alors cette force irrésistible qui me pousse en avant?

« 10 mai.

< Ce matin nous étions groupés silencieusement dans une >^ferme à demi ruinée ; plus de bestiaux dans les étables, quelques brins de paille dans les granges. Deux ou trois d'entre nous pansaient leurs blessures à l'écart : d'autres rongeaient des croûtes de pain à la h&te. Tout à coup une femme à cheval, entourée de trois ou quatre cavaliers, parut à l'extrémité du sentier dont le ruban jaune s'effaçait dant la lande. Elle était pâle et triste. Mon premier

regard la reconnut. En une seconde tous nous fûmes debout. Quelle émotion dans tous nos cœurs ! Elle passa devant nous lentement et nous salua de la main. Je vois encore son fier sourire où le rayon de Tespoir ne brillait plus. Ma main brandit mon épée, et je poussai vers le ciel le cri de guerre des Vendéens. Tous les chapeaux s'agitèrent au bout des fusils. Nous avions oublié nos fatigues, nos périls, nos blessures. Elle était déjà loin, emportée par sa course saiis repos, lorsque Femand avisa dans rherbe foulée par les pieds des chevaux un gant tombé de la main qui tout à l'heure nous saluait. Il le ramassa le premier, et l'attacha au ruban de son feutre. L'ivresse de sa jeune âme éclatait dans ses yeux.

« — J'ai ma récompense ! s'écria-t-il ; à présent je puis mourir. »

« Mardi.

« J'ai traversé hier un coin de terre où le comte Jean a livré jadis une de ces furieuses batailles dont le récit charmait mon enfance. Âh l si les lieux n'ont pas changé, les hommes ne sont plus les mêmes 1 Autour de moi quelques jeunes garçons de ferme; çà et là, comme des chèvres dans une lande, de vieux chouans qui aiment l'odeur de la poudre 6t qui s'étonnent de leur petit nombre.... mais point de noms historiques. Où sont Gathelineau, Stofflet, Charrette? Quand je vois ce grand vide autour de cette poignée d'hommes intrépides qui meurent pour une idée, je me demande en frisson-

nant si les temps chevaleresques ne sont pas finis.,.. Mais qu'importe, si mon père est content 1

« Quelle surprise à mon réveil. Au petit jour un jeune gars m'a remis une lettre qui m'avait été adressée à Neuvailler. J'ai reconnu l'écriture, et cette fois j'ai reconnu le cachet. Louise ne m'a pas oublié. Mes lèvres se sont rapt)rochées de ce nom cher et cruel,... Je l'ai remerciée de n'y avoir pas syouté le nom détesté d'Humfrey,... Mais cette tendresse dont je vois la marque à chaque ligne, ces oraintes qu'elle me témoigne, peuvent-elles effacer la trace du mal dont j'ai tant souffert? Les supplications qu'elle m'adresse, puis<-je les entendre? Moi, quitter ces campagnes désolées? Ohl non! Quelle main fraternelle, quel visage ami m'accueilleraient au retour ? Mais, hélas 1 que de cendres remuées par cette lettre! Ah ! je ferai voir à celle qui posséda mon cœur tout entier que je la méritais par la constance de mon dévouement... J'ai levé les yeux, et j'ai vu le petit pAtre devant moi, étonné de mon silence et peut-être aussi du bouleversement de mes traits. — Ce n'est rien, lui ai^je dit. Et j'ai déchiré en mille parcelles cet appel de la plus adorée des femmes l.«. »

D'autres notes, rédigées cette fois à la clarté pâle d'une lampe, suivent ces premiers feuillets. Je ne les relis jamais sans un amer et profond attendrissement. Elles se rapportent à des jours d'attente fiévreuse où dans vingt circonstances la mort m'au-

rait surpris, si la main d'une femme ne Pavait écartée de mon chevet. Ah ! douce et vaillante fille, que de fois n'ai-je pas vu ton tranquille sourire dans mon sommeil ! Que de fois mes yeui^ se sont mouillés de larme» à ton souvenir !

En transcrivant ces pages tourmentées, certains faits et certains détails se présentent à mon esprit avec une si lumineuse précision qu'ils me donnent cette conviction que si j'avais eu Wilfrid combattant à mon côté et Louise dans la plus humble des retraites^ nous accompagnant de ses vœux, toutes fatigues et toutes souffrances eussent été oubliées. J'en voulais d'autant plus à mon frère, que je l'aimais davantage. Je pardonnais d'autant n^oins à Louise, que mon amour et mon dévouement eussent été à la hauteur de tous les sacrifices. Leur double perte avait fait en moi comme un déchirement. Mais je continue :

» 13 mai.

« Le roman de mes aventures touche, je le crains, à sa dernière heure. Hier, à la tombée de la nuit, vine rencontre où nous avions dû pous égailler pour donner moins de prise aux balles ennemies m'avait écarté de mes gens. Un cheval s'est trouvé sous ma main. Je l'enfourchai. Un moment après il butait contre une racine en sautant un fossé, et m'enlratnait dans sa chute. Ma jambe, qui venait de porter contre un gros caillou, me refusait tout service. Autour de moi la solitude; une pluie fine et serrée commençait à rayer Tombre grise; le cheval qui s'était relevé tondait l'herbe à quelques pas du fossé.

Je me traînai jusqu'à la longe qui flottait sur ses jarrets, et, en m'aidant d'une borne, je parvins, après de longs et pénibles efforts, à me hisser sur son dos humide et glissant. Ma jambe meurtrie me semblait plus lourde que le plomb. Je lâchai la bride au cheval qui s'enfonça dans un sentier à pas lents. En ce moment, une grande fille, enveloppée d'une mante et portant à la main un panier, passa dans le champ voisin. Je l'appelai; elle accourut.

« Si vous êtes du pays, hâtez-vous, me dit-elle; c les capotes grises ne sont pas loin. »

« Je lui racontai mon accident; je ne savais où j'étais, je ne savais où aller!

« Ahl Dieu! quand ça finira-t-il? murmura la c Vendéenne ; mon frère en est aussi ! »

« Elle s'empara vivement de mon fusil que j'avais conservé, le cacha ainsi que, mon épée sous un buisson, prit le cheval par le licou et coupa à travers champs. Une escouade de soldats qui battait la campagne nous arrêta.

c C'est le régisseur de chez nous qui a fait une c chute de cheval, et qui s'est rompu la jambe, > dit alors la grande fille.

< Le sergent qui commandait l'escouade me dévisageait.

« Voilà où ça mène de battre les landes, réponc dit-il ; enfin, régisseur ou non, le pauvre diable a « son compte, et on le laissera passer pour l'amour « de vous, la belle aux yeux noirs. »

« Je m'aperçus seulement alors que mon guide avait des yeux superbes, doux et pleins de feu. Sans

répondre, la Vendéenne poussa mon cheval dans . le sentier. Au bout d'un quart d'heure, je découvris un toit de chaume à l'extrémité d'un champ.

«c C'est la BMe^uX' Genêts, me dit la grande fille; < là, vous serez tranquille. »

« 15 mai.

a Voilà quarante-huit heures que je suis étendu sur un lit de paille, au fond d'une pièce écartée. J'ai un peu de fièvre, et ma jambe, irritée par la fatigue, m'occasionne des souffrances aiguës. La métairie de la Butte-raux-Genéts est occupée par UA vieillard, sa femme et deux jeunes garçons déjà vigoureux. La fille aînée m*assure par sa présence ime hospitalité qu'on ne refuse jamais aux chouans blessés. Amené par elle, je suis l'enfant de la maison. Il a fallu cependant remettre ma cheville en place; un rebouteux, que Marie-Jeanne est allée quérir au village voisin, m'a torturé sans parvenir à réparer le mal. Pendant l'opération Marie-Jeanne ne m'a pas perdu des yeux; ses mains brunes trouvaient ce que le rebouteux cherchait avant qu'il eût ouvert la bouche.

« Qui sait? disait-elle, mon frère est peut-être « comme vous en ce moment 1 » J'ai vu une larme glisser lentement sur sa joue p&le, et comme je la regardais, elle a détourné la tôle pour l'essuyer. La fièvre augmenta dans la soirée. La pauvre Marie- Jeanne rôdait autour de moi. Quelquefois elle s'arrêtait et passait un linge blanc sur mon visage trempé de sueur. Le nom de son frère est toujours sur ses lèvres.

1 34 HISTOIKë

c Regrettez-vous ce qu'il a fait ? lui ai-je dit. t — Non, tn'a-t-elle répondu, où le père s'est c battu le fils doit se battre ! »

« Vendredi soir.

« Je suis tranquille sur le sort de Médéric que j'ai vu, au moment de ma fuite, se glisser dans un chemin creux et se perdre dans un champ d'ajoncs. Mais Fernand, qu'est-il devenu? Marie-Jeanne a deviné mon inquiétude. « Vous ne songez pas aux

* bleus qui passent, m'a*t-elle dit.... Vous avez « toujours l'oreille au guet.... Ce qui vous occupe, c bien sûr, ce n'est pas Vous. »

« Je n'ai fait aucun mystère à Marie-^Jeanne de la position où je me trouve. « Ce n'est rien, a- < t-eile répondu.... Le bon Dieu protégera un si «c brave enfant.... Vous aurez des nouvelles de « Mi de Salbris. »

* Ce que l'honnête fille ne me disait pas, c'est qu'elle allait se mettre elle-même en campagne. Elle a la vocation du sacrifice et de la charité; le soir même et de cet air tranquille qui ne la quitte jamais, Marie-Jeanne m'a rassuré sur le compte de Fernand. On Ta vu dans une ferme qui n'est pas à plus de trois lieues de la fiutte-aux-Genêts. c II a

* une gaule à la main et mène pattre les brebis, » a4-elle ajouté.

c Hier^ à la nuit close« trois petites pierres laa-^ cées par une main discrète ont frappé à intervalles égaux le volet de ma fenêtre; Marie- Jeanne, qui travaillait à mon. côté, l'a ouverte, et d'un seul

boDd un jeune p&tre s'est élancé dans ma chambre. C'était Fernande

« Vous Yoyex bien qu'il est vivant ! » me dit Marie- Jeanne qui se retira.

< Fernand n'a plus le frais coloris de Tadoles*** cence^ mais il fait plaisir à voir avec son air de résolution ; les hasards de la guerre l'ont mûri ; ce n'est plus un écolier prompt aux espiègleries, c'est . un jeune gars infatigable à la marche^ agile dans Tattaque, insaisissable dans la fuite, le bras déjà robuste, la jambe sèche, le coup d'œil infaillible. liB louveteau a flairé l'odeur du sang. Ce qui le désespère, c'est de me voir hors d'état de prendre part ^ la lutte. Notre entretien s'est prolongé* Vers trois heures du rïiatin, Marie*Jeanne est entrée :

«"Les étoiles ne brillent presque plus, dit-elle, il faut partir. »

J'embrassai Pernand et il s'échappa par la fenê- ^e. Peu d'instants après, une détonation se fit entendre dans le lointain.

* Oh? me dit Marie- Jeanne, M. de Salbris avait glissé son fusil dans le creux d'un saule. »

« Marie-Jeanne m'étonne par quelque chose de singulier qui ne permet pas de la confondre avec les autres femmes de la Butte-aux-Genôts; elle a la ^éme simplicité avec plus d'aisance» et un langage Qui dénote en outre une certaine éducation. J'ai appris en causant qu'elle a passé un certain nombre d'années auprès du curé d'une paroisse voisine qui est son parent. A la mort du curé, qui ne laissa à sa

nièce qu'une soutane reprisée en vingt endroits et quelques volumes de piété, Marie-Jeanne aurait pu aisément trouver à se placer dans un château des environs. Séduite un instant par des offres avantageuses, elle en essaya; mais le mal de sa chaumière la prit : il lui fallait, pour vivre heureuse, la tendresse des siens, comme elle avait besoin, pour que son cœur batttt à Taise, de se dévouer à ceux qu'elle aimait. Elle rentra donc sous le toit de la Butte-aux- Genéts et devint la mère de famille à un ftge où ses compagnes cueillaient encore des noisettes. Tout le monde, jusqu'au père, pour qui elle a un grand respect, ne fait rien avant de l'avoir consultée. Chaque soir, elle passe une heure ou deux avec moi en grande conversation. Je lui ai demandé une fois si elle ne regrettait rieji. Elle m'a fait répéter ma question, craignant d'avoir mal compris.

« — Et que regretterais'je 1 me dit-elle après d'un « air doux. Si mon frère Antoine était ici, je serais < la plus heureuse fille de la paroisse. Il y a du pain c à la maison suffisamment pour tous ; il en reste c chaque jour un morceau pour les pauvres; je me « porte bien et l'ouvrage ne manque pas. Si je rec grettais quelque chose, c'est donc que je serais c envieuse? Gela, vous ne le pensez pas. »

< Cette nature simple et droite, que j'ai remarquée chez Marie-Jeanne dès le premier instant, trouve son bonheur sans effort dans l'accomplissement du devoir. Son âme est unie comme une glace. Un jour, je ne vis plus à son cou une croix qui lui venait de son oncle le curé. .

« G*est votre petit qui Ta emportée, me dit-elle « simplement ; j'en avais deux^ mon frère a l'autre, c Je dors plus tranquille sachant qu'ils les ont sur « eux. >•

< Pourquoi ce mot le petit m'a-t-il fait sauter le « cœur! »

a Mercredi.

c Je ne me lasse pas d'observer Marie-Jeanne. Elle ne parait jamais fatiguée, et jamais elle n'est en repos. Le grand calme de cet esprit me fait faire des retours sur le mien. Quel contraste! J'ai tout à profusion, Marie-Jeanne n'a rien, et le bonheur est son partage. Sa présence a sur moi l'influence d'une brise saine et fraîche sur un convalescent abattu par les chaleurs énervantes de l'été. Jamais l'idée de m'interroger ne lui est venue ^ et je me sens auprès d'elle enclin aux confidences. Je m'aperçus bientôt qu'elle n'ignorait plus rien de ma vie. Pendant que je lui parlais de Mlle de la Yauxelle, son visage se couvrit de larmes. Pour la première fois, ses aiguilles restaient oisives. Ses yeux cherchaient au fond des miens.

c Ah! se peut -il! » dit-elle avec un grand soupir.

c Elle se baissa et ramassa par terre un écheveau de laine.

« C'est bien d'avoir aimé, reprit-elle les joues « tout humides encore, mais c'est mal d'en vouloir < aux personnes qu'on a mises dans son cœur. Il « faut écrire à Mlle de la Yauxelle. »

€ Ah! lareYOir? me suis-je écrié.... jamais!... ni M lui, ni elle, ni aucun des leurs!

• —Noua enreparleronsy» répondit Marie-Jeanne.

Mes notes s'arrêtent là. Des événements que je ne pouvais prévoir hfttèrent le dénoûment d'une crise qui fut comme la dernière éruption d'un volcan épuisé. Ils ne furent ni les moins subits ni les moins douloureux. Mes artères battent encore tandis que j'en continue le récit.

Marie-Jeanne me parut plus attentive encore et plus abandonnée après les rapides entretiens dont j'ai raconté les divers épisodes. Un soir, après un long silence, elle s'enhardit jusqu'à me parler de Wilfrid. Quand elle prononça ce nom, Marie-Jeanne baissa la tête subitement.

« Ainsi vous ne l'avez plus revu depuis le jour où il a prié près de vous, dans la chapelle de Neuvail- 1er ? me dit-elle.

— Je ne l'ai pas même vu ce jour-là. . . . Mais pourquoi me parlez- vous de lui ?

— Ce que vous m'en avez dit me donne à penser que C'est une âme douce et bonne, et j'ai pitié de ces pauvres Ames que tout meurtrit. »

Elle se tut, puis rangeant du linge dans une corbeillei et sans lever les yeux :

« Si un hasard ramenait auprès de vous, repritelle, ne l'embréisseriez-y ous pas ?

^** Marie-Jeanne! m'écriai-je, vous savez quelque chose ?

— Moi? dit-elle tout effrayéei je pensais à mon ft'ère en pensant au vôtre.

— Votre frère est parmi les nôtres, repris-je avec force ; s'il était parmi les bleus, l'embrasseriez-vous, dites?

-^Oui.... je pleurerais peut*être en le voyant armé contre ceux de sa paroisse^ mais mon premier mouvement serait de lui sauter au cou^ Est-ce à moi de punir? Que suis^je pour condamner? *»

Elle serra dans sa corbeille les bandes et la charpie qu'elle avait préparées.

« Qui sait ? reprit-elle en s'en allant; vous croyez peut-être ne plus aimer votre frère, et, si Ton venait vous apprendre qu'il est mort, rien ne vous consolerait plus. »

Les personnes qui passaient par la Butte-aux- Genéts y laissaient quelquefois des journaux ; Marie- Jeanne les faisait toujours disparaître avant qu'ils fussent à portée de ma main. Un jour je lui en fis l'observation. Elle balbutia, et comme j'insistai :

k Ah ! dit-elle, on y voit sans cesse de si tristes nouvelles! »

Une autre chose m'étonnait; nous étions au cœur des campagnes les plus agitées, et jamais on ne voyait un uniforme dans la métairie^ ni gendar^ mes ni soldatsi Maintes fois cependant mon oreille exercée saisissait au milieu du silence ce bleuit ca^^

dencé que fait une compagnie en marche. Pourquoi cavaliers et fantassins ne bivaquaient-ils pas à la fiutte-aux-Genéts? Je questionnai Marie- Jeanne.

« Il n'y a plus ici qu'une femme, un vieillard, deux enfants.... me dit-elle, et puis il y a parmi ceux que nous n'aimons pas des cœurs compatissants.... ils ont pitié de notre abandon. »

Un soir cependant une compagnie de grenadiers, qui appartenait à un bataillon arrivé le jour même d'Angers, entoura la ferme et bivaqua dans les établés. Deux officiers qui cherchaient un coin pénétrèrent dans ma chambre inopinément.

c C'est le régisseur de la Butte-aux-Genôts.... il est malade.... >» dit Marie-Jeanne, qui se tenait debout devant mon lit.

Un mouvement impétueux me fit me soulever sur mon coude.

« Je m'appelle Robert de Neuvailler, marquis de Clerfons!» m'écriai-je.

Un des officiers sauta sur la porte et la repoussa; l'autre s'approcha de mon lit.

« Nous ne savons rien, sinon que vous êtes malade, blessé peut-être, me dit-il; un secret confié à cent personnes est mal gardé.... Ne nous obligez pas à commettre une vilaine action. »

Celui des deux officiers qui était auprès de la porte sortit et revint un moment après, conduisant un chirurgien militaire. Marie-Jeanne restait collée contre le bois du lit. Le chirurgien défit le grossier appareil qui enveloppait ma jambe et l'examina.

« Quelques tendons ont été déchirés, dit-il-; M. le régisseur en sera quitte pour garder la chambre pendant quelques jours. »

Je compris à son accent que le chirurgien savait tout. Dès ce moment il me rendit visite régulièrement ; il agissait comme s'il avait eu des ordres.

Cependant je reconnus bientôt sur le visage de Marie-Jeanne les' traces d'une inquiétude en quelque sorte fiévreuse. Ce n'était pas une inquiétude personnelle qui la troublait ainsi. Frappée dans son frère, je l'aurais vue au pied de la croix. J'allais l'interroger, lorsqu'une voix bien connue résonna dans la pièce voisine. Je me dressai sur mon séant ; mais déjà Marie-Jeanne m'avait saisi par la bras.

« Eh bien! oui..., c'est lui.... c'est votre frère! murmura-t-elle.

— Wilfrid? Wilfrid ici ! Et vous ne parliez pas!

— Et le4)0uvais-je, prise entre vous qui le maudissiez, et lui qui m'avait priée de me taire? »

Ce cri me lit tout comprendre. C'était donc à lui que je devais cette invisible et mystérieuse protection dont partout je ressentais les effets! C'était Wilfrid qui défendait que personne parût dans cette métairie où tant de soins m'entouraient, lui encore qui, à mon insu, voyait Marie-Jeanne, et avec ellei veillait sur moi.

« Mais qu'est-il donc ici? » m'écriai-je avec une sorte d'exaltation farouche.

Marie-Jeanne allait répondre ; Wilfrid parut ; son costume m'apprit tout. Mon frère, sous le frac bleu

à broderies d'argent, et ceint de Técharpe tricolore! Avant môme qu'il pût ouvrir la bouche, j'étais debout.

< Et vos gendarmes, où sont-ils» monsieur le vicomte? m'écriai-je hors de moi; vous savez qui je suis.,., Faites«-moi donc arrêter!,,. Un Clerfons garrotté et livré aux tribunaux militaires, n'est-ce pas une œuvre bonne pour un NeuvalUer tel que vous!

^DieuT c'est lui qui l'accuse! » s'écria Marie- Jeanne qui leva les mains au ciel.

Alors, avec un élan, un feu, une éloquence tout embrasée dont je ne l'aurais jamais crue capable, elle me raconta ce que Wilfrid avait fait. Lui-même, pour me protéger dans ces temps orageux, pour me sauver peut-être, il avait sollicité les fonctions difficiles qu'il remplissait à présent. Depuis le jour où il avait mis le pied dans la Vendée, que de services rendus à la cag^e vaincue, nobles services qui profitaient au vainqueur ! que de chaumières consolées ! Il cherchait h pacifier les paroisses insurgées bien plus qu'à les écraser. Son esprit de justice et de conciliation faisait plus que mille baïonnettes 1 H avait appris que j'étai3 parti de Neuvailler avec Médéric et Fernand ; sur-le«champ il s'était mis à ma poursuite dans l'espoir d'empêcher ma partici- ^pation à une lutte désespérée, Devancé par le secret de ma fuite et la rapidité de ma course, il avait partout usé de la rare influence que lui assuraient son caractère et sa loyauté pour écarter de ma tête tous les périls que la prévoyance humaine peut conjurer. Si maintenant et à l'improviste il appa-

raissait devant moi, c'est que la présence d'un ûffi-^ cier général dont la sévérité n'était un secret pour personne lui faisait craindre qu'un hasard ne me jetât entre ses mains. Wilfrid à la Butte-aux-Genéts assumait tout sous sa responsabilité. Ce n'était pas seulement sa missi(}p qu'il mettait en cause ; c'était sa réputation. Il s'exposait à tout, même au soupçon, et pour qui? Et soudain se tournant vers moi, avec un geste d'une véhémence indescriptible :

« Pour qui! dites, ne le savez- vous pas? » s'écria Marie>-Jeanne en finissant.

Mais j'étais dans une disposition d'esprit à ne rien entendre. Je sentais dans mon ân^e passer le souffla exécrable de ces vieilles haines des Gapulet et des Montaigu, si fertiles en explosions.

« Eh 1 me croyez-vous d'un cœur à vouloir de sa pitié? • m'écriai-je alors.

Marie-Jeanne, effarée, venait de se glisser jus^ qu'à la porte derrière laquelle on entendait un murmure de voix confuse^t Elle en repoussa le ventail> effrayée h la vue des tricornes et des sabres qui remplissaient la salle commune* Je tis un pas en avant.

•c Écoutez, me dit Wilfrid, si vous m'y forcez, je ferai mon devoir jusqu'au bout.

— Faites donc !

— Mais aussi vrai que je m'appelle Wilfrid de Neuvailler, l'heure de votre arrestation sera l'heure de votre mort.... Choisissez! »

Cette fois je reculai, Marie-Jeanne restait collée

contre la porte, sur laquelle elle pesait de tout son poids.

« Par pitié! reprit Wilfrid précipitamment, si la mère que j'ai perdue a été tendre pour vous et nous a tous les deux enveloppés des mêmes caresses, c*est en son nom que je vous en prie : restez libre ! »

Quel accent avait-il pour me vaincre 1 Je tombai sur le lit.

«Ah! sortez! sortez! » m'écriai-je à bout de force.

Wilfrid obéit. Si dans ce moment il m'avait tendu les bras, peut-être n'aurais-je pas eu le courage de laisser les miens fermés. Il sortit, et j*entendis sa voix toute tremblante encore.

«Que personne n'entre là? dit-il; le régisseur de la Butte-aux-Genêts est malade.... Je réponds de lui !

— Dieu de bonté 1 ils ne lui feront pas de mal ! » s*écria Marie- Jeanne.

Dans mon trouble, je ne remarquai pas qu'elle m'embrassait les mains.

Le bruit d'une troupe de cavaliers qui traversait la lande m'apprit que Wilfrid venait de partir. D passa devant ma fenêtre, un général galopait à son côté.

Mais si Wilfrid n'était plus à la Butte-aux-Genéts, moi non plus je ne voulais pas y rester. Y demeurer davantage n'était-ce pas accepter sa protection ? Le lendemain, et malgré les supplications de Marie- Jeanne, je quittai la ferme. J'allais où allait la guerre. Un huguenot échappé aux mains des soldais

de la Ligue^ un Armagnac fuyant le camp des Bourguignons ne marchaient pas jadis avec plus d'ardeur sombre et de résolution. Mais, hélas! cette expédition fut la plus courte! Au moment où j'arrivai exténué de fatigue sur la lisière d'un champ de blé noir, j'aperçus des flocons de fumée blanche qui s'élevait autour d'une métairie. Des coups de feu partaient des fenêtres et des palissades. D'autres coups plus nombreux leur répondaient. Un reste de force me poussa en avant. Par intervalle, je voyais une capote grise s'affaisser dans les blés, un soldat rouler au bas d'un talus. Quelques balles parties de l'enclos coupaient les branches de saules autour de moi et faisaient voler la terre dans les sillons. Des ofûciers, Tépée haute, conduisaient à l'assaut une poignée de voltigeurs que rien n'ébranlait. Ah 1 de si braves soldats contre de si braves gens I

Mais alors je n'avais pas d'autre pensée que celle de me joindre aux misérables débris d'une cause perdue. Courbé sur le sol, je profitais des moindres accidents du terrain ; déjà je touchais aux palissades, d'où s'échappaient encore quelques coups de fusil ; lorsqu'un nuage passa devant mes yeux et je tombai sur l'herbe.

Quand je revins à moi, j'étais dans la chambre hospitalière que j'avais quittée pendant la nuit.

Marie-Jeanne était au chevet de mon lit. Je portai la main à la tête , où j'éprouvais le sentiment d'une douleur confuse.

« Oui, oui, me dit le chirurgien qui déjà m'avait donné des soins et que je reconnus sur^-le-chaaipy vous êtes sorti trop tôt, et vous vous êtes blessé en tombant.... Ahl vous n*étes pas prudent, monsieur le régisseur delaButte-^aux-Genéts!.... Restez tranquille à présent, ce ne sera rien.

— Que la sainte Vierge vous bénisse, » murmura Marie-Jeanne, qui leva ses yeux mouillés sur le chirurgien.

Lorsque nous fûmes seuls, la Vendéenne m'ap^prit qu'un officier qui avait passé deux ou trois jours à la Butte-aux-Genéts m'avait trouvé gisant par terre. Une balle égarée, une balle tirée par une main amie, venait de m'atteindro obliquement à la tête, après avoir ricoché contre une souche. Quatre soldats appelés par cet officier s'étaient chargés de me ramener à la métairie.

« Ils n*ont voulu vous confier qu'à moi-^tnême, ajouta Marie-Jeanne.

— Surtout qu'il ne s'échappe plus I » m'a crié l'un des soldats en s'en allant.

J'interrompis Marie-Jeanne pour lui demander des nouvelles de Médéric et de Fernand,

oc Je ne sais môme pas où est mon frère, » répondit-elle.

Et je l'entendis qui pleurait, la tête cachée dans son tablier. Quand elle la releva, nous n'osâmes plus nous regarder.

Un grand mouvement se ut autour de la métairie pendant la nuit. Des gendarmes passaient, escortant des prisonniers. J'entendais par la fenêtre ouverte les conversations des soldats rangés autour des faisceaux. Leurs récits me causaient de longs frémissetnents. Que de grand cœur alors j'aurais donné Glerfons et Neuvailler pour une heure de force et la liberté de me faire tuer. Quel silence lugubre dans la ferme en ce moment 1 Le yieux métayer, dont les jambes étaient alourdies par des rhufhiatismes, froissait ses mains Tune contre Tau^ tre. Il ne quittait la porte de la ferme que pour coller son visage contre la titre. Marie-Jeanne, qui ne tenait pas en place, n'avait vu parïni les prisonniers ni son frère, ni Fernand, ni Médéric. Us n'étaient pas non plus parmi les blessés couchés dans les granges, cà et là. L'un d'eux lui apprit enfin que les trois combattants qu'elle cherchait se trouvaient au nombre de ceux qui avaient réussi à se jeter dans les paroisses voisines. On savait en outre que diverses bandes grossies par des réfractaires bretons s'étaient réfugiées dans des bois épais d'où l'on ne pourrait probablement pas les débusquer sans de nouvelles escarmouches. Des clameurs éclatant tout à coup dans la campagne prêtaient à ces commentaires une éloquence sinistre. Marie- Jeanne semblait oublier le chagrin cuisant qui la dévorait, pour m'entourer de soins.

« Toute cette guerre finira bientôt, me disait-elle, vous retournerez dans votre pays ; penserez-vous quelquefois aux pauvres gens que vous aurez laissés

à la Butte-aux-Genéts?... Personne ne priera d'un meilleur cœur pour vous.... Dieu vous enverra une femme qui ne sera pas Mlle de la Vauxelle ! »

Au retour du matin, un gardeur de moutons nous annonça qu'une troupe assez nombreuse de chouans venait d'être cernée dans un bois voisin. Quelques centaines de soldats et de gardes nationaux se proposaient de les attaquer. Parmi les fugitifs, il s'en trouvait trois dont les signalements répondaient à ceux du frère de Marie* Jeanne, de Médéric et de Fernand. Le gardeur de moutons leur avait apporté du pain et quelques paquets de cartouches.

« Ils manquent de munitionsi nous dit-il en finissant.

— Ah ! je n'y tiens plus! » s'écria Marie-Jeanne, et elle sortit.

Son absence me parut éternelle. Je prêtai Toreille au moindre son. Le froissement des feuilles agitées par le vent, un bruit de pas sur le sentier, le cri d'un oiseau de proie, le hennissement d'un cheval, le roulement d'une charrette, tout me donnait le frisson.

« Ahl brave cœur! » répétais-je tout bas en pensant à cette courageuse flUe.

Le père était redevenu stoïque et taillait des sabots. Le temps n'était plus où j'entrais dans le Bocage, à cheval sur Grain d'orge^ avec Fernand, Médéric et dix hommes résolus. Quel beau soleil alors ! Vers le soir, Marie-Jeanne reparut dans la métairie; elle avait sa cape roulée autour du corps, le visage horriblement pâle.

« Vivants ! ils sont vivants ! » me dit-elle. • Elle tomba sur l'escabeau, frissonna tout à coup et glissa par terre en faisant le signe de la croix ; sa mante, qui s'était écartée, me fit voir une large tache rouge sur son corsage ; un filet de sang coulait de sa poitrine jusqu'à ses pieds; je poussai un grand cri. Le père entra , et souleva Marie-Jeanne dans ses bras.

« Elle m'avait dit que ce n'était rien! » s'écria- t-il. La pauvre fille ne remuait pas. Malgré ma faiblesse, j'aidai son père à la coucher dans un lit, près du mien. Le vieux Vendéen s'aperçut seulement alors qu'elle avait un trou près du sein. Marie- Jeanne, à ce qu'elle nous raconta après qu'elle eut recouvré connaissance, s'était trouvée sur le bord d'un champ au moment où l'attaque du bois occupé par les chouans venait de commencer ; une troupe nombreuse de soldats y pénétra bientôt. Elle se jeta derrière une haie pour voir ce qui adviendrait des pauvres fugftifs qui filaient dans la plaine en déchargeant leurs fusils. Ceux qu'elle cherchait passèrent assez près du coin où elle était blottie. Aucun d'eux ne paraissait blessé; Pernand riait même en ce moment. Cependant on tirait toujours; les balles égratignaient la terre çà et là. L'une d'elles rebondit sur un caillou et frappa Marie- Jeanne au moment où elle se soulevait sur le coude pour mieux voir si nos amis étaient hors de danger. Un instant elle resta comme étourdie, puis reprit sa course. Il n'y ^vaxtplus personne aux environs; soldats et fugitifs venaient de disparaître derrière une pièce d'avoine,

Marie -Jeanne, qui tenait son mouchoir en paquet sur sa blessure, marchait toujours et cherdiait au loin la Butte-aux-Genéts.

« Le bon Dieu a permis que je le revisse, » ditelle, épuisée par le récit.

Un chirurgien visita la plaie et la pansa. La grande douceur de Marie-Jeanne ne se démentit pas pendant l'opération. Je compris au mouvement de ses lèvres qu'elle priait. Le chirurgien s'approcha de moi, tandis que la tête de la patiente tombait $ur Toreiller.

c Eh bien? » lui dis-je tout bas.

Il leva les yeux au ciel et sortit.

Pendant la nuit, Marie-Jeanne fut prise d'une grande fièvre; je la vis s'agiter sur son lit et tendre ses bras dans le vide ; je me traînai jusqu'à elle ; s'emparant alors de mes mains, elle y colla ses lèvres brûlantes.

« Dites-moi que je vous ai fait un peu de bien, cela me consolera, » me dit-elle.

Je cherchai à la rassurer, sans bien savoir ce que je répondais. Elle secoua la tête et me regarda avec une telle expression de tendresse et de résignation, que mon cœur en fut oppressé. On ne peut avoir de tels regards qu'aux approches de la mort.

« Je fais bien de m'en aller, reprit-elle d'une voix chevrotante, je ne suis qu'une pauvre fille des champs, tandis que vous 1... »

Elle n'acheva pas , pressa deux fois encore mes mains contre sa bouche, croisa les bras sur sa poitrine, et tourna les yeux vers une image de la Yierge

qui était dans un coin de la chambre. J'étais anéanti. Je perdais ce que j'aimais, qui m'aimait mourait 1 MarieJeanne resta en prière juaiqu'aq matm; quel<< quefois elle me faisait de petits signes de tète. J'avais la gorge prise comme dans un étau. Dans la journée elle expira.

AÎQsi s'envola cette &me pure et chaste , qui ne connut jamais ni la plainte ni la révolte 1 Morte, je m'approchai d'elle et coupai une longue tresse de cheveux sur son front décoloré :

« Ah I si un jour Dieu me donne une tille, qu'elle te ressemble! » m'écriai-je.

Une fille 1 Quelle espérance avais-je que jamais un tel bonheur fût mon partage? Ma vie n'était-elle pas coamie un jardin sur lequel a passé le vent d'hiver? Quarante-huit heures après cette journée funèbre, une charrette traînée lentement par un cheval de labour entrait dans Tencloa de la métairie ; Médéric, qui la conduisait, parut un instant après devant moi. Il avait plutôt l'apparence d'un spectre que celle d'un homme.

« Et Fernand? m'écriai-je.

— M. le comte de Salbris est là, » me dit-il, Je suivis Médéric d'un pas faible. Hélas I le pauvre enfant était bien là , mais dans quel état me revenait-il ? Brûlé par une flèvre ardente, le bras cassé, une balle dans le corps, tout pâle Qt tout sanglant y presque inanimé sur un amas de paille. « J'ai fait mon devoir jusqu'au bout, » me dit-ii. Quand il fallut le descendre de la charrette, il s'évanouit. Médéric, qui n'avait jamais voulu l'aban-

152 fflSTOIRE

<}onner, me raconta qu'au moment de disparaître dans un chemin creux, une dernière décharge avait renversé M. de Salbris. Le pauvre enfant voulait encore forcer le garde à se sauver. Sans l'écouter Médéric l'avait chargé sur ses épaules et porté dans une grange. Un métayer leur fournit bientôt après une charrette et un cheval, et ils prirent ensemble la route la plus courte pour retourner à la Butteaux-Genéts. Les soldats qu'ils rencontraient faisaient semblant de ne pas les voir; ils trouvaient partout du cidre et du pain. La violence des cahots arrachait parfois de petits gémissements au blessé. Il se plaignait alors de la maladresse des balles qui ne l'avaient pas tué sur place.

Je lui cédai mon lit; aucun soin de lui manqua plua. Â diverses reprises un inconnu se présenta à la ferme et demanda des nouvelles de M. de Salbris; je devinai de quelle part il venait , mais rien dans mes réponses ne laissait prévoir que j'en eusse môme le soupçon. La province était alors pacifiée. Ceux qui nous avaient vaincus nous oubliaient dans la Butte-aux-Genêts. Dix fois je crus perdre Pernand, dix fois je vis la flamme de la jeunesse se rallumer dans ses yeux. Un moment vint où une apparence de force me permit de l'emporter loin de ces lieux qui augmentaient le poids de mes tristes souvenirs. Une calèche dans laquelle on put le coucher et un nouveau cheval pie me furent amenés par Médéric.

« Voilà Grain d'orge! » me dit le cuirassier en faisant de la main le salut militaire.

Fernand sourit, et, le cœur navré, je quittai la

Butte-aux-Genéts. De tout ce qui m'avait accueilli dans le Bocage, des compagnons avec qui j'avais partagé le pain et la poudre, il ne restait plus que le frère de Marie-Jeanne et deux chouans ramenés sur des brancards. La mort ne voulait pas de moi. Mais avant de m'éloigner de la Butte-aux-Genêts, le coin de terre consacré par Marie-Jeanne, la maison où tant de cruelles heures m'avaient retenu, les champs qui Tentouraient, tout alors appartenait à son père.

Au moment où disparaissaient à l'horizon les bois de chênes épars aux environs de la métairie, un cliquetis de fer me fit tourner la tête; quelques gendarmes passaient au grand trot sur une chaussée voisine, escortant deux cavaliers ; les fourreaux de leurs sabres battaient contre les étriers et lançaient des éclairs. C'était comme une image de la guerre dans ces campagnes émues encore, mais tranquilles. Un des cavaliers arrêta sa monture. Je reconnus Wilfrid revêtu du costume exécré sous lequel il m'était apparu. Il voulut s'avancer vers ^oi. Mes éperons piquèrent les flancs de Grain d'orge qui dévora l'espace.

« Adieu ! » m'écriai-je, et un tourbillon de poussière roula autour de moi.

Lorsque je m'arrêtai, un paysage inconnu s'ouvrait sur les deux bords de la route. Des moissons ^Vendaient leurs nappes d'or jusqu'à la lisière d'une forêt. J'osai à peine regarder sur le chemin que i^ venais de parcourir. Wilfrid ne m'avait pas suivi, ^ernand me rejoignit au prochain relais. Il meten-

dit silencieusement une feuille de papier sur laquelle la main de Wilfrid avait écrit ces quelquea mots au crayon :

« Adieu! m'avez^-vous dit, Robert I Pourquoi ce mot impitoyable ? puissiez-vous un jour n'en pas regretter la rigueur ! Je quitte ce pays où je n^ rentrerai plus, et vais résigner des fonctions désormais inutiles. Assez de larmes l assez de sangl vous n'êtes plus en Vendée ; qu'y ferais-je à présent?,». Je pars; mais si loin que j'aille, ma main n'écrira pai» c^ mot que vos lèvres ont pu prononcer ! »

Je déchirai cette feuille de papier en vingt morceaux, et les jetai au vent :

« Ainsi périsse la fausse amitié I ainsi périsse sa mémoire! m'écriai-je,

-1^ Ah! vous ne l'avez pas vu pleurer | » me dit Fernand.

Je me tus et suivis de l'œil dans les bruyères les débris épars de ce dernier appel que la main d'un frère m'envoyait. Il me semblait que ce9 lambeaux de papier dispersés par la brise effaçaient, en s'en-r volant, les dernières traces de nos chères affections.

En arrivant à Neuvailler, Fernan4 parut se ranimer un peu. La vue d'un gros poney, bien luisant et tout ébouriffé , qui broutait l'herbe de la pelouse auprès de mon grand cheval pie, fit venir un, sourire sur ses lèvres blanches.

« Abl qu'il ferait bon de courir sur leur dosi me dit-il.

— Il y aura des dynasties de Grains (Forge et de

Moucherons y répliquai-je en affectant une gaieté qui n'était pas dans mon cœur. On dira Grain d'orge JV et Moucheron IL

^ Grain (forge , j'en 8ui9 pûr , mais Mouche-^ ron!... »

Fernand promenait ses regards autour de lui avec cette curiosité inquièite et cette mélancolie des ma-> lades qui craignent de ne plus voir les horizons qu'ils ont aimés. Ses blessures se fermaient lentement, puis se rouvraient, La balle avait lacéré la plèvre. La fièvre ne tombait que pour revenir; la consomption était à craindre. La tristesse et le feu de ses yeux me navraient. Il passait de longues heures dans un fauteuil , sur un balcon. Au soleil couchant, il s'y faisait toujours transporter. A ce moment du jour, la Loire, qui traverse les campagnes voisines, prenait des teintes de moire; oh aurait dit un large ruban d'acier, glacé d'or çà et là ; le fleuve s'efTaçait au loin derrière un pan de forêt, Je ne sais ^el charme indicible embellissait les plaines et les bois. La saison avait un éclat dont la grâce pénétrante me semblait inconnue et ravissait Fernand. Il se soulevait à demi pour suivre au loin la course paresseuse des mariniers dont les chants troublaient le silence. Les senteurs du foin montaient des prairies fraîchement fauchées et des meules qu'on relouait. Parfois des nuages roses traversaient le ciel lumineux. De quels longs regards alors n'accom^ pagnait-il pas leur vol ! Un soir, je surpris Fernand le visage en pleurs.

« Ah 1 que c'est beau tout cela ! » me dit-il.

Ce cri me fendit le cœur. C'était comme un adieu suprême à la vie, l'adieu d'une âme qui n'avait pas vingt ansl D'autres fois Fernand me parlait des choses qui l'entouraient comme s'il avait dft en jouir toujours. Les projets naissaient l'un de l'autre, les voyages succédaient aux voyages. Il visitait un jour l'Italie, un autre jour l'Egypte. Hélas 1 il respirait à peine, et chaque effort amenait une rougeur nouvelle sur ses joues enflammées!

Se trompait-il lui-même, ou voulait-il me tromper?

Je l'avais ramené du Bocage vers le milieu du mois de juillet; il lutta pendant toute la belle saison, avec des alternatives de mal et de bien. On me conseillait pour lui un voyage dans les pays chauds, mais déjà Fernand n'était plus en état d'en supporter les fatigues. J'attendais les approches de l'au* tomne avec une anxiété de plus en plus vive. Le mois d'octobre, le mois fatal, n'était pas loin ; nous y entrâmes enfin. Ten comptais les jours avec angoisse. Les premières feuilles arrachées par le vent vinrent battre les vitres derrière lesquelles le pauvre enfant frissonnait. Lui aussi devait-il me quitter?

Cependant la vie semblait le reconquérir. Le soir il me parlait avec une animation extraordinaire de ses courses dans la Vendée, des expéditions dans les bois, des coups de fusil dont l'éclair sillonnait la nuit, des haltes dans les granges, des sommeils à la T3elle étoile. Le nom de Marie-Jeanne revenait souvent sur ses lèvres. Il l'avait vue bravant tout, l'orage et la fusillade, pour apporter du linge et des provi-

sions aux amis de son frère. On ne l'attendait pas, elle arrivait.

« A mon premier voyage, me dit-il, j'irai faire un pèlerinage à la Butte-aux-Genéts. »

D'autres fois il ramenait l'entretien sur mon frère. Je savais alors qu'il avait vu Wilfrid deux ou trois fois aux environs de la métairie. Il avait en outre gardé un souvenir profond de leur rencontre sur le chemin , au moment où nous quittions la Vendée.

« Il n'a cessé de vous suivre des yeux, me dit-il un soir, que lorsque le cavalier, le cheval et le tourbillon soulevé par votre course eurent disparu; alors il baissa la tête et je lui serrai la main.

— Vous, serrer la main d'un homme qui a fait tant de mal à notre cause I

— Oui, et ce que j'ai fait je le ferais encore. Je sais que, grâce à ses efforts, bien des réfractaires nous ont abandonnés ; mais il avait le cœur droit et loyal. Dieu jugera entre nous. »

A cette réponse de Fernand, j'éclatai.

< Ah ! sa place est là où vous êtes ! m'écriai-je avec une véhémence sauvage. Est-ce ma faute si partout je l'ai rencontré devant moi, armé contre moi? Un de ses aïeux mourait à Poitiers, près du roi Jean ; un autre expirait en Palestine, sous les yeux de Philippe Auguste; un autre encore tombait à Malplaquet 1 . . . Le sang de notre race ne lui appartient pas. Et, tenez, le vôtre crie contre luil »

Dans ces occasions terribles où le souvenir de Wilfrid était évoqué, il me semblait que tous ceux de mon nom se levaient et s'agitaient en moi.

Un matin Médéric entra dans ma chambre; un jour froid et verdâtre glissait par les rainures des Persiennes.

« Eh vite! M. le comte de Salbris se meurt! »

cria-t-il.

Je courus. Fernand, qui la veille semblait mieux, agitait ses bras nerveusement; il me vit, souleva sa tête, et comme un soldat qui répond à l'appel :

€ Présent! » dit-il.

Ses mains glacées tenaient encore le gant conquis dans la Vendée! Quand elles retombèrent, il n'était plus.

Je le conduisis moi-même à Salbris. Ainsi que son père en avait exprimé le vœu , Fernand était mort en gentilhomme, il avait vécu en soldat.

Quel vide alors dans Neuvailler ! Le lien de protection que j'avais accepté me rattachait à quelque chose. Ce lien brisé, une fois encore je connaissais

la solitude.

Cependant de tous les confins du département on venait.me voir. Je m'étais fait une règle, dans les commencements, d'accueillir tout le nioade. Mais que le monde sait peu respecter les douleurs qa*il ne comprend pas! Un adolescent était mort; qu'é^ tait-ceî Si je ne voyais plus mon frère , n'étais-je

pas toujours Théritier de NeuVailler et de Glerfons, un grand seigneur à la tête d*une grande fortune t Rien ne me manquait donc. D n'y avait pad Jusqu'à mon atentureuse campagne de la Vendée qui ne mît un certain lustre autour de mon front.

c'Gela sied bien aux fils de bonnes maisons, i disaient ceux-là môme qui ne m'araîent pas imité. C'était dans les termes les plus vifs que l'on me félicitait de mon dévouement à une cause perdue, le ne tardai pas cependant à m'apercevoir que cet enthousiasme cachait un intérêt où la poésie n'avait que faire» On voyait moins dans ma personne le loyal champion d'une longue suite de rois que le tnattre d'une immense fortune, et tel qui caressait ma foi politique avec éloquence me laissait entendre qu'il avait une fille ou une sœur dont la naissance et les convictions allaient de pair avec le$ miennes. L'un de mes hôtes jeta le masque franchement et me proposa d'entrer dans sa famille. Me marier, moi dont le cœur était tout rempli de l'ingrate à qui j'avais fait le sacrifice de ma vie, moi qui voyais encore les larmes et le triste sourire de Marie^ Jeanne ? Je repoussai cette offre avec dédain, mais ^es obsessions ne cessaient pas. Sous mille formes elles se représentaient, celles-là cachées et doucereuses, celles*ci directes et marchant le front haut , mais chaque jour plus intolérables.

Dans la situation d'esprit où je me trouvais, le séjour de Neuvailler me devint odieux. Je me rappelai alors Glerfons et ses ruines, les immenses bois répandas sur les collines dont les chaînes cou^

raient aux environs, la tour du Ghat debout au milieu des remparts écroulés comme un vaillant soldat qui lutte encore après avoir vu tomber un à un ses compagnons d'armes, ces âpres vallons où s'endormaient des étangs muets, ces pierres moussues, ces rochers entassés péle-méle dans les ravins; ces horizons de chênes, et parmi ces campagnes dont le rude aspect et l'étendue sauvage convenaient si bien à mon humeur, un homme, un cousin dont je connaissais la loyauté. La douairière de Clerfons m'en avait parlé avec éloge ; je l'avais vu autrefois pendant le rapide séjour que j'avais fait dans le domaine qui m'appartenait par droit de substitution. Le baron Raoul de Maupert était moins un parent qu'un chasseur. Un souvenir confus me faisait voir un homme à peu près grand comme moi, la tête carrée, le visage plein et vermeil, d'humeur franche et joviale, et déterminé à ne s'embarrasser dans la vie d'aucun souci. Autour de lui, personne qui pensât à moi, personne qui m'eût rencontré à Neuvailler, à Paris, à Nancy, personne qui sût le nom de Mlle de la Vauxelle ou celui de Rodolphe Humfrey. Là je pouvais être seul ; là, si je pleurais, on ne compterait pas mes larmes; là peut-être j'oublierais.

Le jour même j'écrivais à mon beau,cous|n — c'était ainsi que la marquise de Clerfons l'appelait — pour le prier de faire déblayer les bâtiments, préparer les écuries et lé chenil, assainir les douves, nettoyer un grand corps de logis, meubler les apr partements de réception, et mettre enfin tout en

d'un homme. • 161

état, comme si le ch&teau dût recevoir garnison. Je ne voulais pas qu*on touchât aux ruines et au parc où tout était en désordre.

« Laissez, disais-je^ laissez les pierres tombées au repos, les arbres morts à la terre I » Et je terminai ma lettre par ces trois mots : « Surtout n'épargnez rien. »

Un mois après, un homme à cheval précédant un convoi de fourgons tout chargés de meubles et d'ustensiles arriva devant le château conduisant une meute de chiens courants de grand pied, tous de même taille et de même robe. C'était Médéric, dont j*avais fait le garde général de Glerfons. Il rendit visite à Raoul, installa les chiens dans le chenil, tira des fourgons force bahuts et force lits à balda>quins taillés en plein cœur de chêne, accompagnés de vieilles glaces de. Venise, de dressoirs, d'escabeaux et d'armures qu'il livra aux tapissiers, et, sans débrider, fit un tour en forêt.

« C'est bien, dit-il le soir au baron de Maupert, il y & de la grosse bête, M. le marquis sera content. » <fe m'acheminai vers Clerfons pendant les derniers jours de l'automne. La nuit se faisait au moment ^^ je distinguai vaguement au-dessus des hautes futaies la colossale tbur du Chat; il avait neigé abondamment depuis le matin. Médéric avait fait prendre des torches aux gens du château pour éclairer la rampe qui conduisait au sommet de la colline. J'étais fort pâle, décharné, et tout enveloppé d'une fourrure de petit-gris. Quand on me vit descendre d'une chaise de poste emportée ventre à

terre par quatre chevaux écumanls, et apparaître dans la cour au milieu des torches, dont les reflets rouges éclairaient en plein ma taille formidable et mes traits basanés, un frisson parcourut rassemblée. Le baron de Maupert seul ne sourdlla pas. Il s'approcha de moi, la main tendue :

« J'ai été votre intendant, monsieur le marquis, me dit-il, permettez-moi de vous faire les humeurs du logis.

— Merci, beau cousin, » répondis-je en lui ser* rant la main. La connaissance était scellée.

En se retirant, les gens du château tracèrent un cercle autour de moi. Ils osaient à peine me regarder. La respiration leur revint à la porte.

« C'est un géant! » murmuraient les plus hardis.

Le lendemain, au petit jour, j'étais à die val, accompagné de Médéric qui trottait à côté de moi, impassible et roide confme s'il avait encore le casque en tête ; je visitai les immenses domaines qui composaient la terre seigneuriale de Glerfons ; beaucoup de bois garnis de belles futaies, des étangs, des bruyères, des moulins; çà et là, dans les fonds, quelques prairies, peu de terres labourables, et sur les coteaux, des plants de vignes en petit nombre. Quelques enclaves pouvaient gêner la course des chevaux et des chiens , le jour môme elles étaient achetées. Chemin faisant, je montrai les vignes à Médéric, et fouettant leurs ceps du bout de ma houssine, je le priai de faire arracher ces broussailles et de les remplacer par des semis de bouleaux et de chênes. Deux jours après, ures chiens, découplés

dans la forêt, forçaient un tieux solitaire que je tuai au fernae. Je partageai Topinion de Médérie, et trouvai le pays bon. Au bout de la semaine, les gens du pays nf appelaient entre eux Robert le Loup.

Ainsi commença une existence qui dura pendant de longues années, sans interruption, sans changement; il eût été difficile de trourer dans toute la Bourgogne deux châtelains qui, plus que Raoul et que moi, eussent une vie mêlée tout ensemble de plus de bi-»zarrerie et de plus de régularité. Nous nous levions à la première pointe du jour ; jamais de malaise et jamais de nonchalance ; aussitôt debout, nous étions dehors, la pluie et le vent n'y faisaient rien. Nous chassions de compagnie sept fois la semaine, nous dînions à la nuit close, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et la soirée se passait à fumer. Nous n'échangions pas dix paroles en une heure. Il n'était pas de journalier, vigneron ou casseur de pierres ^ui, de Tonnerre à Dijon, ne connût les deux chasseurs. Aussitôt qu'on entendait au fond des bois les aboiements furieux d'une meute, on savait que les deux cousins battaient la campagne. La chasse finie, ^u partageait fraternellement les quartiers de venaison. Le dernier cigare achevé, on se donnait une poignée de main, et l'un disait à Tautre : A demain. Le baron de Maupert était bien tel que ma mémoire me le représentait. La tête coiffée d'un capuchon, on en eût fait un moine de cette fameuse abbaye de Thélème chantée par Rabelais ; à cheval ou le fusil sur l'épaule, c'était le plus endiablé

Nemrod de la Bourgogne. 11 aimait à rire et à plaisanter; mais sa gaieté ne me gagnait pas, et si parfois la tour du Chat étonnée entendait les éclats d'une chanson joyeuse, je n'en répétais jamais le refrain.

Il n'y avait pour les gens du pays qu'un Château et qu'un Presbytère. Ce dernier surnom s'appliquait à la maison qu'habitait Raoul. Il ne faudrait pas croire cependant; comme ce sobriquet semblerait l'indiquer, que ce fut une chaumière blanchie au lait de chaux, avec un toit de chaume, quatre noyers devant la porte et un jardin de deux arpents. C'était au contraire une solide et vaste habitation carrée, bâtie de grosses pierres grises à l'épreuve du boulet, et percée d'étroites fenêtres. Cette ancienne commanderie, dont les guerres civiles n'avaient pas permis l'achèvement, semblait contemporaine du château. D'énormes poutres revêtues d'ardoises en fermaient le toit. Telle qu'elle était, avec de robustes murailles étayées de contre-forts, des pierres en saillie aux quatre angles, et des meurtrières percées dans l'épaisseur de sa sombre carapace, la maison avait un caractère singulier. On aurait dit le castel rébarbatif d'un hobereau pillard et querelleur. On y entendait chanter du matin au soir. Point de potager tout autour, 'mais un bois de chênes traversé par un cours d'eau. Le Presbytère était au château ce qu'est le bouledogue à un lion.

Clerfons n'était pas une maison de plaisance, tant s'en faut; le manoir, à demi ruiné par le temps et les assauts, dressait ses vieilles murailles sur l'arête

d'une colline qui s'avançait comme un promontoire entre deux pans de forêts. Çà et là, et parmi les remparts efifondrés, on voyait la trace des boulets lancés par la Ligue et la Fronde. Le donjon était par terre au niveau des cours. Mille débris comblaient les fossés : mais un corps de logis, flanqué de vaste communs et couronné par la masse carrée de la tour du Chat, pouvait encore abriter aisément la famille d'un châtelain et sa suite.

Grâce au travail persévérant d'une tribu de maçons et de charpentiers, aiguillonnés par les copieuses rasades d'un vin généreux de la Bourgogne que Raoul leur distribua pendant trois mois, la leur devint habitable. Je m'y réfugiai comme un sanglier dans sa bauge. De mes fenêtres en ogive, aux baies profondes, je voyais les crêtes rocailleuses des collines et l'immense horizon des bois. Mais si profonde que fût la blessure dont je ne guérissais pas, je m'appelais le marquis de Clerfons. Cinq ou six fois par an, et en grand gala, je recevais la noblesse de la province. On revoyait alors la vaisselle massive aux armes de la maison, les lourds flambeaux d'argent, les vieilles porcelaines de Chine écussonnées ; le faste et l'opulence étaient partout. Les réceptions finies, tout rentrait dans le silence. A ces rares occasions où je me mêlais au monde, il faut ajouter certains voyages que je faisais à Dijon deux ou trois fois l'an, lorsque je me rendais en Si^and équipage aux réunions de cette fameuse société de Rallie-Bourgogne, qui essaya de ressusciter, dans une des plus féodales provinces de France,

le goût et les habitudes de la science cynégétique, si chère à nos aïeux. On se mettait jlux fenêtres pour me voir passer. Les belles dames de l'antique capitale de Jean sans Peur et de Philippe le Hardi disaient que personne n'avait plus grand air à cheval ; les veneurs assuraient que nul ne courait mieux le cerf ni plus longtemps.

Dans ces circonstances, je remplissais mes poches de pièces blanches que je jetais par douzaines sur le dos des pauvres hères qui s'empressaient autour de moi. Le bruit de mon arrivée se répandait dans la ville avec la rapidité de l'éclair, et une foule de curieux assiégeaient bientôt les portes de l'hôtel de la Cloche f où j'avais coutume de descendre. « Le niarquis est à Dijon 1 » disait-on partout. Le marquis ! On savait ce que cela voulait dire \ il n'y en avait qu'un. Les mendiants et les gamins du voisinage ne quittaient plus la rue ; ils savaient que si je levais la cravache un peu plus qu'il n'est dans l'usage de le faire aujourd'hui, je ne comptais pas et vidais ma bourse volontiers. La ville était en liesse pendant huit jours ; je tenais table ouverte; on jouait grand jeu. Quand les réunions touchaient à leur fin, je donnais un bal. C'était la grande affaire. Toutes les tétés s'échauffaient. Le baron de Maupert riait sous cape, et prétendait que parmi les femmes choisies qui se rendaient à mon invitation, plus d'une, parée de toutes les grâces de ses vingt ans, pensait peut-être que l'hôte sauvage de Glerfons abjurerait à son profit Taustère solitude de son inexplicable célibat.

Le bal jBnissait, le maître de Glerfons partait et l'espérance s'en allait en fumée.

'Raoul et moi nous vivions en parfaite intelligence; jamais entre nous de discussions d'aucune sorte, on ne surprenait pas non plus dans nos laconiques conversations l'expression d'un regret ou d'un désir« Le voisin retenu au château par un orage , aurait pu croire que l'antique Minerve y sommeillait doucement entre deux philosophes. Le baroB n'avait jamais quitté la Bourgogne ; le Presbytère jouissait d'un grand renom d'hospitalité dans le pays. On y faisait toujours bonne chère, et les dîners de mon cousin, arrosés des meilleurs vins de la Gôte-d'Or, possédaient une réputation qui s'étendait à dix lieues à la ronde. Les hobereaux qui vivaient maigrement dans les castels bâtards du canton ne se faisaient pas faute d'y goûter. Quand j'y parus pour la première fois j'avisai au haut bout de la table une personne blanche et accorte, à l'œil vif, au sourire franc, ronde et fraîche, qui me fit sans façon les honneurs de la maison. J'interrogeai mon cousin du regard. « C'est la belle Suzon, » me dit-il à l'oreille, et Aussi tranquillement que s'il m'eût appris qu'un piqueur avait détourné un cerf.

Le lendemain j'arrêtai mon cheval en plein bois, et, tandis que les gardes relevaient un défaut, je demandai à Raoul ce que c'était que la belle Suzon.

« Parbleu ! me dit-il, elle a été meunière pendant trois ans, maintenant elle ne l'est plus..

— Je m'en doute assez, » répondis-je.

Le baron me raconta que la belle Suzon, orphe-

line à dix-huit ans, avait un temps exploité un moulin qu'elle tenait de sa famille. Le mouUn ne chômait pas ; mais malheur au métayer qui s'avisait de conter fleurette à la meunière.

c Avez-vous remarqué, mon beau cousin, dit le baron en s'interrompant, que la belle Suzon a des bras de marquise?

— J'en conviens^ ils sont délicats et frais comme la fleur du lis.

— Ajoutez, s'il vous platt, ronds et flexibles comme la tige d'un jeune bouleau. Ils n'étaient pas en peine de faire plier le jarret aux téméraires, et ceux qu'elle avait touchés de sa main potelée n'y revenaient plus. « Je ne suis pas faite pour ce pec tit monde-là 1 » disait-elle quelquefois.

— Vous avez eu cette bonne pensée de lui prouver qu'elle ne se trompait pas ?

— Oh ! ne faites pas le dédaigneux 1... Ses petites dents en ont mordu de plus fiers que vous. Je rôdais donc autour du moulin, et mon cheval m'y conduisais tout seul autrefois. Il avait toujours soif quand il faisait chaud, et faim quand il faisait froid. Or il n'eût trouvé nulle part eau plus fraîche et luzerne plus parfumée. Un matin, une inondation emporta le moulin. La belle Suzon partit sur une petite jument. Elle n'avait ni sou ni maille, tous ses profits passant en ajustements. Comme elle rêvait à ce qu'elle allait faire , le diable me poussa sur son chemin.

« Çàl lui dis-je, aussitôt qu'elle m'eut raconté son aventure, vous plaît-il, belle Suzon, de partager la

huche d'un meunier où il n'y a ni meule ni mou* lin, mais ou la farine ne manque pas?

— Touchez là, répondit-elle.

— Et voilà comment la belle Suzon est entrée au Presbytère î

— Où elle restera, s'il plaît à Dieu, aussi longtemps que je vivrai. »

Sans répondre je donnai un coup d'éperon à Grain ctorge^ et nous reprîmes le galop.

Cette confidence de Raoul n'altéra point les bons rapports qui nous unissaient, et ne m'empêcha pas de retourner au Presbytère, où la belle Suzon me faisait toujours l'accueil le plus cordial; en toutes choses elle était unie et simple, prompte et résolue; point d'embarras et point d'empressement dans sa manière de me tendre la main ; ce qui me donna d'elle la pensée que c'était une femme d'un sens droit et d'un esprit juste.

La durée de mon séjour à Glerfons, cette solitude où je m'enfermais, les longues retraites qui me retenaient dans la tour du Chat, dont jamais une femme ne passait le seuil, une vague rumeur du combat où j'avais failli perdre la vie à Nancy, ce qu'on savait de mon expédition dans le Bocage vendéen, mes longues chevauchées avec Médéric qu'on voyait sans cesse auprès de moi et y vivant sur le pied d'une intimité pleine de réserve, mais étroite et continue, tout concourait à me donner une réputation bizarre et farouche. On racontait mille contes. On supposait que Médéric savait le secret de mon Bxil dans les ruines de Clerfons. Les habiles du pays

voulurent le faire causer; Médéric écouta les curieux, puis enfonçant son chapeeu sur sa tète d'un coup de poing :

« J'ai là-haut, dans ma chambre, dit-il, un grand sabre pendu au mur, je vais le décrocher ; s'il vous plaît d'en chercher un de même taille, je vous donne rendez-vous dans la futaie des Vieux-Corbeaux; nous jaserons au pied d'un chêne. »

On se tint pour averti; mais, si on ne fatigua plus Médéric de questions, on n'en fut pas moins prodigue de commentaires dans les veillées.

Raoul brûlait à son tour de me questionner. Il avait beaucoup entendu parler de Wilfrid par la vieille marquise de Clerfons ; Jil l'avait même vu deux ou trois fois, et savait qu'il n'était point mort. Chaque jour je crois bien qu'il s'attendait à le voir arriver. Un soir, n'y tenant plus, et après une de ces courses terribles qui étaient un jeu pour nous, le baron se tourna résolument vers moi :

« Et Wilfrid? me dit-il ; si j'ai bonne mémoire, vous aviez un frère de ce nom, ce me semble?»

J'avais posé mes pieds sur les chenets devant un feu clair de sarments. Je me levai.

. « Quel frère? » m'écriai-je d'une voix dure et en 'jetant à mon cousin un regard de colère.

Raoul n'était pas facile à l'effroi ; sans balbutier et sans plier la paupière :

«J'imagine que vous n'en avez pas des douzaines... . J'ai nommé Wilfrid, je parle de Wilfrid, » reprit-il.

Je sentis se creuser sur mon front ces deux rides profondes qui étaient le signe de ma race, et les

narines gonflées, d*une voix âpre, ma bouche laissa tomber ces mots :

« Wilfrîd, je Taî connu autrefois.... à présent il est mort dans mon souvenir.... il est mort dans mon cœur ! »

Baoul tressaillit ; la mémoire du passé avait été réveillée, je n'étais plus le même homme; comme il allait répliquer, j'appuyai le doigt sur Tépaule de mon cousin, doigt glacé qui avait la pesanteur et la rigidité d'une tige de fer.

« S'il vous plaît, Raoul, que nous vivions en gentilshommes de bonne maison , nous ne parlerons plus de cela.

— Vos secrets ne.sont pas les miens, » répondit le baron qui se leva.

Cependant Wilfrid n'avait jamais cessé de ra'écrire; quelquefois j'ouvrais ses lettres par un mouvement instinctif; le plus souvent je les renvoyais : mais toujours elles me remuaient profondément. Wilfrid, on le sait, avait quitté l'administration pour ne plus être exposé à me rencontrer si quelque secousse politique me faisait rentrer dans Tarêne. Il était alors ingénieur des mines. Un Neuvailler ne portait pas Fépéel un Neuvailler ne siégeait pas dans les conseils de la diplomatie ! un

Neuvaillcr courbait son front dans un bureau 1 Et les jours de cérémonie offlcielle, un Neuvailler portait de nouveau la cocarde tricolore ! Comment lui aurais-je pardonné? S'il avait cette croyance moderne que le travail est une condition essen* tielle de la vie, pourquoi ne portait-il pas son intelligence et sa jeunesse à l'étranger? D'autres lui avaient donné cet exemple en 1792. Autrefois n'avait-on pas vu les protestants, frappés par la révocation de redit de Nantes, préférer Texil à l'abjuration de leur foi? et ceux-là , pour la plupart, étaient du tiers état. Dix contrées lui étaient ouvertes, où, du moins il ne servirait pas les élus d'une révolution qui avait brisé mon épée.

Un jour, une lettre m'arriva ; je ne sais quel pressentiment me poussa brusquement à l'ouvrir. Wilfrid allait se marier! il épousait la fille d'un capitaine au long cours, une jeune Bretonne qu'il avait rencontrée dans un port de mer de l'Ouest. Il ne tarissait pas en éloges sur son compte. Pour moi, c'était une fille de rien. Elle portait un de ces noms qui appartiennent à tout le monde et s'appelait je crois, Adrienne Haudebert. Je déchirai la lettre dans un premier mouvement d'indignation. La réflexion confirma ce mouvement ; Wilfrid avait donc juré de marcher sur toutes les choses que nous avions le plus honorées ! Ni les traditions, ni le respect de la famille ne le retenaient plus. Traître à son roi, il était trattre à sa naissance. Je ne lui répondis pas. Une seconde lettre vint où il me suppliait d'oublier le passé et d'assister à la bénédic-

tion nuptiale. Cette fois je pris la plume, et d'une main violente je répondis que je consentais à oublier ce passé exécré, à la condition qu'il romprait un mariage déshonorant, et qu'il me rejoindrait sans retard à Glerfons. Comme fils aîné du comte Jean, comme chef de la famille, c'était un ordre que je lui donnais.

Quinze jours après, mon frère était le mari de Mlle Haudebert.

A l'époque où ce mariage s'accomplit il n'y avait pas encore un an que j'habitais la Bourgogne.

L'homme qui avait tiré sur son drapeau et fait descendre son nom jusqu'à une telle mésalliance, ne pouvait plus être qu'un étranger pour moi. C'était une branche morte à couper du tronc paternel. La lettre qu'il reçut après la cérémonie ne renfermait que ces trois mots : < Dieu vous pardonne! » Ainsi disparaissait une dernière espérance que va^ guement je conservais dans un repli de mon cœur. Mais s'il ne méritait plus ni tendresse ni estime, je ne voulais pas que celui qui avait été mon frère, et qui portait mon nom, connût le besoin. J'envoyai Médéric secrètement dans la ville où Wilfrid était en résidence. J'appris par lui que les émoluments attachés à sa place, et quelques travaux supplémentaires auxquels il se livrait, suffisaient à son existence. Médéric m'assura de plus que Mlle Haudebert passait pour une personne douée des meilleures qualités.

« Eh bien I qu'il soit heureux I > m'écriai-je.

Moi, je ne l'étais pas ; comme un loup blessé par

la balle d'un chasseur s'enfonce au plus épais des bois, j'errai dans la solitude, odieux à moi-même et maudissant Wilfrid.

Des années se passèrent. Le vide se faisait lentement autour de Glerfons. Je n'allais presque plus à Dijon. Je comptais les jours par }e nombre des fauves tués : un jour un sanglier, un jour un loup. Aaoul seul ne me quittait pas, ni Médéric non plus. Deux événements interrompirent la monotonie de cette existence que j'essayai vainement de tromper par une effrayante activité de corps. Le premier de ces événements fit de Raoul le mari de la belle Suzon; le second, de chasseur qu'il avait été jusqu'alors, le transforma en pêcheur.

Uivsoir, après une course furieuse qui nous avait emportés à travers bois, Raoul frottait ses jambes devant le feu et sifQait entre ses dents. De temps à autre il me regardait du coin de l'œil.

« Beau cousin, me dit-il tout d'un coup, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer : je me marie.

— Beau cousin, nous boirons à la santé de la mariée.... Et qui donc épousez-vous, s'il vous plait?

-^ La belle Suzon, » répliqua hardiment le baron.

Je le regardai lentement.

« Vous n'êtes pas un Neuvailler ; faites, lui dis-je.

— C'est vrai, je suis un Maupert, et vous savez la devise de ma maison : Fais à ma guùe. »

Nos yeux se rencontrèrent. La rupture était im^ minente ; mais l'impression première que m'avait occasionnée la nouvelle de ce mariage, en me rappelant celui de Wilfrid, s*effaça bientôt. Je me laissai

gagner à Texpression de joviale résolution qu'on lisait sur le visage de Raoul.

« A quand Tenterrement ? repris-je d'une voix railleuse.

— Dans un mois, et s'il vous plaît de suivre le convoi, on vous invite à la cérémonie.

— Je n'y manquerai pas. »

La chose faite, le baron fit bien voir qu'on ne l'avait pas enterré. Le lendemain de ses noces, il força un cerf gaillardement; rien non plus ne fut changé au Presbytère. Je rendis visite à la belle Suzon en grand équipage, et lui baisai la main. Elle me laissa faire sans témoigner de surprise, et me montrant un siège, la meunière, qui jusqu'alors m'avait reçu debout, s'assit la première. Je la regardai en souriant :

« £h 1 eh i Itti dis*je, il y a donc dû nouveau à la maison? »

Alors, s'appropriant un mot fameux :

« Presque rien, répondit-elle; il n'y a qu'une Maupert de plus. »

Qès ce moment je ne vis plus en elle que la compagne de Kaoul. Ma belle cousine avait conquis sa place en une heure.

Si le hasard et le temps avaient fait de Raoul un ^^^'U et, dois^je le dire, le meilleur qui fût dans toute la province, une chute de cheval le réduisit à ^'^tat de pécheur ; il s'était relevé de cette chute avec une fracture du genou. Un long repos, durant lequel il n'eut garde de diminuer d'une seule unité le menu régulier de ses quatre repas quotidiens,

développa chez le malade un embonpoint contre lequel il luttait courageusement depuis plusieurs années. Le baron était formidable, il devint colossal. En s'ezaminant devant une glace, lorsqu'il lui fut possible de se tenir en équilibre sur ses jambes un peu tremblantes, un soupir lamentable s'échappa de ses lèvres :

« Je suis vaincu I » dit-il.

Quelques douleurs rhumatismales se mêlèrent à cette obésité ; mais n'eussent-elles pas fait passer leurs lames aiguës dans les chairs de mon pauvre cousin, rheure de la retraite n'en eût paa. moins sonné pour lui. Aucun cheval ne pouvait plus le porter au galop au delà d'un quart d'heure. En huit jours, il en écrasa trois. Son genou se prétait mal en outre à un service actif. Le moindre choc pouvait rendre Raoul boiteux pour le restant de ses jours. Il ferma l'écurie, et le chagrin le prit.

c Encore, disait-il quelquefois en vidant une bouteille de clos-vougeot, si le désespoir me maigrissait! mais non, j'engraisse ! »

Tout doucement il tombait dans le marasme.

Un matin y un valet de chiens que j'avais envoyé en course au Presbytère, revint au château tout effaré.

« M. le baron, dit cet homme, m'a chargé de dire à monsieur le marquis que M. le baron n'aura pas rhonneur de dîner à Clerfons aujourd'hui. De plus, il m'a prié de présenter ses respects à monsieur le marquis, et de lui faire ses adieux.

— Où va-t-il donc ? pourquoi part-il ?

— J'en demande bien pardon à monsieur le marquis, mais M. le baron ne part pas; M. le baron est en train de se pendre.

— Se pendre? M. de Maupert?

— Oui, monsieur le marquis.... M. le baron arrangeait la corde quand j'ai pris ma course. »

Je descendis vers le Presbytère au plus vite. Le grondement d'une voix irritée sortait du cellier ; je poussai violemment la porte, et trouvai le baron qui nouait une corde autour d'une poutre.

« Beau cousin, s'écria-t-il, vous arrivez à propos. Yoilà une corde qui met un singulier entêtement à ne vouloir pas s'accrocher là-haut. Âidez-moi, je vous prie, à vaincre son obstination. »

Je savais qu'avec un homme du caractère de Kaoul il ne fallait pas raisonner. On ne déracinait les idées qu'il s'était chaussées dans l'esprit qu'en les tournant du côté de la plaisanterie.

« Bon 1 lui dis-je, c'est un soin dont je vais m'acquitter avec plaisir; mais d'abord avez-vous déjeuné ?

— Non; la belle Suzon est à la ville.... J'ai même eu grand'peine à la renvoyer.... La maltresse en route, j'ai prié nos gens d'aller cueillir des noisetles dans les bois.... Ils s'y perdront.

— Et vous vous préparez à paraître à jeun devant Je Créateur?... Mais s'il vous interroge, malheureux, aurez-vous seulement la force de lui répondre et de rester debout ? Vous, un Maupert, courir le nsque d'un évanouissement ! . . . Que diront vos ancêtres?

— Voilà une chose à laquelle je n'avais point songé, répondit sérieusement Raoul, qui lâcha la corde.

— Vous n'avez donc point souci de l'honneur de la famille? Un mort affamé i La belle affaire I Vous étes-vous confessé seulement?

— Ha foi non ! »

Je haussai les épaules.

« Et il veut se pendre I m'écriai<-je. Beau cousin, il y a à Clerfons une hure de sanglier autour de laquelle nous allons causer. Décrochez*moi tout ça ; vous vous pendrez demain.... Au dessert nous avertirons H. le curé. »

Raoul me suivit. Quand la hure de sanglier fut expédiée :

« Çà! repris-je, pourquoi, s'il vous plaît, êtes-vous dans l'intention de vous séparer de vos amis ?

— Me désapprouvez-vous, par hasard, et ce déjeuner, auquel j'ai fait honneur, n'est-il qu'un piège que vous m'avez tendu pour me détourner d'un projet mûrement résolu? répondit le baron qui posa son verre sur la lable.

— Point; je tiens seulement à savoir quelle cause vous y pousse,

— Quelle cause? Ignorez-vous que je ne peux plus chasser?

— Voilà une raison.

— Or, que faire quand on ne chasse pas?

— On pêche.

— Hein ? fit Raoul qui sauta sur sa chaise, . . . Comment dites-vous cela ?

— Parbleu l je dis qu'on pêche.... Il y a des circonstances où un brochet vaut un chevreuil....

— C'est bien maigre 1

— On essaye toujours! ça variera notre menu.... Et puis ce n'est pas un contrat; si la pêche n'amuse pas.. . on se pend. »

Je remplis mon verre, et le présentant au baron : «Ma santé de la première truite que je verrai frétiller au bout de l'hameçon 1

— C'est dit ! s'écria Raoul : demain je pocherai. » Il ne fut plus question de corde. Le baron pécha

et vécut.

On sait que j'avais pris l'habitude d'envoyer Médéric en Bretagne pour veiller au bien-être matériel de Wilfrid. Ces voyages se faisaient à époques régulières. Si considérable que fût alors le nombre . des tristes années écoulées depuis le mariage d'un Neuvailler avec Mlle Haudebert, cette habitude et ces voyages furent continués. Au retour, mon messager me rendait compte de ce qu'il avait vu. Un soir, et quelque temps après le singulier entretien ï^e j'avais eu avec Raoul, le jour où il avait pris la résolution de se pendre, je reçus une lettre que m'écrivait Médéric.

11 fallait que quelque chose de bien grave se passât pour qu'il se fût déterminé à prendre la plume. En effet, l'honnête cuirassier m'apprenait que Wil- Wd était à la veille de partir pour l'Amérique. Une mission importante pour laquelle il fallait un bomme d'un mérite éprouvé lui avait été proposée par le gouvernement ; Wilfrid y voyait moins une

occasion d'arriver à une position brillante qu'un devoir. Or, le devoir était sa loi. — Le mot était de Médéric. Wilfrid avait accepté. Je ne sais ce qui se passa en moi, mais une heure après je courais vers la station la plus voisine du chemin de fer. Depuis combien d'années ne l'avais-je pas vu, ce frère éternellement regretté? Wilfrid au Mexique, Wilfrid dans un pays fiévreux, chargé d'études fatigantes, lui que j'avais connu si délicat !

Il me fallut prendre des chevaux de poste en Bretagne pour arriver jusqu'à la ville où Wilfrid devait s'embarquer. Guidé par les précédentes indications de Médéric, je ne tardai pas à gagner sa maison. Elle était vide. Un pressentiment me fit courir vers le port, et du port sur le môle. Il y avait une foule le long des parapets. Au premier rang j'aperçus Médéric. Sans parler, il me montra du , doigt une frégate dont les voiles blanches flotlaient au loin sur la mer grise.

« Parti 1 » m'écriai-je.

Médéric baissa la tête. Mes yeux cherchaient encore la frégate qui disparaissait à l'horizon dans la brume, lorsqu'ils furent attirés par la vue d'un canot qui rentrait du large. Le canot aborda près du quai. Deux femmes' voilées en descendirent, presque de la même taille. La plus jeune soutenait la plus âgée. Toutes deux semblaient pleurer.

« Mme la vicomtesse de Neuvailler et sa fille, me dit Médéric à l'oreille.

— Toi aussi 1 » m'écriai-je.

L'ombre du soir nous enveloppait. Les deux fem-

mes passèrent assez près de moi pour que la pan de leur robe frôlât mon manteau. Je restai immobile; un voile épais ne me permit pas de distinguer leurs traits. Médéric détourna la tête, et regarda du côté de la mer. Une voix me criait de tendre les bras à ces deux femmes; mais un sentiment indéfinissable qui me poussait à voir dans Tune d'elles l'ennemie du nom des Neuvailler, celle enfin à qui je devais la chute de Wilfrid, fut le plus fort et l'emporta. Un moment après, je n'apercevais plus ni la mère ni la fille. Elles ne savaient pas alors que le terrible marquis de Glerfons fût si près d'elles!

lie baron de Maupert ne sut rien du motif qui m'avait fait partir; je revins de la Bretagne plus sombre que je n'y étais allé. Moi qui jamais ne lisais les journaux, je les ouvris alors pour y chercher le nom de Wilfrid. Pourquoi ce voyage me préoccupait-il? quelles raisons avais-je de le redouter? Était-ce que Wilfrid rentrait dans mon cœur par un chemin détourné? J'appris ainsi qu'il élait arrivé; j'appris encore qulaprès avoir parcouru les mines d'argent du Mexique, il s'était rendu à l'isthme de Panama. Je suivais pas à pas ce terrible itinéraire et comptais les jours qui le séparaient du naoment où il pourrait enfin revenir.

Un matin, au moment où Médéric apprêtait Grain ^ ^ge, on me remit une lettre cachetée de cire noire. I« n'en connaissais pas l'écriture, et je me sentis frissonner. Elle portait le timbre de Morlaix. Celte lettre, que j'ouvris en hésitant, était de celle que Médéric avait appelée un jour la vicomtesse de Neu-

vailler, et m'annonçait la mort de Wilfrid. Je faillis tomber à la renverse. Wilfrid mort! Voilà donc pourquoi mon cœur se troublait incessamment à la pensée de ce voyage? Que n'étais-je arrivé sur ce môle fatal une heure plus tôt ! Toute cette tendresse que le petit m'avait inspirée, et que je croyais parfois étouffée sous le poids des années, du ressentiment, de l'absence, lit irruption tout d'un coup au plus profond de mon ftme, et, comme une eau violente qui rompt ses digues, l'envahit tout entière. Wilfrid mort me rappelait Femand disparu. Il ne me restait plus rien à aimer. Médéric parut devant moi.

« Grain (Torge est prêt, me dit-il.

— Ahl regarde 1 » m'écriai-je, et je fondis en larmes.

Celle que je m'obstinais à appeler Mlle Haudebert me mandait que Wilfrid venait d'être emporté par la fièvre jaune à l'isthme de Panama. La mission pour laquelle son mérite l'avait désigné touchait à son terme quand la mort Tavait surpris; comme un soldat, il était tombé sur le champ de bataille. « Au moment où la frégate qui ne devait pas le ramener a mis à la voile, il me parlait encore de vous, » me disait-elle en finissant. On ne voyait dans cette lettre, qui venait de rouvrir la source inépuisée de mes larmes, rien autre chose que l'amour enthousiaste qu'Adrienne avait eu pour Wilfrid et qu'elle gardait à sa mémoire. Aucun appel à ma tendresse, aucun à notre parenté. Raoul survint.

« Comprenez-vous? Wilfrid est mort! m'écriai-je.

— Eisa veuve? » me dit-il.

Un accâs de haine farouche s*empara de moi. •

« Sa veuve? C'est elle qui Ta tué. S'il ne l'avait pas aimée, cette femme, peut-être serait-il icil... peut-être se serait-il souvenu qu'il avait un frère à Clerfons I »

Hélas ! m'étais-je rappelé que j'avais un frère en Bretagne ?

Le lendemain, un catafalque au sommet duquel brillait Técusson des Neuvailler s'élevait au milieu de la chapelle de Clerfons. Les cloches sonnaient à toutes volées. Les chants religieux retentissaient. Je passai la journée entière sous les voûtes de l'église, dans les plus sombres méditations. Les ruines s'amoncelaient autour de moi. Je sondais le passé, je regardais l'avenir 1 Je n'avais plus rien à attendre de la vie.... Que dis-je, et comment raconter les nouveaux coups que le sort me tenait en réserve, et quelles blessures mortelles il allait ouvrir dans ce cœur tout saignant !...

Ces épreuves que le temps lui ménageait, Robert de Neuvailler n'eut pas le courage de les raconter lui-même; une autre main, une main amie s'en chargea. Ce récit, nous allons le transcrire.

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