XXXIII. Martyre de saint Elfcge
Cependant les pirater danois attaquoient l'Angleterre, qui n'ètoit pas en état de leur résister. Elfége s'elîorcoit de les arrêter par ses exhortations, et même de les convertir; il rachetoit les captifs, et nourrissoit le peuple réduit à la famine, qui le chargeoit de bénédictions, tandis que les intidèles s'en moquoient. Enfin l'an mil onze, les Danois assiégèrent Cantorbéry et la prirent de force; tout passa par le fer et le feu, sans èpiirgner les femmes ni les enfants (3). Saint Elfége, s'échappant des mains de ses moines qui le retenoient dans l'église, accourut au milieu des corps morts , et se présentant aux ennemis , s'écria : Epargnez ces innocents , il n'y a point de gloire à les massacrer. Tournez plutôt votre colère contre moi , qui vous ai souvent reproché vos crimes, qui ai nourri , revêtu et racheté ceux que vous teniez captifs. Ils le
(1) To. 9, Conc. p. 789. (3> Vita n. 6. Roger.
(2) G. a, i, 6, 8, 9, 10, Hoved. p. 431. 11, 15, 10, 17, SfiO, ai.
An de J.-C. lOlî]
prirent aussitôt , lui serrèrent la gorge , pour l'empêcher d'en dire davantage, lui lièrent les mains , lui déchirèrent le visage de leurs ongles , lui donnèrent dans les côtés des coups de poing et de pied. Ils brûlèrent l'église, et passèrent le peuple et le clergé au fil de l'èpée, ne réservant que le dixième; en sorte qu'il ne resta que quatre moines et quatn^-vingts hommes séculiers. Ils laissèrent aller El mer, abbé de Saint-Augustin, mais ils prirent Godwin, évêque de Uochester , etLeofrune, abbesse de Sainte-Mîldrithe.
Ils tinrent saint Elfége sept mois dans une étroite prison ; mais la maladie se mit dans leurs troupes , et en peu de temps il en mourut deux mille, avec de grandes douleurs d'entrailles. Excités par les chrétiens qui regardoient ce mal comme une punition divine , ils vinrent demander pardon à rarchev(\iue , et le tirèrent de prison. Il leur dit : Quoique vous ne méritiez point de grâce, nous devons imiter l'exemple du sauveur, qui lava les pieds, même au disciple qui l'alloil trahir, releva ceux qui venoient le prendre après les avoir terrassés, et pria pour ceux qui l'avoient crucifié. Ayant ainsi parlé, il bénit du pain, dont il leur donna à manger à tous , et ils furent délivrés de cette calamité. Alors ils lui envoyèrent quatre de leurs chefs , qui le remercièrent de la grâce qu'il leur avoit faite ; mais ils ajoutèrent que s'il vouloit jouir de la vie et de la liberté, il leur payât trois mille marcs d'or. Comme il le refusa , ils le lièrent de nouveau , et lui donnèrent la question avec des tourments inouïs , le propre jour de Pâques, treizième d'avril mil douze, puis le remirent en prison.
Le samedi suivant, ils l'en tirèrent, et l'ayant mis sur un cheval, le menèrent avec une troupe de gens armés pour le juger. Ils lui dirent : Paiivnous l'or que nous demandons , si tu ne veux être aujourd'hui donné au monde en spectacle. Il répondit (1) : Je vous propose l'or de la sagesse , qui est de quitter votre superstition, et vous convertir au vrai Dieu. Si vous vous obstinez à mépriser mon conseil, vous périrez plus malheureusement que Sodome, et ne prendrez pas racine en ce pays. Alors ils se jetèrent sur lui , l'abattirent à terre , le frappant du dos de leurs haches , le chargeant de pierres , d'os et de têtes de boeufs. Il se mit à genoux, et pria pour eux; puis étant tombe il se releva, et recommanda son église au bon pasteur. Enfin, un Danois qu'il avoit confirmé la veille, par une compassion barbare, pour l'empêcher de languir davantage , lui donna sur la tête un coup de hache dont il mourut. C'étoit le samedi de la semaine de Pâques , dix-neuvième d'avril l'an mil douze. Il avoit été six ans archevêque de Cantorbéry, et en avoit vécu cinquante-huit. Les chefs des Danois vouloient faire jeter son corps
(1) ViU n. 13.