L- Mort d'Agapit IL Jean XII, pape
Le pape Agapit II mourut l'an neuf cent cinquante-six , après avoir tenu le saint-siège près de dix ans. Le patriarche Albéric étoit mort dès l'an neuf cent cinquante quatre, et son fils Octavien, quoique clerc , lui avoit succédé en sa dignité et son autorité dans Rome. Après la mort d'Agapit, les Romains l'excitèrent à se faire élire pape, quoiqu'il ne fût âgé que de dix-huit ans au plus. Il prit le nom de Jean XII (2) , et c'est le premier pape qui ait changé de nom ; comme il avoil joint cette dignité à la puissance temporelle dés Tannée suivante neuf cent cinquante-sept, il assembla une armée , tant de ses troupes que des secours qu'il tira du duché de Spolète , et marcha contre Pandolfe, prince de Capoue, qui, secouru par Gisulfe, prince de Saler ne , résista au pape Jean, et 1 obligea à retourner chez lui. Le pape envoya ensuite demander la paix au prince de Capoue, qui l'accepta , et ils firent alliance.
Ll. Mort de Théophylacte. Polyeucle, patriarche de Con-
slantinople.
A Constantinople, le patriarche Théophylacte mourut le vingt-septième de février, indiction quatorzième , Tan du monde six mille quatre cent soixante-quatre, de J.-C. neuf cent cinquante-six , ayant tenu le le siège vingt-trois ans, et vécu environ quarante (3). Car il fut mis en possession de celle dignité dès ïèi'j^e de seize ans. Tant qu'il demeura sous la conduite d'autrui, il parut sage et modéré : mais dès qu'il fut en âge d'agir par lui-même, il s'abandonna aux actions les plus criminelles elles plus honteuses. 11 meltoit en vente tous les ordres de l'église et les promotions des évoques. 11 étoit passionné jusqu'à la folie pour la chasse et pour les chevaux, dont il avoil plus de deux mille, et ne les nourrissoit pas de foin et d'orge, mais de pignons, de noistUles, de pistaches, de dattes, de raisins secs et de figues trempées dans d'excellent vin , avec les parfums les plus exquis. Un jour de jeudi-saint , comme il cèlèbroit la
(1) Mab.SaBC.5,Be.p.36i. MS. an. 957.
' (2) Frod. Chr. 954. V. (3) Ced. p. 638. C. Sup. Baron, an 955 Baron, ex n. 12.
messe , celui qui avoil soin de son écurie vint lui apporter la nouvelle qu'une telle cavale, celle qu'il estimoit le plus, venoit de mettre bas. Il en fut si ravi , qu'ayant achevé la liturgie le plus vile qu'il put , il alla tout courant à l'écurie voir le nouveau poulain , et revint à la grande église achever le reste de ToiRce. Il introduisit la mauvaise coutume de danser dans les églises aux grandes fêles avec des contorsions indécentes, des éclats de rire, et des chansons triviales. Enfin, courant à cheval, il se froissa contre une muraille et cracha du sang. Après avoir été à la mort, il se porta mieux , mais il ne se corrigea pas , et continua de vendre les évéchés, d'aimer ses chevaux , et mener une vie molle et indigne de son rang (1). Il traîna ainsi deux ans, et son mal se tourna en hydropisie, dont il mourut.
Son successeur futPolyeucte, eunuque né et élevé à Constantinople. Il embrassa dés Tenfance la vie monastique et la pratiqua longtemps avec réputation ; aussi les motifs qui portèrent l'empereur Constantin à le choisir pour patriarche, furent sa science non commune, sa vertu et son amour pour la pauvreté. Il fut ordonné le troisième jour d'avril, la même année neuf cent cinquante-six , par Rasile, archevêque de Césarée en Cappadoce; car l'empereur , irrité pour quelque sujet contre Nicèphore. archevêque d'iléraclée, ne lui permit pas de faire celte ordination. On en blAma fort lempereur , l'archevêque de Césarée et même le patriarche Polyeucle, comme n'ayant pas dii souffrir d être ordonné contre les règles. Car Ryzancen'étoit originairement qu'un évêché suffragant d'iléraclée ; c'est pourquoi, quand il fut devenu siège patriarcal, l'archevêque d'iléraclée conserva s(m droit d'ordination. Mais en cas que le siège d'Héraclée fût vacant, l'ordination du patriarche de Constantinople apparlenoit au métropolitain de Césarée comme prololrùne, c'est-à-dire , évêque du premier siège. Car ceux qui étoient exarques, avant Téreclion du patriarcal de Constantinople ne furent dejmis que prototrones.
Le patriarche Polyeucle parla avec beaucoup de liberté contre l'avarice des parents du vieil empereur romain ; et le samedi-saint , comme lempereur Constantin vint à l'église , il Texhorla à en faire justice : ce qui ne lui plut pas comme étant gendre de Romain (2). Rasile, premier chambellan de l'empereur, qui étoit fils de Romain et d'une esclave , agit si fortement par le moyen de sa sœur l'impératrice Hélène , que Constantin se repentit d'avoir fait Polyeucle patriarche, et chercha quelque prétexte de le déposer, y étant d'ailleurs puissamment excité par Théodore, archevêque de Cyzique. La première année de
(1) Post. Theop. p. 276, (2) Cedr. p. 6i0.
son pontificat, Polyeucle mit dans les dyptiques le nom d'Euthymius, son prédécesseur, qui avoit reçu à la communion l'empereur Léon le philosophe, après son quatrième mariage (1). Quelques évoques le trouvèrent mauvais, et peu s'en fallut qu'ils ne renonçassent à la communion de Polyeucle ; mais ils se soumirent si promplemenl à la volonté de l'empereur , qu'ils se firent moquer d'e x. Vers le même temps, on apporta d'Anlioche à Constantinople une main de saint Jean-Rapliste , dérobée par un diacre , nommé Job. Quand elle fut arrivée à Chalcédoine , l'empereur envoya la galère impériale avec les plus considérables du sénat, le patriarche Polyeucle alla aussi au-devant avec tout le clergé , on porta le luminaire et Tencens , et on mit la relique dans le palais.
LU Saint Paul de Latre.
La même année neuf cent cinquante-six, mourut saint Paul de Latre, anachorète fameux et très-eslimé de Tempereur Constantin. Il étoit né en Asie, à Elée près de Pergame; son père, Antiochus, officier sur la flotte, ayant été tué à la guerre contre les musulmans , sa mère Eudoxie se retira en Rithynie, près de Marycate, d'où étoit saint Joannice (2). Elle avoit deux fils, Rasile et Paul , dont nous parlerons. Elle maria Rasile , mais sur le point des noces il s'enfuit au Mont-Olympe, et se fit moine dans la laure de saint Elie ; puis , se trouvant importuné des visites de ses parents et de ses amis , il se retira plus avant , à Rrachiane , près du mont de Latre (3). De là il envoya chercher son frère , qui depuis la mort de leur mère étoit tombé dans une telle pauvreté, qu'il éloil réduit «i garder les pourceaux. Il le mena au mont de Latre , et le mit entre les mains de Pierre, abbé du monastère nombreux de Carie, que lui-même avoit fondé. Cet abbé , voyant les excellentes dispositions du jeune Paul, le retint pour le service de sa personne. Rasile retourna au Mont- Olympe , et mourut abbé de la laure de saint Elie.
Paul s'exerroit à mater son corps , et particulièrement à vaincre le sommeil. On ne le vit jamais couché pour dormir; il s'appuyoit seulement contre un arbre ou conlre une pierre. On ne lui entendit jamais dire une parole oiseuse. Etant appliqué à la cuisine , le souvenir du feu de l'enfer lui faisoit verser des larmes. L'abbé Pierre lui refusa toujours, à cause de sa jeunesse, la permission de se retirer dans le désert, qu'il lui demandoit instamment; mais, après la mort de Tabbé, Paul communiqua son dessein à Démètrius , son ami, et ils se retirèrent ensemble à la cime du mont
11) Sup. I. Liv, n. 40. 2450, fol. 204,
(2) Mi. Bibl. Reg. n. (3) Sup.Uv.XLYUl,n.23.
de Latre , près la laure des Cellibares. Paul s'arrêta à une grotte nommée de la Mère-de- Dieu. Démètrius vouloil se mettre plus près de la laure, pour trouver de quoi subsister. Non, dit Paul, il faut demeurer ici. Et de quoi vivrons-nous? dit Démètrius. Du fruit de ces arbres , reprit Paul, montrant des chênes chargés de glands. Des pourceaux n'en mangeroient pas, répondit-il, à présent qu'ils ne sont pas mûrs. Vous parlez, dit Paul, suivant la prudence de la chair. Après avoir été huit jours sans manger, ils essayèrent de manger de ces glands , qui les firent vomir jusqu'au sang. Hé bien! mon père, dit Démètrius, ne vous Tavois-je pas bien dit? Paul répondit : Ils nous ont délivrés de nos mauvaises humeurs , nous ne serons plus malades.
Démètrius, n'y pouvant tenir, se rapprocha de la laure, et se joignit à un vieil anachorète, nommé Mathieu, homme d'une grande sainteté. Il lui conta ce qui lui étoit arrivé avec Paul , et comme il étoit demeuré sans aucun secours humain. Mathieu lui dit : Demeurez ici , mon fils, et portez-lui dans le temps qu'il voudra quelque partie de la nourriture que Dieu nous donne. Démètrius ayant rapporté ce discours à Paul, il dit, pleurant de joie : Vous voyez, mon frère, que Dieu ne délaisse point ceux qui s'abandonnent à lui ; Paul demeura donc huit mois dans celle caverne , pratiquant des veilles et des jeûnes exraordinaires , faisant des génuflexions sans nombre et souffrant des tentations violentes du démon.
Ensuite Paul et Démètrius revinrent à leur monastère de Carie par ordre de Tabbé ; mais, peu de jours après , il permit à Paul d'en sortir encore. Il retourna au mont de Latre, où il trouva Alhanase, qui, après avoir gouverné un monastère, vivoit en retraite près la laure du Sauveur. Paul le pria de lui faire bàlir une colonne près de la laure , et Alhanase lui indiqua une colonne naturelle, c'est-à-dire une roche très-élevée , au haut de laquelle étoit une grotte. Un autre Alhanase, du temps des iconoclastes , ayant quitté Constantinople pour éviter la persécution , avoil passé vingt-deux ans dans cette caverne. Paul y entra sans aucune provision ; mais un laboureur, cherchant deux de ses chèvres , trouva Paul , et prit soin de lui porter à manger avec les petits meubles nécessaires , une lampe , une pierre à fusil, ua peu d'huile. Ce laboureur s'étant retiré pour la récolte de ses fruits, Paul demeura plusieurs jours sans manger ; enfin, respirant à peine, il ramassa ses forces et but l'huile et l'eau de sa lampe , ce qui le remit un peu. Ensuite Alhanase se souvint de lui , et lui apporta la nourriture nécessaire , car il n'en vouloit pas davantage ; et Démètrius , ayant appris comme il vivoit, prit aussi soin de lui. Paul demeura douze ans dans cette caverne, où il souffrit encore de grandes tentations des démons pendant trois ans. Comme il avoit un grand désir d'y faire célébrer le saint sacrifice , Athanase
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[ An de J.-C. OSfi.
AndeJ.-C. 959.)
prépara une échelle , et un prêtre y monta avec quelques autres. Après l'élévation , tous cédèrent à Paul l'honneur de communier le premier ; et il arriva un tremblement de terre et un mouvement des roches qui effraya les assistants ; mais ceux qui étoient demeurés en bas ne s'en aperçurent point. Paul , ayant besoin d'eau, fit sortir près de sa caverne une fontaine qui coula toujours depuis.
Dès lors il devint célèbre ; plusieurs venoient recevoir ses instructions , et il se forma une laure près de sa caverne. Les uns y bâtirent des cabanes, les autres se logèrent dans dos cavernes voisines; puis on bâtit un petit oratoire sous le nom de Saint-Michel. Paul, si peu soigneux de sa subsistance, pourvut abondamment à celle de ses disciples pour leur ôter tout prétexte de relâchement. Il distingua ceux qui dévoient demeurer seuls ou vivTe en communauté. Ils n'a voient rien de caché pour lui , n'alloient nulle part sans son congé , n'osoient cuire leur pain ou faire la moindre chose sans sa bénédiction , et ne possédoient rien en propre.
Paul, ayant demeuré douze ans dans cette caverne, et importuné des visites de ses disciples et des autres , en sortit secrètement et se retira sur le plus désert de la montagne. Là , n'ayant pour compagnie que les bêtes, il souffroit le chaud , le froid et toutes sortes d'incommodités. Il venoit de temps en temps à la laure encourager les frères, les avertissant surtout de ne se point confier en eux-mêmes. Celui qui le servoit lui portoit de temps en temps quelque nourriture. Démétrius se plaignoit un jour à lui qu'on ne voyoit plus de ces grands hommes et de ces grâces merveilleuses des derniers siècles. Paul lui répondit en souriant : 11 semble que vous ne croyez pas que Dieu soit toujours le même; puis il lui conta plusieurs merveilles qui lui étoient arrivées. Un autre de ses disciples , nommé Siméon , lui demandoit pourquoi il paroissoit tantôt gai et tantôt triste. Il répondit : Quand rien ne me détourne de la contemplation , je me vois environné d'une lumière si agréable que j'oublie la nourriture et toutes les choses terrestres ; mais on m'afflige lorsqu'on m'interrompt et qu'on m'oblige à parler. Aussi, quand il marchoit avec ses disciples, il s'avançoit seul assez loin pour chanter les louanges de Dieu et penser continuellement à lui , outre qu'il voyoit toujours son bon ange.
Le désir d'une plus grande retraite lui fit prendre le dessein de passer à l'île de Samos. Etant prêt à sembarquer, il vit dix soldats prisonniers pour désertion, et dit d'un ton ferme à l'officier qui les conduisoit de les laisser en liberté. Celui-ci, voyant un petit homme mal vêtu , le prit d'abord pour un paysan ; mais il fut touché de sa hardiesse et de la sagesse qui paraissoit sur son visage. Le saint homme lui dit : Dites au gouverneur que le moine Paul vous les a enlevés de force. Il déli-
vra ainsi ces malheureux. Etant arrivé àSamos, il se retira au mont Gercés , dans une caverne où on disoit qu'avoit vécu le philosophe Pythagore. Comme il fut bientôt connu, on venoit de tous côtés recevoir ses instructions, et par sesexhor talions on rétablit les trois laures de cette île que les Sarrasins avoient ruinées. Cepcnpendant les moines de Latre cherchoient Paul de tous côtés ; et enfin , ayant appris qu'il étoit à Samos, ils lui écrivirent par un des leurs, qui le ramena aussilôt, car il ne tenoit à rien. Depuis ce retour, il avança encore dans la perfection.
Sa réputation s'étendoit de tous côtés, et jusqu'à Rome. Le pape envoya exprès un moine avancé en âge pour le voir, examiner sa manière de vivre et lui en faire le rapport. Pierre, roi des Bulgares, lui écrivoit souvent pour se recommander à ses prières. L'empereur Constantin Porphyrogénète lui écrivit plusieurs lettres , que l'on garda long-temps depuis dans la laure. Ce prince , voulant envoyer en Crète une armée navale contre les Sarrasins, consulta le saint, qui lui fit rèpcmseque cette entreprise n'étoit pas agréable à Dieu ; mais l'empereur, ne voulant pas perdre la dépense de cet armement , suivit son dessein et s'en repentit : ce qui lui arriva plus d'une fois. L'empereur lui envoya un jour le patrice Photius , un de ses principaux ministres , avec ordre de bien observer son visage et tout son extérieur; mais, quand le patrice vouloit regarder le saint homme , il ne pouvoit soutenir l'éclat de son visage; ce qui arriva encore à d'autres. Toutefois, cette lumière n'étoit visible qu'à ceux que Dieu vouloit en favoriser. Paul pria ce patrice d appliquer sur la sainte image d'Edesse un linge de même grandeur, et le lui envoyer. Quand on l'eut apporté et déplié , le saint homme y vit clairement l'image semblable à l'original ; mais les autres n'y virent rien. Il employa son crédit auprès de l'empereur pour faire bannir loin de Cibyrréote et de Milet les plus considérables et les plus dangereux des manichéens.
Paul avoit ficcoutumè de faire un festin le dimanche de l'octave de Pâques , et d'y convier beaucoup de monde. L'économe de la laure s(^ trouva une année fort embarrassé , n'ayant ni farine , ni vin , ni légumes. Il en avertit le saint, qui lui reprocha son peu de foi ; et dès le matin vinrent des mulets chargés de pain blanc , de vin , de fromage, d'œufs et de quantité d'autres provisions envoyées par les voisins, entre autres par l'èvêque d'Amazontc et son clergé. On voit par-là quels étoient les mets délicieux de ces festins. Une des fêtes que Paul célébroit avec plus de solennité étoit celle de sainte Accatérine, martyre, q e l'on croit être la même que Catherine; et c'est la preuve la plus ancienne que Ion trouve de son culte. Il avoit une telle affection pour l'aumône, qu'il donnoit tout, jusqu'à sa nourriture et à ses habits ; et enfin il voulut une fois