‹ Histoire du̓n hommeChapitre 3 sur 4 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

HERMINE DE NEUVAILLEK.

Après que la mort eut frappé Wilfrid au Mexique, l'autique demeure des Glerfons resta fermée pen« dant un an ; ce fut alors moins un château qu'un cloître abandonné. Même silence et même désolation. Le marquis chassait quelquefois, mais seul. Plus de réceptions, même à la Saint-Hubert ; plus de promenades à Dijon. Quand la nuit venait, on ne voyait pliii parmi les ruines du vieux manoir que la lampe allumée dans la tour du Chat. Cette lu* mière solitaire, que parfois le matin seul faisait disparaître, augmentait l'aspect morne de Glerfons, dont la silhouette déchirée s'effaçait dans un cercle de forêts. De temps à autre Médéric s'absentait pendant cinq ou six jours; on ne savait pas où il allait; quand il revenait, il s'enfermait avec Robert.

On était à peu près sûr le lendemain de voir le marquis s'éloigner à cheval et s'enfoncer dans les

bois. Il ne ne rentrait qu'à la nuit noire. Qui ne connaissait dans le pays cet indomptable cheval pie que seul il montait; et avec lequel il poussait droit devant lui? Le plus extraordinaire était qu'il ne se cassait pas le cou. Les âls de Grain cf*or^e valaient leur père : même robe, môme croupe, mêmes jarrets. Sur le dos de ces bétes enragées, le marquis n'était plus un chasseur ; c'était un tourbillon, un ouragan ! Les femmes de la campagne se signaient quand il passait. Le marquis n'avait de sourires qu'avec la belle Suzon. Quand elle le voyait disparaître sous le couvert des arbres, le front pâle et haut, une sorte de mélancolie s'emparait d'elle. Plus de chansons.

< Vois-tu, disait-elle à Raoul, notre beau cousin a dans le cœur quelque chose qui le tuera. »

Vers la fin de la seconde année, et saris que le marquis eût rien changé à cette existence qui avait les teintes monotones et la tristesse d'un ciel gris, un soir, au Presbytère, une servante avertit le baron de Maupert qu'une personne qu'elle ne connaissait pas venait de frapper à la porte et demandait à lui parler. On était alors à la fin d'octobre. Le 'l)aron avait manqué une anguille énorme dans la journée; il se plaignait de ses rhumatismes au coin du feu et n'était pas en humeur de recevoir personne.

La belle Suzon se leva et trouva dans la cuisine, où la servante l'avait conduite, une grande jeune fille pâle, svelte et tout en deuil. Elle n'était pas du pays.

« Qu'y a-t-il pour votre service, mademoiselle? dit la meunière.

— Si M. le baron de Maupert est visible, je désirerais lui parler, » répondit l'inconnue d'une voix sonore, dont les notes graves et douces frappèrent la belle Suzon et lui inspirèrent une sympathie de prime-saut.

Celle-ci n'ignorait pas que Raoul avait Jeté brusquement dans un coin ses lignes et ses filets; fructueuse, la pêche l'aurait disposé au bon accueil ; stérile, elle lui faisait Fhumeur grondeuse et bourrue. Saisie d'un vague sentiment de respect qui ne lui permettait ni de congédier l'étrangère, ni de Texposer à être mal reçue, la belle Suzon la considérant de tous ses yeux; ne trouvant pas la réponse qu'elle cherchait, elle finit par lui montrer un siège que l'inconnue refusa d*un geste. •

« Si M. le baron ne peut pas me recevoir en ce moment, reprit-elle, j'attendrai ou je reviendrai plus tard.... veuillez le prévenir de ma visite seulement, et lui dire que j'ai grand besoin de le voir. » Cette pâle jeune fille avait dans la physionomie quelque chose de singulier que la meunière ne s'expliquait pas et qui l'intéressait. Elle était en outre' sous le charme de sa voix. .

«Ne pourriez-vous pas, au moins, me dire pourquoi vous venez? répliqua Suzon. Si je le savais, peut-être vous servirais-je mieux. *»

Sans répondre, l'étrangère tira une lettre de sa poche et la lui tendit. Suzon en fit sauter le cachet lestement, et, voyant la surprise de la jeune fille :

« Oh ! Raoul et moi, c'est tout un ! > dit-elle avec un sourire.

Dès les premières lignes, un grand trouble se peignit sur son visage ; elle counit à la signature, puis, levant les yeux et respirant à peine, elle saisit l'inconnue par la main :

« Ah 1 mon Dieu I dit-elle, venez vite. »

Elle Tentralna le long d*un grand corridor, ouvrit la porte d'un saton où brillait un feu de souches vif et clair, et poussant sa compagne auprès du fauteuil où Raoul enfonçait ses larges épaules :

« Mademoiselle Hermine de Neuvaillér ! » dit-elle d'une voix haute.

Le baron sauta sur ses pieds. D'un seul coup d'œil, il enveloppa la jeune fille que Suzon tenait encore par la main :

« Vous 1 «vous 1 la fille de Wilfrid! s'écria-t-il.

— Je suis orpheline depuis un mois, monsieur le baron; ma mère en mourant m'a recommandé d'aller vers vous et de vous prier de me présenter à mon oncle, M. le marquis de Clerfons.... Je suis partie et me voilà, dit Hermine.

— Ah 1 diable 1 fît Raoul qui frappa du poing sur le dos du fauteuil .

— S'il refuse de me recevoir , insistez , c'est le vœu de ma mère, poursuivit Hermine; s'il s'obstine dans son refus, alors à la grâce de Dieu.... je m'en irai.

— Vous en aller, vous! s'écria Suzon, bonté du ciel! le marquis est un loup, mais il a des entrailles 1

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— Je ne* sais pas, » murmura Hermine.

Mais la meunière ne Técoutait plus. Elle s'était emparée d'un manteau qu'elle jeta sur les épaules de Raoul.

« Si M. le baron, mon mari, n'était pas homme à vous conduire au château, repf it-ejle, j'y monterais avec vous, et dût la tour du Chat s'écrouler sur ma tète, il faudra bien que M. le marquis notre cousin, vous écoute et vous fasse bon accuçil.... ^n route à présent !»

La voix était rude, mais l'accent venait du cœur. MUe de Neuvailler remercia Suzon par un sourire qui soudain illumina ses traits et en changea l'expression. La belle Suzon en fut éblouie. Ce fut comme une flamme qui dissipe les vapeurs répandues sur un lac et le fait resplendir tout à coup. La meunière ne se doutait pas, une minute avant, que Mlle de Neuvailler fût jolie; elle n'avait vu que la pâleur du front et les vêtements noirs qui l'assombrissaient ; maintenant elle la trouvait ravissante et mieux que cela. C'était un mélange de dignité et de candeur où se fondaient harmonieusement toutes les séductions de la jeunesse, toutes les grâces touchantes du malheur.

Raoul venait d'agrafer le manteau autour de • §pn cou.

« Oserez-vous me suivre, mademoiselle ? dit-il ; on a vu passer mon beau cousin sur Grain d'orge aigourd'hui. II doit avoir Thumeur du vent de bise. — Je n'ai pas peur, marchez, » répondit Hermine.

Le sourire avait disparu, et avec lui catte flamme qui donnait tant d'éclat à sa beauté; une sorte de tristesse résolue et fière en remplaçait la lumineuse clarté. Suzon frissonna. Quelles angoisses avaient donc visité cette orpheline si hardie dans ses résolutions et si prompte cependant à s'émouvoir ! Elle sentit les larmes la gagner, et emportée par un élan dont elle ne fut pas maîtresse :

« Mademoiselle, dit-elle, voulez-vous me permettre de vous embrasser?»

Hermine se retourna et se jeta dans les bras de la meunière avec l'abandon d'un enfant.

Quand la porte se fut refermée sur l'orpheline et sur Raoul, la belle Suzon tomba dans un fauteuil. Jamais elle n'avait épouvé un si grand trouble.

« Le cœur lui battait-il à cette petite, murmurait-elle, c'était comme un pauvre oiseau.... Si le marquis la repoussait, jour de Dieu ! j'en ferais ma fille^ »

Elle s'approcha de la fenêtre et regarda dans la nuit. Mlle de Neuvailler et Raoul marchaient à côté l'un de l'autre, sans parler. Le vent soufflait et de grandes rumeurs sortaient de la forêt voisine. Hermine regardait autour d'elle. Ses pieds glissaient sur l'herbe humide.

« Si je presse le pas, lui dit Raoul, qu'elle avait peine à suivre, c'est pour que vous n'ayez pas froid. »

Lorsque le baron ne fut plus qu'à cinq minutes de Clerfons, son allure devint plus lente. Il leva les yeux sur la tour. On apercevait une lumière qui

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étincelait dans la nuit. Tout autour la masse noire du château découpait ses dentelures sur le ciel pâle.

c Bon 1 il est dans sa tanière ! » grommela Raoul, et, par un mouvement involontaire, il ramena ses regards sur sa compagne. Elle, si frêle et si jeune, en face de ce géant I

Dès qu'il eut franchi la porte de la grande cour, il rencontra Médéric qui tenait Grain d'orge par la bride. Le cheval était blanc d'écume. Raoul hésita une minute, tandis que Mlle de Neuvailler examinait attentivement les ruines éparses autour d'elle, les pans de mur restés debout, les grandes galeries, les remparts crevassés , les spirales élégantes des escaliers perdus dans les tours éventrées, et ces voûtes profondes sur lesquelles des arbres vigoureux enfonçaient leurs racines. Un manteau de lierre et de broussailles couvrait à demi ces décombres. Devant elle, massive et sombre, une tour carrée profilait ses angles dans la nuit.

Le baron soupira tout à coup comme un homme qui prend son parti ; puis, faisant quelques pas en avant, il heurta à la porte de la tour du Chat. Un long retentissement suivit le choc du marteau tombant sur le bouton de fer. Bientôt on entendit un bruit de pas à l'intérieur, et la porte s'ouvrit. Raoul entra le premier, suivi d'Hermine; elle était plus pUe qu'une morte, mais tenait le front haut, le capuchon de sa mante rejeté en arrière.

Us se trouvaient alors dans une vaste pièce tendue de cuir Cauve, et percé de quatre fenêtres à me-

neaux de pierres, hautes et minces. Un grand lit de chêne à colonnes torses était dans un coin, une lourde bibliothèque dans un autre. Un grand feu pétillait dans une immense cheminée dont le manteau, écussonné aux armes de Clerfons, enveloppait d'énormes chenets de fer et trois escabeaux. Deux figures de chevaliers, bardés de fer, à cheval, et la lance au poing, se tenaient debout aux angles de la cheminée ; les vifs reflets de la flamme qui se brisaient contre ces panoplies projetaient mille éclairs le long des murs, pavoises partout de haches d'armes, d'épées à deux mains, de pertuisanes, de rondaches, d'escopettes et de poignards réunis en faisceaux; Sur une table qui occupait le centre de la tour brûlait un flambeau à trois branches. Le marquis, debout près de cette table, regardait du côté de la porte. Jamais son visage ne parut plus sombre à Raoul.

€ Voici l'heure! » pensa-t-il....

Le baron prit Hermine par la main, et s'avançant jusqu'au milieu de la chambre :

c Beau cousin, dit-il d'une voix un peu tremblante, j'ai l'honneur de vous présenter votre nièce, mademoiselle de Neuvailler. »

Les yeux du marquis flamboyèrent tout à coup, et baissant le front comme un taureau :

« Qu'est-ce que cela ?»

Raoul sentit la petite main d'Hermine qui frémissait dans la sienne; la pâleur du marbre s'étendit jusqu'aux lèvres de l'orpheline, un pli se creusa entre ses sourcils, et, sans fléchir, levant la tête :

« Cela, dlt-ily est la fille du vicomte de Neuvailler, votre frère, et cela porte votre nom ! »

Le marquis croisa les bras sur sa poitrine avec une telle expression de hauteur sauvage et de dédain que cette fois, Raoul se plaça entre Hermine et son hôte. Le pécheur faisait place au gentilhomme.

« Monsieur le marquis , mon cousin, reprit-il, d'une voix qui ne tremblait plus, je vous dis que votre nièce est là, et qu'elle est entrée ici à mon bras. Si le château ferme sa porte sur elle, le Presbytère lui ouvrira la sienne, mais je ferai avec le talon de ma botte une croix sur le seuil de Clerfons, et aussi vrai que je m'appelle Raoul de Maupert, je n'en franchirai plus la pierre !

— Raoul ! » s'écria le marquis d'une voix tonnante.

Hais ses yeux venaient de tomber sur Hermine qui restait immobile.

* Ahl c'est tout lui! * dit-il.

Toute sa colère s'évanouit, et, faisant deux pas en avant :

* Mademoiselle de Neuvailler, reprit- il, entrez, vous êtes chez vous ! »

C'était le grand seigneur qui parlait, mais un grand seigneur tout ému et tout pénétré de pitié ; l'expression d'un attendrissement sincère éclairait son visage et le transfigurait. Ce n'était plus le terrible homme dont l'aspect donnait le frisson ; le masque de fer venait de tomber, le cœur battait.

« Embrassez-moi ! » s'écria le baron transporté.

Hermine, qui avait supporté sans faiblir le rude

accueil du marquis, chancela ; Robert s'élança vers elle ; mais avant qu'on pût la secourir, elle s'empara de sa main et la porta silencieusement à ses lèvres. C'était le baiser d'adoption : le marquis en fut reiQjié jusqu'aux entrailles.

M. de Glerfons appela Médéric dont le visage ridé eut un éclair de joie à la vue d'Hermine ; il lui donna ordre de transporter le mince bagage de la jeune fille dans le plus bel appartement 'du château, luimême voulut l'y conduire, et Mlle de Neuvailler quitta la tour à son bras. Mais quand Robert reparut dans k pièce où il avait laissé Raoul, sa figure avait repris ce caractère de sombre austérité qu'une minute d'élan avait efliicé. L'étonnement se peignit sur la physionomie de Raoul. Le marquis se mit à marcher dans la chambre lentement, le front chargé de tempêtes, le regard à terre, conmie un homme plongé dans des abîmes de souvenirs.

Le jbaron le suivit des yeux un instant, prêt à Finterroger et n'osant pas le faire; il y avait un poids sur son cœur ; il lui sembla que la jeune fille, dont les pas légers réveillaient encore dans la nuit l'écho muet du vieux château, venait de disparaître dans un gouffre. Hésitant, oppressé il se leva et fit quelques pas vers la porte.

c Reste ! » s'écria la voix impérieuse de Robert* ' Raoul s'assit. Le marquis n'avait pas inteirompu sa marche. Gomme une bête fauve dans sa cage, il allait de l'un à l'autre coin de la tour. Tout à coup sa main étendue montra la porte par laquelle Mlle de Neuvailler était sortie:

« L'as-tu vue? s'écria-t-il d'une voix sourde; elle me portera malheur ! »

C'était la première fois que le marquis de Glerfons tutoyait Raoul. Effaré, le baron se releva d'un bond.

«Elle! Ah! que dis-tu? »

Le marquis saisit Raoul par le bras, et, l'entraînant vers Tune des baies profondes ouvertes au flanc de la tour du Chat, il lui montra du geste l'image gracieuse de Mlle de Neuvailler qui, pareille à une apparition, passait, éclairée en plein par la lumière d'un flambeau, devant une large fenêtre.

« Regarde l s'écria-t-il, ne crois-lu pas revoir celui qui n'a fait que traverser Clerfons autrefois?... Ah! son regard m'a percé jusqu'au coeur !

— Eh bien! répondit Raoul, qui cette fois osa aller jusqu'au bout, que te fait cette ressemblance? Pourquoi cette terreur? Pourquoi cette tristesse morne dont la cause m'est à demi cachée? Pourquoi ce deuil de ton esprit? Pourquoi cette solitude éternelle que vient tout à coup interrompre un en*fantl Qu'as-tu ? Que crains-tu ? Parle ! *

^ Eh bien 1 oui, je parlerai! s'écria Robert^ et tu connaîtras tout entier ce sauvage dont le. cœur est plein de cendres.... Ahl ce que j'ai fait dans les heures violentes de ma jeunesse peilt-être le referais-je encore! Va 1 je ti'ai jamais oublié l'implacable devise des Clerfons : Voint ne défaille! Mais, quand tu auras entendu le récit de ma vie, tu me diras 6i j'ai tort d'avoir peur ! »

Alors, d'une voix saccadée et que l*émotion des

anciens souvenirs faisait vibrer, il lui raconta ce premier et terrible duel avec Rodolphe Humfrey, le 30 obtobre, et les autres duels qui naissaient les uns des autres, et son amour pour Louise de la Yauxelle, si fatalement dénoué, et sa rencontre avec Maximilien, et sa rupture avec Wilfrid , et ses combats dans la Vendée, et la mort de Marie-Jeanne dans la métairie de la Butte-aux-Genéts, et celle de Fernand de Salbris au château de Neuvailler, et tout ce sang, toutes ces larmes, ce grand deuil, suivis d'un si funèbre abandon 1

< Et voilà pourquoi un jour je t'ai écrit, continua-t-il, et pourquoi un soir tu m'as vu arriver seul, errant, pareil à un exilé qui s'enfuit ! et pourquoi tout à l'heure, en voyant que la fille de Wilfrid, mort si loin de moi, frappait à cette porte un soir d'automne, j'ai pensé qu'un dernier malheur la suivait pas à pas I »

Le marquis passa la main sur son front brûlant. Tous ses traits portaient l'empreinte d'une angoisse indéfinissable. Raoul le regardait, Técoutait et n'osait parler.

« Oui 1 continua M. de Glerfons, lorsqu'ici, devant cette porte, après une journée passée tout entière à courir dans les bois, j'ai vu tout à coup apparaître Hermine de Neuvailler, mon passé d'un seul bloc s'est dressé devant moi, comme dans un éclair. IJn coup de pioche, et lequel, grand Dieul venait d'être donné dans ce sépulcre où j'avais enseveli tant de regrets cuisants, tant de chagrins I... et peut-être aussi tant de remords I Et ce coup a tout fait re-

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vivre I... Elle ne sait pas à quel point elle ressemble à Wilfrid ! J'ai revu dans ses yeux ce regard doux et fier, tendre et profond, avec quelque chose de plus intime qui lui vient de son malheur 1... Sa parole aussi me le rappelle, son attitude, un ensemble inexplicable qui fait que tout à coup je crois que Wilfrid est vivant.... mais un Wilfrid rajeuni par le miracle du tombeau, plus entouré de grâce, plus touché par l'infortune, et plus menaçant peut-être que l'autre, le jour où je le vis disparaître sur le pavé de Paris dans un tourbillon de fumée et de lumière, Tépée au poing 1 Va ! il y a des fatalités qui ne pardonnent pas ! »

Le marquis précipita sa marche et porta vivement la main à sa poitrine. Dans ces moments de poignante émotion, il ressentait tout à coup cette blessure que lui avait faite l'épée de Maximilien ; c'était le froid de l'acier pénétrant de nouveau dans les chairs. « As-tu remarqué, s'écria-t-il presque aussitôt, ^-tu remarqué de quel air et avec quelle fière attitude elle s'est relevée au premier mot qui est parti de mes lèvres? Elle est du vrai sang de Wilfrid, cette frêle enfant.... Quelque chose m'a poussé vers elle invinciblement.... Tout à coup je me suis rappelé le triste départ de celui qui n'est plus, ma course inutile vers la Bretagne, les longs regrets qui la suivirent.... et la source de mes larmes s'est rouverte.... Ah! rien ne la tarira plus! »

Robert couvrit son visage de ses deux mains. On voyait au mouvement de ses épaules qu'il luttait vainement contre la violence de son désespoir.

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« Et Mme la vicomtesse de Neuvailler? demanda ilaoul; ne me diras-tu pas ce qu'elle devint après la mort de Wilfrid î

— Mlle Haudebert? répliqua le marquis qui venait subitement de retrouver Texpression de la colère et du dédain, ne sais-tu pas que ma main n'a jamais serré la sienne ? Apprends donc, puisque tu le demandes, qu'elle se retira dans la petite ville où Wilfrid l'avait rencontrée, et y vécut seule avec sa fille. J'essayai de lui faire accepter la fortune que mon frère avait refusée. Elle fut, comme lui, inflexible. « Ce que je veux, me fit-elle répondre, « c'est une place à votre foyer, sous votre toit, près a de vous*... rien de plus, rien de moins, xi Sur ce terrain, nous ne pouvions nous entendre, mais je ne pus pas m'empêcher de l'estimer. L'admettre à Glerfons, donner mon bras à Mlle Haudebert, n'était-ce pas amnistier le passé, me condamner moimême? La pitié criait dans mon cœur, mais on m'avait appris à faire passer le gentilhomme avant l'homme, et je ne cédai pas I

— Mais, Hermine, tu l'as reçue cependant?

— Ohl celle-là sort de la souche d'où je suis né; elle porte mon nom.... c'est une Neuvailler.... Quand elle s'est présentée tout à l'heure à Glerfons, ]^ ne savais même pas que sa mère fût morte.... Celle-là, je ne l'abandonnerai jamais..., et parce que je ferai pour elle, on verra ce que c'est qu'une fille de notre maison.... Elle choisira parmi les plus grands noms de France.... Mais as-tu senti la force du sang qui bouillonne dans ses veines ?..,t comme

elle marchait à l'aise sous ces voûtes!.... quelle ' flamme dans ses yeux quand elle a rencontré les miens!... Qu'elle était bien alors la fille de Wilfrid I Ne m'a-t-elle pas, et tout de suite, bravé de face!... Ahl que de grand cœur alors je l'aurais embrassée 1

— Bah ! dit Raoul gaiement, l'occasion s'en retrouvera. »

En ce moment, on cogna à la porte de la tour du Chat. C'était la meunière qui s'impatientait de ne pas revoir le baron. SoA regard fit le tour de la chambre, où elle parut étonnée de ne pas voir Hermine.

« Si Mlle de Neuvailler n'a pas sa place ici» qu'on me la rende, dit-elle hardiment; si elle a trouvé celle qui lui est due, allons dormir. »

Le marquis la salua.

« Belle cousine, dit-il, Mlle' de Neuvailler, ma nièce, est à Glerfons et n'en sortira plus »

Le lendemain du jour qui avait vu cette adop# tion, Médéric reçut ordre de rassembler toute la maison dans la grande salle du château. Piqueurs, valets de pieds, palefreniers, ceux de la ferme et ceux du manoir, les jardiniers, les gardes, les femmes qui s'occupaient de l'office et de la lingerie,

• tous ceux enfin qui portaient la livrée ou étaient aux gages du marquis furent rangés sur deux lignes par le vieux cuirassier. Au premier coup de midi, il fit faire silence à tout le monde, la porte s'ouvrit à deux battants, et M. de Clerfons parut conduisant Hermine qu'il avait au bras. On n'entendait pas un souffle. Le marquis était en cravate blanche et en habit noir. Quand il fut au centre de l'immense pièce, il prit Hermine par la

main :

« Voici Mlle de Neuvailler, ma nièce, dit-il ; que chacun ici lui obéisse comme à moi-même. »

Tout le monde s'inclina.

Un moment après, une fanfare éclatait dans la cour ; c'étaient les gardes et les piqueurs, Médéric en tête, qui donnaient la bienvenue à Mlle de Neuvailler.

Pendant les premiers mois -qui suivirent son arrivée, rien ne parut changé dans l'existence qu'on menait à Clerfons.

C'était toujours le même bruit de cors ébranlant les échos, les mêmes aboiements de la meule ralliée sous le fouet de Médéric ; on remarquait seulement que le marquis sautait moins souvent sur le dos de Grain d'orge. On fut même obligé de confier, à deux ou trois reprises, le grand cheval pie à Médéric pour le conduire en promenade. Hermine avait pris le gouvernement de la maison. Elle s'en acquittait comme si elle n'eût jamais fait que cela; on lui obéissait comme si elle fût née sur les marches d'un trône. On l'entendait à peine. Elle était

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dans rimmense château comme une ombre qui glisse sur les ailes du vent. Qu'on les vit se poser au faite des remparts où nichaient les corbeaux, effleurer dans leur course les pierres tombées du front des tourelles, ou glijsser le long des frêles escaliers, ses pieds ne faisaient pas de bruit. Elle semblait se plaire dans cette demeure féodale, dont les plus sombres recoins lui furent bientôt familiers. Ces courtines à demi renversées, ces fiers donjons qui portaient sur leurs faces lézardées les cicatrices de la guerre, ces échauguettes suspendues dans l'espace comme des nids, ces rudes murailles crevassées en vingt endroits parlaient à son imagination. Que d'heures ne passait-elle pas assise à l'ombre d'un pilier, promenant de tous côtés un regard que mille éveils de l'âme animaient tour à tour! Ces rumeurs éternelles qui sortent confusément des forêts, et qui chantaient autour du château, lui rappelaient le sourd retentissement de la mer auprès de laquelle saieunesse s'était écoulée; elle en écoutait les longs murmures avec délices et se laissait bercer par leurs plaintes. On devinait à la tristesse de son front que le malheur l'avait dès l'enfance visitée. Elle portait la tête doucement inclinée comme si le poids d'une infortune précoce eût été trop lourd pour ses jeunes ans. Hermine ne souriait pas souvent; mais, quand le coin de ses lèvres se relevait tout à coup, quel charme indicible dans ce sourire 1 On la voyait presque toujours grave et recueillie. Sa ressemblance avec Wilfrid devenait saisissante aussitôt qu'elle s'animait. Dans ces circon-

stances, les traits de Mlle de Neuvailler s'éclairaient d'une lumière intérieure qui faisait revivre en elle celui qui n'était plus. C'était le petit, c'était le fils bien-aimé de Mlle de Sauveterre, avec plus de hauteur dans le regard, plus de tendresse dans le pli de la bouche. Mais qu'il devenait sombre ce regard, et dédaigneux ce sourire, quand la colère gonflait le cœur d'Hermine ! Bien des fois le marquis la suivait des yeux, tandis que, muette et légère, elle passait le long des fossés de Clerfons cherchant l'ombre des bois 1 Que de fois aussi n'attachait-elle pas sa vue sur le marquis lorsqu'il traversait 1& campagne au galop 1 Ces deux êtres réunis par une catastrophe semblaient s'observer l'un l'autre, et tour à tour interroger leur silence. Ils avaientcomme le pressentiment qu'un jour quelque chose les ferait se heurter de front.

Hermine eut bien vite parcouru tous les sentiers qui rayonnaient autour de Clerfons, et visité les forêts voisines dans leurs retraites les plus écartées ; il n'était pas une chaumière où elle ne fût entrée, pas un bûcheron du pays, pas une pauvre femme, pas un berger qu'elle ne saluât par son nom. C'était elle à présent qui se chargeait de payer aux laboureurs et aux vignerons les dégâts commis par les chevaux et les chiens du marquis. L'argent ne suffisait pas ; elle y ajoutait le miel des bonnes paroles. Personne ne savait donner des ordres avec ce mélange de douceur et d'autorité. On cédait sans y penser^ et les natures les plus rebelles subissaient son empire presque du premier coup. Elles ne s'é-

tonnaient de leur soumission que lorsque Mlle de Neuvailler s'éloignait.

Cette autorité qu'Hermine exerçait en apparence san8 effort, et ce n'était pas là une des choses qui plaisaient le moins au marquis, était bien le résultat d'une vertu qui était en elle ; l'éducation cepen-dant, et plus encore la réflexion, y avaient fait quelque chose. La pente de son caractère la poussait à être agréable et bonne à tous, mais l'observation, mûrie par une expérience douloureuse, lui avait appris que le monde brise les faibles et respecte les forta, et qu'il accorde d'autant plus qu'on lui demande davantage. Hermine s'était donc résignée h imposer sa volonté, lors même qu'elle eût été plus heureuse d'obéir. La timidité était la chose instinctive, Taudace ne venait qu'après , mais s'y su))stituait entièrement et devenait alors invincible. Aussitôt qu'une chose lui paraissait honnête et juste, Mlle de Neuvailler la voulait constamment et jusqu'au bout; on pouvait la faire trembler, on ne la faisait plus fléchir.

Tous les hôtes du châteavi et du Presbytère, depuis l'humble fille qui menait pattre les oies, jusqu'au marquis, sans oublier la belle Suzon, remarquaient, ceux-là avec étonnement, ceux-ci avec complaisance, ce npiélange de hauteur et de tendresse où se faisait sentir la double origine de Mlle de Neuvailler. Gomme un fleuve qui mêle dans le môme cours des eaux claires et paisibles et des ondes fougueuses puisées à deux sources lointaines, ainsi Hermine se montrait tour à tour douce et mo-

deste, ou fière et courageuse, selon que parlait le sang de Mlle Haudebert ou celui de Wilfrid. Quand on la surprenait le matin, distribuant les ordres pour que toute ctiose se ftt avec abondance et méthode, veillant à tout et ne négligeant aucun détail, on sentait la fille honnête et patiente d*une mère soumise aux plus humbles devoirs; peu d'heures après, lorsqu'elle passait à cheval, maniant les rênes et la cravache d'une main hardie et souple, sa taille élégante à Taise dans la longue robe aux plis flottants , la tête couronnée d'une plume blanche que fouettait l'ardeur de la course, c'était une châtelaine dans tout l'éclat charmant de son autorité.

G*était par là surtout que son empire s'exerçait sur M. de Glerfons. Les autres subissaient le charme sympathique de sa bonté active et prévenante.

Il était rare qu'un jour s'écoulât sans que des enfants en grand nombre ne se réunissent sous sa main, dans les jardins un peu sévères du château. Hermine avait en elle l'amour de ces chères petites créatures qui ne savent rien faire sans y mettre de la grâce. C'était sa joie, à certaines heures, de les grouper autour d'elle et d'animer leurs jeux, auxquels son rire jeune et frais se mêlait franchement. Les enfants lui rendaient son amour. Vers midi, on en voyait paraître un ou deux, puis d'autres encore, puis toute une bande à la porte du jardin.

Us regardaient curieusement au fond des allées ou sous l'ombre des arbres, impatients, déjà gais, mais ne témoignant de leur ardeur que par de sourds babils ; pas un n'osait franchir la grille ou-

verte. Cependant Mlle de Neuvaîller se promenait à l'écart, ou lisait, assise sur un banc dans le voisinage. Tous ces minois roses et mutins respectaient son silence. On se parlait à Toreille; les plus petits se cachaient derrière les plus grands. Mlle de Neuvaîller n'avait donné aucun ordre ; sa présence était le seul frein qui calmait toutes ces turbulences. Qu'elle restât immobile son livre à la main, ou qu'elle marchât lentement, l'essaim ne remuait pas. Il fallait, pour qu'on le vît tout à coup se précipiter sous les bosquets, qu'un léger mouvement de son doigt les appelât. Un joli sourire que les enfants connaissaient entre mille accompagnait ce geste mignon; c'était ce premier rayon du matin qui fait que tout à coup le chant des oiseaux se réveille. La bande entière ne faisait qu'un bond, et bientôt après Hermine avait trois ou quatre espiègles suspendus à ses mains. Qui l'eût aperçue alors n'eût jamais cru que c'était la même personne qui ne baissait pas la paupière sous le regard du terrible marquis.

Tous ces enfants , qu'un geste avait amenés , un mouvement les dispersait. Quand leurs mères, qui savaient les trouver où était Mlle de Neuvailler, venaient les chercher, ces rudes femmes, habituées à vivre dans les bois avec les bûcherons et les charbonniers, se tenaient à distance et ne les grondaient pas. Jamais Mlle de Neuvailler ne les laissait s'éloigner sans avoir échangé quelques paroles avec elles, ou répandu quelques secours parmi les plus pauvres. Mais ce n'était déjà plus la jeune fille qu'on avait vue tout à l'heure courir comme un jeune

faon ; elle était pareille alors à ces patriciennes des vieilles républiques de Venise et de Florence, dont les longues mains blanches distribuaient des aumônes à la foule des clients rassemblés sur leurs pas.

Cette autorité, que Mlle de Neuvailler exerça dès les premiers jours, après que le marquis l'eut mise à la tête de la maison , devint souveraine au bout d'un certain temps. Hermine était Tintermédiaire entre les gens de la campagne et le farouche Robert ; toute grâce accordée par elle paraissait plus douce; tout refus exprimé par sa bouche perdait de son amertume. On l'avait vue assouplir les natures les plus tournées vers la révolte, et presqu'à la même heure retenir, endormis dans ses bras, de petits enfants dont les mères étaient aux champs. Gomme on avait surnommé le marquis Robert le Loup , elle mérUa d'être appelée la fée de Glerfons. Séduite à première vue par Mlle de Neuvailler, la meunière se mit à l'adorer un mois plus tard. Cette tendresse, le baron la partageait.

Hermine ne se montrait jamais assez au Presbytère, au gré de la belle Suzon. Sa présence répandait un air de fête parmi ces vieux murs noirs. Quand on voulait avoir M. de Glerfons, il suffisait de retenir Hermine. Bientôt après il arrivait à pied ou à cheval, comme si un fil mystérieux et fort l'eût contraint de quitter le château. La meunière prenait souvent la tête de Mlle de Neuvailler entre ses mains et l'embrassait avec passion.

« Ah! disait-elle alors, je regrette parfois que

M. le marquis ait fait de vous la châtelaine de làhaut.... S'il vous avait délaissée...» vous seriez la reine ici! »

On voyait que l'esprit d'une mère tendre et prévoyante avait présidé à l'éducation de Mlle de Neu* yailler. Sans les rechercher , Hermine se montrait à la hauteur des conversations les plus élevées. Les meilleures lectures lui étaient familières; mais si les livres la fortifiaient, la musique la reposait et la consolait. Sa voix et la pureté de son chant eussent été remarquées partout. Quand elle était lasse de se promener autour de Glerfons, ou bien encore lors* qu'elle se sentait poursuivie et comme harassée par un souvenir accablant, l'orpheline s'asseyait devant un piano , ouvrait l'œuvre d'un maître et chantait.. Bientôt la voix montait, se répandait en ondes sonores dans l'espace et remplissait Glerfons. C'était le soir et la nuit surtout que Mlle de Neuvailler chantait. Les ruines alors s'animaient, et quelque chose d'une vie mystérieuse s'y glissait. Aucune lumière ne brillait dans la chambre d'Hermine ; les sons s'échappaient de la nuit et se perdaient dans la nuit. Souvent, pendant les tièdes soirées du printemps, les serviteurs de Glerfons, attirés par la mélodie de ces chants, se groupaient dans la cour voisine 9 un à un, sans bruit, étouffant leurs pas, retenant leur haleine. Le frisson les visitait. On aurait dit que l'antique demeure avait une voix pour gémir et raconter aux ténèbres étoilées la gloire des anciens jours. Immobile dans la tour du Ghat, le marquis ne perdait pas un soupir de ces mélo-

dies enchantées. Que d'orages alors et quel attendrissement dans son cœur ! Si dans ce moment un éclair eût tout d'un coup enveloppé Mlle de Neuvailler, que fût-il devenu en voyant sur son visage un ruisseau de larmes 1 Était-ce bien là la même jeune fille calme et sereine qui ramenait un bracon* nier au sentiment du devoir , ou se révoltait impétueusement contre l'autorité de M. de Glerfons? La partie tendre et enthousiaste de son âme se réveillait seule et parlait dans ces heures nocturnes ; ce qu'il y avait d'indomptable et de fier en elle sommeillait. Un incident mit un jour en relief cette nature qui tenait à la fois de la colombe et du lion.

Un hasard avait conduit Hermine dans une immense galerie nouvellement restaurée et où quelquefois le marquis se promenait dans les temps d'orage. Elle y était entrée de ce pas léger qui était dans les habitude^ de son corps; M. de Glerfons, qui marchait paresseusement, ne l'entendit pas. Une ligne de portraits, ceux-là noirs de vieillesse, ceux-ci éclatants et presque neufs, garnissait les murs dans de magnifiques cadres de bois dorés. Il y avait là des chevaliers couverts de cottes de mailles, le haubert en tôte, des grands seigneurs chamarrés des ordres du roi , des généraux d'armée portant à la main l'épée du commandement, de beaux gentilshommes vêtus de satin et de velours.

Tout à l'extrémité de cette galerie héraldique, consacrée à la gloire des Neuvailler et des Glerfons, pendait solitaire un cadre de bois d'ébènc tout enveloppé d'un voile noir. Les yeux d'Hermine resté-

rent attachés sur ce cadre. Pourquoi ce signe de deuil? Pourquoi ce bois sioistref Quel arrêt condamnait le visage qu'elle ne pouvait voir à rester éternellement enseveli dans les ténèbres , lorsque tant d'autres portraits s'étalaient en pleine lumière et tout parés d'un luxe hautain? Un sentiment indéfinissable fit battre le cœur de Mlle de Neuvailler. Elle chercha le marquis. Depuis un instant il ne se promenait plus. Immobile auprès d'elle, il l'observait silencieusement. L'expression de ce visage assombri, que la colère et l'impatience tourmentaient déjà, fut pour Hermine une révélation.

« Ahl fit-elle enjoignant les mains, est-ce donc vrai? »

Quand une émotion violente ou la pensée d'une lutte prochaine s'emparait de Mlle de Neuvailler, ses traits revêtaient la couleur du marbre; sa bouche môme perdait tout édat. On^e voyait plus dans son visage que ses yeux. Toute pâle déjà, elle s'ap-* prêcha du marquis, et, posant un doigt sur son bras :

« N'est-ce pas M. le vicomte de Neuvailler, mon père, qui est là? » dit-elle.

Le marquis regarda le cadre de bois d'ébène, détourna la tête et ne répondit pas.

« Pourquoi vous taire? reprit-elle. Depuis quand un Glerfons n'a-t-il pas le courage de ses actions?... Ce que vous faites, n'osez-vous donc pas l'avouer? »

Que sa voix ressemblait peu à celle qu'on entendait la nuit, quand elle chantait!

« Eh bien! parlez.... J'attends 1 ajouta-t-elle impérieusement en pressant de sa main froide le bras du marquis.

— Ahl puisque vous l'exigez... . oui.... c'est lui, c'est Wilfrid ! n s'écria Robert.

Hermine le repoussa, et levant ses mains vers le portrait :

« Pauvre père 1 c'est toi 1 » dit-elle.

Sa poitrine se gonfla, des larmes jaillirent de ses yeux, et elle ne put pas continuer. Le marquis la saisit par le bras.

«Sortons d'ici, sortons l » s'écria-t-il d'une voix troublée.

Mais, le premier moment donné à la faiblesse, Hermine avait reconquis sa force. Elle retira sa main de l'étreinte du marquis, et le regardant en face :

n Sortir d'ici! reprit-elle.... ah! vous ne l'espérez pas!... je ne aortiriii que lorsque j 'aurai arraché de ce cadre et foulé à mes pieds ce voile noir qui le déshonore 1

— Il n'y a ici que des Clerfons et des Neuvailler qui sont morts pour leur roi.... l'ignorez-vous ? » s'écria Robert.

Les yeux d'Hermine devinrent noirs et pareils à des flammes.

« H y a là un Neuvailler qui est mort pour son pays, pour sa femme, pour son enfant ! Lui aussi a pu dire en tombant : Point ne défaille! Si ce voile db disparaît pas, je quitterai le château.

— Vous !

— Ahl dussé-je tendre la main, je n'y resterai

pas une heure, et j'irai dire partout qu'un Glerfons a flétri l'honneur de son frère par delà la mort, et devant qui, grand Dieu ?

— Oubliez-vous donc qui je suis et quelle autorité me donne ce nom dont vous parlez ! »

Mais sans répondre, Hermine iit un pas vers le cadre noir, et tombant à genoux :

< Pardonne-moi, mon père, si j*ai mangé le pain de cet homme ! s'écria-t-elle 1 Ah 1 je ne savais pas quelle insulte on Infligeait à ta mémoire ! »

Elle s'était relevée et marchait d'un pas ferme vers la porte. Un de ces mouvements impétueux qui s'emparaient quelquefois du marquis le fit se jeter au-devant de Mlle de Neuvailler.

« Faut-il que je sorte? » dit elle.

L'accent de cette voix plaintive et résolue frappa le marquis au cœur. Lui-môme, relevant sa grande taille, il saisit le voile noir qni cachait l'image de Wilfrid, et le jetant aux pieds d'Hermine :

« Ah 1 s'écria-t-il, qu'il périsse donc ce voile !.., Ne partez pas ! »

Un élan porta Hermine dans les bras du marquis ; il crut que son Ame s'envolait.

Lorsque Raoul visita cette galerie que Robert avait réunie aux grands appartements de réception, il ne put s'empêcher de manifester une vive surprise à la vue du portrait de Wilfrid mis à son rang, et dépouillé du voile et du cadre de bois noir.

c Hermine l'a voulu, répondit le marquis à Raoul qui cependant ne Tinterrc^eait pas.

— Elle a bien fait, > dit alors le baron.

De retour au Presbytère, il parla de cette circonstance à la belle Suzon.

« Ce qui m'a le plus étonné, dit-il, c'est la dou> ceur de Robert.... notre beau cousin est malade. •

La belle Suzon haussa les épaules.

« Eh ! non ! répliqua-t*elle, le marquis est féru ! >

Il eût été difficile de savoir si cette vieille et énergique expression exprimait bien la situation morale dans laquelle se trouvait M. de Glerfons. Peut-être bien lui-même n'en avait-il pas conscience. Ce qu'il y avait de plus certain, c*est qu'il n'était plus le même. De longues promenades à pied remplaçaient les courses échevelées qui l'emportaient par monts et par vaux, quand il mettait l'éperon aux flancs de Grain d'orge. Dans ces circonstances, il ne portait

même pas de fusil pour tirer les lièvres et les perdrix qui se levaient sous ses pâs. Quand par intervalles il se retrouvait dans les bois avec sa meute, on le vit à diverses reprises arriver le dernier à rhallali. On ne l'entendait presque plus crier tayaut! tayaut ! de cette voix qui faisait retentir les voûtes des forêts. Les gardes n'y comprenaient rien. Médéric hochait la tète.

« Mon maître se dérange, » disait l'honnête prévôt.

Gedendant le marquis évitait de se rencontrer avec Hermine, qu'il laissait dans une entière et continuelle liberté. Hors des heures des repas qu'ils ne prenaient même pas toujours ensemble, ils n'échangeaient pas dix paroles en une semaine ; mais toujours, par exemple, un grand respect et les témoignages extérieurs d'un attachement profond. Entre Mlle deNeuvailleret Robert jamais d'épancheraent. Si le hasard les poussait l'un vers l'autre au détour d'un sentier, le marquis saluait Hermine et passait, ou s'il marchait une heure à son côté, l'entretien était lent et grave. Il semblait la redouter, mais une force invincible le ramenait aux endroits où elle avait coutume de porter ses pas. Quelquefois, cependant, certaines questions les faisaient se heurter par ce qu'il y avait de contraire dans leurs sentiments. Dans ces occasions la véhémence de Robert se réveillait comme étonnée d'une résistance à laquelle sa longue solitude ne l'avait pas habitué. Il regardait dans les yeux de la jeune fille que le frisson parcourait de la tête aux pieds, et semblait prêt à la réduire en poudre, puis son visage s'attendris-

s 14 HISTOIRE

sait, et quelque chose qu'il avait au fond de l'âme et dont la belle Suzon avait eu l'intuition, se répandait dans ses regards et sur ses lèvres » et d'une voix dont la douceur inattendue caressait l'oreille d'Hermine :

c Dieu 1 que vous ressemblez à Wilfrid 1 » disaitil, et bientôt après il s'éloignait.

Il ne savait pas alors qu'à la suite de ces luttes, parfois terminées aussitôt que commencées, parfois aussi plus longues et remplies de chocs et d'éclairs, Hermine, inflexible et droite devant lui comme une lame d'acier, fermait les yeux dès qu'elle était rentrée dans son appartement, et s'affaissait' sur ellemême comme un pauvre oiseau qui d'une aile meurtrie a regagné son nid. Revenue à elle, un tor^ rent de larmes la soulageait.

Une seule conversation avait l'empire d'enchaîner M. de Glerfons sur les pas d'Hermine. Si un mot dit au hasard la ramenait vers Tépoque où, inconnue au marquis, elle vivait en Bretagne entre sa mère et Wilfrid, il l'écoutait avec un intérêt profond, restait suspendu à ses lèvres, et la faisait peu à peu se répandre en confidences qu'il n'osait pas solliciter, mais qui le remuaient. Les plus petits détails avaient du prix à ses yeux. Il voulait savoir comment elle avait grandi, quelles émotions l'avaient d'abord troublée, quelles craintes, quels désirs, quelles espérances agitaient sa jeune âme. Il pénétrait avec délices, avec angoisse aussi, dans ce passé qu'il n'avait pas protégé. Il apprenait ainsi que Mlle de Neuvailler n'avait jamais quitté sa mère,

d'un homme. 215

si ce n'est à dé rares intervalles, pour passer quelques jours chez une marraine qui possédait une habitation au bord de la mer. Wilfrid lui parlait souvent de 6o,n frère Robert. La jeune imagination d'Hermine lui représentait cet oncle invisible, dont le souvenir troublait son père, sous l'apparence d'un de ces enchanteurs farouches qui remplissent d'épouvante les contes de fées»

« Me trompé-je beaucoup? » ajoutait-elle avec un léger sourire.

' (Cependant jamais l'expression d'un blâme n'était tombée de la bouche de Wilfrid quand il racontait à sa fille quels amusements il trouvait autrefois à Neuvailler et quels événements en avaient interrompu le cours. La vie de l'humble ménage était alors heureuse. Il n'y avait qu'un point noir dans leur ciel, et c'était le marquis. Wilfrid se croyait assez payé de son travail quand sa femme et sa fille l'embrassaient. Chaque année la fête de Robert était célébrée dans la famille. Dans les commencements, Wilfrid espérait encore qu'un accident ou une bonne pensée les réunirait ; plus tard il n'espérait plus, mais il la célébrait toujours. Quand Tingénieur partit pour les déserts du nouveau monde^ comme un pionnier de la science, le cœur d'Hermine se déchira. Elle avait ce pressentiment qu'elle ne le reverrait plus. Au moment de sauter dans le bateau qui l'attendait pour le conduire à bord de la frégate, Wilfrid tourna la tète du côté de la terre. Que cherchait-il au loin? Un nom sortit de ses lèvres.

« Il me sembla que c'était le vôtre, dit Hermine ! puis il m'embrassa et je n'osai pas Tinterroger. »

On sait comment Wilfrid expira ; quelque temps la mère vécut des faibles ressources que lui laissait son mari ; mais elle était frappée au cœur, et chaque jour la voyait dépérir. Avec quel effroi Hermine ne baisait- elle pas ses joues que la pâleur du désespoir envahissait 1 Comme elle la voyait s*affaiblir et marcher vers le tombeau ! Cependant la maladie absorbait ce qu'elles avaient de ressources. Médéric était alors dans la ville où toutes deux cachaient leur deuil. Le vieux soldat connaissait le chemin de leur porte. Malgré les impassibles refus de Mme de Neuvailler, il revenait sans cesse à la charge. Un soir il laissa une bourse sur le coin d'une cheminée. L'or brillait à travers les mailles de la soie.

A ce moment le marquis interrompit le récit d'Hermine.

« Ah ! dit-il, voilà un détail dont Médéric ne m'a jamais parlé.

— Attendez, poursuivit Mlle de Neuvailler. Ma mère vit la bourse et regarda Médéric. Le cuirassier tournait son chapeau entre ses doigts.

c J'ai fait danser le petit sur mes genoux, dit-il, cet argent est à moi.

^ J'accepte alors, » répondit la veuve de Wilfrid. Médéric se jeta sur les mains de ma mère et les embrassa. Ah ! il vous eût été bien facile de rendre ses derniers jours moins aniers et moins désolés 1 »

M. de Glerfons baissa la tête. Cette fois ]a conversalion n'alla pas plus loin. Mais rentré dans la tour du Chat, le marquis fit appeler Médéric. Il tenait à la noain une grande bourse pleine d'or.

« Mon vieux compagnon, dit-il, cet argent est à toi.... Va t'amuser, et si tu rencontres, chemin faisant une pauvre veuve malade, ne crains pas de perdre cette bourse sur le coin d'une cheminée.... Je ne me fâcherai pas ! »

Cependant le château sortait de ses ruines comme par enchantement. Sauf la partie des décombres qui augmentait l'aspect pittoresque de cette demeure, on voyait des tourelles et des galeries renaître sous la direction d'un architecte intelligent. Le parc n'était plus livré à l'abandon. Un mot de Mlle de Neuvailler avait fait ce miracle.

« Pourquoi, lui avait-elle dit, faire de la désolation l'hôtesse éternelle de Glerfons î Ne touchez pas, si vous voulez, à ces fiers donjons abattus par le cardinal de Richelieu, à ces pans de mur que l'artillerie du vicomte de Turenne à foudroyés, à ces tours qui reçurent les assauts de Salisbury et de Talbot : ils disent l'histoire de votre maison, sa grandeur, ses revers, ses triomphes ; mais ces bâtiments ouverts à toutes les intempéries du ciel, pourquoi ne les rappelez- vous pas à la vie? Si jamais une marquise de Clerfons entre dans le cha- ^^au, pensez-vous qu'il soit bon que ses pieds heurtent mille débris informes et s'embarrassent dans des broussailles ? Lorsqu'on pare de fleurs la tombe des ôtres qu'on a aimés, pourquoi votre

main pieuse n'entourerait-elle pas de soins et de respect le berceau de vos ancêtres î »

Cet appel à une marquise de Glerfons inconnue fit tressaillir Robert. Il ne répondit pas, mais le lendemain un peuple d'ouvriers envahissait le château et le parc.

Quelque chose de la grandeur de sa race parut dans ses premiers efforts. Gomme autrefois le duc d*Ântin pour Louis XIY, le marquis fit condamner au feu et jeter par terre une allée de hêtres gigantesques qui dérobaient la vue d'une vallée dont les perspectives vaporeuses et les horizons confus s'ouvraient devant l'appartement de Mlle de Neuvailler. Le soir ils y étaient encore, le matin ils n'y étaient plus. Hermine ne put retenir un cri de surprise en apercevant aux premiers rayons du soleil levant les profondes échappées d'un paysage tout baigné de lumière. Un étang scintillait au loin, deux collines chargées de forêts prolongeaient leurs croupes jusque dans la plaine qu'un rideau de brume estompait ; le regard s'envolait dans l'espace.

« Pensez-vous, dit Robert, que Mme la marquise de Glerfons, assise à ce balcon où vous êtes, sera contente ?

— Oui, répondit Hermine ingénument, et pour elle je vous remercie. »

Sur ces entrefaites, le baron de Maupert tomba malade. Un terrible brochet de vingt livres qu'il avait fallu poursuivre parmi les joncs d'un étan^, un jour de pluie, détermina un accès de rhumatisme aigu qui cloua le pauvre homme dans son lit.

C'était presque la première fois qu'il y entrait. Sa fureur égala son étonnement. Au litl un pécheur qui se moquait naguère des vents et des brouil" lards et qui ne connaissait le rhume et la migraine que pour les avoir rencontrés dans le dictionnaire ! A présent il avait contre lui la fièvre, la souffrance, l'immobilité, trois supplices I La bonne humeur de Suzon n'y tint pas, et elle dut appeler Mlle de Neuvailler à son aide. Hermine s'installa doucement au chevet du malade.

« Vous meltrez-vous encore en colère, monsieur mon mari ? dit la meunière gaiement.

— Et pourquoi non? » répondit Raoul d'un air bourru.

Mais Raoul se vantait. Il ne savait pas à quelle nature forte et charmante il avait affaire. Rien ne fatiguait Hermine, rien ne lassait sa patiencç joyeuse. Rebutée vingt fois, vingt fois elle revenait à la charge et finissait toujours par l'emporter. Comment refuser le breuvage que sa main caressante présentait? Raoul commençait bien parle repousser, mais le breuvage s'approchait lentement de ses lèvres, et, en jurant qu'il n'en voulait pas, il l'avalait jusqu'à la dernière goutte. Comment s'irriter contre des ordres imposés d'une voix si tendre et si persuasive ? S'il fermait ses poings, prêt à tout rompre, ses larges mains restaient emprisonnées entre de jolis doigts blancs et roses dont le doux magnétisme le pénétrait, et bientôt il se soumettait à tout ce qu'on exigeait de lui.

La présence de Mlle de Neuvailler agissait en ou-

tre «ur M. de Maupert plus efficacement qa'un remède. Combien de fois, sans elle, n*eût-il pas santé à bas de ce Ht qu'il avait pris en haine, et couru tout en sueur à son bateau, au risque d*y trouver la mort? Quand elle n'était pas auprès du baron, quelque chose manquait à celui-ci ; il regardait la porte et la pendule, s'impatientait et s'agitait. Elle venue, il se sentait mieux. La belle Suzon ne 8*effrayait pas de cette domination. Rendue plus familière par le sourire et le mouvement d'Hermine, qui allait et venait dans la chambre comme un pinson dans sa cage, elle l'embrassait avec effusion.

« Vous ne le guérissez pas, disait-elle, vous le sauvez! >

M. de Glerfons ne manquait pas de venir chaque jour, et deux ou trois fois par jour, s'informer de rétat de son beau cousin. L'aurait-on vu au Presbytère si fréquemment s'il n'eût eu la certitude d'y rencontrer Hermine? Il s'asseyait dans un coin, ne soufflait mot, la regardait, tombait dans d'étranges rêveries, puis sortait, donnait un grand coup de sifflet qui faisait accourir Médéric, sautait sur le dos de Grain (Torge et partait comme la foudre. Trois ou quatre heures après, il revenait.

« Cours ! murmurait la meunière, la flèche court plus vite que toi ! »

Quant à Raoul, il ne pensait plus à ce que la meunière lui avait dit. Le moyen de croire qu'un homme dont la chevelure fauve grisonnait fût épris d'une belle fille dans toute la fleur de la jeunesse !

Un soir, Hermine, assise auprès d'une fenêtre,tra-

vaillait à un ouvrage de broderie qu'elle emportait toujours avec elle pour occuper les heures de repos. Son fin profil se dessinait sur la transparence de la vitre, tandis qu'un rayon du soleil couchant enveloppait sa tête et colorait d'une teinte dorée la blanclieur mate de son teint. Le lobe rose de ses oreilles, son front, ses joues s'illuminaient. Ses mains délicates allaient et venaient au-dessus de la batiste par un mouvement régulier et doux. On aurait dit une touffe de lis caressée par le vent. Quelquefois elle tournait la tète à demi vers le malade et souriait. Raoul la regardait dans un grand silence depuis un moment, le coude sur Toreiller.

« Ah I si j'avais vingt ans! » dit-il tout à coup. La belle Suzon, qui était à l'autre bout de la chambre, salua.

« Merci 1 » s'écria-t-elle gaiement.

Puis s'approchant de Mlle de Neuvailler^ dont la main venait de tomber sur la broderie, elle l'embrassa tendrement dans les cheveux.

« Il est clair, ajouta-t-elle alors, que si j'étais

homme, ayant l'âge que vous dites^ Mlle de Neu-

vailler serait ma femme ou j'y laisserais ma vie 1 »

Hermine devint pourpre. M. de Glerfons se leva

et sortit.

Chaque matin, une calèche magnifique amenait Hermine à la porte du Presbytère. Chaque soir cette calèche l'y attendait. Le marquis l'avait fait venir de Paris pour le service particulier de sa nièce, sans lui en parler. Ce qui était dans les remises du château et ce qui suffisait aux exigences de sa position

n'était pas assez brillant pour elle. La calèche portait un H et un N couronnés sur les panneaux. Les harnais étaient aux armes des Neuvailler. Bien souvent Robert prenait les guides des mains du cocher et conduisait lui-même l'attelage ; quand la nuit était tout à fait noire il n'y manquait jamais. Ramenée au galop à Clerfons, Hermine n'avait pas le temps d'ouvrir la portière ; avant même que le bout de sa bottine eût effleuré le marchepied, le marquis s'était jeté à bas du siège, lui présentait la main et la guidait vers son appartement. Deux laquais por* tant des flambeaux la précédaient. Au moment de pousser la porte, il la saluait gravement comme autrefois un grand seigneur prenant congé d'une duchesse au jeu du roi.

Une nuit, Mlle de Neuvailler dut, à la prière de la belle Suzon, rester au Presbytère, où le pauvre Raoul était menacé d'une crise. Le marquis rôda quelque temps autour de la maison, comme un chien de berger autour du parc oti dorment les brebis. Vers minuit, il s'étendit dans un fauteuil. Par la porte entr'ouverte, il pouvait voir Hermine penchée sur le lit du malade; il entendait sa voix. Ces circonstances se renouvelèrent deux ou trois fois. Hermine ne paraissait ni fatiguée, ni alanguie au matin. Raoul fermait les yeux, endormi en quelque sorte par la tendresse onctueuse et pénétrante de ces soins. Le mal était vaincu. Dans ces occasions, la reconnaissance du baron allait jusqu'au fanatisme.

• Non, tu ne la connais pas! disait-il à Robert....

Si ce n'était pas si béte, je dirais que lorsque je la regarde, je crois qu'un ange est chez moi. »

Le marquis battait les murs du bout de sa houssine et se taisait.

Un jour cependant il releva la tête. Ce jour-là il avait eu occasion de mesurer tout ensemble la fermeté de ce caractère et Texcellence de ce cœur.

« Je ne la connais pasl s'écria-t-il.... C'est une tasse de lait dans un vase de fer ! »

Cependant Tannée de deuil s'était écoulée ; Mlle de Neuvailler put quitter ces robes sombres qui donnaient à sa beauté sérieuse un caractère d'austérité. Peu de jours après un grand tumulte éclata dans la cour. Dix voitures et vingt personnes à cheval y faisaient irruption. Le marquis entra chez Hermine. « La solitude n'est point faite pour vous, lui ditil ; de plus, il convient à une personne de votre nom de voir le monde. Vous m'aiderez à faire les honneurs de Clerfons. »

Hermine descendît à son bras. Elle montra dès l'abord, et en face de cinquante étrangers, qu'elle était née pour être à sa place partout. Elle avait la rare et suprême distinction de la simplicité.

« Quelle grande dame que celte petite fille 1 » s'écria une vieille personne qui autrefois avait paru à la cour de Louis XVIH. Dans l'immense château de Clerfons, Mlle de Neuvailler était à l'aise comme dans sa petite chambre de Morlalx.

Une lettre qu'Hermine écrivait à cette époque à une amie de ses jeunes ans, Jaissée en province, donnera mieux une idée de ce qu'elle pensait alors, et de l'existence qu'elle menait à Glerfons dans les conditions nouvelles qui lui étaient faites.

« Qu'il est loin le temps où nous cueillions des bouquets de bruyères roses et de genêts le long des sentiers sauvages de notre cher pays 1 Cent lieues de terre me séparent de la Bretagne ; ce n'est rien cependant auprès des abîmes qui me séparent de co que j'étais alors 1 J'ai vécu un temps, et qui le sail mieux que toi ? dans une médiocrité voisine de Fin digence. J'ai vu les joues de ma pauvre mère s ^. creuser lentement et la fièvre s'allumer dans ses yeux. Sans ta prévoyante amitié, je n'aurais pas toujours eu de quoi la soulager. Que nos ressources étaient promptes à s'épuiser alors ! A présent vingt domestiques attendent mes ordres.... Ce cheval qui hennit et frappe du pied dans la cour, c'est le mien. Ces robes où la mousseline des Indes étale ses plis nuageux, je vais les essayer; d'interminables appartements, tout remplis des merveilles d'un luxe séculaire, étendent leurs lapis sous mes pieds ; des campagnes où je suis reine prolongent leurs

horizons autour de moi.... Je n'ai pas le temps de désirer.... Suis-je plus heureuse? Que n'es-tu là pour me le dire!

< Tu sais dans quelles conditions je suis entrée dans ce château que peut-être je ne quitterai plus, mais d*où peut-être ausf i un coup de foudre me fera sortir brisée et demi-morte ! Ma mère venait de mourir; elle avait, à aa dernière heure, exigé que je lui lisse le serment de partir pour Glerfons. Son âme fière et délicate n'avait pas cessé une minute de souffrir d'une condamnation que sa conscience ne ratifiait pas et qui pesait encore sur sa vie. Elle en redoutait le poids pour ma jeunesse quand le vide s'ouvrirait devant moi. C'était donc un. legs qu'elle faisait à celui qu'elle n'avait jamais (^onnu. La sainte femme espérait que sa voix serait mieux entendue quand le dernier appel sortirait du tombeau. Une heure vint, heure maudite, où je me trouvai seule! Dieu permit que ton dévouement partageât mes premières larmes. Remise enfin de cette horrible secousse, je pus m'arracher de tes bras. Que ma pensée était lourde et confuse, tandis qu'une voiture publique m'entraînait vers la Bourgogne ! Je ne sentais plus rien que l'impression sincère et chaude de tes baisers. Il faisait nuit ; au* tour de moi comme en moi tout était ténèbres. Ma pensée allait de Morlaix à Glerfons, attendrie, ef-^ frayée tour à tour. C'est à peine si je regardais la campagne. Elle me paraissait désolée, malgré l'é* clat de la saison. Ah 1 que j'aurais donné toutes ces plaines et tous ces fleuves pour le coin de terre où

tu venais rire auprès de nous î On m'avait fait de cet homme que j'allais voir — mon dernier refuge l — une peinture imaginaire que je n'acceptai pas. Gomment lui reconnaître quelque chose de bon ou de grand à celui qui avait méconnu la sainte que je pleurais? Il m' apparaissait terrible quand ma pensée s'efforçait de lui donner une attitude, une forme, un visage. L'impossibilité de l'attendrir m'était démontrée. N'avait-il pas résisté aux deux êtres sacrés auprès de qui j'avais appris à bégayer son nom? Par un de ces phénomènes que rien n'explique, la certitude de ma perte me remplit d'un courage qui m'étonna. A ma terreur première succéda je ne sais quel sentiment farouche qui m'animait contre lui. Je courais vers Clerfons moins pour y chercher un asile que pour combattre et dire i^ ce méchant ce que mon cœur indigné pensait de sa dureté. S'il m'écrasait, que m'importait 1 il saurait du moins que le vrai sang de son frère, renié, par lui, coulait à flots dans mes veines. Que dQ menaces et d'imprécations grondaient dans mes insomnies I

« Un soir, aux pâles clartés d'un soleil d'automne qui disparaissait tout sanglant sous un rideau de nuées, parmi les arbres à demi dépouillés, je vis Clerfons. La tour du Chat dressait sa grande silhouette noire dans 1^ ciel. Le frisson me prit. Dans une heure j'allais donc voir le marquis face à face/ Gomme alors je regardais en arrière, du côté de l'occident 1 L'ombre s'épaissit, la tour s'effaça comme un fantôme; le souvenir de ce que j'avais

promis me revint à la mémoire; j'appuyai mes deux mains sur mon cœur pour en comprimer les battements, et je m'acheminai vers une maison où ma mère m'avait recommandé de frapper d'abord. C'était celle d'un homme dont ce soldat que tu as connu, Médéric, nous avait souvent entretenues. Le baron de Maupert devait m'ouvrir la porte de Glerfons. Une femme vivait auprès de lui ; on la disait bonne. Je pris donc à pied la route du presbytère. »

Après avoir raconté sa visite à Raoul et la soirée qui vit son installation à Glerfons, Mlle de Neuvailler reprenait en ces termes :

« Depuis ce moment, ma vie est paisible. Mon oncle est bon pour moi, oui, bon, le terrible marquis 1 II s'ingénie môme à prévenir mes désirs. Il y a dans ses regards l'expression d'un repentir que sa bouche orgueilleuse n'avoue pas, mais dont je surprends les mélancoliques et profondes lueurs. Le raffinement des soins dont il m'entoure, ce respect que je sens autour de moi ne sont-ils pas comme une réparation offerte à ceux qui ne sont plus ? Je ne suis pas, tu le sais, prompte aux confidences ; lésâmes endolories ne s'y prêtent pas volontiers; mais si des souvenirs de mon enfance se glissent dans nos rares entretiens, M. de Glerfons tend l'oreille et me pousse même sur ce terrain. Dans cet intérêt réel qu'il montre à l'enfant, ne cherche-t-il pas à noyer l'oubli où il a tenu le père ? Si impénétrable qu'il soit, je ne crois pas me faire illusion. Nous nous promenons quelquefois à cheval le matin. 11 a la passion du mouvement ; je la partage dans

une mesure; mais si je refuse de l'accompagner, il n'insiste pas. Ses manières avec moi sont bizarres, froides, hautaines môme quelquefois, avec un fonds de tendresse inépuisable, et des complaisances qui font ouvrir de grands yeux à Médéric. Je pense souvent, en le voyant, à ces landes de notre pays dont les buissons épineux enfoncent leurs racines dans un lit de mousse veloutée. L'autre jour, mon cheval fit un écart prodigieux à la vue d'une couleuvre qui traversait le sentier. Le marquis franchit d'un bond une pierre énorme qui nous séparait et saisit ma monture par la bride. Il était livide et me regardait.

« — Ah ! je vous ai fait peur î » m'écriai -je en lui tendant la main.

«c II la prit et la serrant :

« Dieu! si vous étiez tombée 1 » murmura-t-il d'une voix qui me fit tressaillir.

« Un père tremblant pour sa fille n'a pas un accent plus intime et plus pénétrant. Un moment après, il laissa tomber ma main .

« — Vous ne monterez plus ce cheval, reprit-il d'une voix brève.

« — Et pourquoi? il est doux, il est vif; il a des allures charmantes j un caprice n'est pas un crime.

M — Montez-le.... et s'il remue , je lui casse la lête. »

« Ce n'était plus le même homme ; le regard était impérieux, le geste absolu. Nous rentrâmes àClerfons sans plus parler.

« En toutes choses ici mon influence est souveraine. Si je savais parler le langage de la politique,

je te dirais : Je règne et je gouverne. On s'adresse à moi pour tout. Cela, me diras-tu, est naturel. Une femme est dans le château : donc le château lui appartient. J'y consens; mais ce qui Test moins, c'est la partialité du marquis pour les personnes que le hasard a mises en relations plus directes avec moi. Voilà où éclate ce fonds de tendresse dont tout à l'heure je te parlais. Il y a ici un certain Germain Sylvestre que j'ai tiré d'une mauvaise voie. J'en ai fait un garde. Ce n'était rien moins qu'un braconnier autrefois. Il remplit honnêtement son devoir; mais cela suffît-il pour expliquer la bienveillance que lui témoigne M. de Clerfons? Les autres gardes sont honnêtes aussi. Y fait-il seulement attention? Gerinain Sylvestre est de toutes les chasses, ni plus ni moins que Médéric. Il pleut des gratifications dans sa poche, et j'ai appris hier que sa fille cadette, une enfant que j'ai guérie de la fièvre, car dans ce pays perdu il faut se mêler de médecine, a été placée en apprentissage aux frais du marquis. Les gens de Clerfons et du voisinage ont le sentiment de cette influence ; c'est à moi qu'on s'adresse pour obtenir mille petites grâces ; on croit tout gagné quand c'est nioi qui. parle. Cela me rappelle l'empire que mon cher père avait pris dans les commencements sur son grand frère aîné. Qu'il se plaisait autrefois à me raconter le détail touchant de leurs jeux! Toute la force, toute l'autorité, c'était la faiblesse qui l'avait! Peut-être M. de Clerfons pense~t-il à son petit en me voyant. Je suis alors comme un reflet de sa jeunesse.

« Cet empire dont j'use, faut-il le confesser, sans ménagement aucun dans les petites choses, assure à ma vie un agrément qui me fait penser aux châtelaines du temps passé. Il anime ma solitude. Autour de moi, d'autres éléments existent qui m'aident à égayer le séjour de Clerfons. Va ! je ris encore. Les alouettes ne chantent-elles pas, même quand le vent souffle! Je t'ai parlé du baron de Maupert. Par un caprice du sort dont jamais personne n'a pu découvrir la cause, M. de Maupert est juge de paix. Le cousin du marquis juge de paix 1 Un autre caprice non moins original a voulu qu'on le surnommât Gondebaud. Tous les Maupert sont Grondebaud de père en fils, depuis un temps immémorial, bien que ce nom n'ait jamais figuré dans les actes de baptême. C'est une affaire de tradition, une affaire de droit coutumier, dit Raoul. Ce surnom de Gondebaud revient toiigours dans les moments de gaieté. Gondebaud rend donc la justice aux Bourguignons du pays. Il ne s'en tirerait même pas plus mal qu'un autre s'il pouvait se résoudre à la rendre à jour Qxe; mais sa résignation ne va pas jusque-là. Les plaideurs qui ont affaire à lui doivent le chercher au bord de l'eau. Un sifBet joyeux partant d'un massif de saules indique la place où il prépare ses engins ; on y court, et le juge de paix rend son arrêt une ligne à la main. Encore faut-il bien se garder de faire du bruit si quelque belle carpe dont il a le flair rôde à portée de l'hameçon 1 II lui arrive même de se servir des plaideurs et d'en faire ses complices. Sans quitter la pipe qui brûle au coin de

sa bouche, il leur fait signe d'approcher, les hisse dans son bateau, donne Tépuisette à Tun, met les rames dans les mains de l'autre, et force les deux Bourguignons à déclarer la guerre' aux poissons. C'est le droit du plus fort. Les supplications n'y font rien. Gondebaud, l'œil sur l'eau tranquille, n'écoute rien ; il faut d'abord que la proie frétille dans la nasse , et l'on rencontre parfois des brochets têtus qui se font battre pendant une heure. Mais, par exemple, la victoire décidée, Gondebaud se rappelle soudain qu'il est juge de paix, et s'essuyant le front :

« — Messieurs, parlez, » dit-il.

« Et il faut voir comme il est grave en prononçant la sentence I Cette sentence, il a pour habitude de l'appuyer par une formule finale qui en augmente singulièrement la valeur :

« — Et si l'un de vous n'est pas content, ajoutet-il, je l'assomme sur place. »

k Le sens droit du pécheur et bon impai'tialité ne lui ont pas encore fourni l'occasion de mettre sa menace à exécution.

« J'ai un ami dans ce singulier homme. Je le sais, je le sens. Âurai-je besoin quelque jour de mettre son zèle à l'épreuve ? je suis sûre alors qu'il ne faillira pas, quel que soit Tascendant que M^ de Clerfons ait pris sur son cousin. J'ai pu voir, le jour même de mon arrivée, que Vsiit du marquis ne l'effrayait pas. M. de Maupert n'a pas hésité à le heurter de front. Si un événement que je redoute — tu sais lequel — amène une rupture fatale entre

M. de Glerfons et moi, du moins je ne serai pas seule au monde ! >

D'autres lettres suivirent cette première lettre. Quelques fragments pris au hasard nous feront entrer plus avant dans Texistence et les pensées de Mlle de Neuvailler :

« 17 septembre.

« Ce matin, un bruit inusité m'a fait courir sur mon balcon. Un homme à qui le marquis avait pardonné une première faute venait d*étre amené par un garde. Le marquis était à cheval. Il n'a dit que ces deux mots :

« — Aux gendarmes I »

« Au fond de la cour, une femme couverte des haillons de la misère étouffait la voix d'un enfant qui pleurait entre ses genoux. J'ai cru comprendre qu'il s'agissait d'un vol de fagots. Je suis descendue. Le marquis m'a saluée.

« — Mademoiselle, m'at-t-il dit, vous avez droit de grâce. »

« Et il est parti. En passant près de la pauvre femme, j'ai vu qu'il laissait tomber quelque chose qui brillait dans l'herbe. Remis en liberté, le coupable tremblait encore, et suivait de l'œil le marquis de Glerfons qui s'en allait au pas. Tu ne saurais croire jusqu'où va la réputation de mon oncle et quelle idée on a de sa violence et de son farouche entêtement. Son aspect ne dément pas ce que cette réputation a de formidable, et cependant quelque chose s'en dégage qui appelle la sympathie, comme

j»*exhale des forêts les plus obscures un charme indéfinissable qui invite le voyageur à se confier à leur ombre. On comprend que si le maître de cette physionomie peut être implacable, il ne sera jamais ni bas ni vil, et que jamais le mensonge ne souil* lera sa bouche. Sa voix, qui domine le tumulte d'une meute hurlant à plein gosier, a parfois des sons d'une douceur extrême, don regard des éclairs de tendresse 9 son âpre sourire des séductions spontanées. Un sentiment de respect saisit l'étranger à sa vue. Les braconniers lui parlent chapeau bas. Gomme autrefois Louis XIV, le marquis salue toutes les femmes qu'il rencontre en son chemin. Quand il m'aborde,, j'ai presque envie de me retourner pour voir si la grande robe à queue d'une duchesse ayant tabouret à la cour ne traîne pas sur mes talons. Je ne suis plus à Glerfons, mais dans la grande galerie des glaces à Versailles. »

« 14 octobre.

« J'ai vu hier deux bûcherons sauter dans un fourré pour éviter la rencontre du marquis. On s'explique cette terreur superstitieuse qu'il inspire, quand on pénètre dans le secret de certaines habitudes qui, après un séjour de vingt années, défrayent encore les conversations des chaumières et des châteaux voisins. Ainsi, par exemple, lorsque le temps est véritablement trop affreux pour qu'on mette une meute dehors, le marquis s'enferme dans une salle basse de la tour du Chat avec Médéric, enlève son habit, choisit un fleuret, en présente un autre au

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vieux cuirassier et tombe en garde. Bientôt après, il ferraille avec toute l'animation sayante d'un prévôt, tout l'emportement d'un écolier. Par la fenêtre ouverte, on entend le froissement du fer, les appels du pied, les exclamations rauques, les mots rapides, les syllabes entrecoupées qui communiquent aux épées la soif du sang. Deux duellistes engagés dans une lutte qui ne peut avoir d'autre issue que la mort, ne montreraient pas une ardeur plus fébrile. Feintes, surprises, attaques, tout est mis en œuvre par l'un et l'autre adversaire, et il faut entendre avec quel feu, quel accent, quelle amertume le marquis, vainqueur tout à coup, s'écrie :

« — La main est bonne cependant ! »

« Alors je tressaille. Je me rappelle quelles révélations me furent faites par mon père.... Je sais à quel épisode de sa vie, épisode terrible, se rapportent ces assauts sans cesse renouvelés.... Je vois quelle trace douloureuse il a laissée dans la mémoire du marquis, et je cache ma tête entre mes mains....

« Le combat terminé, et tandis que M. de Glerfons essuie son front trempé de sueur, Médéric remet en place les fleurets, relève sa longue taille, fait à son maître le salut militaire, et sortant d'un pas méthodique, il va rendre visite au chenil. Ces jourslà, le marquis ne quitte pas sa tour, mange seul et ne voit personne; il me fait dire qu'il est indisposé. Indisposé, lui qu'on voit pareil à ces chênes gigantesques que la foudre peut réduire en poussière, mais que le vent n'abat jamais I »

« 2 novembre.

« C'était l'autre jour le 30 octobre !

« Accoudée à ma fenêtre dès les premières lueurs du matin, j'ai tu le grand cheval pie dans la cour. Le nom du marquis a passé comme un soupir sur mes lèvres. C'était moins un appel qu'une prière. Ah! que le cœur me battait! Il m'a regardée, a secoué la tête et s'est mis en selle d'un bond. La porte était toute large ouverte. Sans qu'il fût besoin de lui faire sentir l'éperon, Grain d*orge est parti comme un trait.... Le soir, je les ai vus revenir tous deux, le marquis hâve, la figure assombrie, le regard en feu, la ride héréditaire creusée au milieu du front; Grain d'orge ruisselant, couvert d'écume et de boue, les jambes et les flancs déchirés par mille ronces, intraitable encore et frappant du pied. Le maître a passé la main sur l'encolure du cheval qui reniflait, et, jetant la bride aux mains de Médéric, est rentré dans sa tour. Je n'ai guère dormi cette nuit-là. Quand je fermais les yeux, j'entendais le pas lourd du marquis frappant les dalles sonores à pas inégaux. »

«15 décembre.

« Je ne comprends rien au caractère de cet homme étrange. Tu n'as pas oublié quelle passion m'a de tout temps poussée à chanter; ma pauvre mère ne disait-elle pas que avant de parler je fredonnais? Je chante donc à Clerfons. Mes auditeurs habituels sont le marquis, Gondêbaud, qui bat la

mesure avec sa tête, et la belle Suzon que j'appelle, moi, la bonne Suzon. Je ne parle pas de Médéric et des gens du château qui me font Thonneur de s'assembler sous mes fenêtres ou dans les corridors. L'enthousiasme de tout ce monde me ferait croire que j'ai du talent, si je n'avais bonne mémoire de tes railleries. Or, l'autre soir je chantais je ne sais quoi. Le marquis m'écoutait. Je sentais dans ma poitrine ce que les dilettantes appellent, je crois, l'émotion dramatique. Tout à coup je vis les yeux de M. de Glerfons devenir humides. Malgré moi je continuai en le regardant. Deux larmes glissèrent le long de ses joues. Brusquement il fronça le sourcil :

« — Ah! taisez-vous! » me dit-il.

« Je fermai le piano, et il s'en alla. »

« 5 janvier.

« T*ai-je dit que depuis déjà quelque temps les portes du château s'ouvrent assez fréquemment? Nous recevons la plus brillante compagnie du voisinage. Le marquis m'a mis à la tête de sa maison, tu le sais, et ce n'est pas une petite affaire; il a l'hospitalité plantureuse des temps antiques. Nous faisons grande chère et grand feu. Je dis nous, parce que M. de Glerfons veut que je tienne le haut bout de la table. Le valet de pied qui ouvre la salle à manger crie : « Mademoiselle est servie ! » Cela me rappelle la grande Mademoiselle, et je souris, mais en dedans. Diable! il ne faut pas plaisanter avec le marquis ! Après des repas homériques où les

quartiers de sanglier et de cerf se mêlent à toutes les délicatesses de la gastronomie parisienne, nous passotis en grande pompe dans le salon d'apparat tout étincelant de lumières, et le marquis me fait asseoir dans un fauteuil héraldique, à la place d*honneur, près d*une cheminée où flambe un chêne tout entier.

c Au milieu de ce faste presque féodal, M. de Clerfons a vraiment un air à lui, que je n'ai vu qu'à lui. C'est un mélange de grandeur sauvage et de dignité auprès desquelles s'efface la distinction mesquine et conventionnelle des salons. Il a cela de singulier qu'il attire et repousse tout à la fois. Le mal irréparable qu'il a fait à mon père par sa cruelle obstination ne m'empêche pas d'éprouver pour ce burgrave un attachement involontaire que rien n'altérera jamais, pas même une rupture.

« Le marquis se retire le dernier. Quelquefois il me baise la main. Si j'ai paru heureuse tout le jour, il a l'attitude iière et contente d'un souverain à qui son royaume rend hommage. Parfois aussi je surprends dans ses yeux le regard d'un homme qui semble me voir pour la dernière fois. J'y démêle la tristesse d'un adieu. Je rentre alors chez moi le cœur oppressé; le sommeil ne vient pas; je me glisse à ma fenêtre; je regarde dans la nuit, et j'aperçois bientôt une lumière qui brille comme un point rouge sur la face obscure de la tour du Chat. Je n'en détache plus les yeux.... Si je courais à lui, si je lui criais : J'étais sa fille, je serai la vôtre I m'ouvrirait-il les bras? -

c 20 féYrïer.

« Quelque chose se passe qui me doune fort à réfléchir. M. de Glerfons m'a préseuté ces temps-ci nominativement, et avec une sorte de solennité, trois ou quatre gentilshommes qui tiennent aux meilleures familles de la Bourgogne. Ces jeunes gens sont autorisés à me voir chaque jour, à m'accompagner dans nos longues excursions, à mç suivre dans le parc. Ils profitent de ces prérogatives, et» bien qu'ils n*y mettent point d'affectation, leur attitude peut me faire craindre qu'ils ne s'accoutument à voir en moi le prix réservé au plus heureux. Le marquis laisse faire ; je remarque cependant que Grain cTorge se lance de nouveau dans la campagne. Donne-moi un conseil ; ne dois-je rien changer à mes habitudes? faut-il au contraire que j'apporte une circonspection plus grande dans mes moindres paroles? Je ne veux pas, tu le comprends, avoir même la peine de m'expliquer. Ma tactique est donc de ne rien remarquer. Mais que faire si le sort m'envoie un de ces téméraires dont l'ardeur ou l'étourderie déjoue tous les calculs? N'oublie pas que je suis une héritière el partant exposée aux feux croisés de toutes les mères de famille. J'en connais une qui accable le marquis de cajoleries. Elle parle de son fils comme d'un Galaor 1 La détestable femme ! »

Sur ces entrefaites, une circonstance que Mlle de Neuvailler ne pouvait prévoir interrompit la correspondance qu'elle entretenait avec sa jeune amie de Morlaix. Il y avait déjà quelque temps que la compagnie invitée par M. de Glerfons remplissait le château de tumulte, lorsqu'un jour, en revenant d'une promenade, une fleur qu'Hermine portait à son corsage tomba par terre. Un jeune homme qui caracolait à son côté sauta de selle, ramassa la fleur, et après l'avoir portée à ses lèvres, la lui présenta.

« Merci, » répondit froidement Mlle de Neuvailler, qui poussa son cheval au galop.

Soit que le cavalier se fût mépris sur le sens de cette brève réponse, soit plus simplement fatuité, il passa l'innocente fleur à sa boutonnière. M. de Glerfons, qui avait tout vu, fronça ses terribles sourcils. Quand on fut dans la coiir du château, et au moment où, fort troublée déjà, Hermine posait le pied sur le perron, elle vit le marquis s'approcher de M. de Blamont et lui parler bas. Que devint-elle lorsque M. de Blamont ôtant son chapeau^ elle l'entendit qui répondait :

« A vos ordres, monsieur le marquis. »

Son premier sentiment fut celui d'une terreur sans nom.

Fallait-il donc qu'elle fût la cause involontaire d'une rencontre entre un indifférent et un homme qu'elle estimait profondément, malgré l'épouyante superstitieuse qu'il lui inspirait?

Une perspective si cruelle ne s'était jamais offerte à son esprit. Elle sentit son cœur battre à l'étouffer et voulut courir. Un domestique qu'elle rencontra lui apprit que M. de Blamont, après quelques paroles échangées avec le marquis, était rentré dans son appartement.

Saisie d'un trouble que sa force d'âme pouvait à peine dominer, elle remonta lentement l'escalier du château .

< Que Dieu m'épargne cette épreuve 1 » disait-elle.

Quand sonna l'heure du dîner, Mlle de Neuvailler descendit plus morte que vive. Son premier regard aperçut M. de Blamont; la fleur n'était plus à la boutonnière du cavalier. Hermine respira. Le marquis causa avec une animatio qui ne lui était pas habituelle. M. de Blamont, de son côté, montra plus de gaieté que la conversation n'en pouvait exciter. Il y avait certainement quelque chose dans l'air. Ce fut ainsi pendant la soirée qui suivit le dîner. Vers minuit, Mlle de Neuvailler s'aperçut que M. de Blamont quittait le salon sur un léger signe du marquis. N'y tenant plus, elle s'échappa à son tour. Médéric promenait Grain d'orge dans la cour. 11 dit à Hermine que son mattre et M. de Blsimont étaient ensemble du côté des ruines. Elle eut un instant la pensée d*y courir; puis, se ravisant, elle fit jurer à Médéric de l'avertir si M. de Blamont et le marquis

sortaient du château seuls dans la matinée, et rentra au salon. Bieutôt après, le marquis et M. de Blâment y reparurent. Le visage de celui-ci semblait un peu pâle. Mlle de Neuvailler attendit le matin avec anxiété. La pensée de ces effroyables duels qui avaient ensanglanté la jeunesse de M. de Glerfons la bouleversait. Elle était résolue à tout faire pour tout empêcher. Cependant Médéric ne vint pas. Quand le soleil entra à flots dans sa chambre, Hermine se mit à rire de ses folles terreurs. Qu'étaitelle donc pour qu'on se coupât la gorge à propos d'une rose tombée de son corsage ? Une phrase de chant succéda à cet éclat de rire. Au même instant, une grosse touffe de lilas en fleur tomba sur son balcon; Hermine y courut. C'était M. de Clerfons qui d'une main vigoureuse venait d'arracher la moitié d'un arbuste pour lui en offrir les prémices.

« La journée sera heureuse, lui dit-il ; votre voix a salué le matin. »

Il allait chez le baron, qui avait promis d*organiser une grande partie de pêche pour l'après-midi. Il s'agissait de dépeupler un étang. Il salua de nouveau Mlle de Neuvailler, et le chapeau à la main, la regardant toujours, il se retira, faisant reculer jusqu'à Ja porte du château son grand cheval qui piaffait et secouait le mors. '

Quand la cloche du déjeuner appela tout le monde à table, Mlle de Neuvailler n'y retrouva plus M. de Blamont. Il fallut cette circonstance pour lui rappeler ce jeune impertinent. Hermine craignit un moment que Médéric n'eût négligé de s'acquitter de

sa promesse. Son regard glissa du côté du marquis; la tranquillité du visage qui s'offrit à sa vue la rassura. Malgré la longue habitude qu*il avait de ces sortes de rencontres, il était impossible qu'un homme dont la main eût fait couler le sang eût ce front calme et ce sourire avenant. Curieuse encore, Mlle de Neuvailler profita d'un instant où toute la compagnie marchait à l'aventure dans les bois pour se rapprocher de M. de Glerfons et lui demander des nouvelles de M. de Blamont.

c Vous intéressez-vous à lui? répliqua le marquis d'une voix nerveuse.

— Non 9 mais encore ne serais-je pas fâchée de savoir ce qu'il est devenu.... Hier il était ici; il devait rester un mois à Glerfons, et ce matin il a disparu.... Et j'imagine qu'il ne s'est pas évanoui dans les airs, comme un sylphe. »

Il arrivait souvent à Mlle de Neuvailler d'employer avec le marquis le ton du badinage« Quelque chose l'engageait à le faire en ce moment. M. de Glerfons poussa son cheval plus avant, Hermine le suivit. Sa figure ne s'était pas déridée.

c M. de Blamont et moi nous avons eu une expli^ cation cette nuit, lui dit-il; n'aviez-vous pas remarqué qu'il s'était emparé d'une fleur qui s'était échappée de votre ceinture ?

— Oui, il y a des sots qui s'imaginent que ces galanteries plaisent à toutes les femmes !

^ Je n'aime pas les sots.

— Vous n'espérez pas, je pense, en extirper la race?... Elle est nombreuse et tenace.

— Quelle croisse et multiplie à son gré..,, peu m'importe 1 Mais quand les sottises des sots me touchent, j*y prends garde. J'ai donc voulu avoir le motif de cette fatuité qui a poussé M. de Blamont à se parer d'une fleur qui vous appartenait. M. de Blamont a eu l'insolence de me demander votre main. «

Mlle de Neuvailler ne put retenir un petit cri de surprise. Le marquis ne la quittait pas des yeux. Sa main tourmentait la bride de son cheval^ qui bondissait sous lui ; les mots partaient de sa bouche comme des balles»

« Cela ne vous indigne pas, reprit-il, que ce personnage ait eu la ridicule prétention d'élever sa pensée jusqu'à vous?

-- U me semble que du premier coup vous vous servez de verbes un peu vifsl... Étonnée, je le suis, mais ce qui m'étonne encore plus, c'est Tépithète dont vous venez de saluer une demande à laquelle il faut pourtant bien que je me résigne.

— J'ai répondu cependant à M. de Blamont qu'il n'aurait ni mon agrément ni le vôtre, et il est parti ce matin.... Vous ne le regrettez pas, j'imagine?

— Non certes !

— Que c'eût été là un beau parti pour vous I Qu'est-^ily ce M. de Blamont 1 un petit gentilhomme dont le grand-père était chevalier, je crois, sous le roi Louis XV ! Vieille noblesse, ma foi ! Il a quelques vignes qui lui rapportent cinquante mille francs de l'ente, et il soulève plus dépoussière qu'unescadron! »

La véhémence du marquis fit sourire Mlle de Neuvailler :

« Je ne discuterai pas le chapitre de la noblesse, reprit-elle, mais si je ne sais pas ce qu'est M. de Blamont, moi je sais bien ce que je suis. Il ne faut donc pas en vouloir à ce pauvre garçon s'il m'a offert sa main. La mienne n'ajouterait pas un arpent de vignes à celles qui lui rapportent cinquante mille livres de rente !

— Qu'en savez-vous ? »

L'accent du marquis faisait déjà comprendre à la fille de Wilfrid qu'un orage grondait dans son sein. Elle pouvait en éviter l'explosion, mais comment savoir alors si vraiment elle était maîtresse d'elleméme, et libre de disposer de sa vie à son gré, ou si, au contraire, un dur esclavage l'attendait à Glerfons ? Un mouvement de courage la poussa spontanément à tout risquer.

« Vous l'avouerai-je, monsieur le marquis, ditelle alors, ces questions de date, qui ont une si grande importance à vos yeux, me touchent moins.... Je ne puis pas oublier que sept ou huit révolutions ont rendu visite à la France depuis le feu roi Louis XV 1 »

Hermine avait prononcé un mot terrible; le front du marquis se rembrunit :

u II y a eu une mésalliance dans la famille; moi vivant, il n'y en aura pas deux! » s'écria-t-il en éclatant.

L'orage que Mlle de Neuvailler prévoyait fondait sur elle, mais, à vrai dire, elle ne pensait pas que du premier coup M. de Clerfons évoquerait de tels souvenirs. Blessée, elle sentit l'âme de son père

s*agiter en elle. Si les yeux du marquis lançaient des éclairs, les siens ne s'abaissèrent pas.

« Monsieur le marquis^ fit- elle à son tour, vous oubliez, je crois, que je suis chez vous I »

Déjà le marquis se dressait sur ses étriers ; qu'allait-il répondre? Deux cavaliers se jetèrent à Tétourdie entre Hermine et lui, et les interrompirent. On touchait aux rives de Tétang. Le bon Gondebaud étendait ses filets. M. de Glerfons ne chercha pas plus que Mlle de Neuvailler à renouer l'entretien.

Mais ils n'étaient ni l'un ni l'autre d'un caractère à oublier ce qui venait de se passer. Gomme une eau dormante est longue à reprendre sa limpidité après que la chute d'une pierre Ta tout à coup agitée, ainsi JHermine et M. de Glerfons, troublés par le choc d'un mot, sentaient mille craintes et mille souvenirs bouillonner au fond de leur esprit toujours en alarmes. On vit plus souvent Mlle de Neuvailler au Presbytère; souvent aussi on apercevait dans ses yeux éloquents comme la lueur d'une question qui cherchait à s'échapper et dont ses lèvres n'osaient murmurer les premières syllabes. ÏA belle Suzon, qui l'observait avec la vigilance inquiète d'une mère, avait le sentiment qu'un secret tourmentait cette âme craintive et vaillante tout à la fois. En la couvrant de caresses, elle pressait Hermine de s'ouvrir à elle. Hermine répondait à ses baisers et se taisait. Quelque chose cependant prouvait k la belle Suzon qu'elle n'était pas dans l'err<3ur. Un soir elle en acquit la certitude. Le nom de

Rodolphe Humfrey venait de sortir de la bouche de Mlle de Neuvailler avec un accent particulier. Le visage de M. de Glerfons devint tout blanc ; Hermine le regardait. Ce n'était certainement pas le hasard qui avait fait tomber ce nom redouté dans la conversation.

«c Vous l'avez connu ? demanda le marquis vivement.

— J*ai connu sa femme surtout, répondit Mlle de Neuvailler, Mlle Louise de la Yauxelle. >•

Une chaise sur le dos de laquelle le marquis appuyait la main tomba brisée en morceaux ; il voulut changer de conversation, mais il y revint malgré lui.

« A quelle époque.... où Tavez-vous rencontrée? reprit-il presque aussitôt.

— En Bretagne, où Rodolphe et Louise habitaient une terre voisine de notre résidence.

— Voilà une chose que Médéric ne m'a jamais révélée ! s'écria M. de Glerfons.

— Pourquoi Taurait-il faitî... vous ne répondiez même pas aux lettres que Rodolphe et Louise vous écrivaient 1... Ahl que de longues années n'ont-ils pas vécu près de nous.... Bien des cœurs vous aimaient là-bas que vous méconnaissiez.... Depuis ils sont morts tous deux.... le mari a suivi la femme à peu de jours d'intervalle comme si la vie de l'un çût tenu à la vie de l'autre.

— Je sais, » répliqua M. de Glerfons, qui sortitdu Presbytère à grands pas.

La meunière sa rapprocha d'Hermine, qui restait

immobile, excessivement pâle, et sûre que le marquis s'éloignait :

c Pourquoi avez-vous prononcé ces deux noms terribles?... le dernier surtout? dit-elle.

— J'ai voulu savoir si quelque chose avait disparu de cette mémoire implacable.

— Lui! oublier? et cela! s'écria M. de Maupert.... Ah Dieu I Tâme du marquis est comme un gouffre, jamais rien n'en sort. »

La belle Suzon saisit Hermine par la taille avec une douce violence, et l'attirant plus près d'elle :

« Rodolphe et Louise morts.. .. n'ont-ils rien laissé derrière eux? demanda-t-elle.

— Ils avaient un fils, i» répondit Hermine d'une voix qui passa entre ses lèvres comme un souffle.

La belle Suzon se tut; mais sortant peu de minutes après; elle s'arrangea de manière à rencontrer M. de Glerfons qui marchait lentement autour des ruines. Alors, avec cette grâce féline des femmes qui veulent surprendre un secret, et passant son bras sous celui du marquis :

< Beau cousin, lui dit-elle brusquement, j'ai beaucoup réfléchi ces temps derniers, tandis que de beaux messieurs font ripaille chez vous.... Une t>onne moitié pour le moins va s'éprendre de Mlle de Neuvailler.... Aucun ne la vaut....

— N'est-ce pas? interrompit M. de Glerfons.

— Pourquoi donc ne l'épousez-vous pas ?

— • Moi 1 » s'écria le marquis avec une sorte d'effroi.

En ce moment Hermine montait la rampe qui conduisait du Presbytère au château ; le vent faisait flotter sa robe aux plis ondoyants; elle avait la grâce et la légèreté d*une biche ; les feux du soleil couchant coloraient son front. M. de Glerfons attacha sur elle un long regard tout rempli d'une tristesse inépuisable» et soulevant sur sa tête les longues mèches de ses rudes cheveux fauves tout semés de iiis d'argent :

« Voyez 1 dit-il, et regardez-la! »

La meunière sourit.

« Ah 1 dit-elle d'un air gai.... Il y a des roses qui croissent à l'ombre des chênes.... Maintenant si ce n'est pas votre idée de marier le mois de novembre au moi de mai, songez-y.... Mlle de Neuvailler n'est pas faite pour rester ûUe.... elle va sur ses vingt ans.

— Vous avez raison, » répondit le marquis d'une voix étranglée, et donnant une rude poignée de main à la meunière, il s'enfonça dans l'ombre de la tour du Chat.

La belle Suzon redescendit bientôt après au Presbytère, et poussant la porte derrière laquelle Gondebaud fredonnait :

c Je viens de mettre le feu aux poudres.... ditelle; vienne l'explosion.... nous serons là. »

Le lendemain, Hermine rencontra M. de Glerfons dans le parc; il avait le visage bouleversé d'un homme qui relève de maladie ; il lui offrit son bras et la guida du côté d'une allée déserte.

« Mademoiselle, lui dit-il alors, si dans les quel-

ques paroles qui vous ont offensée l'autre jour, vous avez cru voir une intention malveillante, je les regrette.... c'était moins votre ami qui parlait alors que le chef de la famille.... Vous êtes libre ici comme à Morlaix. »

Hermine allait répliquer, M. de Clerfons l'arrêta :

« Vous êtes dans un âge où une jeune fille peut raisonnablement penser au mariage, poursuivit-il. La manière dont vous m'avez répondu, lors de notre dernière entrevue, me*fait supposer que déjà votre esprit s'est arrêté sur cette pensée. Il y a dans ce château, réunis autour de vous, M. de Saint-Yves, M. d'Ormeillan, M. de ftussac, M. le comte de CharoUes, M. le baron de Plins, M. d'Airelles.... S'il vous plaît de q[uitter cette maison, choisissez.... les terres de Neuvailler sont à vous.

"^ A moi ? s'écria Hermine.

^ Ah ! ne me faites pas l'injure de me remercier ! N'est-ce pas dans le château de Neuvailler que Wilfrid est né ? n'en portez-vous pas le nom î II est juste que ce qui est à un Neuvailler retourne à une Neuvailler. »

Touchée, Hermine prit entre ses deux mains la inain de cet homme en qui rien n'était j amais petit, '^ générosité pas plus que les colères.

« Vous êtes bon 1 dit-elle.

— • Ainsi je ne me trompais pasl s'écria M. de Clerfons avec une extrême vivacité; l'idée d'un mariage a véritablement traversé votre esprit ? »

Mlle de Neuvailler hésita l'espace d'une seconde, ^ais rassemblant tout son courage :

lettres ! comme elle s'enfermait dans sa chambre pour en parcourir les pages ! Ces jours-là, M. de Charolles pouvait raconter ses voyages dans les prairies de TOrégon, elle ne Técoutait plus. Libre à M. de Saint-Yves et à H. d'Ormeillan de lutter à qui franchirait la haie la plus haute, elle n'avait pas de regards pour eux, et cependant une animation nouvelle donnait un charme plus vif à sa physionomie, sa voix avait des accents plus sympathiques. Un jour, Médéric, qui se trouvait sur le passage du facteur, remit à Mlle de Neuvailler une lettre qui portait le timbre de Brest. Elle poussa un léger cri et s'échappa en courant. Au lieu de rentrer chez elle, Hermine s'enfonça dans le parc et chercha un coin touffu où elle se blottit, respirant à peine.

c Enfin! » disait-elle à demi-voix; et vingt fois elle recommença la lecture à peine achevée.

« Dieu bon I dit-elle après, la mer me Ta rendu ! »

Elle se leva tout à coup, la lettre dans sa main, et tendit l'oreille. Un bruit sonore de hennissements retentissait sur la lisière du parc, Hermine prit à travers le fourré. Étouffée par son secret, elle se dirigea en courant vers le Presbytère. M. de Maupert n'y était pas. En quelques minutes, elle l'eut rejoint au bord de la rivière où il jetait Tépervier.

« Vous venez à propos, lui cria-t-il, la pèche donne!... »

Tout en riant, le baron poussa le bateau vers la rive ; en un bond Hermine fut auprès de lui.

« Il s'agit bien de pêche 1 dit-elle; laissez-là vos tilets, prenez vos rames et écoutez-moi. »

Quand on fut au fil de Teau, Mlle de Neuvailler plaça tout ouverte sous les yeux de Gondebaud la lettre qu'elle savait par cœur. Il la parcourut d'abord avec un sourire :

« J'ai chanté cette chanson-là> dit-il ; les linots et les fauvettes n'en disent pas d'autre au printemps !

— Allez toujours , » répondit Hermine qui lisait par-dessus l'épaule du bonhomme.

Après qu'il eut tourné la page, le visage de Raoul s'obscurcit; il continua plus vite et resta pétrifié :

« Ahl mon Dieu, qui l'eût cru! » s'écria-t-il enfin.

Les joues dé Mlle de Neuvailler étaient en feu.

•« Voilà tout ce que vous trouvez à me dire ? reprit-elle.... Laissez là vos exclamations, et donnezrnoi un conseil.

— Bonté divine ! quels conseils voulez-vous que je vous donne! Nous sommes perdus!

— Ainsi vous ne vous chargeriez pas de parler au marquis?

— Moi?

— Oui, vous!

— Eh! chère petite, pour vous je mettrais ma tête dans la bouche d'un canon chargé jusqu'à la gueule ! donc, si vous l'exigez, j'irai trouver le marquis dans la tour du Chat.... Mais à quoi bon?

— Quoi! vous pensez que rien ne pourra vaincre son éternelle obstination?... ni mes prières, ni les vôtres, ni la pensée du bonheur qu'il a refusé à mon père, et que je lui demande pour moi ? »

Le pauvre Gondebaud posa le doigt sur le nom qu'on voyait au bas de la lettre :

< Mais regardez là ces quatre syllabes terribles, ce nom de Georges Humfrey! reprit-il. Vous ne savez donc rien ?

— Ah ! je sais tout 1 répondit Hermine avec accablement.

— Et sachant cela, vous avez pu?... Ah! tenez, si le marquis se rend un jour, c'est qu'il sera voisin

* de la mort ! *

Mlle de Neuvailler appuya sa tête languissante sur l'épaule de Gondebaud :

« Que Dieu me prenne en pitié alors, murmura-

* t-elle, car certainement mol je ne changerai pas ! >

Cette ivresse d'un moment qui avait saisi Hermine à la réception de .la lettre du fîls de Rodolphe s'était dissipée; elle reprit à pas lents le chemin du Presbytère. Gondebaud oubliait de siffler entre ses dents. Le bruit d'une cavalcade passant sur une chaussée voisine arriva jusqu'à eux. Hermine jeta un regard distrait par-dessus la haie qu'elle côtoyait avec le baron. Elle aperçut , marchant à l'écart, derrière un groupe de chasseurs, la grande figure de M. de Glerfons. Le soleil couchant l'enveloppait de lu* mière. Le grand cheval pie pointait les oreilles,

mâchait son mors et frappait du pied. La silhouette enflammée du cheval et du cavalier dominait le paysage* Le marquis, ferme sur ses étriers, tenait la tête haute. Son attitude était celle du commandement*

« Le voyez-vous? dit Raoul à voix basse^ bien que la distance qui le séparât de la chaussée sur laquelle passait la troupe des chasseurs n'eût pas permis au marquis de Tentendre.

— Oui I répondit Hermine » tel il devait être le jour où mon père l'aperçut dans les campagnes de NeuvaiQerl »

Tout à coup M. de Clerfons lâcha la bride, Grain (Forge partit, et le cheval et le cavalier disparurent comme un météore.

Le reste de la route se fit dans un silence que rien n'interrompit plus. Lorsque Raoul et Mlle de Neuvailler arrivèrent au Presbytère, leur figure désespérée frappa la belle Suzon. Hermine ne lui cacha rien.

« Enfin ! s'écria la meunière ; je savais bien qu'il y avait quelque chose ! »

Puis l'embrassant ;

« Ainsi, reprit-elle, vous attendez M. Georges Humfrey à Clerfons ?

— Il partira de Brest aussitôt qu'il aura obtenu un congé.... Et où irait-il, si ce n'est où je suis? répondit Hermine.

— C'est donc la certitude de le voir bientôt ici qui vous bouleverse l'un et l'autre ? Voilà Gondebaud plus mort que vif, et vous-même vous trem-

blez quasiment comme un jeune bouleau sous les coups du vent!

—Et quel autre sujet aurais-je de trembler? N'estce pas ma vie qui est en jeu cette fois ! Et puis-je oublier que le marquis n'a jamais pardonné à mon père, que jamais il n'a voulu revoir Louise de la Vauxelle! »

La belle Suzon était un peu troublée, plus môme qu'elle ne voulait le laisser paraître ; mais sa vaillante humeur et l'instinct féminin prenant le dessus :

« Eh! bon Dieu! dit-elle avec un sourire, j'ai bien épousé, moi qui n'étais qu'une meunière, le baron Raoul de Maupert, qui était bien le gentilhomme le plus huppé de la province, et les plus avisés croyaient que je trébucherais en route ! Laissez faire le temps, mignonne !

— Ah! vous l'avez dit! s'écria le juge de paix, je m'appelle Raoul de Maupert, mais lui s'appelle Robert de Neuvailler, marquis de Glerfons I »

On a vu par lesconfldences d'Hermine dans quelles circonstances Wilfrid et Rodolphe s'étaient connus. Ce nom de Neuvailler, qui aurait pu les éloigner, les rapprocha. Il y avait en outre des similitudes de caractère profondes entre Louise de la Vauxelle et Adrienne Haudebert, le même amour du bien, la même douceur ornée du même courage. Elles souffraient presque de la même blessure, et des souvenirs communs les faisaient se rencontrer dans leurs épanchements ; elles y retrouvaient la figure du marquis. La fierté de Wilfrid, la pauvreté de Ro-

dolphe, dont l'existence avait été brisée par la révolution de Juillet, les pliaient également au travail. Ils en acceptaient gaiement les charges quand ils se retrouvaient le soir, groupés à la clarté d'une lampe autour de laquelle jouaient deux enfants qu'on voyait toujours ensemble, un garçon et une fille. Quand Georges fut presque grand, sa mère l'envoya en Russie auprès de son oncle Maximilien de la Yauxelle, qui l'appelait. Sous la direction du colonel des cuirassiers delà garde, l'adolescent s'en^ durcit à toutes les fatigues et trempa son corps dans les exercices les plus violents; on le vit tour à tour fendre à la nage les flots du Dnieper et du Volga, dompter les chevaux à demi sauvages des steppes, combattre l'ours à pied, et traverser les solitudes désolées de la Sibérie , comme un chasseur de martres et de renards. Il mérita que le terrible baron, au moment du départ, le saluât de ces mots : « Ya ! tu es un homme I »

De retour à Morlaix , Thomme faillit s'évanouir en embrassaht la petite Hermine. Elle avait alors quinze ans.

Au moment où Theure de sa mort approchait, Rodolphe voulut que son fils entrât dans la marine militaire. Georges obéit; mais dès le premier jour qu'il mit le pied sur le tillac d'un navire, il était fiancé à Mlle de Neuvailler. Wilfrid, qui partait alors pour le Mexique, exigea, avant que les choses fussent poussées plus loin, que Georges gagnât Tépaulette. Quand la frégate avec laquelle celui-ci venait de visiter les archipels de la mer du Sud jeta l'ancre dans

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le port de Brest, on sait quels événements avaient conduit Hermine à Clerfons, Georges était alors lieutenant de vaisseau ; deux actions d*éclat et ses rares aptitudes le signalaient à l'attention do ministre.

Cependant, le mois que le marquis avait donné à Mlle de Neuvailler pour savoir si elle persistait dans sa résolution venait de finir. Chaque jour, elle s'attendait à de nouvelles et dernières questions. Ces questions, M. de Clerfons ne les faisait pas; le soir succédait au matin, le jour au jour, il semblait avoir oublié quelle promesse il avait demandée. Hermine ne cherchait pas non plus à la lui rappeler. Ne savait-elle pas que le jour était prochain où il lui faudrait accepter une explication décisive ? A présent que Georges allait venir, quel besoin aurait-elle d'en précipiter le moment? Comme un rameur épuisé qui sent l'eau fugitive emporter son esquif vers une cataracte voisine, elle ne luttait pas et attendait, pour un suprême effort, que le péril l'enveloppât tout entière.

Ce qui se passait autour d'elle ne l'occupait presque plus. M. d'Ormeillan était parti, M. de Saint- Yves l'avait suivi ; mais que les hâtes brillants de Clerfons disparussent Tun après l'autre, que lui importait ! Elle pensait à un hôte encore invisible qui ferait cesser toute incertitude. M. deBussae, cependant, resta le dernier. Celui-ci semblait éprouver pour Mlle de Neuvailler un attachement plus solide, Il était venu peut-être pour la nièce du marquis, il restait certainement pour l'aimable fille qui portait

si gracieusement le poids d'une si grande fortune. Des convenances de monde ne lui permettaient pas cependant de prolonger indéfiniment son séjour sous le même toit. Il pria le jnarquis de parler pour lui à Mlle de Neuvailler. Une altération profonde parut sur le visage de M. de Clerfons, mais, se remettant presque aussitôt :

« Bientôt, monsieur, vous aurez sa réponse, » dit-il.

Dès le lendemain, Hermine entendit le pas de son oncle sur le pont qui reliait le château à la tour du Chat- C'était la premièrç fois qu'il y passait depuis l'entretien qui avait mis entre eux comme un mur de glace. Un frisson la saisit. Allait-elle avoir à soutenir l'assaut qu'elle redoutait? Le marquis entra, et lui fit part de la demande que M. de Bussac l'avait chargé de porter à sa pupille.

« N'oubliez pas que vous êtes libre, ajouta-t-il.

— Répondez-lui ce que vous avez répondu à M. de Blamont, mais plus doucement, » dit-elle d'un air gai.

Un éclair de joie brilla dans les yeux du marquis ; il la regarda une minute avec attendrissement, connme s'il eût eu une autre question à adresser à Hermine ; mais il se tut ; Hermine n'ajouta rien, et M. de Clerfons sortit.

Après le départ de M. de Bussac, tout rentra dans le silence à Clerfons. Plus de fêtes, plus de cavalcades ; les chiens inoccupés hurlaient dans le chenil. Gondebaud oubliait quelquefois de retirer ses lignes, secouées par le poisson ; Mlle de Neuvailler était sa

constante préoccupation. Chaque soir, au Presbytère, il en parlait à la belle Suzon, qui répondait en chantant :

« C'est le marquis de Clerfons tant qu'il vous plaira, disait-elle, mais Mlle de Neuvailler est une femme.... la partie est égale.

— Oubliez->vous que notre beau cousin est féru? C'est vous qui l'avez dit.

— Le notaire de Laignes et le lieutenant de gendarmerie de Châtillon ne l'étaient-ils pas de votre humble servante I L'un a croqué son étude gaiement avec les demoiselles de Paris, l'autre a quatre enfants. »

Quand il ne vit plus personne à Clerfons, le marquis respira. Cette tendresse à laquelle Hermine faisait allusion dans ses lettres éclatait en mille délicatesses silencieusement accomplies. Un soir, après une assez longue absence de Médéric, et en rentrant d'une promenade dans les bois, elle trouva dans sa chambre les objets familiers qui avaient appartenu à sa mère. Elle se crut d'abord le jouet d'une illusion : là était la vieille botte à ouvrage usée par d'honnêtes services; là, les quelques livres qu'Adrienne ouvrait pour y puiser la santé de l'âme, la consolation de l'esprit; ils étaient tous à leur place, dans une petite bibliothèque qui datait des jours lointains où Mlle Haudebert était jeune Glle , sous un tapis fané par le temps sa main rencontrait le modeste piano que Wilfrid lui avait donné un jour de fête, puis deux jolis flacons, cadeau d'une amie, et tour à tour ces quelques bagatelles qu'elle aimait,

modeste parure d'une chambre où les meilleurs sentiments étaient enseignés par la bouche la plus caressante. Chaque chose était à sa place, chaque petit meuble dans son coin. Ëmue jusqu'aux larmes à la vue de ces chers souvenirs de son enfance, Mlle de Neuvailler apprit que Médéric les avait recueillis à Morlaix par ordre du marquis.

« Gomment vous exprimer ma reconnaissance ?

dit-elle à M. de Clerfons... Ah! qu'il serait facile de vous aimer, si vous vouliez ! .

— Essayez, » répondit le marquis doucement.

Hermine se sentit attendrie jusqu'au fond du cœur par ce seul mot. Ce n'était plus la voix âpre du vent qui gronde, c'était le murmure d'une eau plaintive. Pourquoi rougit-elle, cependant ? Le regard voilé du marquis venait de lui faire baisser les yeux. Pourquoi cette mélancolie sans bornes qu'exprimaient alors ceux de M. de Clerfons? Pourquoi tout à coup ce trouble dans son cœur? Qu'avait-il dit? qu'avait-il fait? Pourquoi, lorsqu'elle allait se jeter dans ses bras, ce mouvement involontaire qui la fît s'arrêter? Elle eut alors comme un vague et rapide sentiment d'un danger nouveau : mais Hermine ne voulut pas le voir et en repoussa même la pensée. Restée seule, elle s'assit devant le piano, qu'elle n'avait pas ouvert depuis quelque temps, prit au hasard un cahier de musique et chanta.

La nuit vint. Oublieuse des mélodies qu'elle avait sous les yeux, elle se rappela un air allemand d'un vieux maître, où la tristesse des choses infinies s'exprime par des accords d'une harmonie céleste.

Elle en avait appris le rhythme et les paroles en .quelque sorte sur les genoux de sa mère, et Vavait négligé dequis un long temps. Tout à coup cet air jaillit du fond de son cœur, et les notes enflammées s'envolèrent par groupes ailés. Ainsi que cela lui arrivait souvent pendant la tiède saison, sa fenêtre était ouverte. Les étoiles scintillaient an del ; un vent doux faisait passer dans Tair mille rumeurs confuses. Lasse de chanter et comme brisée par la violence de Témotion qui s'exhalait de sa poitrine, Hermine passa sur le balcon. L*ombre sereine s'étendait sur les ruines de Clerfons. Abritée derrière un rideau flottant de chèvrefeuilles et de liserons, elle ne vit rien d'abord que la nuit étoilée et les profondeurs indécises de l'horizon où une longue bande d'un noir plus foncé indiquait l'endroit où commençait la forêt. Pas une lumière dans la tour du Ghaty dont la nuit augmentait confusément la masse et la hauteur. Puis les yeux de Mlle de Neuvailler s'habituant à ces ténèbres transparentes, elle distingua debout, à l'angle d'un mur, une forme humaine renfermée dans une immobilité muette. Une douteuse clarté lui en fit lentement et peu à peu reconnaître les contours. Nul autre que le marquis n'avait cette haute taille, nul autre que lui cette altitude imposante. Ahl c'était bien luiî II quitta le pan du mur contre lequel il s'appuyait, leva la tête vers le balcon où Hermine n'osait plus remuer et d'où ne sortait plus aucun son, et s'éloigna d'un pas lent. Quelques minutes elle entrevit au milieu de l'ombre la silhouette noire de M. de

Clerfons qui s*eafoDcait dans le dédale des ruines, puis tout s'effaça» et elle n'entendit plus que le bruit de quelques pierres qui s*écroulaient sous ses pieds.

Que faisait-il là, si près d'elle, attentif et silencieux ? Ce même trouble qui l'avait agitée quelques heures auparavant sempara d'elle. Se pouvait-il que la vérité se fût montrée dans cet éclair? Elle, la iîlle de Wilfrid ! Était-ce bien possible ? Ce cœur si gonflé d'orgueil, si implacable dans son esprit de domination, si altier, si ferme, avait-il donc une fissure par où l'amour pût passer encore? Et pour qui, grand Dieul « Ah 1 ce serait le dernier coup, » murmura-t-elle. Et, comme un voyageur qui côtoie un abîme plein de rumeurs menaçantes et de brouillards flottants 9 Mlle de Neuvailler ne voulut pas voir au fond du gouffre.

Le lendemain, vers midi, Hermine entra tout effarée chez M. de Maupert. Elle était sans haleine et sans voix.

« Qu'est-ce? s'écria la belle Suzon.

— Il arrive l repartit Mlle de Neuvailler.

— Qui? M. Georges?

— Eh oui! à tout hasard je lui ai donné votre nom ; c'est au Presbytère qu'il descendra, j'imagine» bien qu'il ait un ami dans le pays, du côt^ de Larrey . Ah ! j'ai eu peur d'un premier choc!

— Et quand attendez-vous M. Humfrey? demanda Raoul.

— Sa lettre m'est parvenue tout à l'heure; il n'avait son congé que depuis la veille. Il s'arrêtera

peut-être un jour ou deux à Paris.... Avant la fin de la semaine, il sera ici certainement.

— - Faut-il que je monte à la tour du Chat?

— - Non, s'écria la meunière ; le hasard a tout fait, laissez faire le hasard !

-— Mon enfant, reprit Gondebaud, si le hasard fait mal les choses, comptez sur moi ; nous serons deux contre le marquis. »

 quelques jours de là, un soir, par un temps de brume et dans l'épaisseur du bois, le marquis rencontra un jeune homme de bonne mine qui marchait d'un pied ferme et rapide ; le sentier qu'il suivait était étroit.  la vue du marquis et des piqueurs, ce jeune homme s'arrêla, et, s'adressant à celui qui paraissait le chef de la bande :

« Monsieur, dit-il, j'ai quitté la route étourdiment et je cherche Larrey. Je n'avais, m'a-t-on dit, qu'à traverser une colline et deux vallons, et voilà quatre heures que je marche.... Si, comme je le crois, je me suis égaré, vous plairait-il de me remettre dans mon chemin?

— Faites mieux, répondit le marquis ; vous êtes à trois heures au moins de Larrey, la route est impraticable la nuit; de plus, voici la pluie qui commence à tomber. Venez chez moi ; un de mes gens va vous donner son cheval, et demain vous serez libre d'aller où l'on vous attend. »

L'invitation était faite d'une voix cordiale; déplus on entendait sur les feuilles ce léger bruit continu de l'eau qui tombe en gouttes fines et serrées.

« Monsieur, je vous remercie et ne mets point de

façon à vous avouer que vous me tirez d'un grand enibarraSy » dit le voyageur.

Le marquis fit un signe de ht main; un piqueur sauta à bas de son clieval et en présenta les brides au jeune homme, qui se mit en selle.

« Vous le voyez, la route esl détestable, poursuivit le marquis ; cependant, si un temps de galop ne vous fait pas peur, nous en essayerons.

— A votre aise, » répondit le jeune inconnu qui suivit le marquis.

Au bout d'un quart d'heure on aperçut, vaguement estompée derrière un rideau de pluie, la tour du Chat debout sur la colline. Le marquis ôta son chapeau.

« Monsieur, dit-il, je suis le comte Robert de Neuvailler, marquis de Clerfons, et voici Clerfons.

— Ah ! monsieur le marquis de Clerfons ! s'éoria le voyageur d'une voix émue.

— Lui-même, » répliqua le marquis.

En ce moment, et comme un élan de leurs chevaux les rapprochait de la cour d'honneur, une fenêtre s'ouvrit sur la large façade du château, et une ligure de femme s'y montra, éclairée par la flamme d'une bougie que le vent faisait trembler.

L'inconnu la vit et sauta par terré subitement.

< Holà! quelqu'un! ^ cria le marquis.

Deux valets sortirent du château portant des torches. La pluie avait cessé de tomber. La tête couverte d'une mante, Mlle de Neuvailler se pencha sur l'appui de la fenêtre pour voir quel hôte la nuit envoyait à Clerfons. Presque aussitôt elle se rejeta en arrière avec un mouvement de terreur.

« Dieu 1 c'est lui 1 > murmura-t-elle«

Que n'aurajt-elle pas donné pour courir au-devant de Georges, les bras ouverts! Un invincible effroi la retint à sa place. Ainsi, ce hasard que la belle Suzon invoquait avait été le plus fort. Seul il amenait Georges à Clerfons, et c'était le marquis lui-même qui s'était fait son guide 1 II avait suffi à Mlle de Neuvailler d'un seul regard jeté sur M. de Clerfons pour lui donner l'assurance qu'il ne savait rien. Aurait-il eu ce visage impassible s'il avait soupçonné à quel homme il offrait l'hospitalité?

Elle se jeta brusquement devant une glace. Le bouleversement de ses traits l'effraya. « Mais s'il me voit ainsi, il devinera toutl " reprit-elle. Mille pensées se croisaient dans son esprit tandis qu'elle trempait ses joues et son front dans l'eau pour en chasser le feu qui les dévorait. Tout à coup on vint l'avertir que le dîner était servi.

« Je descends, » dit-elle.

Une prière mentale lui fit joindre les mains ; puis elle suivit le domestique, à demi brisée. Elle voyait à peine; les pulsations de son cœur étaient si violentes qu'elles l'étouffaient. Elle s'arrêta un instant auprès de la porte derrière laquelle Georges et M. de Clerfons causaient, et entra. Le regard de Georges croisa le sien.

« Un voyageur égaré que j'ai rencontré, » dit le marquis avec une nuance d'ironie qui n'échappa point à Mlle de Neuvailler.

Hermine salua le jeune homme sans répondre.

Georges comprit qu'il avait bien fhit de se taire et qu'il devait continuer à ne pas parler.

La conversation commencée à table fut continuée sur une terrasse d'où la vue dominait une vaste étendue de pays. Un léger vent avait en une heure balayé le ciel; un doux frémissement de feuillage, auquel se mêlait par intervalles le chant de la rainette des maraiSy remplissait l'air où flottaient ces vagues senteurs qui suivent les pluies d'été. L'embarras des premiers instants s'était dissipé ; Hermine se remettait petit à petit. L'hôte de Glerfons parlait en homme qui a beaucoup voyagé, et voyagé avec fruit. Sa parole était vive et colorée. Par le tour de son esprit il paraissait plaire au marquis. Celui-ci s'étonnait seulement que l'étranger ne songeât pas encore à se faire connaître.

Des souvenirs de chasse traversèrent la conversation.

c Aimez-vous cet exercice? demanda M. de Glerfons.

— Beaucoup, répondit Georges étourdiment.

— S'il en est ainsi, nous nous reverrons, et je vous ferai parcourir nos forêts; la grosse bête n'y manque pas. »

L'invitation était franche et voulait une franchise égale. Le marquis n'ignorait pas en outre que le voyageur qu'il avait rencontré dans les bois se rendait à Larrey. Un mouvement de loyauté poussait Georges à répondre résolument, et il ouvrait la bouche, lorsqu'un regard suppliant d'Hermine, un regard rempli d'angoisse le fit hésiter.

« Eh bien 1 dit-il d'une voix qui n'était plus aussi nette, si vos gardes détournent un sanglier, veuillez m'envoyer un mot diez M. de Nogent, à l'adresse de Georges Ricliard.

-— Georges Richard, c'est bien, » dit M. de Gler- ' fons.

Georges baissa les yeux. Une de ces capitulations de conscience, dont les caractères les plus droits et les plus fermes peuvent quelquefois accepter les humiliations sous l'empire de circonstances exceptionnelles, venait de lui faire commettre le premier acte dont sa délicatesse eût à rougir.

< Hermine, qu'avez-vous? s'écria tout à coup M. de Glerfons dont le regard venait de s'arrêter sur Mlle de Neuvailler.

— Rien.... J'ai eu froid tout le jour, » réponditelle.

Le baron de Maupert entra.

« Àh 1 si c'est ainsi le premier jour, que sera-ce demain? » pensa Hermine.

Elle laissa Georges auprès du marquis, et entraînant Raoul dans une pièce voisine, elle lui raconta ce qui venait de se passer.

« J'ai failli perdre connaissance tout à l'heure, poursuivit Hermine. Àh 1 ce silence, ce mensonge est la plus grande preuve d'amour qu'il ait pu me donner!... Une fois, son cœur a été plus fort que sa conscience. Pour que la mienne ne me reproche rien, dites-moi que je n'ai pas eu tort de céder au premier mouvement de la peur.

— Et que pouviez-vous faire? Un mot dans cette

d'un homme. 269

maison, c'eût été une étincelle sur un baril de poudre. Ce sentiment de crainte auquel vous avez obéi« c'est peut-être une inspiration d'en haut. Que sait-on? En le voyant chaque jour, dans l'intimité, peut-être mon beau cousin s'habituera-t-il à l'aimer. Les traits de Georges préviennent en sa faveur. Si ce miracle s'opère, les choses que nous regardions comme impraticables il y a deux mois s'arrangeront toutes seules, petit à petit. Espérez, mon enfant.

— Quel réveil un jour I >• murmura Hermine en frissonnant.

On se sépara vers minuit. M. de Glerfons était enchanté de son hôte.

c Si je n'étais bien sûr de ne pas le connaître, dit-il, je croirais Tavoir rencontré déjà. »

Le lendemain, Georges prit congé du marquis au point du jour. Hermine était debout derrière sa fe* nôtre ; il vit le mouvement léger de la mousseline dont elle écartait un coin .

« Au revoir! lui cria M. de Glerfons.

— Au revoir ! » répondit Georges ; et il descendit lentement la colline.

L'ami qui attendait Georges à Larrey fut mis au courant de l'aventure. M. de Nogent était un con-

disciple, un élève de l'École polytechnique engagé dans rindustrie et qui s'occupait de hauts fourneaux. Il connaissait le marquis de réputation.

« Je ne sais pas de plus galant homme, dit-il ; j'ai eu affaire à lui pour une délimitation de bois ; il m'a laissé mattre déjuger la question et l'a fait avec une rare courtoisie. Auprès d'un tel homme, la dissimulation est plus difficile parce qu'elle apporte plus de remords, mais ici tu ne t'appartiens pas. Tu n'a pas le droit de compromettre l'avenir de Mlle de Neuvailler aussi longtemps que tu n'auras pas son assentiment.

— Ainsi, à ma place, tu aurais agi comme je l'ai fait?

— Oui.

— Il faut alors que tu m'aides à jouer mon rôle. Je dois être à Larrey ce que je suis à Clerfons. Quant k la profession de Georges Richard, si tu n'y vois pas d'inconvénient, il sera ingénieur. J'ai trois mois à te donner, et ce que je sais bien, c'est que je ne quitterai pas le pays sans être le mari d'Hermine. »

Georges se rendit à Clerfons le jour suivant, n'y trouva pas le marquis et laissa son nom. Vers la fin de la semaine, on vit paraître M. de Clerfons à Larrey. Une bande de sangliers avait pris ses cantonnements dans une partie montueuse des bois : il s'agissait de les attaquer le lendemain.

« Puis-je compter sur vous, monsieur, et sur M. de Nogent? » dit-il.

Georges accepta avec empressement ; mais la voix

lui manqua pour demander des nouvellea de Mlle de Neuvailler. Le marquis visita len détail rétablissement de M. de Nogent.

« Vous avez affaire à un profane, dit-il d'un air de belle humeur ; je me connais mieux en chiens et en chevaux qu'en métallurgie. »

La conversation fit voir au contraire que Georges Richard était au fait de la question.

« Çà ! vous êtes donc ingénieur? reprit le marquis.

— Un peu, répondit Georges, mais l'expérience a plus fait pour moi que l'étude.

— L'expérience, à votre âgeî

— J'ai parcouru en Angleterre et en Suède des établissements où j'ai vu mettre en pratique des procédés qu'on pourrait, j'imagine, appliquer heureusement ici; mon ami m'autorise à en faire Tessai.

— Faites; un jour vous vous adonnerez à la science, le lendemain appartiendra à la chasse : j'ai votre promesse. »

On attaqua les sangliers; Georges eut la chance d'en abattre deux lancés à pleine course, une laie et son marcassin. Le marquis le félicita :

« Ce n'est pas votre coup d'essai, j'imagine? dit-il.

— Oh! non, j'ai déjà tué des élans et des ours en Lithuanie, des buffles dans les Indes et des pumas au Brésil.

— Excusez-moi, monsieur, repartit gaiement le marquis, je n'ai ici à vous offrir que ces pauvres bêtes, et, par les temps de neige, quelques loups. »

L'ingénieur plaisait décidément au marquis. Il

avait pour lui ce je ne sais quoi qui n'a de nom dans aucune langue et dont tout le monde a subi un jour l'empire illogique et irrésistible ; mais, par un tour particulier de son esprit» M. de Glerfons voulut le soumettre à différentes épreuves, comme s'il eût été désireux de trouver le défaut de cette nature si bien trempée. Séance tenaute, il pria Georges de chasser à courre.

« Médéric, dit-il, a détourné un cerf dix cors.... il nous fera voir du pays. Vous plait-il de galoper à sa poursuite ?

— Volontiers, » répondit Georges, qui coucha au château.

Le cerf, vigoureusement poussé, prit les grands partis; trois relais de chiens furent tour à tour lancés et distancés. Le cerf se forlongea en plaine. Georges tomba, sur la lisière d'un bois, au milieu de trente chiens qui venaient de perdre la voie. Il mit pied à terre et releva le défaut*

« Bravo! » s'écria le marquis.

La voie empaumée, Georges partit à fond de train. Toute la meute hurlait à plein gosier. Au bout d'une heure, on chassait à vue. L'ingénieur, M. de Glerfons et Médéric arrivèrent seuls à l'hallali ; encore Georges y arriva-t-il le premier.

« Servez la béte, monsieur! » lui cria le marquis en lui tendant une carabine.

Le soir venait, Georges n'avait pas quitté la selle pendant dix heures.

« Voilà ce qui s'appelle un cavalier, » dit le marquis, dont la main caressait Grain d'orge.

Les relations les plus intimes s'établirent entre Larrey et Clerfons, Après l'avoir mené au galop à travers bois, un jour le marquis fit entrer Georges dans la tour du Chat et lui présenta un fleuret.

« Je ne sais rien qui délasse de Téquitation comme l'escrime, » lui dit-il.

L'assaut fut rude. Celait encore une épreuve.

« Ah I vous avez la main plus rapide et le jeu plus serré que mon vieux Médéric, s'écria le ^[larquis, fier d'un coup heureux.

— Je ferai mieux un autre jour, » répondit Georges Iranquillement.

M. de Clerfons était dans le ravissement ; dans la soirée, il prit Mlle de Neuvailler à part :

< Voilà un singulier ingénieur, dit-il; il cause comme un touriste, je ne serais même pas étonné qu'il eût fait le tour du monde ; il a vu le feu je ne sais où, il franchit sans broncher des clôtures de six pieds, il chasse comme s'il n'avait fait que courre le renard depuis son enfance; l'autre jour, il résout une question héraldique à propos d'une pierre blasonnée qu'il a découverte*dans nos ruines; de plus, il manie l'épée comme un homme qui aurait été à l'école de Saint-George.... ce qui ne m'a pas empoché, pour le dire en passant, de le toucher un peu.... Hier matin, il glisse une balle dans le fusil d'un garde et traverse le corps d'une buse perchée sur un arbre presque hors de portée.... Il faudra que je lui fasse monter Grain d'orge, »

L'idée fit sourire le marquis ; puis, soupirant :

« Ah I reprit-il, si j'avais eu deux ou trois mille

compagnons de cette trempe en Vendée, mon roi ne serait peut-être pas hors de France! »

M. de Clerfons avait eu, à deux ou trois reprises, mais sans s'y arrêter, l'idée de relever le donjon du chAteau. La présence d'un ingénieur si plein de ressources lui rappela cette fantaisie. Un jour il l'entraîna du côté des ruines, et après lui avoir développé son projet :

« Pensez-vous que cette réparation soit possible? dit-il.

— Tout est possible, » répondit Georges.

Le marquis se frotta les mains.

« Voilà qui est parler 1... reprit-il ; donc vous donnerez des conseils aux maçons du pays.... ce sera superbe.... la tour du Chat ne sera plus qu'une petite fille auprès de sa grand'mère. Voyez les fondations qui sont au ras du sol, elles mesurent sept mètres d'épaisseur.... il y avait, les unes au-dessus des autres, une série d'énormes salles voûtées comme à Goucy, et, tout en haut, une tourelle d'où la chronique rapporte qu'on découvrait quinze lieues de pays. »

Mlle de Neuvailler suivait des yeux la promenade du marquis et de Georges autour des fossés.

< Il me semble, se disait-elle, qu'il lui parle comme il n'a jamais parlé à personne.... M. de Maupert aurait-il raison ? »

Il arriva un moment où Georges devint l'hôte de M. de Clerfons beaucoup plus qu'il n'était celui de M. de Nogent. Larrey ne le voyait presque jamais. Il y demeurait vingt-quatre heures ou deux jours,

après quoi il retournait au château. La belle Suzon, qui chantait les louanges de Georges, estimait que pour un début les choses ue marchaient pas mal.

« C'est vrai, disait Raoul ; seulement le cap des Tempêtes n'est pas franchi I »

C'était à doubler ce cap redoutable que Mlle de Neuvailler pensait continuellement £n attendant, elle s'habituait à voir Georges presque tous les jours. Si elle n'était que bien rarement seule avec lui, elle le rencontrait à la dérobée quelquefois, et cela lui suffisait pour savoir qu'il pensait comme elle à ce moment terrible. Quelque temps craintive comme ces petits oiseaux qui dérobent les miettes répandues sur un balcon et s'échappent à tire-d'aile au moindre bruit, elle prit plus de courage à mesure qu'elle voyait Georges davantage. Pourquoi d'ailleurs ne lui permettrait-elle pas ce qu'elle avait permis à M. de GharoUes et à M. de Flins? M. de Clerfons ne l'accueillait-il pas avec une bienveillance plus marquée chaque jour ! Quel obstacle y avait-il donc à ce qu'elle se promenât dans le parc à son bras ou qu'ils s'aventurassent ensemble, et à cheval, dans les bois? Il ne s'agissait que de le faire une première fois et tranquillement. Elle s'y hasarda, et le marquis ne le trouva pas mauvais. Hermine dessinait un peu ; l'ingénieur maniait le crayon habilement. Elle lui avait fait voir ses esquisses en présence de M. de Clerfons avec ce mélange singulier d'audace et de supercherie dont les natures les plus sincères donnent des exemples. C'était presque autoriser l'ingénieur à lui offrir des conseils. C'est

ce qu'il fit, et Mlle de NeuvaîUer les accepta. A partir de ce moment, lorsque M. de Glerfons les apercevait au bord de Teau^ ou dans quelque coin de bois occupés à dessiner^ il les saluait de la main et ne les dérangeait pas.

Un matin Georges était auprès d*Hermine adossé contre un arbre, les bras croisés» la tète inclinée sur la poitrine; assise sur un quartier de roche, Mlle de Neuvailler laissait immobile la main qui tenait le crayon. Un ruisseau coulait à ses pieds; moins plaintif était le bruit de Teau que le triste sourire répandu sur ses lèvres. Georges la regardait:

« Âhl je ne vous reconnais plus! lui dit-il tout à coup.

— Je ne me reconnais pas moi-même, répondit Hermine avec un air d'accablement ; oui, quand je lisais les lettres où vous m'annonciez votre prochaine arrivée, je me croyais déterminée à tout braver, et tout à présent me trouble et m'inquiète.... On n'est jamais vaillante devant un tel homme !

— Est-ce bien vous qui parlez.... vous, Hermine? » s'écria Georges avec l'accent du reproche.

Hermine releva la tête :

« Me faites-vous un crime de cette hésitation? reprit-elle; est-ce à vous de me dire que j'ai manqué de courage? Vous savez bien que je ne reculerai pas; c'est la force d'avancer qui me manque. Faut-il vous rappeler que j'ai vu au fond du cœur de M. de Glerfons?... Il y porte deux blessures sur lesquelles la cicatrice ne se fait pas..,. Dois-je vous

dire quels noms y sont inscrits?... L'une s'appelle Wilfrid.... l'autre s'appelle Louise!... Au lieu de me blâmer de celte angoisse où mes jours s'écoulent, vous devriez bien plutôt me plaindre ! Deux coups ont transpercé le marquis d'outre en outre : l'orgueil même n'a pas su l'en guérir, et c'est moi qui dois le frapper du plus inattendu.... Messagère de douleur, il faut que ma main verse du feu sur cette double plaie toute saignante encore ! Et vous me criez: « Hâtez-vous 1 » Mais, Georges, quel âge avons-nous donc?Complez-voussi peu sur l'avenir, sur la foi que je vous ai jurée, sur votre constance même, que vous soyez si plein d'impatience ? Que craignez- vous? Allez, je ne faillirai pas.... seulement laissez-moi maîtresse de choisir l'heure fatale où je dirai qui vous êtes à cet exilé de la vie. Ce jour-là je n'hésiterai plus, et en lui disant : Voilà Georges Humfrey ! j'ajouterai : Je l'aime I

— Hermine, pardonnez-moi, jamais une seconde je n'ai douté de vous.... Ne sais-je pas qui vous êtes et ce que vous valez?... Ah! si j'avais pu l'oublier, oserais-je vous parler comme je le fais ? Mais, songez-y.... suis-je libre de rester longtemps dans ces campagnes où rien ne me retient que vous ? Un ordre ne peut-il pas demain m'en arracher, et pour combien de temps? le sais-je? Me faudra-t-il partir pour des rivages inconnus avant de nouer entre nos existences un lien indissoluble?... Non, je ne doute pas de l'avenir, j'aurai la force d'attendre, et je crois mon cœur assez fort pour accepter les plus longues épreuves et brûler sans rellehe des mêmes

278 mSTOTRE

feux!... Mais faudra-Ml vous laisser encore à Tombre de cette tour du Chat dont la masse noire semble toujours prête à vous ensevelir? Ne vous auraisje revue que pour vous perdre?

— Est-ce me perdre que compter quelques jours passés loin de moi ? Vous ai-je cru perdu quand une voile vous emportait à mille lieues de tout ce qui vous aimait?

— C'est qu'alors nous étions libres et que Tobéissance à des êtres sacrés qui nous imposent des devoirs, c'est encore un lien. Maintenant cette incertitude qui nous enveloppe n'est-elle pas empoisonnée par une dissimulation dont chaque jour augmente le poids? Ce mensonge, qu'une heure de faiblesse nous a imposé, et dans lequel nous persévérons l'un et l'autre, ne vous fatigue-t-il pas outre mesure? Comment peut-il le supporter, ce cœur que j'ai connu si noble, si dédaigneux de la ruse?

— Ehl croyez -vous que, rentrée dans la solitude, je n'en rougisse pas?... Quand je vivais dans Thonnéte et pure plénitude de ma franchise, jamais personne n'aurait pu me faire supposer qu'une telle humiliation pût m'être un jour réservée.... Mais lorsque je vous ai vus l'un et l'autre sous les murs de Clerfons, vous ramené par lui, quand cette pensée m'est venue, que des deux hommes que j'avais devant moi, l'un s'appelait Robert de Neuvailler et l'autre Georges Humfrey,... le rival de Rodolphe en face du flb de Louise, et près de qui?... ah! le frisson m'a prise t et du premier coup j'ai cru que j'allais

mourir.... Une seule force m'est restée, la plus misérable.... Je vous ai supplié de vous taire!

— Que de fois n'ai-je pas regretté ma soumission en sentant la rougeur me monter au visage ! Hier encore, j'étais seul avec lui.... j'ai failli parler....

— Grand Dieu I

— Mais ne faudra-t-il pas qu'un jour je le fasse?... »

Hermine regarda autour d'elle , et d'une voix étouffée :

« Un jour, oui, mais plus tardl

— Et qu'importe que ce soit aujourd'hui ou demain? que craignez-vous? Votre mère ji'a-t-elle pas uni nos mains entre les siennes? N'est-ce point assez de son consentement et de celui de votre père bien-aimé? Si M. de Clerfons vous repousse, ne suis-je pas là?... N'avez-vous plus assez d'amour, plus assez de foi pour me confier votre destinée? En somme, je le connais à peine ce terrible marquis, et si je le connais, c'est par le mal qu'il a fait aux miens. Son épée ne s'est-elle pas abreuvée du sang de mon père? Quels ménagements lui dols-je? Il a été la menace vivante de nos deux familles.... Il a proscrit le père, il enchaîne la fille.... c'est trop!... Vous avez ma parole, vous avez mon cœur.... Pourquoi hésitez-vous?

— Pourquoi ? Étiez-vous là quand ma mère pleurait? Allez, j'ai vu ces larmes intarissables qu'elle cachait à mon pèrel... On ne se console pas aisément d'être repoussé par ceux-là mêmes dont on a pris le nom. C'est presque un vol qu'on leur fait....

Il y a là comme une usurpation qui choque les Ames délicates.... On peut en accepter les conséquences, mais c*est après avoir tout fait pour les éviter, et encore en souiTre-t-on jusqu'à la fin^ jusqu'à la mort 1 Ne me demandez donc pas d'oublier les longues tristesses des êtres sacrés auprès de qui j'ai grandi. Si fort, si impérissable que fût leur amour, il n'a jamais pu en efTacer la trace. L'ombre de cette tristesse a couvert mon berceau. Vous avez vu, n'est-ce pas, ces grands arbres que le soleil couchant frappe de ses rayons? A leur cime tout est lumière, à leur pied c'est la nuit: ainsi était leur vie!

— Me condamnez-vous à croire que si M. de Clerfons reste implacable, vous ne serez jamais à moi?

— Non , il n'est pas de douleur que je ne brave pour appartenir à celui qui m'a été fiancé; mais si un jour, appuyée au bras de M. de Clerfons, je pouvais librement vous offrir ma main, ce jour-là serait béni entre tous les jours ... Si ce bonheur m'est refusé, je veux du moins n'avoir rien épargné pour m'en rapprocher.

— Il faut donc que j'attende encore?

— Si c'est un sacrifice, je vous le demande.

— Songez qu'un marin ne s'appartient pas.... Cet ami chez qui je suis descendu et qui consent à faire de moi un ingénieur, ne s'étonnera-t-il pas, à la fin, de ce long mystère?... Ah! pour ma vie entière, je ne voudrais pas que votre nom fût prononcé avec un sourire!... Lui-même me disait l'autre jour que

d'un homme. 281

les plus adroites manœuvres étaient les plus simples, les moyens les plus habiles, les plus nets.... Cette occasion heureuse que vous attendez viendrat-elle?

— Ah! rassurez-vous.... il y a des explosions qu'on n'évite pas.... Une heure que je redoute ©t qui décidera de ma vie ne peut être bien éloignée.... Je retrouverai pour en soutenir le choc cette éner* gîe que vous me reprochez d'avoir perdue.... Dieu veuille alors qu'il n'y ait point de victime..., ni vous ni lui! »

Hermine s'était levée.

« Si maintenant, pour vous prouver combien je suis toute à vous, il faut vous engager ma parole que tout sera fini avant votre départ , je vous la donne. »

Mlle de Neuvailler ne disait pas à Georges que cette hésitation où il la surprenait provenait surtout d'une crainte vague qui l'obsédait. Si elle avait écarté violemment cette pensée que M. de Clerfons nourrissait pour elle d'autres sentiments que ceux qu'il avouait, elle ne réussissait pas à s'en affranchir; il suffisait d'un mot pour l'y ramener. Certes ce n'était pas dans son esprit une certitude , mais le doute la troublait. Gomme ces nuages rapides qui passent au-dessus des lacs et font courir leur ombre à la surface des eaux limpides, ces souvenirs laissaient leur trace en elle. Enivrée par la présence de Georges, elle pouvait, une heure, un jour, oublier cette inquiétude; le nuage revenait sans cesse et l'ombre se faisait. Ce n'était pas à la légère que

289 HISTOIRIS

Mite de Neuvailler avait pris l'engagement qui fixait un terme à l'impatience de Georges; elle-même sentait le besoin de sortir d'une position qui froissait sa loyauté à un degré qu'elle n'avouait pas. De plus, elle commençait à redouter les hasards que pouvaient amener les longs tête-à-téte de M. de Glerfons et de son hôte. Une circonstance qu'elle ne prévoyait pas vint tout à coup en aide à sa résolution.

Un matin on vit reparaître à Glerfons M. d'Ormeillan, M. de Saint-Yves, M. de Flins; de nouveaux visages les accompagnaient. Grain (Torge^ qui depuis quelque temps languissait dans l'écurie, avait fourni une longue traite le jour qui précéda leur arrivée. Accoutumée à deviner par les indices les plus fugitifs ce qui se passait dans l'âme du marquis, Hermine la sentait agitée par une tempête intérieure. Quel chasseur ne devine pas au frémissement des feuilles qu'un vent impétueux va s'abattre sur une forêt î Ce retour inattendu de M. d'Ormeillan et de ses amis avait une signification. Les chasses d'automne ne suffisaient pas à expliquer leur présence; cette présence répondait d'ailleurs à un état moral dont Mlle de Neuvailler avait appris à connaître les orages. Georges n'était pas alors à Glerfons, et le marquis ne parlait pas de l'envoyer chercher à Larrey. La pensée que le marquis avait conçu quelque soupçon sur la personnalité du faux ingénieur traversa l'esprit d'Hermine. Elle l'observa mieux. Rien ne vint la confirmer dans ses appréhensions. Son rôle de maîtresse de maison recommença. Elle pria

Gondebaud d'instruire Georges de ce qui se passait à Glerfons, et le fit supplier de ne rien compromettre par une imprudence.

« Qu'il reste à Larrey, disait-elle ; quelque chose me fait croire que cette explosion qu'il souhaite est prochaine, »

Vfll

Peu de jours après, Mlle de Neuvailler fut avertie que le marquis désirait lui parler ; il l'attendait dans la tour du Chat. Bientôt elle se trouva dans cette même pièce où pour la première fois elle avait vu son oncle, lorsque M. de Maupert l'avait conduite du Presbytère à Glerfons. Le marquis se tenait debout devant la grande cheminée, la tête basse. Il lui montra du doigt un fauteuil et se mit à se promener lentement. Hermine sentit tout son sang se figer dans ses veines.

« Ah l voici l'heure ! » pensa-t-elle.

Le silence de M. de Glerfons lui donna le temps de se remettre. Cette fois elle voyait le péril en face. La solennité de l'accueil lui en faisait corn* prendre l'imminence. Se roidissant contre le tremblement nerveux qui l'avait saisie, elle refoula sa timidité d'instinct au plus profond de l'âme et se sentit bientôt prête à la lutte. La promenade du marquis continuait toujours ; les sourcils agités par

le jeu des muscles commençaient à se rapprocher. Après qu*il eut fait quatre ou cinq tours, il s'arrêta. La lumière qui entrait par l'une des hautes fenêtres à vitraux Tenveloppait d*une auréole de feu qui rendait son aspect plus menaçant.

• J'ai quitté la chasse pour vous parler, dit-il enfin.... Ces messieurs battent les boisl... Leur présence à Clerfons ne vous dit*elle rien ?

— N'est-ce pas votre coutume d'avoir à Clerfons les gentilshommes du pays? Ils étaient partis, ils sont revenus, c'est la seule chose que je comprenne, répondit Hermine.

— Ce n'est pas tout cependant; mais avant d'aller plus loin, permettez-moi de vous demander si vous avez gardé le souvenir de l'entretien que nous avons eu ensemble, il y a déjà quelque temps ?

— Je m'en souviens, et je me souviens aussi de ce que je vous ai répondu.

— Si j'ai tardé à reprendre la conversation au point où nous l'avons laissée, c'est que je voulais vous donner tout loisir de réfléchir au parti auquel vous paraissiez alors disposée à vous arrêter. Je suis votre tuteur et votre ami, Hermine ; à ce double titre, j*ai le droit de prêter à votre jeunesse l'appui de mon expérience. Il ne m'appartient pas de con-

, traindre votre volonté, mais il m'appartient de vous

dire : Songez à ce que vous êtes, songez au nom

que vous portez.

—•Je sais que je suis la fille de Wilfrîd de Neuvailler....

— Et la nièce du marquis de Clerfons, ne l'oubliez pas.

— Et qui vous fait penser que je puisse roublier? — •Je ne pense pas, j'avertis. »

La voix du marquis devenait brève et cassante* Les répliques se croisaient et se heurtaient déjà comme des lames d'épée dans un combat.

« Aujourd'hui j*irai jusqu'au bout, pensa Hermine.

— J'arrive maintenant au sujet pour lequel je vous ai fait prier d'entrer ici, poursuivit le marquis ; il s'agit de votre mariage, mademoiselle. Je ne vous l'impose pas ; mais vous êtes dans un âge où il faut y penser, et même en vous en parlant vais-je, il me semble, au-devant de vos désirs. Lorsque la compagnie qui était au château, il y a quelques mois s'éloigna, M. de Bussac seul m'avait fait l'aveu de ses prétentions. Aujourd'hui M. d'Ormeillan, M. d'Airelles, M. de Saint- Yves sont revenus. Ils me pressent (Je m'expliquer. Que faut-il que je réponde? M. d'Airelles est de bonne noblesse, bonne et adroite ; sa maison se rallie volontiers aux divers pouvoirs que le caprice des révolutions impose à la France; elle en tire de l'influence si elle dédaigne le renom. M. de Saint-Yves passe pour jouir d'une immense fortune,... nous vivons dans un temps où bien des gens tiennent cet avantage en grande estime, sans s'inquiéter beaucoup des sources où on l'a puisée. La famille de M. d'Ormeillan a le génie de l'intrigue ; son représentant est en passe de monter aux plus hautes fonctions. Faut-il vous par-

1er de M. de Gharolles? personne ne s'habille mieux. On dit qu'il est quelque chose dans l'Etat. De M. de Fiins? il ne quitte pas les champs de course. Les jockeys et les grooms de ces messieurs assurent que c'est un parfait gentleman ! Autrefois il y avait des gentilshommes dans le royaume de France. On a changé tout cela. Les autres que je ne vous nomme pas vont de pair l »

Le marquis mâchait les mots ; les syllabes tombaient une à une, tantôt sourdes, tantôt sonores, comme des balles sur un toit. Il venait de reprendre sa promenade à travers la chambre, frappant la dalle d'un pied nerveux, la taille haute, les cheveux rejetés en arrière. À intervalles inégaux il traversait la bande lumineuse qui coupait la grande pièce, puis s'enfonçait dans l'ombre lentement.

• Eh bien I vous aviez fait un choix, il me semble ? reprit-il tout à coup; quelle réponse faut-il que je rapporte à ces messieurs ?

— La même réponse que vous avez apportée à M. de Bussac ; ma main ne va pas sans mon cœur. Or je n'aime aucun d'eux ; si donc ces messieurs ne sont à Glerfons que pour moi, qu'ils s'en ailleat ! »

Ge n'était pas un rayon de soleil traversant un vitrail qui répandit subitement un voile de pourpre sur le visage du marquis.

« Mais alors, si vous ne les aimez pas.... que me disiez-vous donc ? » s*écria-t-il.

Hermine rassembla tout son courage comme un soldat prêt à s'élancer sur la brèche.

« Je vous ai dit que j'avais fait un dioix, reprit* elle, c'est la vérité.

— Un choix 1 vous avez fait un choix? »

Que la voix de M. de Glerfons avait alors de vibrations profondes! Quel changement dans ses traits! il respirait à peine; les lueurs les plus fauves, les plus douces clartés passaient tour à tour dans ses yeux.

« Mais parlez doncl dit-il enfin, vous voyez bien que j'attends 1... »

Mlle de Neuvailler chercha à lui prendre les mains.

< M'aimez- vous assez pour tout entendre? reprit-elle.

— Ah I s'écria M. de Glerfons, qui devint livide, cet homme que vous aimez est-il donc de ceux qu'on n'ose pas avouer?

— Ne pas l'avouer, lui ? Ah ! vous me connaissez biep peu 1 l'être à qui j'ai juré d'unir ma vie n'a ni fortune ni titre, je le sais, mais il est digne de moi.... il s'appelle....

— Et que m'importe son nom ! un homme de rien! interrompit M. de Glerfons en éclatant. Ahl vous êtes bien la fille de votre mère.... le sang des Haudebert ne pouvait pas mentir. »

Hermine se dressa d'un bond.

« Vous frappez une morte!... Écrasez-moi, mais taisez-vous ! »

Le marquis cette fois était hors de lui.

Le vieil homme tout entier venait de reparaître : « Çà! dit- il, je crois vraiment qu'on se révolte

ici ?... Est-ce que je l'ai connue, moi, celle qui s'appelait Adrienne! celle que.... »

Hermine ne lui donna pas le temps d'achever.

« Rien de plus ! pas un mot ! reprit-elle avec une véhémence qui bravait tout.... Encore une syllabe, et jamais je ne pourrai vous pardonner! >

Elle se dirigea vers la porte comme une lionne que le fer d'un chasseur vient de toucher, l'ouvrit, et se retournant :

« Vous avez insulté la sainte femme qui n*est plus, dit*elle ; que Dieu vous garde à présent^ monsieur le marquis. »

Mlle de Neuvailler venait de disparaître. Pour la première fois M. de Glerfons se sentait vaincu ; il lui semblait avoir vu l'ombre de Wilfrid, mais de Wilfrid transfiguré, avec une effrayante expression de hauteur et d'autorité. A ce visage désespéré que le jeune élève de TËcole polytechnique avait fait voir lorsqu'au milieu des flammes et de la poudre d'une révolution, Robert brisait sans retour le lien fraternel qui les unissait, succédait chez sa vaillante fille une figure de marbre empreinte de la plus inexorable indignation. Elle aussi avait entre les sourcils le pli formidable de la race. Devant cette apparition subite, le marquis, frappé d'étonnement, ne trouva pas un mot. Tout à coup, avec cette incroyable puissance de perception qu'on acquiert dans les moments où toutes les facultés de l'âme sont mises enjeu par une secousse, il entendit malgré la distance un bruit sourd comme celui d'un corps qui tombe.

d'un homme. 289

« Grand Dieu! qu'ai-je fait! ■ s'écria-t-il. Et il s'élança dehors.

En trois bonds il eut atteint l'appartement d'Hermine. Il la trouva couchée par terre dans sa chambre, pareille à un cadavre; elle n'avait môme pas eu le temps de repousser la porte. Le marquis la souleva entre ses bras et appela à grands cris. Mlle de Neuvailler semblait morte : point de pouls, point d'haleine. Quand on accourut ^ elle était sur son lit ; M. de Clerfons, près d'elle, s'efforçait de la rappeler à la vie. Il avait le visage ruisselant de larmes, qu'il ne sentait pas couler.

« Ah! je l'ai tuée! je l'ai tuée! » répétait-il sans cesse, et sans prendre garde à ceux qui l'entouraient. Il comprenait alors au prix de quels efforts Hermine trouvait l'audace de lui résister. Ëpuisée par sa résistance môme, mais fière jusqu'au bout, elle était tombée loin du géant. Pendant plus de deux heures elle resta sans mouvement, les membres rigides et froids comme de la pierre. Enfln elle rouvrit les yeux à demi, regarda auprès d'elle et aper* çut le marquis à genoux, les traits décomposés, hagards, méconnaissable. Elle lit un geste d'effroi et porta les deux mains à son visage, comme si elle eût eu peur de le voir.

« Et c'est moi! ah! misérable! » murmura M. de Clerfons, qui s'éloigna.

Dans la soirée, Hermine se montra plus calme et comme anéantie par la violence même de la se^ cousse. Â la vue du marquis ^ qui venait de se rapprocher, elle tressaillit. Plus tremblant qu'elle, il

s'empara de Tune de ses mains qui pendait hors du lit.

« Si vous ne voulez pas que je meure, pardonnez-moi, » lui dit-il.

Hermine n*eut pas la force de lui résister; sa main, qu'elle avait d'abord retirée, resta emprisonnée entre celles de M. de Glerfons, qui la porta timidement à ses lèvres. En ce moment ses regards tombèrent sur un médaitton que Mlle de Neuvàiller portait souvent et qui s'était détaché de son cou. Il le ramassa, mais au moment de le cacher dans sa poitrine, une sorte de crainte l'en empêcha. G*était comme un vol qu'il faisait à celle qu'il venait de frapper d'un si terrible coup«

« Me le donnet-vous ? » dit-il alors en lui faisant voir le médaillon qui pendait au bout d'un ruban déchiré.

Le premier mouvement d'Hermine fut d'étendre la main comme pour le reprendre ; mais elle vit sur le visage du marquis une telle expression de ehagrin qu'elle s'arrêta :

« Eh bien I gardez-le, mais ne me faites plus de mal, » dit-elle avec la voix plaintive d'un enfant.

Robert se sauva emportant son trésor. Quand il fut seul dans la tour, il tomba sur un fauteuil, et couvrant le médaillon de baisers brûlants :

« Ah ! malheureux, je l'aime l » s'écria-t-iL

Le son de sa voix le fit tressaillir; il regarda autour de lui comme s'il eût craint d'être entendu. La solitude qui l'entourait Ot passer un sourire désolé sur ses lèvres :

« Ah! reprit-il, il est une autre femme aussi que j'ai aimée.... Hélas! que suis-je devenu! »

Pendant toute la nuit une lumière brilla dans la tour du Chat. Dé ses fenêtres, Mlle de Neuvailler, tourmentée par Tinsomnie, pouvait voir une ombre qui allait et venait derrière le vitrail flamboyant. Le marquis non plus ne dormait pas. Sa pensée s'enfonçait dans les souvenirs du passé , et n'osait pas interroger les ténèbres de l'avenir. A présent il savait qu'Hermine en aimait un autre. Certes, il en avait la conviction déjà depuis de longs jours, mais l'irréparable certitude il ne l'avait que depuis un petit nombre d'heures. Et celui-là vivait!

< Ah! si je le connaissais! » pensa-:t-il. Mais quoi ! irait-il fouiller dans ce cœur ennemi avec son épée, en arracher le souvenir de Mlle de Neuvailler et porter en trophée à celle qui lui avait été confiée ses mains rouges de sang? Non! non! il devait bien plutdt s'accoutumer à regarder son malheur face à face, en mesurer l'étendue et se bien convaincre que rien n'en diminuerait l'amertume. Renoncer à l'espoir de lui donner un jour le nom de Glerfons, ce n'était rien. Cet espoir, il ne l'avait jamais eu; mais s'habituer à Tidée qu'elle appartiendrait fatalement à un autre, là était l'horrible, l'impraticable ! Devant un si grand désastre, il était sans énergie et sans volonté. A cette seule pensée que cela cependant serait un jour, le frisson de la mort le prenait. Tout ce qu'il avait eu de force, il l'avait employé à se taire. Quelles luttes contre lui-même 1 quels efforts pour déraciner cet amour qui l'avait surpris à un âge

OÙ il devait se croire à Tabri de toute secousse! A répoque où Hermine lui était apparue, n'était-il pas Robert le Loup, un terrible chasseur abrité dans sa lour comme une bête fauve dans son antre, un sauvage, un exilé mort à toute émotion? Aucune pulsation nouvelle avait-elle jusqu'alors gonflé cette poitrine muette comme un tombeau ? Une nuit, cependant, nuit fatale, une porte s'était ouverte, et une jeune fille, confiée à son expérience, soumise à son autorité par le vœu d'une mère expirante, avait pris place à son foyer. En elle il avait retrouvé l'image d*un frère qu'il n'avait pas embrassé depuis d'interminables années. C'était comme un frais souvenir de son printemps qui le visitait, souvenir aimable et vivant, paré de toutes les grâces, revêtu de toutes les séductions. Quelque chose en lui avait remué ; mais par quelle pente cette amitié funèbre tirée si brusquement de son sommeil s'était-elle transformée en amour? Un jour il en avait senti l'aiguillon, el.ce jour-là il était trop tard pour l'arracher de la plaie. Cette découverte maudite , il la devait à M. de Blamont. De quelle fureur jalouse n'avait-il pas été saisi quand il lé vit ramasser la fleur qui avait touché le corsage de Mlle de Neuvailler et la placer à sa boutonnière ! Ah ! qu'il s'était battu autrefois pour des causes plus futiles! Quelle haine tout à coup contre cet homme que la veille il ne regardait pasl 11 se souvenait encore de la promenade nocturne qu'ils avaient faite autour des ruines de Clerfons. Oui, vraiment, il n'attendait qu'un mot pour lui rompre en visière. .. . Après le dé-

part de M. de Blamont, et délivré de cet ennemi, ne s'était-il pas lui-même pris corps à corps comme un lutteur qui cherche à tuer la béte féroce cramponnée à ses flancs? Dans cette lutte acharnée, la victoire n'avait pas été pour lui. Ainsi la fatalité avait voulu que deux femmes se rencontrassent sur sa route, Tune au printemps de sa vie, l'autre à cette heure où viennent les frissons de Thiver , et toutes deux inaccessibles! L'une, aimée avec toutes les ardeurs, toutes les espérances, tout Temportement généreux de la jeunesse ; l'autre adorée avec toute Ta fièvre, toutes les rancunes, toute la jalousie dévorante d'un cœur tout transpercé des blessures de la vie.

I « Ah I je le sentais quand je l'ai vuel » s'écria le marquis.

Un petit meuble était devant lui. Il l'ouvrit et prit dans un tiroir des objets autrefois rapportés de Nancy : un ruban de soie qui avait appartenu à Mlle de la Vauxelle, un gant qu'il n'avait pas rendu et qu'il porta vingt fois sous sa cuirasse au temps où il servait dans la garde, quelques fleurs prises 'dans des bouquets, deux ou trois lambeaux de pa«pier où l'on voyait quelques lignes d'une écriture fine et serrée, tous les trésors de deux mois d'ivresse, et enfin ce billet fatal qui lui annonçait le mariage de Louise. Il flairait les vagues parfums dont ces dépouilles de son passé étaient imprégnées ; leurs senteurs lui rappelaient mille souvenirs ensevelis dans les cendres de son cœur. A présent Louise était morte et il ne l'avait jamais revue;

à présent il tenait dans sa main le médaillon d'une autre femme dont le cœur ne lui appartenait pas. Tout à coup il enleva le tiroir et le vida parmi les souches enflammées qui pétillaient au milieu de r&tre gigantesque. Tout en une minute fut consumé et disparut dans un tourbillon d'étincelles. Robert laissa tomber sa tête entre ses mains.

c Ainsi je passerai, dit-il d'une voix étouffée» et rien de ce que j'aime ne m'aura jamais aimé ! >

Des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux ; il les sentit couler entre ses doigts ; alors se levant d'un bond comme un tigre blessé , et passant une main convulsive sur son visage :

« Est-ce qu'on pleure quand on s'appelle le marquis de ClerfonsI Debout , et haut le cœur! » s'écria-t-il.

A cette même heure, et tandis que le marquis pensait à Mlle de Neuvailler, Hermine pensait à Georges. Si elles n'étaient pas enflammées d'une fièvre aussi désespérée, ses pensées n'étaient ni moins actives ni moins tristes. Elle ne voyait d'autre issue qu'une rupture éclatante à cette situation fatale. Si telle avait été l'explosion, quand elle avait fait l'aveu de son amour, que serait-ce donc lorsque M. de Clerfons saurait que celui qui inspirait cet amour, c'était Georges Humfrey, le fils de Rodolphe, le fils de Louise? La veille encore, Hermine s'était sentie la force nécessaire pour lutter contre Thorame implacable qui blasphémait, maintenant une sorte de pitié la désarmait en présence de Thomme qui pleurait. L'accent de cette âme blessée

qui implorait son pardon la laissait irrésolue. Oà trouverait*elle la firoide énergie de pousser la pointe de rarme plus avant? Quels flots de sang dès le premier coup ! Cependant elle ai^t promis à Georges qu'il ne partirait pas sans avoir la certitude de l'obtenir.

« Ah 1 que lui répondrai-je s'il vient me deman« der compte de ma promesse? » se disait-elle.

Au, point du jour, elle entendit s'éloignar les hAtes de Glerfons, auxquels le marquis avait fait part de Vinàisposition subite de Mlle de Neuvailler. A l'heure du déjeuner cependant eUe eut le courage de se lever et de descendre. Le marquis avait été fort contre sa propre douleur; il ne le fut pas contre celle dont tous les traits d'Hermine portaient l'empreinte. Il lui prit la main doucement, tendrement, comme un père :

« Ah 1 ne pleurez pas , et que votre volonté soit faite!, dit-il.

Cette capitulation d'une âme si impérieuse était ce qui pouvait toucher le plus le cœur d'Hermine. Un grand attendrissement la saisit, et, poussée tout d'un coup par le flot de la pitié :

« Je crois bien, dit-elle, que je n'épouserai ni lui ni personne 1

— Dieu du ciel ! serait-ce possible? » s'écria le marquis.

Mais sa conscience se révolta contre ce premier cri de l'égoïsme.

« Tenez, je deviens foui » reprit-il.

Et il resta sans voix devant Mlle de Neuvailler.

Comme elle se levait, ess;iyant de sourire, cachant ses larmes, pÂle et chancelante, il se mit à la suivre lentement; ils descendirent ensemble dans le jardin. L'air leur manquait à tous deux. Là^ joignant les mains :

« Écoutez y reprit H. de Glerfons^ les choses ne peuvent pas durer ainsi.... Vous souffrez horriblement, je le sais, je le vois. Ce cœur lâche que je m'efforçais de comprimer, au risque de le briser, n'a pas su conserver son secret.... Vous voilà à présent muette, épouvantée devant moi, invoquant Dieu et ne voyant autour de vous que ténèbres. Ah ! si quelque chose peut m*excuser, non pas à mes yeux, mais aux vôtres, c'est l'ignorance où un temps j'ai vécu de mon propre déchirement! Vous ne savez pas jusqu'à quelle profondeur cette blessure est descendue!... Est-ce ma faute? Vous étiez l'image de Wilfrid, et je l'ai tant aimé!

— Que voulez-vous que je fasse? parlez! s'écria Hermine.

— Donnez-moi la force de m'habituer à cette pensée, qu'un rêve insensé n'est pas possible! Attendez encore un peu de temps. Je n'ai peut-être pas le droit d'en appeler à votre pitié, je le fais cependant, et c'est moi, le marquis de Clerfons, qui parle! Je veux contraindre mon cœur à ne plus voir en vous qu'une fille, la fille de Wilfrid, la mienne! Vainqueur dans cette lutte, je vous dirai : Nommez-le celui que vous aimez, et mes bras lui sont ouverts.. . . Vaincu, je vous conduirai moi-même au château de Neuvailler; là vous serez chez vous,

d'un homme. 297

là VOUS disposerez librement de votre main, ma bouche vous y dira un éternel adieu, et vous m'oublîeifz!... Vos lèvres remuent» ne me dites pas nonl... Vous ne savez pas quelle fièvre agite ce cœur, quelles folies le tourmentent !

--- Eb^bien I j'attendrai, je vous le jure.... »

Le marquis regarda Mlle de Neuvailler avec des yeux tout humides.

« -Non, vous n*étiez pas faite pour un homme tel que moi, murmurat-il; votre nom véritable ne serait-il pas le Châtiment? »

Il s'enfonça brusquement sous un massif d'arbres^ et Mlle de Neuvailler le perdit de vue.

On se souvient qu'à la prière d'Hermine, M. de Maupert s'était rendu à Larrey ; la visite de Gondebaud avait produit sur Georges l'eflfetdu vent sur le feu. L'esprit plein de chimères et croyant tout perdu, après mille combats, mille retours, un malin, n'y tenant plus, il prit le chemin de Clerfons. Ses relations avec le marquis ne l'autorisaient-elles pas à se présenter au château sans y être invité? M. de Maupert lui avait-il bien tout dit? Fouetté parla crainte, Georges allait comme un chevreuil à travers bois. Déjà depuis trois ou quatre jours, il était sans nouvelles. Ce silence lui faisait prévoir des complications dont la pensée lui rendait tout repos impos-

sible. Il rencontra la belle Suzon au pied de la colline ; elle ne savait rien, sinon qae le marquis ne voyait personne, •

« Il me salue quand je passe sur son chemin, et c'est tout, dit-elle.

— Et Mlle de Neuvaillerî

^ Hier elle avait les yeux rouges comme ceux d'une personne qui a beaucoup pleuré. »

Georges se lança dans la longue avenue qui majaaM au château. Au premier détour de la rampe, il aperçut M. de Clerfons à cheval, suivi de ses piqueurset de sa meute,

c Pardieu I s'écria le marquis, saint Hubert nous protège I Nous allons traquer un vieux solitaire qui a décousu Fanfare, Ravageât et Clairon,... Hé! Germain, ton cheval à M. Richard.... et toi cours au château en prendre un autre. »

La chasse fut terrible. Les hurlements de vingt limiers et pas un mot, si ce n'est parfois des cris farouches pour animer les chiens. En voyant le marquis et son grand cheval pie passer dans les halliers et franchir d'un bond les buissons de houi et les blocs de pierre, Georges pensait au chasseur noir de la ballade. Le solitaire se fit battre jusqu'au soir. On le mit bas dans un ravin où, blanc d'écume, il faisait tête aux chiens. A la clarté de dix torches, le marquis l'aborda la dague au poing, comme un chasseur des temps chevaleresques. Sa furie frappa son compagnon.

« Il y a quelque chose au fohd de ce cœur-là ! » pensa Georges.

Le retour se fit silencieusement. Grain d'orge piaffait et mâchait le mors. Georges n'osait interroge? le marquis. II s'étonnait de la persistance avec laquelle Médéric regardait son maître.

« A propos, dit brusquement M, de Clerfons, Mlle de Neuvailler a été un peu indisposée.... Vous m'aiderez à la distraire. »

Malgré lui, Georges poussa son cheval; retombé dans son silence, le marquis lâcha la bride à Grain d'orge^ et ils arrivèrent comme une tempête à Clerfons. Hermine les attendait, prévenue par Suzon.

Quelques jours de fièvre avaient profondément altéré les traits de Mlle de Neuvailler. Ces ravages ne pouvaient pas échapper à l'hdte du marquis ; ils augmentèrent l'inquiétude qui le dévorait. Avec quelle impatience n'attendit-ii pas le jouri Ilcon-* naissait la partie du parc vers laquelle Hermine portait habituellement ses pas; il s'y rendit; une force contre laquelle sa volonté ne pouvait rien y conduisit Mlle de Neuvailler. Indécise encore au moment où elle franchissait le perron du château, elle arriva à l'endroit où Georges l'attendait, plus résolue dans une détermination dont chemin faisant elle avait conçu la pensée.

€ Que se passe-t-il donc? » s'écria Georges aussitôt qu'il l'aperçut.

Hermine l'entraîna vivement auprès d'un petit banc sur lequel ils avaient coutume de s'asseoir.

« Georges, répondit-elle alors, vous êtes un soldat, armez-vous de tout le courage d'un soldat.

— Grand Dieu! s'écria-t-il, vous voulez que je renonce à vous ?

— Non, mais je vous supplie de partir.

— Que je vous quitte, moi?

— Il le faut I

— Ah ! pourquoi ce départ ? Y pensiez-vous la dernière fois que je vous ai vue?... Qui vous contraint à me rordonner ? Pourquoi ce coup ?

— Et vous le porterais-je si je n'y étais pas forcée ? Ah 1 il m'atteint comme vous et j'en souffre à n'en pas guérir peut-être.... mais j'ai sondé jusqu'au i fond l'âme du marquis.... L'heure de l'oubli et du pardon n'a pas sonné!... N'a-t-il pas été l'homme du sacrifice pour celle qui vous a donné le jour ? A votre tour prouvez que ce cœur qui s'est donhé à moi, comprend la générosité dans ce qu'elle a de plus magnanime. Imitez M. de Glerfons.... attendez que la paix se fasse dans son âme.... Alors je serai la première à vous prendre par la main et à vous pousser dans ses bras.... Mais jusqu'à ce que je vous appelle.... par pitié pour lui, par tendresse pour moi.... éloignez-vous!

— Ah I vous ne me dites pas tout. ... Il vous aime ! » Le trouble qui s'empara d'Hermine prouva à Georges Humfrey que l'effrayante lumière qui venait de se faire dans son esprit ne l'avait pas trompé. « Taisez-vous l ohl taisez-vous! s'écria Mlle de Neuvailler, tandis que ses yeux inquiets cherchaient autour d'elle.

— Ainsi, c'est donc vrai?

— Eh bien, oui ! me comprenez-vous mainte-

nant ? Haïssez-le, si vous en avez le courage I moi je ne le puis pas !... Dieu m'est témoin quMl n'est pas un seul battement de ce cœur qui ne vous appartienne; mais lui aussi, croyez-le, il a un grand cœur I... Il n'a plus que moi près de lui.... Ne vous l'ai -je pas dit? celle que je pleure chaque jour n'aurait peut-être jamais épousé mon père si elle n'avait eu l'espérance, illusoire, hélas! dedésarmer un jour M. de Glerfons. .. M'aurait-elle envoyée vers lui, si elle n'avait pas voulu m'éviter les mêmes angoisses si longtemps subies? Et c'est vous qui me conseilleriez de tout braver, au risque de tout compromettre?... Qui vous dit que je ne suis pas l'instrument qu'une volonté mystérieuse prédestine à la réconciliation de ces deux frères?... Quelque chose me crie que celui qui n'est plus auprès de moi m'en remerciera par delà la vie ! Aussi longtemps qu'une chance m'est oflFertepour atteindre ce but, dois-je la négliger ? et, folle d'impatience, comme si nos cœurs ne nous appartenaient pas, faut-il que je coure au-devant d'une rupture pour l'égoïste satisfaction d'être l'un à l'autre un jour plus tôt?... Est-ce là votre pensée?... Vous ai-je méconnu à ce point que vous ayez pu la concevoir? Descendez au fond de votre conscience et répondez 1 »

Georges hésita.

< Ah 1 elle vous condamne, cette conscience qu'on n'invoque pas en vain, poursuivit Hermine avec élan.... Appelez à votre aide la patience, appelez l'amour qui rend forts ceux qu'il inspire véritablement.... Qu'est-ce donc que quelques misérables

jours, si je pais obtenir que la main paternelle du marqais me conduise à Tantel?.*. N'avon&-Dous pas assez des années dont la perspective s'ouvre devant notre double jeunesse pour, faire ce sacrifice aux liens sanglants qui vous unissent vous-même à M. de Glerfons? Que craignez-vous, d'ailleurs? Me faites- vous cette injure de penser que j'ai le cœar assez fragile pour changer?... Ah! ce n'est pas l'idée que je me fais du vôtre !... Je le croyais et je le crois encore inaccessible au travail de l'absence et du temps, ferme dans sa foi et tout plein d'une ar^ deur qui ne redoute ni les défaillances ni les lan-* gueurs 1... Que me disiez-vous à Morlaix en présence de la mer qui a reçu nos premières confidences ? Alors vous portiez votre cœur assez haut pour le mettre à l'abri du doute et des lassitudes , des frivoles impatiences et des abattements, comme ces oiseaux robustes qui placent leurs nids sur des sommets où la vague ne peut atteindre!... Voilà comment je vous aimais. Alors nos âmes confiantes volaient du même vol.... elles avaient appris^ en s'abreuvant aux sources de l'éternel amour, la pitié sainte, la reconnaissance, la divine miséricorde^... toutes les choses les meilleures.... Elles m'inspiraient alors comme elles m'inspirent aujourd'hui.... Georges, j'ai juré d'être à vous.... je le serai.... Regardez au fond dô mes yeux.... vous y varrez que je ne sais pas trahir. Donc fiez-vous à moi et partez!... — Je cède 1 dit Georges, encore un jour et je foi* rai.... Songez alors que c'est ma vie (|ue je laisse

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