LIVRE CINQUANTE-CINQUIÈME
cent quatre-vingt-sept (1). Le roi son oncle lui proposa plusieurs mariages avec des filles de ducs et de comtes, qu'il refusa toutes par l'amour do la continence; c'est pourquoi le roi, jugeant qu'il serviroit utilement l'Eglise, le vouloit préférer à tous les autres pour remplir les principaux sièges d'Angleterre. 11 lui offrit révôché de Winchester, mais Turquetul , s'en déclarant indigne, le fit donner à Fridestan , son frère de lait. Le roi lui offrit encore l'èvêché de Dorchester , par le conseil de l'archevêque Plegmond ; mais il le refusa avec la même fermeté, et le fit donner à Céolulfe, son chapelain.
Le roi voyant donc que, content de son patrimoine, il étoit sans ambition et sans intérêt, le fit son chancelier, comme très-capable, par sa sagesse et sa fidélité , de régler toutes les affaires temporelles et spirituelles du royaume; et ce fut par son conseil qu'en un même jour il donna à sept églises des évêques qui furent sacrés ensemble par l'archevêque Plegmond. Après la mort d'Edouard, Turquetul continua de servir le roi Edelstan, son fils , et même à la guerre , où il montra une valeur singulière ; et toutefois il fut assez heureux pour ne tuer personne (2). Il servit de même le roi Edmond; et ce fut par son conseil qu'il rappela saint Dunstan , car ce saint prêtre étoit l'ami intime et le confesseur du chancelier.
Le roi Edmond fut tué le vingt-sixième de mai neuf cent quarante-six , après avoir régné six ans et demi , et eut pour successeur son frère Edred , troisième fils du roi Edouard. La seconde année de son règne , il envoya le chancelier Turquetul à York, pour maintenir dans son service le Northumbcr, où ilcraignoit une révolte. Le chancelier logea on passant au monastère de Croiland, ruiné par les Normands plus de soixante-quinze ans auparavant (3). Toutefois , il restoit encore cinq des anciens moines, dont deux s'étoient retires en d'autres communautés ; les trois qui étoient demeurés à Croiland espéroiont toujours que Dieu leur enverroit quelqu'un pour rétablir leur maison. Ils allèrent donc au-devant du chancelier; et, comme le jour finissoit, ils le
Srièrent d'entrer chez eux. Ils le menèrent 'abord faire sa prière au petit oratoire qu'ils a voient dressé en un coin de leur église ruinée , lui montrèrent les reliques de saint Gutlac , et lui contèrent l'histoire de leur désolation, dont il fut sensiblement touché. Puis, le menant à leur hospice , ils employèrent toutes leurs provisions à le traiter , lui et toute sa suite , le mieux qu'il leur fut possible, le priant d'intercéder auprès du roi pour rétablir celte maison, suivant la volonté du roi Edelstan, son frère. Le chancelier le promit , et d'y donner même du sien. Depuis ce jour, il leur fut uni d'une
(1) Vita Saec. 5. Act. B.
p. 507. exing.
(2) Sup. liv Liv, n. 38.
(3) Sup. n. 28. Sup. liv.
Li, n. 54.
affection fort tendre , et publioit partout leur charité.
Au retour d'York , il y logea encore , et leur donna vingt livres d'argent ; puis, ayant rendu compte au roi du succès de son voyage, il l'entretint aussi de ce monastère , et lui fit promettre de le rétablir. Alors il déclara devant tout le monde qu'il vouloit s'y rendre moine lui-même ; de quoi le roi fut surpris , lui représenta qu'étant déjà avancé en ûge, en ayant jusque-là vécu délicatement , il auroit de la peine à pratiquer une vie si austère ; de plus , qu'il lui étoit nécessaire pour les affaires de son royaume. Le chancelier répondit : Seigneur, j'ai servi les rois vos frères et vous, avec la fidélité que je de vois selon mon pouvoir; permettez que je serve Dieu du moins en ma vieillesse ; tant que je vivrai , mes conseils ne vous manqueront jamais, niais certainement je ne porterai plus les armes. Sa retraite étant résolue, il fit crier par les rues de Londres que ceux à qui il devoit se trouvassent tel jour, en tel lieu, pour être payés, et que s'il avoit fait tort à quelqu'un , il le répareroil au triple. Après avoir satisfait tout le monde , il donna au roi soixante terres dont il étoit seigneur, à la réserve de six, voisines de Croiland, qu'il donna au monastère pour offrir à Dieu la dîme de ses biens.
Il vint à Croiland avec le roi la veille de l'Assomption, quatorzième d'août neuf cent quarante-huit. 11 fit avertir les deux anciens moines qui s'étoient retirés ailleurs , et qui étoient recommandables par leur science et leur vertu. Ils revinrent avec joie ; et le jour de Saint-Barthélémy, le chancelier Turquetul quitta l'habit séculier et se revêtit du monastique au milieu des cinq anciens. Aussitôt le roi lui donna le bâton pastoral, et Cédulfe, évêque de Dorcester, qui étoit le diocésain, lui donna la bénédiction abbatiale. Le même jour, le nouvel abbé et les cinq anciens qui faisoient toute la communauté, remirent le monastère entre les mains du roi, qui donna les ordres nécessaires pour rebâtir l'église et les lieux réguliers.
Ensuite le roi, l'abbé Turquetul et deux de ses moines, allèrent à Londres, où l'on tint un concile le jour de la Nativité de la Sainte- Vierge, et là le roi donna solennellement au nouvel abbé le monastère de Cniland, afin de lui en assurer la possession à l'avenir (1). L'acte de cette donation est de l'an neuf cent quarante-huit , souscrit par les deux archevêques Vulstan d'York et Odon de Cantorbéry, et par quatre évêques et deux abbés, dont l'un est sain iDunstan. Turquetul ne voulut point rétablir l'ancien droit d immunité ou d'asile de ce monastère, pour ne point participer aux crimes de ceux qui viendroient y chercher l'impunité. Plusieurs hommes lettrés le suivirent dans sa retraite, et dix prirent l'habit
monastique : les autres , craignant l'austérité de la règle, gardèrent leur habit séculier, demeurant toutefois dans le monastère. Car ils ne pouvoient se résoudre à quitter le saint abbé. Dans la suite, il leur donna un logement séparé avec une chapelle , où ils faisoient l'office du jour et de la nuit aux mêmes heures que les moines. Leur habit étoit uniforme et noir, mais ils n'observoient de la règle que la continence et l'obéissance. La plupart finirent leurs jours dans cette communauté.