DE BERNARD DE BIBIANE, CARDINAL, ET DE RENÉ DE BRÈCHE DE LA TRÉMOUILLE
Nous avons peu de mémoires de ces deux prélats, dont à peine le premier a été notre évêque pendant un an et l'autre cinq. Plusieurs auteurs ont écrit la vie de ce cardinal de Bibiane, entre autres feu M. Aubery*. On en trouve même assez dans le Dictionnaire de Moréri pour satisfaire les curieux. Ces écrivains parlent diversement de sa naissance : les uns disent que le surnom de sa famille était Uncini^ les autres Diviti^ et les autres Tarlati'^. Mais tous demeurent d'accord qu'il fut nommé Bibiane, du nom du bourg où il avait pris naissance, qu'on
' Histoire générale des Cardinaux... 3e partie, p. 201-206.
» Le ms. P. donne ainsi ce passage : « les autres Diviti et les autres Tarlatemelis. Tous demeurent... » Le dernier nom propre a paru, avec raison, suspect au copiste de M., il a écrit: « les autres Diviti, et d'autres surnonns. Tous demeurent... » Il y a eu évidemment mauvaise lecture du ms. original. Toustain Je Billy, qui s'appuie sur Aubery et Moréri, a dû écrire comme eux Tarlati et non Tarlatemelis. L'erreur provient, à mon sens, d'un a mal formé, dont la panse et la haste semblaient légèrement bouclées. Voilà pourquoi j'ai cru devoir lire : « et les autres Tarlati. Mais tous demeurent... »
croit être le Forum Vibii des anciens, et qu'il a été lui-même l'auteur de sa fortune et de son élévation.
Il fut envoyé étudier à Florence dès l'âge de dix ans ; il y fit un tel progrès, qu'il s'y fit connaître et distinguer. Laurent de Médicis le voulut avoir. Bernard le servit en qualité de son secrétaire, et ce grand homme trouva tant de pénétration et de solidité en l'esprit de ce secrétaire, qu'il lui confia peu de temps après la conduite de Jean de Médicis, son fils, lequel, quoique fort jeune, venait d'être élevé au cardinalat par Innocent VIII. Bernard réussit très bien ; il était d'un caractère doux, adroit, pliant, et d'une complaisance à charmer dont il savait si bien se servir, qu'il parvenait toujours à ses fins, sans même que ceux qu'il y conduisait s'en aperçussent. C'est ainsi qu'il sut si bien gagner la bienveillance de ses maîtres, et même de tous les autres serviteurs de la maison, qu'il était aimé et estimé de tous. Mais ce génie et cette adresse parurent plus évidemment dans deux grandes affaires de la maison de Médicis. Il n'est pas de mon sujet de parler ici de la première ; il y a assez eu de savants qui'en ont parlé; il suffit de dire que l'heureux succès en est dû à la sage conduite de Bernard.
L'autre est celle que le même Bernard négocia à Rome à la mort de Jules II. Il sut si adroitement tourner l'esprit des cardinaux qu'il gagna les jeunes et les engagea par ses intrigues et ses négociations, de manière qu'ils élurent ce seigneur, Jean de Médicis, son
maître, pour remplir la chaire de Saint-Pierre sous le nom de Léon X ^
Au reste, il ne doutait pas qu'en travaillant pour l'élection de son maître, il ne travaillât en même temps pour soi-même. En effet, Léon X le créa aussitôt protonotaire apostolique , trésorier de l'Eglise romaine, et, à la première promotion qui fut au mois de septembre 1513, cardinal du titre de Sainte- Marie in Porticu et le créa légat de TOmbrie. Vers ce temps-là, l'empereur Maximilien étant passé en Italie, pour s'emparer, à ce qu'il croyait, du Milanais, le pape, qui craignait que ce prince n'en voulût à ses Etats, lui envoya aussitôt le cardinal de Bibiane, moins pour l'honorer que pour découvrir ses desseins. Il lui donna aussi le commandement de l'armée qu'il avait destinée contre le duc d'Urbin.
Enfin, en 1518, le pape l'envoya légat en France pour y prêcher la croisade contre le Turc. 11 y fut parfaitement bien reçu, et tous nos écrivains parlent de son entrée dans Paris comme d'une des plus grandes magnificences qu'on y eût vues. Il y fut chéri et révéré du roi et de tout le monde comme un seigneur très honnête homme. L'auteur de V Histoire générale des Cardinaux^ partie 3^, page 202, écrivant la vie de notre cardinal, rapporte l'épître qu'il écrivit de ses diverses négociations en France au cardinal de
^ Jules II, qui avait été lui-même évêque de Coutances, 1474-1478, (V. t. II, p. 308-312), quand il n'était encore que Julien de la Rovère, mourut le 21 février et Jean de Médicis, qui prit le nom de Léon X, fut élu pape le 11 mars 1513.
Médicis. Il nous permettra de l'emprunter de lui et de Tinsérer ici, puisqu'on ne peut mieux connaître la grandeur d'âme du roi François I", ni ce qui se passa en cette négociation :
« Monseigneur, comme par mes dernières lettres, je vous aye escrit que je voulois tirer clairement du Roy, quelle est sa volonté sur les affaires du Turc, afin que nous missions fin à nos prattiques et négotiations; aussi l'ay-je mis en efFect. Le Roy donc estant au bois de Vicennes , non guère loin de Paris , je luy fis entendre par Monsieur le Grand Maistre que je souhaittois de parler à sa Majesté, et avoir une resolution claire et intelligible d'icelle. Hier au soir, il me fit response par le Thresorier Robertet, que ce matin je m'en allasse disner avec lui et que volontiers il m'orroit, et donneroit telle response de laquelle sa Saincteté auroit juste occasion de se contenter : et qu'il estoit d'avis que publiquement je luy parlasse, comme aussi devant tous il me respondroit, car il s'attendoit que pour cet efTet, il feroit venir tous les Princes de son sans; : les Mareschaux, Seigneurs de son Conseil, et la Cour de Parlement de Paris, semblant à sa Majesté qu'il en devoit ainsi user, afin que, comme ceste sienne bonne volonté est connue devant Dieu, elle peust aussi l'estre au S. Père premièrement, et puis à tout le monde, et que chacun entendit la resolution qu'il en prendroit avec moi. Ainsi j'y allay le matin selon son ordonnance : et disné que nous eusmes et devisé quelque temps en sa chambre, sa Majesté
s'achemina vers la sale apprestée pour cecy avec tous les Seigneurs sus escrits, puis je m'y en allay accompagné du Nonce de sa Sainteté et de l'Ambassadeur de Florence. Ainsi estant assis, je fis mon quanquam et harengue, le plus gentiment que me fut possible, usant des meilleurs arguments, raisons et exemples que je sceus trouver pour induire cette Royale Majesté^ à faire contre le Turc selon que nôtre S. Père le désire, que la nécessité et la raison requièrent,, et sur tout comme l'honneur le commande à sa Majesté Très-Chrestienne. Le Roy avec grande gravité et fort proprement et eloquemment respondit à tous les points par moy proposez, monstrant et par paroles et signes extérieures combien il est enclin à la paix, et combien il souhaite l'union entre les Princes Ghrestiens : la grande et naturelle affection qu'il porte au S. Siège x\postolique et de quel désir il luy obéît, le révère et honore : combien ardemment il souhaite de faire quelque grand fait et signalé pour le recouvrement de la Terre Sainte, et accroist, avancement et gloire de la Foi et Religion Chrestienne. Disant qu'il ne vouloit point estre ingrat envers Dieu, duquel il a receu tant de grâces et excellens bénéfices, tels et si cogneus, que tout le monde sçait qu'il ne veut manquer à sou honneur, ny au tiltre de Roy Tres- Chrestien qu'il porte, ny s'esloigner des saintes et fidelles admonitions que luy fait le S. Père, auquel il est et sera tousjours obéissant : tant pour estre l'enfant aisné de l'Eglise, que pour avoir une affec-
tion particulière envers sa Saincteté, plus d'amour et de révérence qu'autre Roy de France n'avoit eu il y avoit desja long-temps. Et que pour résolument respondre à mes demandes, il offroit et promettoit pour l'entreprise contre le Turc 40000. hommes de pied, les vingt mille desquels seroient Suisses et Lansquenets, les autres 20000. partie Anglois , Gascons et François : 3000. hommes d'armes, les deux mille desquels seroient François et les mille Italiens : six mille chevaux légers et tous bien accouciez et mis en ordre : avec l'artillerie convenable pour une telle armée. Proposa en outre qu'il vouloit en personne conduire ces trouppes, quelque part qu'il faudroit aller, et lors que la nécessité commanderoit de marcher, et au moindre commandement qu'en feroit le S. Père. Et là où ces forces ne seroient suffisantes, il en feroit encore un plus grand, y employant et ses enfans et sa vie : et que dans cinq ou six jours il donneroit ordre à ce qui seroit besoin, et sur tout à faire provision de deniers suffisans à la soulde de tant d'hommes, afin que tout fust prest lors que le temps et le besoin les semondroient de se mettre en campagne. M'exhorta que franchement j'écrivisse de cecy, comme de chose arrestée et establie, à sa Saincteté, m'asseurant que de sa part il n'y auroit point de faute. Je loùay grandement sa Majesté d'une resolution si généreuse, et l'en remerciay de la part du S. Père, l'asseurant que sa Saincteté en recevroit un indicible contentement, elle se persuadant que cette promesse
<( et offre ont son effet : le suppliant qu'il fit mettre
« cecy par escrit, afin que nostre S. Père et le tres-
« sacré Sénat des Cardinaux, peussent voir avec joye
« extrême, ce que les Seigneurs presens et moy avions
« oùy de nos oreilles : et encore afin que mieux et
(( plus évidemment apparut son désir, et que tous
« conneussent la sincérité de son ame et qu'il donnast
« exemple aux autres de faire, sinon un tel et si puis-
« sant devoir, à tout le moins selon la mesure de
« leurs forces et puissances. A quoy il respondit que
« très-volontiers il raettroit par écrit ce qu'il m'avoit
« respondu, d'autant qu'en son esprit il l'avoit promis
(( auparavant à nostre Seigneur Jesus-Ghrist, et ores
(( par paroles et de bouche au S. Père, qui est son
« Vicaire en terre, et an Légat du Pape, au lieu de
« sa Saincteté. Et veut le Roy Tres-Ghrestien, que
(( pour ceste sienne délibération, soient faites pro-
« cessions et chantées messes solemnelles, pour prier
(( nostre bon Dieu, qu'il luy plaise par son infinie
« miséricorde, donner aux Ghrestiens victoire contre
o les Infidèles, et le supplier pour la prospérité
(( de tout l'Estat Ghrêtien, pour la vie du saint
« Père et de sa Royale Majesté. Je recommanday
« ledit Roy très-Ghrêtien avec les plus vives rai-
« sons que me fut possible, pour le secours du
« Roy et Royaume d'Hongrie; et il a conclud avec
(( moi de ce faire, et d'envoyer un Ambassadeur
« vers le Roy Hongre pour lui donner confort et
(( l'asseurer de sa part , et les autres Princes à
« vouloir entendre à cette union, et à la défense
(( de la Chrétienté assaillie par les Mahometistes ^ » Cependant le roi, qui voulait faire connaître combien il estimait ce cardinal, lui donna notre évêché, après la cession qu'en fit Adrien Gouffîer pour celui d'Albi, comme nous avons dit. Ce fut entre le 20" et le 30" septembre 1519. La première de ces époques est certaine par ce que nous avons dit de l'ordination jo^r iurnum de Jean, évêque de Castorie, par la permission des vicaires généraux d'Adrien Gouffîer. La seconde est évidente par le titre du registre du secrétariat qui commence à la Saint-Michel suivante, dans lequel le cardinal Bibiane est reconnu évêque ou au moins administrateur de l'évêché de Coutances ; le voici : « Registrum secretariatus episcopatus Constantiensis (( sub reverendissirao in Christo pâtre ac domino Berce nardo, miseratione divina Sanctae Mariae in Porticu « diacono cardinali, episcopo seu perpetuo adminis- « tratore ecclesiae et episcopatus Constantiensis, pro « anno 1519, incipiensdie Jovis festiva sancti Michae- « lis, penultimaseptembris.»
A peine le cardinal Bibiane fut-il notre évêque un an. Il ne put s'empêcher de récrire une seconde fois à la cour de Rome, ni de louer fortement la grandeur d'âme et la générosité de notre roi. Il trouvait l'offre de ce généreux monarque si avantageuse à l'église, qu'il crut qu'on devait accepter ses offres. Ce n'était pas ce qu'on lui demandait, ni pourquoi on l'avait envoyé. Le pape voulait de l'argent et ne se
i Histoire générale des Cardinaux,.. 3* partie, p. 203-205.
souciait point de gens pour combattre les Turcs. Cette prétendue croisade, qu'il faisait prêcher par toute la chrétienté, ne tendait qu'à vider les bourses des fidèles et remplir la sienne pour subvenir aux excessives dépenses de sa maison qu'il faisait, tant pour rendre sa maison souveraine en Toscane, qu'en superbes bâtiments et autres superfluités pour le moins inutiles.
Ainsi la générosité de notre cardinal vainquit sa politique. Il ne s'aperçut pas, ou du moins ne voulut pas s'apercevoir, des desseins du pape ; il persévéra trop librement dans son sentiment d'accepter les offres du roi : il fut révoqué. Il arriva à Rome plein de santé. Il tomba aussitôt malade et mourut très peu de jours après du^ poison qu'on lui avait fait avaler dans des œufs frais pour le remercier de ses bons services et offices. Ce fut le 9^ jour de novembre 1520.
On écrit qu'il souhaita deux choses en se sentant mourir : la première, que son corps fût porté à Notre- Dame-de-Lorette, dont il était protecteur; pour y être inhumé ; l'autre , qu'un de ses neveux lui succédât en l'évêché de Goutances, priant instamment qu'on eût soin de recommander la chose au roi très chrétien qui lui faisait l'honneur de l'estimer.
Je ne vois point qu'aucun de ces souhaits ait été accompli : il ne fut point transporté ni inhumé à Lorette. Son corps fut transporté à l'église de Sainte-Marie, qu'on appelle de Ara cœli, en attendant qu'on en pourrail faire le transport ; mais enfin il y resta. Ses neveux eurent soin de le faire inhumer et de faire graver
42 HISTOIRE EOCLÉSIASTIQUE
sur son tombeau cette épitaphe rapportée par M. Morel : « Bernardo Divitio cardinal!, viro plurimis ma- « ximisque virtutibus ac Leonis X pontificis maxim. (( veteri familiaritate et benevolentia insigai, araplis- (( simisque muneribus et legationibus probe functo, « fratrum filii maestissimi patruo B. M. qui eis cuncta « paterna bénéficia praestitit, arcamsepulcralem, dum « quo jussit inferatur, posuêre. ».
A l'égard de son autre souhait, Claude Robert semble dire qu'il fut accompli, donnant pour successeur à Bernard un autre cardinal, nommé Florent, nom d'un de ses neveux. Il se plaint même que ni Morel, ni aucun autre écrivain, n'en a parlé. C'est un fait dont nous n'avons aucune connaissance ; au contraire, nos registres nous témoignent que, depuis la mort de Bernard jusqu'à l'élection de René de Brèche, toutes les expéditions et ordinations qui furent faites, le furent par les ordres des grands vicaires, sede vacante, et si ce cardinal Florent a eu le revenu de l'évêché de Coutances pendant cinq ans qu'il vaqua, nous ne voyons point du tout qu'il ait eu la qualité d'évêque, quoique Belleforest le compte aussi bien que Claude Robert.
Bernard portait d'azur à trois cornes d'abondance d'or. On voit qu'il préférait la vertu à toutes choses, que le mérite était la seule qualité qu'il considérait dans les hommes, qu'il avait trop de vertu pour une cour aussi corrompue que l'était alors celle de Rome, et qu'enfin l'amour qu'il avait pour la vérité et la sincérité lui avança ses jours.
Je n'ai rien trouvé de remarquable qui se soit passé en notre diocèse pendant son épiscopat. Guillaume Quetil fut son grand vicaire, comme il l'avait été de son prédécesseur^ et Jean d'Aloigny, évêque de Castorie, successeur en la suffragance de Guillaume, évêque de Porphyre, fit les ordinstions, ainsi que nous apprenons de nos registres, au 3" du mois de mars 1520, que l'on comptait encore 1519^ et 21' et 22' septembre suivants.
Il y avait alors dans notre diocèse trois ou quatre, pour le moins, de ces sortes de prélats, pourvus in partibus infidelium : Guillaume, évêque de Porphyre, dont la dernière ordination qui se trouve de lui fut faite le 7' septembre, qu'il administra la tonsure dans l'église cathédrale ; Robert de Cagnebourne, abbé de Saint-Lo, évêque de Rosse; Jean d'Aloigny [évêque de Gastorie], que nous avons vu chanoine de Poitiers, prébende de Cherbourg, trésorier de notre église et archidiacre du Bauptois; et enfin Charles Le Boucher, [évêque de Mégare], abbé de Montebourg.
Enfin, je remarquerai simplement que, le 7' octobre 1519, Bernard étant déjà notre évêque, Jean Belin, chanoine de notre église, fut fait officiai de Coutances ; que le 22** décembre, le doyenné de Jersey fut donné à Richard de Mabon, curé de Saint-Martin-le-Vieux, et que le 22' juillet suivant, Jean de la Planque fut pourvu de la cure de Sainte-Catherine de l'Hôtel-Dieu de Saint-Lo, à la présentation de l'abbé et des religieux de cette ville.