XL. Saint Adalberl rappelé en Bohême
En Bohème, le duc Boleslas, voyant le désordre où cette église étoit tombée depuis l'absence de saint Adalbert , tint conseil avec son clergé, et envoya dire à Villegise , archevêque de Mayence : Ou renvoyez-nous Adalbert, notre pasteur , ce que nous aimons mieux , ou nous en ordonnez un autre. L'archevêque, craignant que ce peuple nouvellement converti ne retombât dans ses anciennes erreurs , envoya à Rome deux députés, savoir, Radia, disciple du saint, et Zraquas, moine, tous deux frères du duc , avec des lettres par lesquelles il prioit le pape de renvoyer Adalberl (1), Le pape Jean XV tint un concile à Rome pour ce sujet l'an neuf cent quatre-vingt-quatorze. Il y eut grande contestation entre les députés , qui redemandoient leurévéque,et les Romains qui le vouloient retenir. Enfin les députés l'emportèrent , et le pape dit : nous vous le rendons , à condition que son peuple le conservera, profitant de ses instructions; mais s'ils meurent dans leurs péchés, il pourra les quitter en sûreté.
Les députés ramenèrent donc Adalbert, après qu'il eut mené cinq ans la vie monastique ; et, quand il arriva à Prague, tout le peuple vint au-devant de lui et le reçut avec une extrême joie, promettant de suivre en tout ses avis. Mais ils retombèrent bientôt dans leur première négligence et dans tous leurs vices. La femme d'un homme noble étant accusée d'adultère avec un clerc , les parents du mari vouloient la décapiter suivant la coutume. Elle s'enfuit à Tèvéque, qui, pour lui sauver la vie, l'enferma dans un monastère de religieuses dédié à saint George , et donna à un liomme fidèle la clef de l'église où elle étoit. Ceux qui poursuivoient la femme , vinrent à la maison de l'évéque pendant la nuit, se plaignant qu'il vouloit empêcher l'exécution des lois , et demandant la coupable avec menaces. Il embrassa les frères qui étoient avec lui, se recommandant à leurs prières, et se jeta au milieu de ces furieux, en disant : Si c'est moi que vous cherchez, me voici. Un d'entre eux lui dit . Tu te flattes en vain de la gloire du martyre ; mais , si on ne nous rend promptement cette malheureuse , nous avons tes frères , et nous nous vengerons sur leurs femmes , sur leurs enfants et leurs terres. Cependant, un traître leur ayant découvert celui à qui l'évéque avoit confié la garde du lieu où étoit la femme, ils l'intimidèrent tellement qu'il leur en donna l'entrée ; ils arrachèrent la femme de l'autel, et lui firent couper la tête.
(1) Act. SS. Ben. Saec. 5, 11, p. 183. Sud. Vita n. 25, p. 870. Boll. 23 Apr. tom. p. 858.
Depuis son retour, saint Adalbert commença à travailler à la conversion des Hongrois, voisins de la Bohême ; il y envoya des missionnaires et y alla lui-même, et y établit un foible commencement de christianisme (1 ). Leur duc étoit alors (ieisa , dont il baptisa le fils Etienne , depuis illustre par sa sainteté.
Le saint évêque , affligé de l'indocilité de son peuple , le quitta une seconde fois et retourna à Rome, dans son monastère de Saint- Alexis et de Saint-Boniface, sous la conduite de l'abbé Léon , le même qui fut légat en France. En ce monastère, il y avoit des Grecs qui sui voient la règle de saintBasile, et des Latins qui sui voient celle de saint Benoît ; et de chacune des deux nations, on en remarque quatre de distingués par leur mérite. Les quatre Grecs étoient : l'abbé Grégoire, le père Nil, j'entends saint Nil de Rossane; Jean, infirme; Stratus, homme d'une simplicité angélique. Les quatre Latins étoient : Jean, remarquable par sa sagesse; Théodore, par son silence ; Jean, par son innocence ; Léon , simple, mais toujours prêt à prêcher (2). Ce dernier avoit été abbé de Nonantule , en Lombardie , et après avoir gouverné ce monastère deux ans , l'a voit remis à l'empereur Othon, lui rendant son bâton pastoral. Il étoit venu à Rome se rendre simple moine à Saint-Boniface, où il finit ses jours; et il est compté entre les saints. Il ne faut pas le confondre avec Léon , abbé du même monastère.
XLL Manson, abbé du mont Cassin.
Aligerne, abbé du mont Cassin, étant mort en neuf cent quatre-vingt-six, Manson lui succéda et gouverna ce monastère pendant dix ans (3). Il étoit abbé de Saint-Magne, près de Fondi, et fut éluabbé du mont Cassin, plutôt par le crédit de Pandolfe, prince deCapoue, son cousin, que par le consentement des moines ; en sorte que quelques-uns des principaux aimèrent mieux sortir que de demeurer sous sa conduite. De ceux-là, deux furent depuis abbés du mont Cassin, trois allèrent à Jérusalem, cinq en lombardie, où ils fondèrent cinq monastères de leur observance. L'abbé Manson prit grand soin du temporel de l'abbaye, et en augmenta les biens par plusieurs donations faites de son temps; mais il vivoit plutôt en seigneur qu'en moine. 11 avoit plusieurs cavaliers à son service , et plusieurs domestiques vêtus de soie , et alloit souvent à la cour de l'empereur.
Un jour, saint Nil l'étant venu voir, le trouva au monastère de Saint-Germain , qui étoit au bas de la montagne dans une situation agréable, et environné de belles eaux (4). Là , Manson , après s'être baigné , dinoit avec les principaux du grand monastère; et, comme
(1) Alla Vita n. 16, p. (3) Sup. n. ll.Chr.Cass. 867. liv- II, c. 12. Mabill. Sax.
(2) V. Mabill. Saec. 5, p. 5, p. 6.'>2
898, 903. (4) Vita Nili, p. 145.
saint Nil l'attendoit dans l'église , il ouït jouer de la harpe dans la salle du festin , et dit à ses compagnons : Souvenez- vous de ce que je vous dis, mes frères : la colère de Dieu ne tardera pas à venir sur ces gens-ci. Allons , sortons de ce lieu. L'année n'étoit pas encore passée, quand on vit l'accomplissement de sa prédiction.
Car l'abbé Manson se rendit si odieux aux habitants de Capoue, principalement à cause d'une forteresse qu'il avoit fait bâtir , qu'ils résolurent sa perle, prétendant qu'il vouloit s'attribuer la principauté (1). Ils furent appuyés dans ce dessein par Adalbéric, évêque des Marses , qui , ayant donné son évêché à un fils bâtard qu'il avoit , vouloit avoir pour lui-même l'abbaye du mont Cassin. Il traita donc avec quelques méchants moines et avec quelques citoyens de Capoue, et leur promit cent livres d'argent, monnoie de Pavie, s'ils le rendoient maître de l'abbaye du mont Cassin, après avoir fait perdre la vue à Manson. Il devoit leur payer comptant la moitié de la somme , et l'autre moitié quand ils lui mettroient dans la main les yeux de l'abbé.
Pour exécuter cette convention, ils allèrent trouver Manson , et le prièrent de venir à Capoue, pour terminer, par les voies de la justice, les différents qu'il pouvoit avoir avec eux. Comme il refusoit d'y aller, se défiant d'eux , ils lui jurèrent sur les Evangiles qu'ils le mèneroient à Capoue , et le ramèneroient sain et sauf à Saint-Benoît. On nommoit d'ordinaire ainsi le monastère du mont Cassin; mais ils entendoient une église de saint Benoît dans Capoue. Trompé par cette équivoque, il les suivit ; mais quand ils l'eurent mené à cette église , ils lui arrachèrent les yeux , et , les ayant enveloppés soigneusement dans un linge , ils les envoyèrent aux gens de l'évéque Albèric, qui se mirent en chemin pour les porter à leur maître. Mais, comme ils s'éloient arrêtés pour manger ut se reposer, un passant, à qui ils demandèrent s'il y avoit quelque nouvelle , leur dit : L'évéque de ce pays est mort. Ils s'en moquèrent d'abord , et n'en voulurent rien croire ; mais il leur dit la chose si aflirmativement, et leur marqua si précisément le jour et l'heure , que n'en pouvant plus douter , ils enterrèrent sur le lieu les yeux qu'ils portoient , et , montant à cheval, ils arrivèrent en diligence à la maison de l'évéque , qui n'étoit pas loin , et trouvèrent qu'il étoit mort à la même heure que Ton arrachoit les yeux à l'abbé. Il mourut environ trois mois après qu'il eut perdu la vue, savoir, le huitième de mars neuf cent quatre-vingtseize.
XLIL Eglise de Coostantinople.
A Constantinople , le patriarche Nicolas Chrysoberge mourut après douze ans et huit
(1^ Chr. c. 15.
mois de pontificat. (1). Plusieurs prêtres et plusieurs moines , nonobstant la réunion faite en neuf cent vingt, s'étoient encore séparés des autres , à cause des quatrièmes noces de l'empereur Léon Je philosophe ; mais ils se réunirent sous ce patriarche , dans un concile , dont il ne reste que des acclamations. En voici les principales. Longues années aux empereurs orthodoxes, Basile et Constantin. Longues années à Nicolas, très-saint patriarche écuménique (2). Ensuite, on souhaite une mémoire éternelle aux défunts empereurs et aux défunts patriarches, au nombre desquels on nomme Pliolius entre Ignace et Etienne. On anathématise tout ce qui a été fait contre la tradition des pères, et ceux qui calomnioient l'Eglise , comme ayant approuvé les quatrièmes noces et souillé la pureté de la discipline, à cause de la dispense accordée à l'empereur Léon , et de la réunion précédente. Après la mort de Nicolas , Sisinnius , maître des offices, fut ordonné patriarche de Constantinople, l'an du monde six mil cinq cent trois, de J.-C. neuf cent quatre-vingt-quinze, indiction huitième. Il étoit savant et excellent médecin, et tint le siège trois ans. Son successeur fut Sergius, abbé du monastère de Manuel, de la famille dePhotius, qui tint le siège vingt ans (3).
XLIIL Fin de saint Nicon d'Arménie.
Les premières années de son pontificat furent les dernières de saint Nicon d'Arménie. Depuis qu'il eut quitté l'île de Crète pour passer en Epire , il se retira à Lacédémone. Là , il s'acquit une telle réputation , que , vers l'an neuf cent quatre-vingt-un, Basile Apocauque, gouverneur de la province, le pria de venir le trouver à Corinthe, pour le consoler dans la maladie dont il étoit affligé , et dans l'alarme où il étoit, à cause des bulgares, qui , ayant ravagé l'Epire , menaçoient le Péloponèse (4). Saint Nicon vint à Corinthe, et guérit le gouverneur, non-seulement de sa maladie , mais de sa crainte , l'assurant que les Bulgares avoient tourné leur marche d'un autre côté.
Peu de temps après , le saint homme s'étant rétiré à Amyclès, autre ville du Péloponèse (5) ,
{plusieurs des principaux de Lacédémone l'alèrent trouver , le priant instamment de venir secourir leur ville affligée de la peste. Nicon y consentit, mais à condition qu'ils chasseroient les juifs de leur ville , et il leur promit, même à ce prix , de passer chez eux le reste de sa vie. La chose fut exécutée , et on voyoit tous les jours les malades venir en troupes de tout le Péloponèse, chercher le saint homme,
CD Cedr. tom. 2, p. 702.
Sup. liv. Liv, n. 55.
(2) Jus. Graîc. Rom. lib.
(3) Cedr. ibid.p.717.G.
(4) Sup. liv. LVi, n. 15.
Vita ap. Baron, an. 981.
(.5) Ibid. an. 9»i.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
qui, en les guérissant, les exhorloit h pénitence. Un nommé Jean Aratus étoit le seul qui se plaignoit de l'expulsion des juifs , et il murmuroit hautement contre Nicon. Il osa même en feire entrer un dans la ville, sous prétexte de quelque ouvrage; mais Nicon s'y opposa vigoureusement; et ayant pris un bâton qu'il reneonlra , il en maltraita le juif, et le mit deliors ; car il ne pouvoit souffrir cette nation. Aratus, furieusement irrité de cette action, commença à charger Nicon d'injures , mais il lui dit sans s'émouvoir : Reviens à toi, pleure tes péchés , tu sentiras bientôt quel est le fruit de l'arrogance La nuit suivante, Aratus eut un songe terrible, où il se vit fouetté et mis ee prison, pour avoir injurié le serviteur de Dieu. A son réveil, la fièvre le prit, il demanda pardon à Nicon, et mourut le troisième jour. Cet exemple répandit une grande crainte à Lacédémone, et accrut beaucoup l'autorité de saint Nicon
Un dimanche, pendant les vêpres , le gouverneur, nommé Grégoire , jouoil à la paume autour de l'église , en sorte que les cris des joueurs et des spectateurs troubloient le service (1 ) . Nicon sortit, et les reprit avec beaucoup de liberté. Grt^oire, qui aimoit le jeu et perdoit, le chargea d'injures, et le fit chasser de la ville. Mais, silùt qu'il voulut lever la main pour recevoir la balle , il fut frappé de paralysie par tout le corps avec de cruelles douleurs. N'y trouvant point de remède , il appela saint Nicon, par le conseil de l'évéque, et lui demanda pardon. Le saint homme , sans lui faire aucun reproche , lui pardonna , et le guérit ; et , depuis ce temps , Grégoire fut un de ses meilleurs amis. Saint Nicon mourut vers l'an neuf cent quatre-vingt-dix-huit, le vingt-sixième de novembre, jour auquel l'Eglise, tant grecque que latine, honore sa mémoire. 11 se fil plusieurs miracles à son tombeau dans son monastère de Lacédémone , et Ton y gardoit son portrait fait par miracle , à ce que l'on croyoit , et sur lequel l'auteur de sa vie le décrit ainsi. Il étoit grand de taille, le poil noir, les cheveux négligés, vêtu d'un habit d'ermite fort usé , tenant à la main un bâton terminé en haut par une croix (2). Cette vie fut écrite environ cent cinquante ans après la mort du saint, par un abbé du même monastère.