XXXIX. Saint Mayeul pris par les Sarrasins
Saint Mayeul fit un autre voyage à Rome en neuf cent soixante-treize, et à son retour il prédit aux frères qui l'accompagnoient que l'empereur Othon le grand mourroit cette même année (2). Au passage des Alpes il fut pris par les Sarrasins de Frassinct, avec une grande troupe de gens de divers pays, qui se croyoient en sûreté à la suite d'un si saint homme. Les Sarrasins mirent aux fers tous ceux qu'ils prirent, et le saint abbé, en voyant un qui du haut d'une roche lancoit un dard sur un de ses serviteurs, mit la'main au-devant, reçut le coup, et en porta la cicatrice toute sa vie. 11 ne craignoit point la mort, mais il étoit sensiblement affligé de ne pouvoir secourir tant de captifs arrêtés à son occasion. Toutefois, il obtint par ses prières envers Dieu qu'ils n'en fissent mourir aucun. Comme ils le menoient à leur logement, les principaux d'entre eux lui rendoient honneur, d'autres s'en moquoient et parloient avec mépris de la religion chrétienne.
Alors le saint abbé commença à leur montrer par de fortes raisons l'excellence de notre religion et la fausseté de la leur : ce qui les irrita à tel point qu'ils lui mirent les fers aux pieds, et l'enfermèrent dans une grotte affreuse. Là il demandoit à Dieu la grâce du martyre , mais il eut un songe qui lui fit croire qu'iî seroit délivré : et il trouva sur lui le traité de Tassomption de la Sainte- Vierge , attribué dès lors à saint Jérôme , que les Sarrasins lui avoient laissé par mégarde , en lui ôtant les autres livres. Il compta combien il restoit de jours jusqu'à l'Assomption, et il trouva qu'il
(l) Sup.Uv.XU, D. 40 (2) Syr. lib. «i, c. 10.
Ibid.c. 1.
y en avoit vingt-quatre, c'est-à-dire , que c'étoit le vingt-troisième de juillet. Alors il pria la Sainle-Vierge d'intercéder auprès de son fils , afin qu'il célébrât cette fête avec les chréliens ; après quoi il s'endormit , et à son réveil il se trouva libre de ses fers. Les infidèles, étonnésde ce miracle, n'osèrent l'attacher davantage, et commencèrent à le respecter. Ils lui demandèrent s'il étoit assez riche dans son pays, pour se racheter lui et les siens. Il répondit qu'il ne possédoit rien en ce monde qui lui fût propre, mais qu'il commandoit des gens qui avoient de grandes terres et beaucoup d'argent. Alors ils l'exhortèrent eux-mêmes à envoyer un des siens pour apporter sa rançon, et la taxèrent à mille livres pesants d'argent, afin que chacun d'eux en eut une livre. Labbé Mayeul envoya donc un de ses moines avec une lettre de sa main , qui ne contenoit que ces mots : A mes seigneurs et mes frères de Clugny , frère Mayeul, malheureux captif. Les torrents de Reliai m'ont environné , les filets de la mort m'ont prévenu (1). Maintenant donc, envoyez, s'il vous plaît , la rançon pour moi et pour ceux qui sont avec moi. Cette lettre ayant été apportée à Clugny , y causa une extrême affliction et dans tout le pays. On vendit tout ce qui servoit à l'ornement du monastère; plusieurs gens de bien contribuèrent de leurs libéralités , et on amassa promptement la somme promise.
Cependant le saint abbé s'attiroit de plus en plus la vénération des Rarbares. L'heure du repas étant venue , ils lui offrirent de ce qu'ils mangeoient, c'est-à-dire de la chair et du pain très-rude. 11 répondit : Si j'ai faim , c'est au Seigneur à me nourrir ; ce que vous m'offrez n'est pas à mon usage. Alors un d'eux en eut compassion : il releva ses manches , lava ses mains et un bouclier , sur lequel il pétrit un pain assez proprement en présence de l'abbé , le fit promptement cuire et le lui apporta. L'abbé le reçut, fit sa prière, et le mangea avec action de grâce. Un autre Sarrasin voulant polir un bâton, mit le pied sur une bible que Mayeul portoit toujours avec lui. Le saint homme en gémit , et les autres reprirent leur camarade , disant qu'il ne falloit pas traiter ainsi les paroles des grands prophètes. Le même jour ce Sarrasin ayant pris querelle avec d'autres, ils lui coupèrent le pied dont il avoit foulé la bible. Enfin la rançon étant venue , saint Mayeul fut délivré , et tous ceux qui avoient été pris avec lui , et il célébra la fête de l'Assomption chez les chrétiens , comme il l'avoit demandé. Les Sarrasins ne demeurèrent pas long-temps sans être entièrement chassés de leur poste de Frassinet, par les troupes de Guillaume , duc d'Arles : ce qui fut regardé comme une punition divine de la prise du saint abbé. On lui renvoya ses livres, qui furent trouvés dans leur bagage.
(1) Ps. XVIl, 5, 6.
An deJ.-C. 97i.]