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Hermine se pencha subitement vers lui , et approchant ses lèvres du front de Georges :
« Que ce baiser m'engage à vous, reprit-elle, je suis votre femme devant Dieu ! »
Un instant ils crurent que la nature s'abîmait autour d'eux. Un bruit de pas qui résonnait dans l'épaisseur des futaies les tira de leur extase.
En relevant la tête presqu'au même instant, Mlle de Neuvailler vit la grande figure de M. de Glerfons qui passait à cheval au sommet d'un escarpement. Ses regards plongèrent dans Fablme de verdure, pareils à ceux d'un faucon qui cherche deux fauvettes sous les rameaux, puis lentement il se perdit entre les rochers.
« Georges, vous demandez encore un jour, reprit Hermine qui frissonnait, il me semle que c'est tenter Dieu!... »
Ce qui se passait alors dans l'âme du marquis^ on le devine assez. Il errait depuis le matin comme un hôte sauvage des bois. Mille sentiments tumultueux l'agitaient , dominés par une sorte d'attendrissement farouche auquel succédaient par intervalles des mouvements d'indignation contre lui-méfme. Quelques paroles entendues la veille, à l'heure où Mlle de Neuvailler se retirait, lui avaient donné le soupçon qu'elle pensait peut-être à prendre le voile. Se pouvait-il qu'il fût assez lâche pour accepter une telle immolation? Quelle âme avait-il donc? Lorsque Hermine lui donnait l'exemple de cette bonté souveraine que rien ne lasse, persévérerai t*il jusqu'au bout dans son égoïsme? Était-elle
donc venue lui demander un asile pour quMl nouât autour de ce jeune front une couronne d'épines? Àh! cela n'était pas possible ! Mais de quel œil la verrait-il passer entre les bras d'un autre? Sortirait-il vainqueur de cette épreuve dont la pensée faisait courir le frisson dans ses veines ? Il devait pourtant s'y préparer s'il ne voulait pas que sa conscience criât contre lui jusqu'à son dernier jour. Partout il voyait Hermine et son douloureux sourire ; partout il entendait sa voix, partout elle se présentait à lui, illuminée de cette grâce touchante et àe cette tris tesse qui l'avaient captivé. *\
« Ainsi, disait-il alors, elle ne m'est apparue que pour me faire sentir quel désespoir ce serait de la perdre 1 »•
Eu ce moment, et ramené dans le voisinage du château par ses courses vagabondes, il entendit vaguement sortir du milieu du feuillage une rumeur de voix dont les moindres sons lui étaient connus. Hermine et celui qu'il appelait Richard étaient donc ensemble? Entre l'escarpement, sur lequel M. de Glerfons se trouvait alors , et le parc, s'étendait un rideau de futaies; mais par les interstices des branches vertes, le marquis les aperçut tous deux, voilés à toute seconde par le mouvement aérien du feuillage. Quelque chose d'inexprimable se passa en lui. Ce fut comme une flamme sinistre éclairant tout à coup les ténèbres ; il sentit son cœur se tordre comme si une main de fer en eût déchiré les fibres. Prêt à se jeter dans l'espace, M. de Glerfons se pencha sur r«ncolurede Grain d'orge^ ivre, ébloui;
peut-être allait-il plonger au cœur de Tabîme et tomber entre Hermine et son complice, lorsqu'un mouvement de révolte le fit se relever violemment. « Ils pourraient croire que je les espionnais 1 » s'écriaVil.
Un coup d'éperon terrible fit partir le cheval, qui disparut sous les futaies. Mais une voix poursuivait le marquis et criait à son oreille : C'est lui I c'est Richard !
Vers le soir, il reparut à Clerfons et monta chez Mlle de Neuvailler. Pourquoi? il ne le savait pas. Il la trouva accoudée à sa fenêtre, pâle et décomposée. La colère qui tourmentait le marquis se fit jour.
« Pensez-vous bien toujours que M. Georges Richard soit un ingénieur? » lui dit- il.
Hermine quitta la fenêtre et fondit en larmes. « Et ne pleurez pas! s'écria le marquis, je lie l'ai point encore tué I... >
Hermine essuya ses yeux brûlés par la fièvre. « Tué ! vous .tueriez Geofges ! s'écria-t-elle. — Et pourquoi non?... Il ne sera pas toujours mon hôtel »
Le marquis repoussa la porte avec violence. Il ne se connaissait plus lui-même, la respiration lui manquait. Un vent d'orage impétueux venait de se lever ; des tourbillons de feuilles jaunies volaient autour des ruines. Robert eut un instant la pensée de faire seller de nouveau Grain d'orge et de s'élancer au-devant de la tempête qui accourait de Thorizon. Il allait appeler Médéric, lorsqu'il aperçut
Georges au pied de la tour du Chat ; une autre idée le saisit.
« Si nous faisions des armes? > dit-il.
Le marquis n'attendit pas la réponse de Georges; il poussa la porte, s'empara d'un fleuret et fit signe à son compagnon de l'imiter. Avant d'avoir échangé une parole, ils étaient en garde, l'un en face de Tau tre. La lampe à trois branciies les éclairait. Ce n'était pas l'électricité répandue dans l'air qui mettait tant de feu dans leurs veines ! Jamais arme dirigée avec une froide ivresse contre la poitrine d'un ennemi ne fut maniée avec plus d'ardeur et d'emportement. Les yeux des deux adversaires lançaient des éclairs. C'était moins un assaut qu'un combat. Le fer atta()uait le fer; pas un mot, pas un cri, mais un souffle profond, inégal, enflammé par la passion. Le marquis et Georges étaient seuls, la porte fermée. Tout à coup une parade sèche et dure jeta par terre l'épée de M. de Clerfons. Il poussa un rugissement de bête fauve :
€ Ahl dit-il, c'est la première fois depuis... »
11 n'acheva pas ; mais, sans courir après l'arme arrachée à sa main , il prit à la muraille un fleuret démoucheté.
« Un autre est là pour vous 1 cria-t-il d'une voix tonnante ; assez de ces lames inutiles dont les coups ne portent pas 1... En garde à présenti »
Georges rompit.
.« Avez-vous peur? reprit le marquis, et n'êtesvous habile à vous servir d'une épée que lorsqu'il ne peut y avoir ni blessure ni sang? »
Georges sauta contre le mur et s'empara de l'arme que lui montrait M. de Clerfons. Le duel recommença violent, rapide et tout rempli du cliquetis des épées. Le marquis n*était plus mattre de lui. Il visait au cœur. Mais, un instant pris de délire, Georges se souvint d'Hermine et chassa le démon qui l'obsédait ; il n'attaquait plus à présent, il se défendait. Cependant le marquis le poussait sans rélâche ; deux fois déjà la pointe de son fer avait effleuré la poitrine de Georges, laissant après elle quelques gouttelettes de sang, lorsque, saisie de nouveau par le fleuret de son adversaire, l'épée de M. de Clerfons vola une seconde fois en Tair.
« Mort de ma vie! s'écria-til en fermant les poings, il n'y a qu'un homme au monde qui connaisse ce coup?»
M. de Clerfons enveloppa Georges d'un regard étincelant; un voile sembla se déchirer devant ses yeux, et tout à coup levant les mains :
« Mais qui donc étes-vousî reprit-il.
— Sachez-le donc! répondit Georges; aussi ien suis-je las de cacher mon nom 1... Vous avez devant vous Georges Humfrey, le fils de Rodolphe! »
Un cri de rage l'interrompît. M. de Clerfons venait de sauter sur son épée et la levait ; mais Georges, appuyant la sienne contre une dalle, la brisa d'un coup sec.
« Frappez donc le fils comme vous avez frappé le père! » dit-il.
M. de Clerfons fit trois pas en arrière.
« Ahl Louise! Louise! » s'écria- l-il ; et d'une
main égarée, il jeta son épée au travers des vitraux.
C'était à peine à présent si les deux hommes osaient se regarder, l'un épouvanté de ce qu'il avait voulu faire, l'autre de ce qu'il avait dit. Ce fut M. de Glerfons qui le premier rompit le silence :
< Ainsi^ dit-il, vous aimez Mlle de Neuvailler?
— Oui, je l'aime, et de toute mon Âme....
— Et Mlle de Neuvailler vous aime aussi !... » Et comme Georges ouvrait la bouche :
« Ah 1 ne répondez pas, s'écria-t-il, je le sais l »
Un gémissement qui partait de la galerie voisine parvint à leurs oreilles.
« Grand Dieu 1 Hermine ! » cria le marquis.
Il courut vers la porte et trouva Mlle de Neuvailler pâle comme un spectre, échevelée, et qu'une crainte désespérée venait de pousser vers la tour du Chat.
« Ah 1 je le savais bien l dit-elle en voyant ensemble Georges et le marquis. Mais vous ne comprenez donc pas que si l'un de vous tuait l'autre, je ne pardonnerais jamais au vainqueur!
— Ne craignez plus rien, mademoiselle, j*ai brisé mon épée, » répondit Georges, qui lui montra les débris du fer.
Il marcha vers la porte; Forage grondait dans toute sa violence ; le vent tordait les arbres et la pluie fouettait la tour par rafales.
« Mais où donc allez-vous 1 s'écria M. de Glerfons.
— A Larrey, monsieur le marquis ; là j'attendrai les ordres de Mlle de Neuvailler. »
Mais déjà le mavquis s'était armé d'un flambeau et marchait lui-môme vers la porte qu'il ouvrait.
«c Monsieur, dit-il d'une voix fière et le fronthaut, vous pouvez^ si bon vous semble, haïr le marquis de GlerfonSy mais vous n'avez pas le droit de faire à votre hôte l'injure de quitter sa maison au milieu de la nuit. »
II sortit de la tour et le guida jusqu'à son appartement :
« Vous êtes chez moi, monsieur, dit-il alors, dormez en paix ! »
Georges s'inclina sans répondre; il écouta le marquis s'éloigner d'un pas égal :
« Dieu! s'il voulait être mon père et le sien!... Que mon cœur serait aisément à lui ! >» murmura- t-il.
Le soleil brillait le lendemain. Georges prépara tout pour son départ sans que M. de Glerfons fît rien cette fois pour l'en empêcher. Quand le cheval fut sellé dans la cour, il se dirigea vers l'appartement d'Hermine, à laquelle il voulait faire ses adieux. Depuis le matin elle était à cette même fenêtre où le marquis l'avait surprise déjà, suivant dans le ciel le vol de ces oiseaux qui précèdent l'hiver; ils passaient par longues bandes au-dessus de
la forêt déjà rougie par les preqpiières gelées et toute frissonnante. Aussitôt qu'elle voulait se tenir de* bout, elle sentait ses genoux fléchir sous elle. La tête dans sa main, elle fut tirée de sa rêverie par le hennissement d*un cheval qui frappait du pied la terre durcie par le froid. Hermine pensa malgré elle à ces châtelaines d'autrefois, qui, du haut des tourelles, voyaient partir pour de longs •pèlerinages des chevaliers qui ne revenaient pas toujours. Quelques larmes coulèrent le long de ses joues ; en ce moment elle entendit les pas de Georges et on vint lui annoncer qu*il demandait à lui parler. Hermine passa un mouchoir sur ses yeux, et, à demi penchée sur le rebord de la fenêtre dont elle se faisait un appui, elle lui tendit la main ;
« Je ne vous dis pas adieu, » dit-elle en s'effor* çant de sourire.
Georges ne voulut pas se montrer moins rassuré qu'elle.
« Puisque rien n'est perdu, répondit-il presque gaiement, tout peut être sauvé.... J'attendrai donc à Larrey.
— Le sang n'a pas coulé, reprit Hermine, vous me jurez qu'il ne coulera pas?
— Je vous le jure.
— A présent que je n'ai plus rien à apprendre à M. de Clerfons, il me semble que je respire mieux! Vous qui avez vu de quel air il vous a parlé devant moi, dites, comprenez-vous maintenant qu'on estime un pareil homme et qu'on soit tenté de tout faire pour ne pas être répudié de son cœur? Ah!
puisqu'il ft permis que Georges Humfrey dormit sous le même toit, vous pouvez mettre votre espoir en Dieu ! »
Mlle de Neuvailler accompagna Georges jusqu'à la porte de sou appartement, le sourire aux lèvres, appuyée à son bras, en quelque sorte comptant ses pas et lui rendant facile et douce cette séparation qu'il redoutait. Encore quelques jours, lui disaitelle, et il n'y aurait plus place dans leur vie que pour l'éternelle reconnaissance et l'éternel amour. Les dernières consolations échangées avec les dernières promesse?, elle lui fit un signe de la main et il disparut. Hermine se traîna vers la fenêtre. Une de ses femmes, qui Taperçut, la crut mourante et voulut appeler. Mlle de Neuvailler posa une main sur sa bouche.
« Plus un motl qu'il parte! » dit-elle.
Un moment après, elle entendit le galop d'un cheval qui descendait la colline. Elle poussa un grand cri et tomba par terre.
Bientôt après, la chambre de Mlle de Neuvailler présentait le spectacle du trouble et de la confu- • sien. Des femmes allaient etvenaient ; la belle Suzon portait des nouvelles à M. de Clerfons et à Raoul qui attendaient derrière la porte. Hermine, encore habillée, était couchée sur son lit, le visage en feu, les yeux fixes. Depuis qu'on l'avait relevée le délire ne la quittait pas. Des sanglots interrompus, des prières inarticulées sortaient de ses lèvres. Tout à coup, et saisie d'une inspiration subite, la meunière prit le marquis par le bras :
« Eloignez-yous, dit-elle; Mlle de Neuvailler vous entend. Ses dents claquent de terreur ! »
M. de Clerfous et Raoul passèrent dans une grande galerie, qui communiquait par l'une de ses extrémités à l'appartement d'Hermine. C'était la même où Ton voyait les portraits des ancêtres du marquis et celui de Wilfrid. M. de Clerfons, chassé de cette porte derrière laquelle toute sa vie était suspendue, allait et venait, grondant comme un dogue auquel on vient de passer un collier. A chaque tour, il levait les yeux sur le portrait de Wilfrid dont le regard non plus ne le quittait pas. C'était comme une interrogation muette du frère au frère. Le marquis en était comme obsédé.
c Eh bien! oui! je l'aime! s'écria-t-il enfin et comme s'il eût été contraint de parler par la force même de cette interrogation.... Est-ce que je ne t'aimais pas, Wilfrid?... Hermine, c'était toi I et de toi mon âme a glissé vers elle!... Va! si tu as souffert à cause de moi, tu es bien vengé!... J'ai le cœur brisé I »
Et il marchait encore, parlant et se taisant tour à tour comme s'il eût été lui-même en proie au délire. M. de Maupert l'observait en silence. Par intervalles, Raoul se dirigeait vers l'extrémité de la galerie pour entendre si aucun bruit ne sortait de l'appartement de Mlle de Neuvailler. Brusquement le marquis se tourna du côté de Raoul :
< Quand je te le disais qu'elle me porterait malheur! s'écria-t-il.
— Ah ! tu l'accuses ! » répondit le baron.
d'un homme. 313
Robert frappa du pied avec une violence terrible :
« Lorsqu'elle est entrée à Clerfons un soir d'automne, je vivais dans la tour du Chat comme un sauvage.... j'étais malheureux, mais je n'avais pas dans le cœur cet enfer qui le brûle 1... »
Tout en parlant, M. de Clerfons marchait, poursuivi par le regard de Wilfrid ; dans la disposition d'esprit où il trouvait, il se voyait partout des signes d'en haut.
« Que veux-tu donc, Wilfrid? est-ce ma faute? reprit-il encore.... j'aurais versé mon sang goutte à goutte pour lui épargner une larme, je Tadorais.... et maintenant elle en aime un autre, et qui?... le fils de Louise?... Âh ! j'ai la mort dans l'âme ! »
Las de ne rien voir et de ne rien entendre du côté de la chambre d'Hermine, M. de Maupert allait sortir de la galerie lorsque la belle Suzon entra. Robert se précipita vers elle.
«Eh bien? dit-il.
— Mon beau cousin, répondit la meunière avec cette noblesse que les natures simples trouvent dans les occasions solennelles, Mlle de Neuvailler ne fera jamais rien contre votre volonté.... Mais un nomest toujours sur ses lèvres.... toujours, entendez -vous? Ai-je besoin de vous dire lequel? Hermine vous a été confiée, monsieur le marquis ; si elle meurt, ses os crieront contre vous. »
Les yeux du marquis cherchèrent le portrait.
« Tu le veux donc aussi? s'écria-t-il. Eh bien ! sois content ! »
Alors, se tournant vers la belle Suzon :
« Où avez-Yous laissé M. Georges Humfrey? reprit-il le front haut.
— Il suivait la route de Larrey.... il la suiymt lentement.
^ — Attendez-moi doncl Glerfons je suis, Glerfons je reste ! »
Il s'élança dehors. Georges venait d'atteindre un carrefour ouvert dans la forêt. Encore quelques pas, et les tours du château s'effaçaient derrière un massif d'arbres. Le galop furieux de Grain d'orge le fit se retourner. Le marquis mit le chapeau à la main.
< Monsieur, dit-il, Mlle de Neuvailler est en péril de mort.... Sauvez-la 1 »
Peu d'instants après, Georges et M. de Glerfons montaient côte à côte le perron du château.
c Madame, dit M. de Glerfons à la baronne de Maupert, allez dire à ma nièce, Mlle de Neuvailler, que M. Georges Humfrey, son fiancé, est là. »
La belle Suzon lui sauta au cou.
« Qu'est-ce qu'on me disait donc? s'écria-rt-elle ; je savais bien, moi, que vous aviez le vrai cœur d'un homme I »
Robert passa dans la tour du Chat; les battements de son cœur le suffoquaient ; il ouvrit l'une des fenêtres pour respirer plus à l'aise ; le vent chassa jusqu'à lui des tourbillons de feuilles mortes arrachées au front jauni des forêts ; il ne sentait pas la bise glacée qui le frappait au visage. Ses yeux ne voyaient que l'appartement d'Hermine tout éclairé. De vagues ombres passaient devant les vitres.
d'un homme. 315
« Il est auprès d'elle, pensa-t-il, elle m'oublie ! 9
Toute sa vie lui revint à la mémoire. Combien comptait-il de jours qu'il aurait voulu recommencer? Il s'assit devant une table et ouvrit un tiroir pour y prendre une feuille de papier. Le journal qu'il avait écrit dans un autre temps se trouva devant lui ; il en parcourut les pages une à une :
« Oui! ouil dit-il y des larmes et du sang.... et tout me retombe sur le cœur I »
Il repoussa le journal au fond du tiroir, et se mit à écrire d'une main rapide et ferme.
Le marquis écrivait depuis une heure lorsque la porte qui donnait sur le pont suspendu s'ouvrit, et le baron de Maupert entra précipitamment.
« La fièvre est terrible, dit-il, Hermine est tour à tour brûlante et glacée.... il faut un médecin..., Georges veut monter à cheval.
--* A cheval I s'écria le marquis.... S'il faut rendre un dernier service à Mlle de Neuvailler, j'ai le droit de le réclamer.... v
Il signa la feuille sur laquelle il venait d'écrire la date du 30 octobre, la glissa sous une enveloppe qu'il scella de ses armes et la remit à Raoul.
« Tiens, dit-il, le sacrifice est fait, Georges épousera Mlle de Neuvailler; un jour, c'est à elle que tu. donneras ceci .... Embrasse^moi . »
Raoul embrassa Robert tout ému ;
« Si tu envoyais Médéric? dit-il doucement.
— Quand il s'agit d'Hermine? allons donc l »
Le marquis descendit dans la cour et sauta sur
Grain (Torge. Médéric , qui tenait l'animal par la bride, posa la main sûr le genou de son maître :
« La nuit est noire.... si vous ne reveniez pas, Mlle de Neuvailler s'en irait! dit-il.
— Sois tranquille, » répondit le marquis.
Médéric lâcha la bride, et le cheval partit à fond de train.
Trois ou quatre heures après, une voiture arrivait, escortée de M. de Glerfons qui ramenait un médecin. Hermine ne sortait d'uu délire effrayant que pour y retomber. On craignait un transport au cerveau. Un silence profond entourait le lit oii sa jeunesse à demi vaincue se débattait contre les assauts du mal. Au petit jour, et après avoir étudié les symptômes dont les caractères se développaient successivement sous ses yeux, le médecin déclara qu'il répondait de Mlle de Neuvailler. Elle subissait les conséquences d'une excitation nerveuse produite par une trop violente secousse. Le temps et le repos suffiraient pour la faire disparaître.
Le lendemain, en effet, toute trace de danger s'était évanouie. M. de Glerfons se présenta chez Mlle de Neuvailler, auprès de qui Suzon avait passé la nuit. Quelques heures avaient profondément altéré le visage du marquis. Avec son regard sombre, son front dévasté, sa barbe grise, le pli amer de sa bouche, il était l'image vivante de Philippe de Neuvailler. Une expression de joie profonde mêlée d'un reste d'inquiétude transfigurait les traits d'Hermine. Elle tendit les bras vers le marquis.
« Est-ce bien vrai? » dit-elle.
A la vue de Georges qui se tenait immobile près de la fenêtre, M. de Clerfons ferma les yeux à demi, puis se remettant :
« Mais M. Georges Humfrey est ici et je lui présente la main I... N'est-ce pas la meilleure réponse que je puisse faire? dit-il.
— Ah! monsieur! » s'écria Georges.
M. de Clerfons l'arrêta d'un regard :
<c Mais ce n*est pas tout que d'être le fiancé de Mlle de Neuvailler, poursuivit-il, encore faut-il la mériter. Je parle en homme qui sait ce qu'elle vaut. Donc, monsieur, si ma nièce le permet, vous allez reprendre la mer et me prouver par votre bonne conduite que vous êtes digne du choix qu'elle a fait. J'ai sur certaines choses des idées qui ne transigent pas. Autrefois nos pères gagnaient leurs éperons.... Gagnez votre femme. »
Les yeux d'Hermine cherchèrent ceux de Georges ; ils l'invitaient à l'obéissance.
« Monsieur le n^iarquis, je pars, dit Georges.... songez au bien que je vous confie!
— Mlle de Neuvailler est chez M. de Clerfons, cela sufGt, » répliqua Robert avec un reste de hauteur.
Un grand calme accompagna les premiers temps qui suivirent le départ de Georges. Hermine, brisée par la dernière lutte qui avait marqué sa victoire , éprouvait une sorte d'accablement dans lequel elle s'endormait. Elle était comme un voyageur épuisé par une longue et périlleuse ascension qui délasse ses membres sur un lit d'herbes. Elle se sentait
heureuse et se laissait aller à la pente des jours. Le marquis chassait. L'été de sa vie avait fui. Il restait debout, ferme, impassible en apparence, mais chaque jour les rides creusaient leur sillon plus profondément sur son front sauvage. Il s'enfermait seul dans sa tour, et le matin y surprenait souvent la lampe à trois branches allumée encore derrière le vitrail. Si on avait pu y suivre Robert, on l'aurait vu quelquefois les mains sur ses genoux» tenant entre ses doigts le médaillon d'Hermine et laissant grossir une larme qui de ses paupières rougies tombait lentement à terre; une autre larme suivait cette larme , puis une autre encore , jusqu'à ce que sa poitrine fût soulevée par un sanglot; alors , se levant , il passait la main dans ses cheveux :
« Tu pleures, misérable!... Qu'as-tu promis cependant! s'écriait-il. Va ! lâche cœur, si tu ne cèdes pas , je t'écraserai ! »
Et, comme autrefois, il fatiguait les dalles de son pied , et toute la nuit son ombre noire passait et repassait devant les vitraux flamboyants.
Le lendemain, on le voyait sortir du château sur le dos de Grain d'orge, lentement , au pas, droit sur la selle. Si Mlle de Neuvailler était à sa fenêtre, il la saluait de la main , puis , au détour du sentier, quand son regard ne l'apercevait plus, il partait comme une flèche.
« Ah ! pauvre marquis 1 > disait Suzon qui entendait le galop du cheval.
Jamais une plainte, jamais un mot qui pût faire
supposer que son esprit revenait sur le passé. Il était au Presbytère comme au château. La seule chose qui laissât comprendre qu'il n'oubliait pas plus Georges qu'il n'avait oublié Rodolphe et Louise, c'€st qu'il n'en parlait pas. Effrayé malgré lui de ce silence et de cette attitude , Raoul serrait parfois la main de Robert avec une effusion qui allait droit au cœur de celui-ci. Il y avait alors des minutes fugitives comme le vent où M. de Clerfons levait les yeux vers le ciel.
« Tout passe ou tout meurt 1 » disait-il sans répondre à l'interrogation muette du baron.
Suzon y qui avait avec le marquis des familiarités subites, le prit un jour à part.
« Cela me navre de vous voir ainsi, dit-elle; Herniine est-elle la seule femme? n'y aura-t-il donc jamais une marquise de Clerfons?
— Jamais ! » répliqua Robert.
Un temps se passa. Des lettres de Georges Humfrey arrivaient fréquemment à Clerfons. La dernière annonçait qu'il partait pour les mers du Levant , où s'agitait la question menaçante qui devait trouver son dénoûment sous les murs de Sébastopol. Hermine resta tout le jour en prière dans la chapelle du château.
« Moi aussi j'ai prié 1 » pensait Robert.
Un matin, M. de Clerfons lui annonça qu'il désirait la conduire à Neuvaîller.
« Cette terre était à Wilfrid, dit-il; il est bon que vous connaissiez la résidence où vous devez vous établir un jour. »
C'était la première allusion que faisait le marquis au mariage d'Hermine.
« Quoi! dit-elle, vous voulez que je me sépare de vous?
— Ce n'est pas aujourd'hui, ce n'est pas demain..., mais plus tard^ il le faudra. »
Le marquis avait parfois dans la voix des inflexions qui ne permettaient pas la discussion. Hermine se tut, et suivît M. de Clerfons à Neuvailler. Elle y trouva Médéric , qui depuis deux mois n'était plus en Bourgogne. Le grand appartement occupé autrefois par le comte Jean et la comtesse de Neuvailler avait été remis à neuf.
< Ce sera le vôtre, » dit Robert à sa nièce.
Il ne put se défendre d'un tressaillement en ouvrant la porte du cabinet consacré par les prières et la mémoire vénérée de Mlle de Chalus , et fermé depuis tant d'années. La vue de la chapelle, du vitrail flamboyant , de l'étang sur lequel nageait un bateau, de la croix de pierre près de laquelle Wilfrid l'avait attendu , rouvrit la source douloureuse des souvenirs. En visitant ces lieux qui lui parlaient de son père , Hermine pleura.
Un jour M. de Clerfons la surprit en larmes dans la chambre où le petit avait si longtemps reposé.
« Oui , pleurez ! s'écria-t-il avec une véhémence où grondait l'accent du désespoir, pleurez, les Neuvailler sont morts 1 »
L'aspect mélancolique et doux de cette partie du Nivernais plut à Mlle de Neuvailler; les campagnes n'avaient pas le caractère de grandeur sauvage el
rimposante tristesse de Glerfons, mais ces paysages ""répondaient mieux à la disposition de son esprit. 'Elle quitta le château avec regret pour retourner sous l'ombre de la tour du Chat. Suzon et Gondebaud les attendaient au pied de la rampe qu'ils avaient si souvent gravie :
« J'avais soif de vous revoir, » dit la meunière en embrassant Hermine.
Gondebaud regardait Robert qu'il trouva pâle, amaigri, fatigué; inquiet, il demanda à M. de Glerfons si l'air natal lui avait étë mauvais.
« Bien au contraire^ il m'a fait beaucoup de bien, » répondit le marquis.
Quand on fut dans la grande salle du château , Robert fit asseoir Hermine à côté de Raoul auquel il céda la place d'honneur.
« Que veut dire ceci? demanda le baron.
— Cela veut dire, beau cousin, que Mme la baronne de Maupert et toi, vous vous établirez ici jusqu'àmon retour. . . . Je pars, et je vous confie Mllede Neuvailler.
— Et Georges? s'écria Suzon.
— M. Georges Humfrey est devant l'ennemi. Je croirais faire injure au fiancé de Mlle de Neuvailler si je le rappelais dans un tel moment.
— Vous avez raison, monsieur le marquis, » dit
Hermine.
M. de Clerfons s'éloigna dans la nuit; une lettre
datée de Toulon annonça bientôt qu'il partait aussi
pour l'Orient :
«« J'ai battu les buissons dans une guerre d'escar-
mouches, je veux voir la grande guerre, » disait-il en finissant. Médéric accompagnait M. de Clerfons.
Seule avec Raoul et Suzon dans les immenses ruines de Clerfons, Hermine tomba dans une profonde mélancolie , dont ne la tiraient ni les remontrances et Tentrain philosophique du baron, ni la verte gaieté et la confiance robuste de la meunière. Le souvenir de sa race l'écrasait. Elle pensait à Mlle de Sauveterre morte si jeune, à Wilfrid enlevé sur une terre lointaine, à tous ces Neuvailler tombés sur les champs de bataille, exilés, proscrits, fauchés par l'épée ou la hache.
« Je suis d'un nom que le bonheur ne connaît pas,» disait-elle.
Mais l'énergie de son sang, la fermeté de son caractère, l'esprit de courageuse résignation dans lequel elle avait été élevée la soutenaient. Les pauvres , accoutumés à ses visites , la voyaient dès le matin. Suzon grondait et tournait autour d'elle comme une lice autour de ses petits malades.
« S'ils ne reviennent pas bientôt, disait-elle à Raoul, Georges et M. de Clerfons la trouveront morte comme un pauvre oiseau saisi par le froid de l'hiver. »
M. de Glerfons, ainsi que ses lettres l'indiquaient, avait poussé jusqu'en Grimée ; Georges le rencontra devant Sébastopol. L'un faisait la guerre , l'autre la suivait au milieu de l'armée qui s'acharnait à la conquête d'une ville hérisséedecanons.Lemarquisavait retrouvé là d'anciens compagnons d'armes, et entre autres M. de Baudricourt^ alors général de division. Partout on lui faisait l'accueil le plus sympathique et le plus cordial. Que son sang bouillonnait quand il entendait le tonnerre des batteries et voyait les couronnes de fumée et de feu suspendues sur la ville et le camp I
« Et je n'ai point d'épéel » disait-il quelquefois.
Il suivait avec des regards d'envie ceux qui partaient pour l'assaut , ceux-là aussi qu'on emportait sur des civières , tout rouges encore du baptême de la mort.
« Il y a donc des élus ! » murmurait-il alors. Un -de ses plus grands chagrins était de voir Georges Humfrey, debout dans une batterie servie par la marine , animer de son exemple une compagnie de matelots et prendre sa place où le péril était le plus grand. Quand le marquis le rencontrait le soir, noir de poudre , les vêtements en désordre et tout
p&le encore d'une journée de fatigues et de combats I son regard attristé s'abaissait.
« Ah 1 la fortune ne l'a pas déshérité , lui ! » sou< pirait-il avec une sourde angoisse.
Un matin , le retentissement de la bataille d'Inkermann le réveilla. 11 vit passer dans le brouillard des régiments qui couraient à l'ennemi. Des clameurs terribles traversaient l'air ; la terre tremblait. Il suivit le torrent. Des escadrons réunis en toute hâte escortaient des batteries emportées au galop. M. de Baudricourt passa près de lui, l'épée au poing.
« Au revoir, marquis ! dit-il.
— Ah! je n'y tiens plusl » s'écria M. de Glerfons.
Au travers de la fumée, il aperçut un cheval qui errait sans maître. Il le saisit, s'empara du sabre d'un chasseur d'Afrique étendu par terre, et partit en criant d'une voix de tonnerre :
« Vive la France! et en avant ! »
Deux minutes après, il était dans la mêlée. Pour la première fois depuis vingt ans sa poitrine se dilata.
« Enfin je respire, » dit-il après qu'il eut porté les premiers coups.
Pendant quatre heures on le vit au plus épais des rangs ennemis, taillant et fauchant. Chaque élan le poussait plus loin , et sa main infatigable ne se lassait pas de frapper. Un homme grand et maigre le suivait, élargissant la trouée que M. de Clerfons ouvrî^it devant lui. Quelquefois le maître et le ser-
viteur se regardaient, puis ils se ruaient de nouveau parmi les bataillons rompus.
A la nuit tombante un cavalier revenait lentement sur le plateau déchiré par cent mille boulets. Sa main laissait pendre le long de la selle le tronçon d'un sabre brisé par le milieu. Un homme le suivait. Les deux cavaliers regardaient les cadavres amoncelés partout dans mille attitudes formidables.
« Ah! mon pauvre Médéric 1 dit M. de Glerfons, la mort n'a pas voulu de nous 1
— Attendons y monsieur le marquis, » répondit le vieux soldat qui essuyait froidement la lame de son sabre dans la crinière de son cheval.
Chemin faisant , l'ancien capitaine des cuirassiers de la garde rencontrait des bataillons qui se rendaient au pas de course vers les positions que leur indiquaient les officiers d'état-major; d'autres attendaient, l'arme au pied. C'était partout l'image de la guerre dans tout ce qu'elle a de plus éclatant, l'heure qui suit une victoire ; il n'y avait place encore que pour l'enivrement. On apercevait dans la fumée, et fouettés par le vent, les glorieux drapeaux déchirés. Mais après le généreux emportement du combat , une tristesse dont il ne pouvait repousser les assauts envahissait Tâme du marquis. Il n'avait plus le droit de se perdre dans les rangs de cette vaillante famille qui venait d'ajouter une page nou* velle aux annales militaires de la France. Alors il se souvint de ses ancêtres morts à Bouvines, à Damielte , à Crécy, à Marignan , de ceux qui avaient
partagé les gloires ou les désastres de RavenneSi d'Azincourty de Rocroy, de RamlUies, et il courba la tète. Sa vie avait été brisée comme cette arme inutile qu'il tenait à la main. Quelques boulets envoyés par des batteries lointaines égratignaient le sol çà et là. L'un d'eux passa en ricochant devant lui. Le marquis en suivit les bonds capricieux d'un regard jaloux et le vit renverser un soldat qui chantait.
< Pourquoi lui ? » dit-il, et il jeta parmi les pierres du chemin le fer qui ne devait plus servir.
Au moment où il mettait pied à terre , on vint lui apprendre que Georges était blessé.
« Pensons à Mlle de Neuvailler à présent , « dit Robert; et il se dirigea à pas rapides vers l'ambulance.
Georges avait été atteint par un éclat d'obus. Quand ses marins le virent par terre, étourdi par la violence du choc et tout couvert de sang , on crut d'abord qu'il était en péril de mort; la blessure, cependant , n'était pas de celles dont on ne revient plus. Le chirurgien qui pansait le jeune officier rassura M. de Glerfons, et rassurer est ici le mot, le marquis étant de ces hommes qu'aucun sentiment bas ne peut effleurer. Dans Georges il voyait Hermine; il veilla donc à son chevet et l'entoura des mêmes soins qu'il avait prodigués à Fernand de Salbris ; mais on y sentait à présent moins la tendresse que le devoir. Des lettres de Mlle de NeuvaU- 1er lui arrivaient régulièrement. Elles n'indiquaient aucun trouble , aucun malaise. Cependant quelque
chose s*en dégageait qui jetait le marquis dans d'indéfinissables inquiétudes. Un matin , une dépéctie envoyée par le baron de Haupert lui fut remise; elle ne contenait que ces mots : « Accourez , Hermine se meurt. »
c Dieu 1 s'écria Robert, avoir tout fait, tout permis pour la sauver, et la perdre 1 »
Il se rendit auprès de Georges , le visage tran^ quille, et lui annonça d'une voix calme qu'il retournait en Bourgogne.
« Mlle de Neuvailler est seule ; mon amour pour la guerre me fait vivre ici en égoïste, dit-il; qu'y suis-je d'ailleurs?... une épave poussée par le caprice ! Je m'en vais content d'avoir couru le risque d'être emporté par un boulet de canon. »
Au moment où Médéric, qui n'avait pas perdu une minute, vint lui dire que tout était prêt pour le départ, M. de Glerfons serra la main de Georges.
c Vous avez un congé de convalescence bravement obtenu , lui dit-il , n'ezposez pas inutilement le mari de Mlle de Neuvailler. »
Il s'élança dehors; ces derniers mots lui déchiraient la gorge ; le désespoir lui déchirait le cœur.
M. de Maupert le vit descendre un matin d'une voiture qui depuis la dernière station du chemin de fer volait sur la route au risque d'ètrè rompue cent fois,
« Attends, beau cousin 1 lui cria le baron, qui le vit courir vers l'appartement de Mlle de Neuvailler.
— Qu'y a-t-il donc? dit Robert, qui se mit à trembler.
— Hermine n'est pas morte , mais c'est tout 1 Elle
328 HISTOIRB
a lu le nom de Georges Humfrey dans un journal, parmi ceux des blessés.. •• Elle est tombée.... je l'ai crue perdue. Plus de voix, plus de regard ! Hier, un torrent de larmes l'a soulagée.... mais je crains que ta présence ne la rejette dans ces crises terribles où elle a failli laisser la vie ou la raison.... Ne va-t-elle pas croire qu'il n'est plus?... Laisse-moi t*annoncer ! »
Robert attendit, mais Raoul reparut une minute après.
« Elle a les sens aigus d'une malade , reprit-il , elle a entendu le roulement de la voiture , elle a reconnu ton pas.... Entre. »
M. de Glerfons se précipita dans la chambre. Le visage de Mlle de Neuvailler lui fit peur ; c'était un fantôme.
« Est-il vivant? s'écria-t-elle.
— Vivant, oui, je vous le jure! »
Hermine poussa un cri et resta sans haleine. Dans la soirée un violent accès de fièvre la prit. Elle parlait haut, se jetait dans les bras de la belle Suzon, puis regardait le marquis, et saisie par le délire :
«M. de Glerfons est-il content? s'écriait-elle.... Wilfrid est mort au loin , dans une misérable auberge, sans secours, sans tendresse, sans baisers!... ATa mère, une sainte, a connu les larmes, la fatigue, le besoin; ses mains, ses yeux, son corps se sont usés dans le travail.... Elle est morte à la peine.... Un jour un enfant s'est jeté dans les bras de ce terrible marquis.... il l'a aimé, à ce qu'il dit, qu'est-il devenu ? le savez-vous ? Il a laissé tomber Fernand ....
Il a voulu tuer Rodolphe.... et n'est-ce pas lui encore qui a demandé que Georges courût à ces bat ail les 1...»
Tout à coup Mlle de Neuvailler reconnaissait le marquis, et, tendant vers lui ses bras suppliants, elle lui demandait pardon.
Vers minuit , la fièvre parut céder.
< Mon enfant, dit le marquis, et c'était la première fois qu'il l'appelait ainsi, Georges arrivera bientôt; il me suit; soyez debout pour le recevoir, et montrez-lui que vous êtes la vraie femme d'un soldat. >
La patience de M. deClerfons, sa douceur, son oubli de lui-même ne se démentirent pas une seconde. M. de Maupert, qui l'observait, voyait parfois des ombres s'appesantir sur son front; mais rien , dans la parole ou le geste ne trahissait ce qui se passait en lui. Au petit jour, Hermine s'endormit la tête sur l'épaule de Suzon, comme un enfant. Elle avait, en dormant, les cils baignés de larmes. En traversant la galerie des portraits pour regagner la tour du Chat , M. de Glerfons s'arrêta devant celui de Wilfrid.
< La mesure est-elle comble? » dit-il.
Médéric, qui le rencontra, eut peur et voulut le
suivre. M. de Glerfons devina ce qui se passait dans l'âme du vieux cuirassier.
« Que crains-tu? lui dit-il.... Ne m'as-tu pas vu à Nancy ? »
Peu d'instants après il sortait tenant à la main une dépêche par laquelle il engageait Georges à presser son retour.
La convalescence de Mlle de Neuvailler fut rapide. Elle renaissait à la vie avec la vigueur de ces jeunes bourgeons que le mois d'avril fait éclore. Une beauté plus sereine parait son visage. Elle comptait les jours qui la séparaient de Georges. Le marquis avait repris ses anciennes habitudes. Il partait quelquefois dès le matin et ne rentrait que le soir. Il chassait avec rage. Vers la fin du mois on le vit s'occuper activement d'un vieux solitaire qu'on appelait le Grand Chef à cause de sa taille. Plusieurs fois il l'attaqua sans succès. Après avoir décousu trois ou quatre chiens, le sanglier monstrueux disparaissait. Quand Suzon voyait de loin M. de Glerfons descendre le flanc des collines, seul, laissant derrière lui les piqueurs épuisés et les meutes haletantes, la tète basse, la main sur le cou de Grain d'orge , elle ne pouvait s'empêcher de passer la main sur ses yeux.
Un jour, le marquis fit lire à Mlle de Neuvailler une lettre qu'il venait de recevoir de Georges. Cette lettre annonçait son entier rétablissement et ne précédait le jeune marin que de vingt-quatre heures. Hermine voulut parler; un flot de larmes l'étouffa, et, prenant les mains du marquis, elle les porta à ses lèvres.
c Dans un mois vous serez à Neuvailler; je vous y demande une place , » dit M. de Glerfons , qui retira sa main lentement.
Georges arriva. Le marquis crut voir Rodolphe tel qu'il était dans les bois de Satory, quand la mort l'avait effleuré. II le reçut aux portes du château.
< Monsieur, dit-il , Mlle de Neuvailler est à vous y méritez-la toujours. »
Le lendemain , à l'aube naissante , un piqueur accourut tout essoufflé.
« Monsieur le marquis, s'écria-t-il , nous avons détourné le vieux solitaire...» II est dans l'enceinte
du Petit-Houx.
— S'agit-il du Grand Chef?
— Et me serais-je tant pressé s'il se fût agi d'un autre? J'ai fait le bois au petit jour.... Je l'ai reconnu au pied; jamais plus larges pinces n'ont laissé leur empreinte sur la terre....
— Eh bien! mon brave, nous Tattaquerons tout à l'heure. »
Georges voulut accompagner le marquis.
« Ehl vous n'y pensez pas, monsieur; votre drapeau à présent, c'est Mlle de Neuvailler; or, elle n'est pas de force à faire dix lieues au galop dans les bois. »
Le marquis enfourcha Grain d'orge. M. de Maupert, qu'un vieil amour poussait encore à assister à ces départs, remarqua que M. de Glerfons ôtait son chapeau en passant devant le balcon de Mile de Neuvailler, comme un officier salue de l'épée le drapeau de son régiment. Robert portait en outre un habit de chasse d'une coupe irréprochable. Pas un grain de poussière sur son habit d'écarlate , ses grandes bottes vernies, sa culotte de peau.
c Quelle coquetterie 1 s'écria le baron; on dirait, beau cousin , que tu pars pour Fontenoy 1
— Baron, répondit Robert, je veux faire de belles funérailles au Grand Chef 1 >
Il flt claquer son fouet , Grain (Forge hennit, et la chasse se perdit au loin.
Arrivé sur la lisière du bois, on découpla les chiens, le limier de tête pénétra dans Tenceinte da petit fourré, et le solitaire se leva. Bientôt de grands aboiements retentirent dans la forêt. Gondebaud, qui péchait aux environs , les entendit. Il vit passer M. de Glerfons dans une gorge, criant : Tayaut! tayaut !
c A la bonne heure, il oublie 1 » pensa-t-il.
Vers le soir, Médéric rentra au château. Il raconta que le sanglier s'était fait battre jusqu'au coucher du soleil.
« Il a décousu huit chiens.... M. le marquis s'est mis à pied et Ta tué d'un coup d'épieu.
— Ah 1 le diable d'homme 1 > s'écria Raoul en*thousiasmé.
La meute souillée de boue hurlait autour de Médéric.
c Et lui, où est -il? reprit le baron.
— M. le marquis? Il a quitté la chasse et a pris à travers bois. Grain d'orge semblait enragé. Je lui en ^ fait l'observation. «Bahl m'a-t-il répondu.... « J'irai plus vite. »
— Il n'est pas arrivé cependant.
— Voilà qui est surprenant 1 »
Le baron et Médéric se regardèrent. Sans parler ils sortirent de la cour. L'ombre s'épaississait sur le plateau. Ce fut vainement qu'ils interrogèrent tous les points de l'horizon; rien ne s'y faisait voir. M. de Maupert ne pouvait tenir en place.
« Connaît-il les chemins, seulement? ditil comme un homme qui cherche à tromper son impatience.
— Mon maitre? Ils sont exécrables.... mais il les a faits cent fois, et à toute heure I »
En ce moment, un cheval sortit du milieu des arbres dont le rideau fermait la colline. Les étriers battaient ses flancs.
« Dieu 1 Grain d'orge 1 » s'écria Médéric qui pâlit.
Le cheval arrivait en boitant. Il était affreusement déchiré par les ronces , les jambes mutilées, la croupe fumante ; les brides pendaient en lambeaux sur ses jarrets. Sur tout son corps on voyait les traces d'une effroyable chute. En se sentant caressé par la main du cuirassier, Grain (Torge hennit faiblement , trembla de tous ses membres et tomba.
« M. le marquis est mortl » s'écria Médéric épouvanté.
Tandis que Raoul restait immobile auprès du corps de Grain d'orge, comme s'il eût voulu demander à ce cadavre agité de mouvements convulsifs le secret de l'absence de M. de Glerfons, le vieux maréchal des logis venait de courir au chenil et de détacher son limier favori. Il lui donna à flairer des vêlements de chasse que le marquis portait la veille.
«c Cherche à présent , » dit-il au chien .
Le chien prit le vent et partit. Le pauvre Raoul marchait à la suite de Médéric , qui tenait le limier en laisse. Deux valets, qui s'étaient armés de torches à tout hasard, les accompagnaient.
Ils traversèrent ainsi le plateau et s'enfoncèrent
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dans la forêt. Le chien quêtait çà et là, reniflant et n'hésitant pas. La Toie qu'il suivait coupait un taillis et menait droit à la partie la plus tourmentée de ces vastes solitudes. Au bout d'une heure, Médéric ramassa le chapeau du marquis dans un buisson. Le limier donna de la voix et pesa sur la laisse.
« Yois-tu, dit M. de Haupert, que la vue de ce sol accidenté et semé d'obstacles épouvantait. Grain icrge l'aura emporté 1
— Lui 1 quel cheval aurait été le mattre de H. le marquis.... NonI nonl » s'écria Médéric, qui secoua la téta.
Ds pénétrèrent bientôt dans une partie du bois tout à fait sauvage ; de grands quartiers de roches en hérissaient la surface, obstruée partout de buissons et de larges ronciers. Le chien tendait sur la laisse à la briser et donnait sans relâche des coups de gorge. Les valets, surpris par la nuit, venaient d'allumer leurs torches. Personne ne parlait plus. Tout à coup, derrière un bloc de pierre énorme, et près d'un bouleau renversé dont la brillante écorce était çà et là tachetée de gouttes de sang, ils aperçurent le corps du marquis étendu par terre, la face en l'air. Les quatre fers de Grain iargt avaient égratigné le bloc de pierre à son sommet. En bas le sol était foulé , l'herbe écrasée , les broussailles rompues , le lit des feuilles mortes creusé en dix endroits, comme si les sabots d'un cheval agonisant en eussent labouré les plis.
« Âh 1 quel bond 1 » dit Médéric.
Raoul et le cuirassier soulevèrent le corps du
marquis. La tête avait porté contre le tronc du bouleau ; un flot de sang coagulé fermait la plaie ; les os du cr&ne étaient brisés : la mort avait dû être instantanée. M. de Maupert tomba à genoux et se mit à sangloter. Ce sentiment indéfinissable qui ne nous permet pas de croire au trépas des êtres que nous aimons le tira subitement de son désespoir. Il chercha sur la poitrine du marquis la place du cœur. Un tressaillement de la vie y restait peut-être encore. Le cœur ne battait plus; mais sous ses doigts tremblants Raoul sentit un petit médaillon qu'autrefois il avait vu au cou de Mlle de Neuvailler.
c Gomme il l'aimait 1 » pensa-t-il.
Les yeux de M. de Maupert et ceux de Médérlc se rencontrèrent. Les regards du cuirassier exprimaient un doute terrible. Il ouvrait la bouche pour parler lorsque Raoul l'arrêtant :
M Tais-toil s'écria-t-il.... Le marquis n'est plus.... c'est assez I »
Les deux valets de chiens aidèrent Médéric à faire à la hâte une civière sur laquelle ils jetèrent quelques brassées de bruyère. Le corps du marquis y fut déposé et le triste cortège reprit silencieusement le chemin de Glerfons. Informés du départ de M. de Maupert et de Médéric, Hermine et Georges allaient et venaient au pied de la tour du Chat. A la vue de la civière sur laquelle les tordies projetaient leurs flammes » Mlle de Neuvailler poussa un grand cri :
« Dieu 1 je l'ai tué 1 » dit-elle.
L'égarement de ses Iraits épouvanta M. de Maupert.
« Voilà le coupable 1 > s*écria-t-il en montrant le corps de Grain d'orge qui ne remuait plus.
Mlle de Neuvailler secoua la tète , et tombant à genoux auprès de la civière, elle ensevelit son visage dans les plis du manteau qui couvrait H. de Glerfons.
M. de Maupert se souvint de l'enveloppe cachetée que M. de Glerfons lui avait remise avant son départ pour l'Orient. Dans la soirée, et tandis que Médérie veillait auprès de son maître , couché sur un lit de parade , il la présenta à Mlle de Neuvailler, dont Georges avait peine à calmer le désespoir. Dès les premiers mots , les yeux d'Hermine se remplirent de telles larmes qu'elle ne put pas continuer.
« Ah 1 dit-elle à Georges , voici la première fols que je regrette de vous avoir tant aimé I »
Le marquis instituait Mlle de Neuvailler sa légataire universelle, à la condition que le premier-né de son mariage avec M. Georges Humfrey porterait le nom de Robert et prendrait le titre et les armes de Glerfons. S'ils avaient une fille, il voulait qu'elle s'appelât Louise et qu'elle eût en partage la terre de Neuvailler qu'il avait toujours conservée à Wilfrid. Il recommandait Médérie à Hermine et la priait de laisser mourir les chevaux et les chiens dans l'écurie et le chenil.
« Us m'ont aimé, ils m'ont servi, disait-il; en souvenir de moi conservez-les. »
Un dernier codicille exprimait le vœu que le corps
d'un homme. 337
de son frère bien-aimé fût ramené d'Amérique et placé près du sien dans les caveaux de Neuvailler.
«c Wilfridy Adrienne et moi , nous reposerons ensemble auprès du comte Jean. »
«C'est la réconciliation, dit Hermine.... A quel prix Fai-je achetée ! »
Trois jours après, le cercueil du marquis de Clerfons partit pour Neuvailler et fut enterré dans la chapelle du château, sous ce vitrail où si longtemps il avait cru voir la figure lumineuse de Mlle de Ghalus, sa mère. Par son ordre on grava sur la pierre qui scellait son tombeau ces trois mots :
j'ai vécu seul. ,