DE EUSTACHE DE LESSEVILLE
Le véritable nom de la famille de ce prélat est Le Clerc; elle porte d'azur à trois croissants d'or, à quoi on a ajouté un lambel d'argent, et, comme il y en a d'autres de ce même nom de Clerc, ceux de cette famille ou branche se sont nommés de Lesseville pour se distinguer.
Je ne sais pas assez bien leur généalogie pour la rapporter ici ; mais je sais que cette famille qui est de robe, est très bonne et a de très belles alliances. Il y a eu et il y a encore des conseillers au parlement de Paris, des maîtres des comptes, des maîtres des requêtes, des procureurs généraux et autres grandes dignités.
Le père de l'évêque dont nous avons à parler avait nom Nicolas Le Clerc de Lesseville, seigneur de Thun et d'Eucquemont1. Il est mort doyen delà chambre des comptes. Son épouse, mère de notre Eustache, ne lui cédait pas en noblesse; elle avait nom Catherine Le
Bitequemont (Bayle), Bucquemont (Moréri).
Boulanger ; elle était sœur du président, lequel avait été prévôt des marchands. Eustache avait trois frères et une sœur; l'afné de ses frères avait nom Charles; il est mort sous-doyen au grand conseil. Le Mercure galant, parlant du fils de ce Charles qui épousa, en 1678, Madeleine Le Prévôt, dit que ce Charles de Lesseville était un juge d'une intégrité parfaite et que, « comme « sa charge lui donnoit la connoissance de toutes les « affaires qui concernoient les monastères et les ab- « bayes, son humeur bienfaisante l'en avait rendu le « protecteur1. » Le deuxième de ses frères, appelé Nicolas, fut maître des comptes. Le troisième de ce nom, nommé Pierre, était conseiller au parlement. Sa sœur, enfin, fut mariée à François Le Gras, maître des requêtes.
Le Mercure, parlant au mois de novembre de la mort de ce premier frère, disait :
« La mort de M. Le Clerc de Lesseville, conseiller « honoraire à la première chambre des enquêtes du « palais, est arrivée dès le mois passé. Il était fils de « feu M. Le Clerc de Lesseville doyen des maîtres de « la chambre des comptes de Paris, et frère de mes- « sire Eustache Le Clerc de Lesseville, évèque de Couce tances. Il laisse deux fils, dont l'aîné est conseiller « au parlement de Paris en la seconde chambre des ence quêtes du palais, et l'autre substitut de M. le procu- « reur général dans le même parlement, et une fille a mariée à M. D'Orge, conseiller à la cour des aides. »
* Mercure galant, juillet 1678, p. 2*4.
C'est ce que je connais présentement de cette famille. Eustache était le troisième des quatre fils de Nicolas 4e Lesseville. Il était d'un naturel doux et d'un esprit très vif et très pénétrant. Ces qualités, jointes à une bonne éducation et une inclination toute particulière à l'étude, en firent en très peu de temps un excellent sujet. « Deux ans, » dit M. Le Moussu, son panégyriste chez M. du Vaudôme, « après qu'il eut paru entre les 0 premiers écoliers, il devint le premier entre les « maîtres, ce que je crois sans exemple; et ne crois (( pas que les Parisiens aient vu que, dans un âge où « l'on n'a pas la disposition de ses biens domestiques, « un des leurs ait obtenu la première magistrature de « la première et plus ancienne université qui soit dans « l'Eglise, dans un âge, dis-je, auquel les Romains « ne croyaient pas devoir demander la robe virile, on « lui ait vu cette maîtresse robe et les marqua* de « l'amplissime dignité. C'est qu'il fut fait recteur de « l'université de Paris, qu'il n'était âgé que de dix- « sept ans, auquel temps, entrant en cette dignité, il fit « une harangue latine dont tout le monde fut charmé. « On la fit imprimer. Elle est du 22e septembre 1633, a et les registres de l'université portent en termes « exprès que : « Eustachius de Lesseville Le Clerc, « nobilis Parisiensis baccalaureus , theologus, philoce sophiae professor et rector universitatis , orationem « habuit de pristina Academiae dignilate et singuli « homines l gesta domini rectoris comprobaverunt. »
1 Ms. P : Singuli ordinis getta domini rectoris comprobantvr.
On dit que c'est lui qui fit le premier aller l'université en carrosse, au lieu qu'auparavant elle allait toujours à pied, ce qui avait fait dire autrefois à Henri IV, lorsque l'université lui fut rendre ses respects, que sa fille aînée était bien crottée, car on sait que cette université de Paris s'appelle la fille aînée de nos rois.
Eustache étudia en théologie, prit les ordres sacrés, fut fait prêtre et ensuite docteur de la maison et société de Sorbonne. Bientôt après, le roi Louis XIII, connaissant son mérite et sa grande capacité, le choisit pour un de ses aumôniers ordinaires et lui donna l'abbaye de Saint-Crespin-lès-Soissons avec quelques bénéfices de moindre considération.
Après la mort de ce monarque, il traita d'une charge de conseiller clçrc au parlement de Paris, qu'il exerça en juge très bon et très éclairé, et comme l'église collégiale de Saint-Julien de Brioude, ville d'Auvergne, sur la rivière de l'Allier, donne de toute antiquité à ses chanoines le titre et la qualité de comte, aussi bien que celle de Lyon, il trouva moyen de s'agréger en ce noble chapitre, afin de se l'acquérir. Aussi l'a-t-il tellement considérée qu'il ne l'a point quittée même depuis qu'il fût notre évêque, non plus que celle de conseiller au parlement et conseiller du roi.
M. Bayle, auteur du Dictionnaire historique et critique, et qui a inséré un abrégé de la vie de notre prélat1, nous en apprend une particularité que je n'ai pas vue ailleurs et que je ne dois pas oublier ici.
* T. m, éd. de 1730, p. 07-98.
Il dit donc que notre M. de Lesseville fut encore curé de Saint-Gervais à Paris et que cette circonstance lui sauva la vie, dans cette cruelle sédition arrivée à l'assemblée tenue à Paris en la maison de ville, peu de jours après la bataille Saint- Antoine en 1652 \ Il y eut quantité de personnes considérables tuées en cette sédition, et entre autres M. Le Gras, dont nous venons de parler, beau-frère de M. de Lesseville ; ce que voyant les paroissiens de Saint-Gervais et craignant pour leur curé, ils s'armèrent aussitôt, furent l'arracher du milieu de l'assemblée des séditieux, l'enlevèrent et ne le quittèrent point qu'il ne fût en lieu de sûreté et que la sédition ne fût tout à fait passée. C'est l'état où était M. de Lesseville, lorsque M. Auvry fit dessein de quitter l'évêché de Coutances. Il jeta la vue sur lui et, ayant obtenu facilement l'agrément du roi, ils en traitèrent par mille livres1 de pension, l'abbaye de Saint- Crespin-lès-Soissons et un prieuré proche de la Charitésur-Loire, dont il ne me souvient pas du nom, M. de Lesseville donnant par cette permutation à M. Auvry bien plus de revenu qu'il ne lui en restait.
Ce traité, comme nous l'avons dit, est du mois de septembre 1658, et M. [de Lesseville] fut admis en cour
* V. Mémoires du cardinal de Retz, (éd. Aimé-Champollion-Figeac), Paris, Charpentier, 1859, t. IV, p. 43-52. Les deux mss. donnent la date de 1634, et cette date se trouve reproduite dans V Histoire des Evéquesde Coutancesy par M. Lecanu, curé de Bolleville. Cet auteur cite au nombre de ses sources l'ouvrage de Toustain de Billy, mais cette erreur et quelques autres qui lui sont communes avec les mss. que nous avons eus à notre disposition, prouvent qu'il n'a pas eu, plus que nous, la bonne fortune, d'avoir entre les mains le texte même de Toustain.
* Le ms. M dit 100 livres de pension; le Gallia Christian*, t. XI, 907, dit 12,000 livres de pension annuelle.
de Rome le 19* février suivant 1659, et sacré, comme nous avons aussi remarqué, au carême suivant 1659. Il resta encore à Paris jusqu'au mois de mai de cette même année, sur la fin duquel mois il vint en son diocèse.
Il arriva à Goutances le 24* dudit mois sur le soir. Il ne voulut point qu'on lui fit d'entrée solennelle ; c'est pourquoi il vint de nuit. Il fut reçu à la manière accoutumée par M. l'abbé de Franquetot, chantre et chef du chapitre, entre les mains duquel il fit le serment ordinaire.
Il a été seulement évêque de Goutances six ans, six mois et quatorze jours. Il s'y est attiré l'estime et l'amitié de tous ses diocésains. Ils le pleurèrent comme leur véritable père. Son nom y est demeuré en grande
vénération. Il aimait véritablement toutes les personnes de son diocèse, mais on a remarqué qu'il avait une considération toute particulière pour les prêtres, auxquels on dit qu'il ne préférait jamais qui que ce fût. Il n'y en avait point dans toute l'étendue de son diocèse qui ne fussent distingués quelque peu par leur vertu ou par leur science, pour lesquels il n'eût des égards très grands. C'était la conversation et la compagnie de ces personnes savantes qui lui était la plus agréable. Il était non seulement docteur de la maison et société de Sorbonne, comme nous avons dit, mais très docte et excellent théologien. Il aimait à approfondir et à entendre les sentiments d'un chacun sur celles f qui se
* Il y a celles dans les deux mas., ce qui permet de supposer une lacune ;
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proposaient, toutes lesquelles il reprenait, pour ainsi dire, et expliquait avec une netteté d'esprit et une pénétration qui charmait.
C'est le témoignage que m'en ont porté plusieurs personnes de mérite, qui l'ont connu et qui ont eu l'avantage d'assister à ses belles conversations ou conférences. À propos de quoi, je crois ne devoir pas oublier que le chapitre général des ermites de saint Augustin s'étant tenu dans leur église à Barfteur, notre évêque y fut invité, et y assista; et dans les disputes générales des thèses de théologie qui y furent proposées, Eustache de Lesseville y parla avec tant de grandeur, de netteté et de science que sa mémoire s'en conservera à jamais, ainsi que l'ont dit les religieux de ce couvent.
En parlant de Valognes et du séminaire de cette ville, nous avons rapporté la sentence de M. de Lesseville du 31 mars 1660, en faveur de M. l'abbé de la Luthumière et de son séminaire, que ses ennemis accusaient d'être janséniste. Je prie mes lecteurs de ce que j'écris ici de se donner la peine de lire et de réfléchir sur cette sentence. Ils y connaîtront la prudence, la vigilance et le génie de ce prélat, et avec quelle exactitude il s'appliquait aux affaires de conséquence de son diocèse. Il avait été quatorze ans conseiller au parlement de Paris; il n'avait pas une connaissance moins parfaite des lois et de la jurisprudence *
l'auteur parlait sans doute auparavant de questions ou de difficultés à résoudre.
* Le ms. P porte : et de la juridiction, dis- je, jurisprudence^ ce qui
séculière que de la théologie ; aussi nous savons qu'on s'adressait à lui de toutes les parties de cette province sur les difficultés les plus grandes qui se présentaient et qu'il a terminé plusieurs procès où les jurisconsules les plus éclairés n'y voyaient goutte.
Il avait un soin particulier des choses de son devoir. Nos registres nous sont témoins qu'il faisait ses fonctions épiscopales exactement, et par soi-même les ordinations ordinaires et l'examen des ordinands, voulant soigneusement connaître le mérite et la capacité de ceux qui entraient dans les ordres sacrés et dans les bénéfices à charge d'âmes, sans vouloir souffrir qu'il s'introduisît aucune nouveauté dans son diocèse, ni aucune partialité entre ses ecclésiastiques par des noms de cabales et de divisions qu'ils se donnassent les uns aux autres.
M. de Lesseville était un grand homme, bien fait, de bonne mine, les yeux vifs et pleins de feu, déjà avancé en âge, lorsqu'il fut sacré notre évoque, agréable, d'un abord qui inspirait naturellement du respect, mais affable, d'un entretien aisé et qui charmait lors spécialement qu'il s'agissait de doctrine.
S'étant défait de son abbaye et de ses autres moindres bénéfices et, en outre, payant une grosse pension sur son évêché, qui, comme l'on sait, n'est pas d'un gros revenu, il lui restait fort peu de biens d'église. Néanmoins, il était magnifique en toutes choses et riche, parce qu'il était bon économe et savait parfai-
paraît le fait d'un copiste ayant d'abord écrit un mot pour un autre et rétablissant ensuite le vrai.
tement ménager son patrimoine qui était considérable. Aussi, quoiqu'il fût grand aumônier et libéral, on dit qu'il avait beaucoup d'or et d'argent quand il est mort, et qu'il avait deux grands desseins: le premier d'aller à Rome, à l'intention d'en revenir cardinal, et l'autre de retirer la baronnie de Saint-Lo l.
Le diocèse lui a obligation du bréviaire dont on se sert à présent. M. de Briroy en avait fait imprimer un à Rouen et à Coutances en usage et ce, en 1603, mais il en restait très peu ou point. La disposition du temps demandait du changement, une exactitude plus' grande et quelque politesse plus conforme à celle de notre siècle. Il y avait des saints canonisés depuis ce temps-là dont il était à propos de faire l'office entier ou mémoire pour le moins, pour se conformer à l'église universelle. Il y en avait d'autres de ce diocèse même, desquels à peine faisait-on mention, tels qu'étaient saint Léon, natif de Carentan, archevêque de Rouen2 ot apôtre de Bayonne et de la Biscaye, saint Marcouf, abbé de Nanteuil, et ses compagnons saint Hélier, saint Sever et plusieurs autres dont les exemples et suffrages méritaient bien qu'on s'y appliquât. Ces raisons, jointes ensemble avec plusieurs autres, engagèrent notre évèque à donner ses soins à cette réforme et à cette nouvelle impression du bréviaire de Coutances.
« On a vu plus haut que cette baronnie avait été cédée par l'évêque Arthur de Cossé à M. de Matignon. — Le ms. M écrit au lieu de retirer, retenir.
* Dans le ms. M, on lit après archevêque de Rouen : on ne pente pas que Saint Léon ait été archevêque de Rouen, et apôtre de Bayonne et de la Biscaye.
« ... et nunc edimus, » dit-il en sa préface, « seve- <( ritati nostrum temporum accommodatius. Addidimus « plures sanctorum prœsertimque domesticorum et « recens cœlestibus per inconcussam Sedem Aposto- « licam adscriptorum historias . . . »
Il observa prudemment de ne point changer les antiennes, les répons, les hymnes, ni les autres choses notées dans les antiphonaires, graduels et processionnaires, parce qu'il n'était pas aussi facile de les changer et d'en faire de nouveaux comme il l'était des bréviaires, et [afin] que le commun du peuple, qui était accoutumé à ces paroles et à ces notes anciennes, demeurât toujours dans la même facilité d'appliquer leurs cœurs et leurs voix à louer Dieu : « Nobis vero, » dit-il, « antiphonas, invitatoria, responsoria aut hym- « nos immutare religio fuit, ne qui in singuiis série vantur ecclesiis antiqui et notati , ut vocant, libri « inutiles remanerent : atque ut plebs sua sancta his « asBueta laudem septies in die expeditius unà cum « clero diceret, cum beatus existât populus, sicut dicit a psalmista, qui scit jubilationem *. » Il fut publié et achevé d'imprimer au mois d'avril 1663.
L'an suivant 1664 et le premier septembre sont célèbres par l'invention des reliques de saint Gaud, autrefois évoque d'Evreux, puis religieux à Sciscy,
4 Breviarhun Constantiense in Neustria , editum jussu lllustrissimi ac Reverendissimi Domini D. Eustachii de Lesseville, episcopi ecclesim Conttantiensis, Domini nostri Régis in suis consitiis acparlamenti curia consiliariij Comitis Brivatensis, Doctoris ac socti Sorbonici; neenon ejusdem ecclesim capihdi consensu. Pars Hiemalis. Parisiis, apud Fredericum Léonard, via jacobea, sub scuto veneto. M. D. C LXHI. Cum privilegio Régis.
duquel- nous avons déjà parié deux fois '. M. de Lesseviile, faisant sa visite en l'église paroissiale de Saint-Pair, fut averti que le corps de ce saint évoque gisait encore dans cette église depuis environ onze cents ans, qu'il y mourut en saint ermite après avoir quitté son évèché ; que, selon qu'il est contenu en un ancien manuscrit de cette église *, en 1131, le 22e juillet, sous l'épiscopat de Richard de Brix, ce corps saint avait été par révélation trouvé par le curé du lieu dans un tombeau de pierre entier 9, ayant encore sa chair et sa peau « cutem cum carne adhuc haben- « tem », avec l'inscription que nous avons déjà remarquée : « Hic requiescit sanctus Gaudus, episcopus Ebnoi- « censis », gravée sur la pierre ; qu'il s'y était fait plusieurs miracles ; que ce tombeau avait été rétabli sans rien changer au corps de ce saint, ni à sa situation, mais seulement mis au-dessus une forme de sépulcre de pierre avec de petites fenêtres, ainsi qu'il est expressément porté par cet ancien manuscrit, et que, depuis ce temps-là, il s'y était toujours opéré et s'opérait encore tous les jours plusieurs merveilles, spécialement à l'égard des malades du flux de sang : « Post hoc facta sunt et fiunt adhuc miracula in- « numerabilia ad laudem et honorem sanctissimi con- « f essor is Gaudi. »
Toutes ces choses obligèrent le seigneur évoque de
* V. t. I« de cet ouvrage, p. 7, 10, 13, 14, 171, 17St 173.
» V. ibidem, p. 171-173.
' Les deux mss. ajoutent ici les mots de Saint Gaud, que nous avons cru devoir supprimer.
se faire lire ce manuscrit et, étant très humblement supplié par tous les paroissiens de Saint-Pair et autres assistants, et spécialement par le curé du lieu, plusieurs autres curés et prêtres voisins, de faire fouir en ce lieu et visiter ce saint corps, il se revêtit de son rochet, camail et croix pastorale, invoqua le nom de Dieu et le fit invoquer par tous les assistants, fit le signe de la croix sur la terre, donna le premier coup de pelle, qui fut suivi par les prêtres seuls qui tirèrent la terre, et, après avoir foui trois ou quatre pieds, trouvèrent une forme de sépulcre de pierre, rempli seulement de terre avec les petites fenêtres telles qu'elles sont désignées dans ledit manuscrit. On tira toute cette terre et on découvrit une couverture de ciment de la longueur d'un corps humain en forme de dos de bahut. Chacun, par ordre de révoque, redoubla ses prières ; eusuite de quoi, ayant recommencé à donner le coup le premier sur le cercueil, qui était très dur et très épais, les prêtres continuèrent. On l'ouvrit enfin et on vit les ossements de saint Gaud encore tous rangés, attenant les uns avec les autres, vermeils comme s'ils venaient d'être dépouillés de leurs chairs, avec même un peu de chair et de peau à des endroits. Ils semblaient encore tout onctueux, comme s'ils avaient nagé longtemps en quelque précieux baume.
L'évêque défendit d'en faire une plus grande ouverture, ni d'en prendre aucuns ossements et fit recouvrir ce lieu décemment, en attendant une célèbre translation avec toutes les cérémonies et solennités requises. Il entonna ensuite le Te Deum, chanta l'oraison du
saint après l'antienne, et, le verset des confesseurs pontifes chanté par le chœur, on en dressa procèsverbal, et c'est de lui que j'ai extrait ce que nous venons de dire \
L'an suivant, 1665, le 3° décembre f, nous perdîmes ce bon prélat, comme nous avons déj^ marqué. L'assemblée générale du clergé devait se tenir ; il était un des députés de la province; il était logé à Paris, proche les grands Augustins. Il fut saisi d'une apoplexie de laquelle il mourut presque subitement. Son corps fut inhumé dans l'église de ces religieux, dans la chapelle de Sainte-Monique, en une cave qui appartient à ceux de cette famille de Lesseville et où ses ancêtres sont inhumés.
Comme il fut surpris de la mort, il ne fit point de testament, mais ses héritiers y ont suppléé abondamment. Ils ont anobli la chapelle de Saint-Eustache en notre cathédrale et ont fondé l'office de ce même saint martyr dont il portait le nom, avec un obit le lendemain de cette fête pour le repos de son âme, et ont en outre donné à cette église un ornement complet de velours noir, qui est parfaitement beau.
Le nécrologe de l'abbaye de Cherbourg fait mémoire de lui et marque son décès le 4* décembre en ces termes : « Pridie nonas decembris, obiit Eustachius
* S. Frère cite {Manuel du Bibliographe normand, II, 504) une Vie de saint Gaud, in-12, publiée à Coutances cette même année 1664.
* Le Gallia chrittiana, XI, 908, fixe en eftet sa mort au 3 décembre; les deux mss. dont nous nous servons donnent la date du 8 décembre, mais il est vraisemblable que les copistes ont pris pour un 8, un 3 mal fait.
a de Lesseville, episcopus Constantiensis, aniio « 1665. » Il marque encore un service pour le repos de son âme le V du même mois, aussi en ces termes : « 7* idus decembris, commemoratio pro memoria Eustachii, Constantiensis episcopi. » C'est le seul lieu de piété autre que* la cathédrale où j'ai remarqué où Ton ait mémoire de lui.
Le chapitre, ayant appris sa mort, ordonna et fit faire aussitôt le service accoutumé, après lequel s'étant assemblé à l'ordinaire, furent choisis pour vicaires généraux, pendant la vacance du siège, les sieurs de Gourmont, Le Rossignol, Duchemin et Basire. L'office de secrétaire fut continué à M. de Cheruse1, et celui d'official à M. Basire et de promoteur à M; de La Luzerne, tous chanoines et qui avaient eu les mêmes dignités du vivant de M. de Lesseville, tant cet illustre corps avait de respect pour éa mémoire.
i Ils. M : M. Chervise.