CHAPITRE VIII
DE LOUIS d'eRQUERY
La plupart des évèques dont nous avons à parler ont été évèques de faveur, élevés à cette dignité par le choix des princes. Il y en a eu de grands mérites et de piété; mais ces raisons ont eu souvent moins de part à leur élévation, que celles de politique, de bien, de récompense et d'intérêt, les papes et les souverains ayant peu à peu ôté aux églises le droit de se choisir des pasteurs.
Louis d'Erquery fut ainsi élevé par l'autorité du pape et du roi à la première dignité de notre diocèse; il était conseiller au parlement et au premier conseil de sa majesté, ainsi que nous le trouvons dans le rôle des grands qui assistèrent en un conseil du roi en 1331 , au carême. Messieurs de Sainte-Marthe disent qu'il était fils de Raoul Herpin, chevalier, grand panetier de France, et qu'il avait un frère nommé Simon qui fut vice-roi : « Patria Bellovacensis Ludovicus, filius « Radulphi dicti Herpini militis, magni Francias pane- « tarii, fratres habuit Simonem dominum d'Erçuery
« proregem in Occitania'... » Dans le catalogue des grands panetiers de France depuis Philippe Auguste jusqu'à notre temps, Raoul Herpin, seigneur d'Er* query, est nommé le dixième. Je trouve encore son nom dans les rôles de Tarrière-ban , imprimés par La Roque, des années 1316, 1317, 1318 et 1319 : dans le premier de ces rôles, il est marqué au nombre de ceux qui devaient se trouver à Paris, en la quinzaine de Pâques 1316, ayant avec lui 15 hommes d'armes; et, dans l'autre, il est seulement nommé Herpin d'Erquery sans le prénom de Raoul, et ce entre les seigneurs du pays de Senlis.
A l'égard de Simon d'Erquery, frère de notre évèque, le même de La Roque en son Traité de la noblesse^ parlant au chapitre XXIII du droit des francs-fiefs et des nouveaux acquêts ^ [dit] que « par lettres données a Tan 1339 au mois de juillet , pour les Sénéchaussées « de Toulouse et de d'Albigeois, Sa Majesté députa... (c pour recevoir les finances que dévoient au Roi les « non-Nobles et les Ecclésiastiques, pour les choses « qu'ils avaient acquises des personnes Nobles, » entre autres : « Simon sire d'Erquery, Chevalier, Conseiller, «et Maître des Requêtes de l'Hôtel du Roi, et son Capi- (c taine ordinaire au païs de Languedoc*. » Il y a longtemps que cette famille, qui portait d'argent au lion de gueules, est éteinte et que les biens en sont passés en la famile de Montmorency par alliance.
Il était chanoine de Paris lorsqu'il fut choisi pour
« Gallia christiana, XI, 886.
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être nqtre évèque; c'est une particularité que nous apprenons de François Farin en son histoire de la ville de Rouen, en l'an 1337. Il dit entre autres choses que l'échiquier fut tenu, en présence de noble et discrète personne Louis d'Erquery, chanoine de Paris.
Il parait, par les registres du Vatican cités par messieurs de Sainte-Marthe, quoiqu'il y ait de l'erreur en leur citation, que le siège vaqua peu de temps après la mort de son prédécesseur, Louis d'Erquery y étant marqué être évèque de Coutances le mois de janvier suivant. Je ne trouve aucun acte de lui avant l'an 1350 ; néanmoins celui-ci semble en supposer de précédents.
Cette charte dont je veux parler^ contient un acte de juridiction ordinaire de notre prélat exercée sur les prieurs et chanoines réguliers de Saint-Lo de Rouen. Elle mériterait pour son importance d'être traduite tout entière et insérée ici; mais, outre que nous n'en avons pas le commencement, elle est d'un style si long et si ennuyeux selon la manière d'écrire de ce tempslà, que nous nous contenterons d'en rapporter les points principaux, sauf à la donner dans sa langue naturelle dans notre recueil.
Premièrement , notre évèque défend au prieur et à ses religieux, sous peine de suspense divine et même d'excommunication, comme désobéissants, de porter ou souffrir porter des habits étroits, indécents et éloignés de la modestie religieuse et canoniale, faisant exprès commandement au sous-prieur, vertu de sainte obédience, si quelqu'un de ces chanoines devient immodeste dans ses habits, qu'il soit un an entier
sans lui fournir aucun argent pour se vêtir, quelque besoin qull ait d'habits, de souliers, chausses, linges de chemises, mais que lui-même sous-prieur ait soin de lui en acheter et fournir qui soient selon les canons.
Il ordonne ensuite que si l'on fait à ces religieux quelques legs pieux en argent, cet argent soit déposé dans un coffre-fort, dont le prieur et le sous-prieur aient chacun une clef, lequel, à la fin de chaque année, sera ouvert en présence de lui évêque ou de celui qu'il aura député pour cela, pour être cet argent employé suivant son ordinaire, conformément à l'intention des donateurs, si faire se peut.
Item, si quelques-uns des religieux sont demandés pour aller à des obsèques, il ordonne que le sous-supérieur en ordonne et dispose de tout, selon qu^il le jugera à propos, et que si on reçoit quelque émolument de ces obsèques ou par quelques autres legs pieux, que le cellérier les reçoive, en donne le récépissé aux donateurs et un mémoire de ce qu'il en aura reçu au supérieur.
Item, que le prieur ou supérieur rende au bout de l'an à la communauté l'argent qui lui aura été mis entre les mains pour acheter des rentes ou du fonds au bénéfice de ladite communauté, pour la communauté même.
Item, que le prieur deux fois par an^ savoir à la Saint-Michel et à Pâques, rende compte, en présence de l'évêque, ou des députés de sa part, et des chanoines, de tout ce qu'il aura reçu et employé, et que le surplus,
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s'il s'en trouve, soit séparé également entre lui et la communauté.
Enfin, que le prieur et supérieur, et le frère Robert Buham, jureraient en sa présence, foi de prêtre, en mettant la main sur la poitrine, d'observer exactement et diligemment ces ordonnances faites pour le bien et l'avantage de cette communauté, et même de leur avis, à quoi aussi ils consentirent de bonne volonté, en pré* sence des témoins, et lui évèque prononçant toutes sortes de suspenses et excommunications contre les contrevenants dont cet acte devait tenir lieu de toute monition, ajoutant encore qu'il n'entendait pas par ces présentes préjudicier aux autres ordonnances que ses prédécesseurs auraient faites ci-devant.
Il est porté que ce que dessus a été fait, statué et ordonné par lui évèque dans ledit prieuré de Saint-Lo de Rouen, dans la chambre haute où il demeurait, caméra superiori, l'an 1350, le 16* jour d'avril, l'an 8* du pontificat du pape Clément VI, [en] présence de vénérables et discrètes personnes, messires Lucas lustra, archidiacre et ofiicial de Goutances, Pierre le Jeune et Guillaume Encage, Renaud des Prés, Pierre Le Chandelier, clercs notaires en la cour de Rouen, Jean Boullen, bourgeois de Saint-Lo, Jean Veron, curé de Soûle, du diocèse de Coutances, avec quelques autres, et enfin l'acte notifié et reçu par Pierre Le Clerc, du diocèse de Soissons, notaire apostolique.
Ces circonstances et diverses autres formalités que les curieux pourront voir dans l'acte que nous donnerons entier, sont considérables en ce qu'elles font une
preuve authentique de la dépendance de ce prieuré de Saint-Lo de Rouen de notre église et de nos évèques de Coutances.
La résidence la plus commune de Louis d'Erquery était la cour.: il était conseiller d'État; son inclination Ty attachait d'ailleurs. On avait été si mécontent de l'administration des finances jusqu'alors, au moins pendant le règne des derniers rois, qu'on jugea à propos de les faire régir par un conseil particulier, dans lequel il y aurait quatre évoques. Louis d'Erquery en fait un; aussi le trouvons-nous fort peu à Coutances ou aux autres parties de son diocèse, si ce n'est en celle qui est au milieu de Rouen. Il s'y plaisait beaucoup; on garde encore dans les archives de ce prieuré, des registres de diverses ordinations qu'il y a faites.
Notre Cotentin cependant était régi par des grands vicaires qui avaient l'administration de son spirituel et de son temporel ; ainsi, dans un acte passé le samedi après la fête saint Martin d'hiver^ l'an 1351, entre les religieux de Cherbourg et le curé de Sainte-Geneviève, l'official de Yalognes devant lequel il se passa, Sidrel, [était] commissaire en cette partie de vénérables et discrètes les sieurs vicaires, tant au temporel qu'au spirituel, de révérend père en Dieu le Seigneur Louis, par la grâce de Dieu évèque de Coutances, étant pour , lors hors de son diocèse , in remotis nunc notarié absenHs^ .
Il paraît néanmoins, par une charte datée de Yalognes le cinquième février 1 352, que l'on comptait encore
• Inventaire des archives de la Manche, H, 3449.
de Tan 1351, qu'il était alors en son diocèse. Cet acte contient l'approbation d'une chapelle fondée et érigée en l'honneur de saint Michel, dans l'église de Saint- Martin-de-Montaigu\ par feu de bonne mémoire Michel d'Anneville, chevalier, mû à ce faire par piété, fervore devotionis accensus^ pour soi;! salut, celui de ses parents et de ses amis, pro ipsius^ parentum^ consortiumque salute^ laquelle chapelle il avait dotée de la quatrième partie des dîmes de ladite paroisse qui lui appartenait, dont la valeur annuelle était ou pouvait être de 15 sous tournois forte monnaie, suffisant pour l'entretien d'un chapelain perpétuel et titulaire qui desservirait ladite chapelle et serait en obligation d'y célébrer quatre messes la semaine, et en outre aurait ledit chapelain cent sous de rente sur les autres biens du susdit fondateur, dont et du tout ledit seigneur évèque Louis, ayant fait faire diligente enquête par discrète personne Thomas Fabri, son officiai à Yalognes, suivant l'ordre qu'il en avait donné, « vivas « vocis oraculo, » il confirma le tout : Nos. . . devotionem « laudabilem et motum salubrem ipsius quondam « domini Michaelis, ex eo quod augmentât cultum Dei, « quem semper augeri cupimus, ad supplicationes exe- « cutorum testamenti domini Michaelis, humilem et (( devotum ipsiun capellanum tanquam sufficienter « fundatum et dotatum, laudamus, approbamus ac nos- « tra autoritate praesenti scripti patrocinio confirma- « mus, et ipsum ecclesiasticum beneficium nos crea-
«Arr. deValognes.
tt mus... DatumYalIoniis^die 15* februarii 1352. n Nous la rapporterons entière en son lieu.
J'ai lu, dans Fauteur du Neustriapia\ que notre évêque Louis confirma aux religieux et abbé de Thorigny les biens qui lui avaient été donnés en son diocèse, qui sont entr 'autres une partie des dîmes de la paroisse de Fervaches*, cette année susdite 1352. Il ne m'a paru depuis ce temps-là aucun acte par lequel j'aie pu connaître qu'il ait été en notre Diocèse, au lieu que nous avons plusieurs monuments de son absence dont nous rapporterons quelques-uns.
La France, en ce malheureux siècle, était en un état très-pitoyable, accablée de tous les fléaux de la colère de Dieu. Nos historiens en parlent d'une manière qu'on ne peut entendre sans horreur, jusqu'à écrire que les personnes qui naquirent en ces temps infortunés furent d'une complexion très faible, petits, sans force ni santé.
Quoi qu'il en soit du reste du royaume et de la province, il est certain que rien n'était en plus mauvaise disposition que l'état de notre Gotentin. Ce serait inutilement que nous le répéterions ; nous en avons assez dit pour le faire comprendre dans notre histoire générale de notre pays, suivant les extraits que nous avons faits du cartulaire de la Bloutière, dont l'écrivain Guillaume le Gros était témoin oculaire.
Trois chartes de ce même prieuré de la Bloutière nous font foi de l'absence de notre évêque Louis. Par
'Page 916.
*Arr. deSainfi-Lo.
la première, datée du samedi après la saint Martin d'hiver 1361, Richard, vicaire général de révérend père en Dieu et seigneur Louis d'Erquery, absent de son diocèse, in remotis nunc agentis^ confère, à la présentation du prieur de ce lieu, la cure de la Bloutière, à frère Laurent le Breton. Par la seconde^ datée du jeudi après la Pentecôte l'an 1360, les vicaires généraux du même prélat, in remotis nunc agentis^ permettent à Guillaume le Gros, prieur de ce monastère, d'ériger un second autel dans . l'église , suivant les fins de la requête qui leur en avait été présentée par ce prieur, attendu le grand concours du monde qui y venait de toutes parts pour y recouvrer la santé, spécialement à cause des miracles qui s'y faisaient très-souvent à l'égard des personnes qui étaient attaquées de l'épilepsie. Et enfin par ime troisième charte, datée du jeudi après la Saint-Georges 1370, les mêmes vicaires généraux du même évêque encore absent, donnent permission aux mêmes prieur et religieux d'ériger un troisième autel pour les mêmes raisons.
Ce fut par devant ces mêmes grands vicaires, en l'absence de l'évêque, que l'an 1362 se passa certain appointement entre les moines du Mont-Saint-Michel et le seigneur de Coudeville\ par lequel le patronage de cette paroisse fut jugé aux religieux, lequel néanmoins ne leur demeura entier que jusqu'en l'an 1396, auquel Jean Costard, seigneur du lieu, renouvelant le procès pour ce patronage, il fut jugé alternatif, à con-
< Arr. de Gontanoes.
dition que Gostard et ses successeurs payeraient aux moines crat sous de rente.
Ce fut encore par le jugement ou médiation des mêmes grands vicaires de l'évèque absent, que fut fait appointement entre les moines du Mont-Saint-Michel et les frères de THÔtel-Dieu de Goutance, en 1369, par lequel les moines cédèrent aux frères la part qu'ils avaient aux dimes de la PommerayeS moyennant 32 quartiers de froment de rente ; mais depuis, c'està-dire r^in 1490, fut passé entr'eux autre appointement par lequel lesdits moines du Mont laissèrent auxdits frères de THôtel-Dieu ce blé, moyennant 32 sous de rente.
Louis d'Erquery, cependant, était en cour comme un des principaux et plus fidèles conseillers de Gharles, ou régent, ou roi. Gharles fut roi au commencement d'avril l'an 1364, auquel temps son père, le roi Jean, mourut à Londres, où il était repassé pour traiter, dit-on, de la liberté des otages qu'il avait été obligé de donner pour sortir lui-même de la captivité.
Ce nouveau monarque, je veux dire Charles V, ayant été sacré à Reims, vint peu de temps après à Rouen, où, si l'on croit les mémoires de cette église métropolitaine, il eut quelque différend avec les chanoines de cette cathédrale, qui ne fut décidé à son avantage. Le roi allant à l'église, le chapitre le reçut processionnellement au grand portail, et là lui fut présenté l'eau bénite et le livre des évangiles à baiser, par Bernard
« Arr de Coutancea.
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Cariti, archidiacre d'Eu,' comme étant le plus ancien du chapitre, en présence et au préjudice de notre prélat ayant droit de faire la cérémonie, d'autant plus que le roi lui en avait donné Tordre, le tout si nous en croyons le rapport de l'auteur de l'histoire de la ville de Rouen.
En 1368, il assista à la cérémonie du baptême du fils atné du roi, et qui le fut lui-même sous le nom de Charles VI. Cette cérémonie est décrite par l'auteur de la vie de ce roi, que Ton appelle communément la Chronique scandaleuse * ; en voici les termes en ce qui nous regarde : « Ainsi fut apporté ledit enfant jusqu'à (( la grande porte de l'église Saint-Paul , en laquelle « étaient ceux qui attendaient ledit enfant, le cardinal « de Beauvais , chancelier de France , qui ledit enfant « chrétienna, et le cardinal de Paris, en sa chappe de « drap sans autre parement, et les autres archevêques (( de Lyon et de Sens , et les évêques d'Evreux et <( Coutances, de Troyes et d'Arras, de Meaux, de Beauce vais, de Noyon, de Paris, et les abbés de Saint-Ger- (( main-des-Prés, de Sainte-Geneviève, de Saint-Victor « et de Saint-Magloire, tous en mitres et en crosses « et tous furent à chrétienner l'enfant , et cette céré- (( monie se fit le 11 décembre 1368. »
Nous apprenons de M. du Tillet, dans son traité du rang des grands, qu'il ne se tint presque point de conseil d'importance où n'assistât notre prélat. Ainsi, cet écrivain parlant d'un conseil tenu par le roi en
* La Chronique scandaUwe est la chronique de LooiB XI.
son hôtel de Saint-Pol^ le 21* février 1365, nomme les prélats qui y furent en ce rang : « les Archevesques [de Reims et] de Sens, les Evesques de Constances, Noyon, Meaux^ » etc. Il le compte de même en deux conseils tenus au même lieu Tan 1366, savoir le 27 juillet' et le 25 novembre, où du Tillet, après avoir nommé les deux susdits archevêques et Tévèque de Beauvais qui était chancelier de France, fait suivre immédiatement TévèquedeCoutances. Enfin dans deux autres conseils tenus, dit Tillet, pour des aiSaires de grande importance le 9* et IT jour de mai 1369, nôtre évèque, dans le dénombrement de ceux qui y assistèrent, suit les archevêques de Reims, Sens et Tours, et est suivi des évêques d'Evreux, Noyon, Arras, Troyes, Bayeux, Le Mans, Paris, Lisieux et Orléans'.
Au reste, cette résidence continuelle de notre évêque à la cour déplut à bien des gens et donna occasion aux impies de décrier la religion. Ainsi trouvons-nous en rhistoire de Charles YI que M. le Laboureur [a donnée] au public, qu'entre les accusations qui furent [portées] contre le fameux Hugue Aubriot, il fut rapporté au procès qu'étant une fois en Téglise de Saint- Denis et assistant à la messe de l'évêque de Coutances qu'il célébrait derrière le chœur, un religieux qui voyait cet Aubriot distrait et dans un état peu respectueux, étant venu l'avertir de l'élévation de la sainte
« Page 384.
•Ibidem, p. 386.
* Ibidem.