LIVRE CINQUANTE-SIXIÈME
Vers le même temps, saint Dunstan vint à Rome demander le pallium en qualité d'archevêque de Cantorbéry. Après la mort du roi
Edmond , qui fut assassiné l'an neuf cent quarante-six , Edred , son frère et son successeur, qui était un prince très-pit ux , mit en l'abbe Dunstan sa principale confiance, lui donna la garde de ses trésors et de ses chartes, et gouverna le royaume par ses conseils (1). 11 voulut lui donner l'évêché deW inchester après lamort d'Elfège , et il l'en fit presser instamment par la reine sa mère ; mais Dunstan demeura ferme aie refuser. Le roi Edred, étant mort, eut pour successeur, en neuf cent cinquante-cinq , son neveu Edui , prince jeune et sans conduite , qui ne suivoit que ses passions et les conseils des jeunes gens. Il proscrivoit les riches pour les dépouiller de leurs biens, surtout s'ils étoient vertueux ; il piUoit les églises, méprisoit la religion , chargeoit les villes d'exactions. Il mallraitoit ses parents, même la reine son aïeule , et s'abandonnoit aux femmes avec excès. Dunstan ayant essaye de le corriger , et voyant ses avis méprisés , se retira à son monastère de Glastembury (2).
Il assista toutefois au sacre du jeune roi, qui , le jour même , quitta brusquement les prélats et les seigneurs avec lesquels il avoit diné pour s'enfermer avec une femme qu il entretenoit. Ils en furent honteux et affliges , et Odon , archevêque de Cantorbéry, proposa d'envoyer quelques-uns d'entre eux pour ramener le roi (3). On choisit l'abbé Dunstan, avec un évêque , son parent. Il alla trouver le roi , le tira par force d'entre les bras de cette malheureuse , et lui ayant remis la couronne sur la tête, l'amena devant l'archevêque Odon. La femme ne lui pardonna pas, et ne laissa point le roi en repos qu'il ne l'eut envoyé en exil. Il fit donc premièrement un édit pour ôler les biens à tous les monastères ; ensuite on vint à Glastembury, et , après avoir fait l'inventaire de tout ce qui appartenoil a cette maison , on enleva Dunstan au milieu des plaintes des moines, de ses amis et des pauvres. Il s'embarqua et passa en Flandre, ou le comte le reçut favorablement, et il se retira au monastère "de Saint-Pierre de Gand , le plus estimé de tous pour la piété et les études (4).
L'archevêque Odon , voyant que le jeune roi n'écoutoit point ses remontrances, envoya des gens de guerre retirer par force de sa cour cette concubine, qu'il aimoit le plus ; et après qu'on l'eut défigurée au visage et marque d'un fer chaud, il l'envoya en exil en Irlande. Elle en sortit quelque temps après, et vint à Gloc^ster; mais les gens de l'archevêque la prirent, lui coumTent les jarrets, et, peu de jours après, la Cirent mourir misérablement. Telle était la puissance et la sévérité du prélat. Le roi Edui lui-même, devenu insuppor-
(1) Baron, an. 962.
(2) Sup. liv. IV, n. 20.
Dilniar. l. 2, p. !«• Ap-
Mabill. Saec. 5, p. 575.
(3) Sup. 1. LV, Q. 43.
table pour sa mauvaise conduite, fut chassé, et l'on reconnut pour roi son frère Edgar, en
neuf cent cinquante-sept (1). Peu de jours après son élection , il tint une assemblée générale de tout son royaume , où il cassa toutes les lois injustes de son frère , et répara toutes ses violences. Il rappela glorieusement l'abbé Dunstan de son exil, et lui rendit plus d'honneur que les rois ses prédécesseurs. Quelque temps a près, l'évêché de VVorchester étant venu à vaquer, il l'obligea à l'accepter , et il vint à Cantorbéry se faire sacrer. L'archevêque Odon le fit avec plaisir ; mais, dans la cérémonie, au lieu de nommer Dunstan évêque de Worchesler, il le nommoit archevêque de Cantorbéry, comme s' iU'eùt ordonné pour son église. Les assistants, croyant que c'était par mégarde, le lui firent remarquer, et il leur répondit: Je sais , mes enfants, ce que Dieu opère en moi ; de mon vivant il sera évêque de Worchesler , mais, après ma mort , il gouvernera toute l'Angleterre. L'évêque de Londres étant mort, le roi Edtjar, les seigneurs et les habitants de la ville pressèrent Dunstan de prendre encore cette église. Il s'en défendoit par l'autorité des canons, qui ne permettent pas de donner deux églises à un même évêque ; mais on lui représenta que l'apôtre saint Jean avoit gouverné sept églises et leurs évêques, et que saint Paul avoit eu le soin de toutes les églises. Dunstan se rendit à ces raisons : comme si la mission extraordinaire des apôtres devoit être tirée à conséquence pour la conduite ordinaire de l'Eglise. 11 gouverna donc les deux églises de Londres et de Worchester , comme évêque de l'une et de l'autre.
L'archevêque Odon mourut l'an neuf cent soixante-un , le quatrième de juillet , après avoir tenu vingt ans le siège de Cantorbéry ; et il est compté entre les saints (2). Le roi
f>ria Dunstan de prendre sa place , et ne put ui persuader. A son refus, Elfin, évêque de Winchester , ayant gagné par argent les seigneurs les plus puissants de la cour du roi Edgar, se fit donner cette dignité, qu'il désiroit depuis long-temps ; mais comme il alloit à Rome quérir son pallium , il mourut de froid en passant les Alpes. Le roi pria encore Dunstan d'accepter le siège de Cantorbéry , et il le refusa encore. On choisit donc pour le remplir Berthelin ou Birthelm , évêque de Dorse ; bonliorame, mais si peu capable, qu'au bout de quelques jours le roi le renvoya à son évêché , et revint pour la troisième fois à Dunstan. Tous les év<^ues se joignant au roi, ils lui persuadèrent enfin de passer au siège de Cantorbéry. Aussitôt il partit pour aller à Rome, où le pape Jean lui donna le pallium avec la lettre ordinaire, contenant les devoirs d'un évêque. Il lui donna la lettre de sa main, mais il lui fit prendre le pallium sur l'autel de Saint-Pierre (3).