L. Halinard, archevêque de Lyon
Henri fut suivi en ce voyage par Halinard , nouvel archevêque de Lyon. Il étoit né en Bourgogne, et, de chanoine de Langres, il se rendit moine à Saint-Bénigne de Dijon, sous l'abbé GuiHaume, qui le fit prieur, et après la mort duquel il fut élu abbé. Robert et Henri, rois de France, l'aimèrent, aussi bien que les empereurs Conrad et Henri ; et nous avons vu comme celui-ci le voulut faire ar< hevêque de Lyon après le refus de saint Odilon (3). Odolric, à qui Halinard avoit cédé cette dignité, ne la remplit que cinq ans , après lesquels il fut empoisonné par des envieux. Alors tout le clergé et le peuple de Lyon envoya au roi une députalion , demandant instamment Halinard pour archevêque. Le roi l'accorda avec joie ; mais Halinard refusoit toujours, jusqu à ce que le pape Grégoire YI lui commandât absolument d'accepter.
Quand il vint pour recevoir l'investiture, le roi voulut à l'ordinaire lui faire prêter serment; il répondit (4) : L'Evangile et la règle de saint Benoit me défendent de jurer ; si je ne les observe pas, comment le roi pourra-t-il s'assurer que je garderai plus fidèlement ce serment? Il vaut mieux que je ne sois point évêque. Les évêques allemands, principalcv ment celui de Spire, où étoitl a cour, vouloient qu'on l'obligeât à jurer comme eux ; mais
(1) Desid. Cass. Dialog. (3) Vila Sac. 6, Ben.
3 Baron, an. i0i6. Papebr. par. 2, p. 34. Sup. n. 42.
Conat. (*) Mallh. v, 34. Reg.
^(2) Adam. lib. m, c. 8. c. 4.
Thierry de Metz, Brunonde Toul, et Richard, abbé de Verdun, amis d'Halinard, qui connoissoient sa fermeté, conseillèrent au roi do ne le pas presser. Le roi dit : Qu'il se présente au moins, afin qu'il paroisse avoir observé la coutume. Mais Halinard dit : Le feindre, c'est comme si je le faisois; Dieu m'en garde. H fallut donc que le roi se contentât de sa simple pn)messe. Il assista à son sacre, et donna tout ce qui fut nécessaire pour cette cérémonie. Halinard fut ainsi ordonné archevêque de Lyon fan mil quaranle-six, par Hugues,archevêque de Besancon, et suivit le roi à Rome la même année. Il se fit extrêmement aimer des Romains pour son affabilité et son éloquence. Car il prenoil l'accent de toutes les nations qui usoient de la langue latine, comme s'il eût été né dans le pays même : c'est-à-dire, comme je crois, qu'il parloit bien l'italien, le francois et les autres langues vulgaires, qui commençoient dès-lors à se former de la corruption du latin.
Ll. Concile de Rome.
Incontinent après l'ordination de Clément II, c'est-à-dire au commencement de janvier mil quarante-sept, il tint un concile à Rome , où fut réglée la contestation pour la préséance qui duroit depuis long-temps entre l'archevêque de Ravenne et celui de Milan (1) ; car chacun d'eux prétendoit être assis auprès du pape au coté droit. L'archevêque de Ravenne, élu et non encore sacré, étoit Humfroy, chancelier de l'empcTcur en Italie, à qui il venoil de donner cet archevêché. Le premier jour du concile, l'anhevt'que de Milan n'étant pas encore venu, le patriarche d'Aquilée s'assit à la droite du pape , laissant toutefois le siège de l'empereur Henri, que l'on croyoit prêt à venir. L archevêque de Ravenne étoit assis à la gauche. Alors survint l'archevêque de Milan, qui voulut se mettre à la droite : mais l'archevêque de Ravenne se récria que c'éloil sa place , et le patriarche d Aquilée en dit autant.
On produisit un catalogue des archevêques qui avoient assisté au concile du pape Symmaque, où l'archevêque de Milan étoit le premier ; mais on rapporta au contraire un décret du pape Jean, successeur de Symmaque, portant que l'archevêque de Ravenne avoit cédé la préséance pour celte seule fois, sans tirer à conséquence ; et qu'il devoil toujours avoir la droite, à moins que l'empereur ne fut présent , auquel cas il passeroit à la gauche. Le patriarche d'Aquilée avoit aussi un privilège du pape Jean XIX qui lui donnoit la séance à la droite. Ensuite on demanda les avis, premièrement aux évêques romains et au clergé de Rome, qui avoit plus d'autorité et
de connoissance de raflairc, puis aux Allemands venus avec l'empereur. Jean , évêque de Porto, et Pierre , diacre et chancelier de l'église romaine , opinèrent en faveur de l'église de Ravenne ; Poppon, évêque de Brixen, tut du même avis, et tout le concile les suivit. Ce fut apparemment en ce même concile que, pour commencer à extirper la simonie qui réjgnoit impunément dans tout l'Occident, l'on résolut entre autres choses que, qui auroit été ordonné par un simoniaque, sachant qu'il l'éloit, ne laisseroit pas de faire les fonctions de son ordre , après quarante jours de pénitence. L'empereur Henri, ayant fait peu de séjour à Rome , passa outre vers la Pouille , emmenant iwoc lui le pape Clément, qu'il obligea d'excommunier les citoyens de Bénévent, parce qu ils ne l'avoient pas voulu recevoir (1). Le pape, étant à Salerne, accorda à la prièredu prince Gaimar la translation de Jean, évêque de Pestane, à l'archevêché de Salerne, avec pou>T^ir d'ordonner sept évêques du voisinage, sans que le pape pût les ordonner à l'avenir. La bulle est du vingt-un de mars mil quarante-sept.
Tandis que l'empereur étoit en Italie, il manda Pierre Damien jwur venir aider le pape de ses conseils; mais Pierre s'en excusa, écrivant au pape en ces termes (2) : L'empereur m'a ordonné plusieurs fois, et, si je l'ose dire, m'a fait l'honneur de me prier de v(ms aller trouver, et vous dire ce qui se passe dans les églises de nos quartiers et ce que je crois que vous (levez faire; et comme je m'en excusois, il me l'a commandé absolument. Il m'a même envoyé une lettre pour vous, que je vous prie de voir, et de m'ordonner si je dois me rendre près de vous. Car je ne veux pas perdre mon temps à courir de côté et d'autre; et toutefois je suis percé de douleur, voyant les églises de nos quartiers dans une entière confusion par la t^iute des mauvais évêques et des mauvais abbés. Et à quoi nous sert de dire que le saintsiège est revenu des ténèbres à la lumière, si nous demeurons encore dans les mêmes ténèbres? Que sert d'avoir des vivres sous la clef si l'on meurt de faim, ou d'avoir au côté une bonne épée si on ne la tire jamais? Quand nous voyons le voleur de Fa no qui avoit été excommunié, même par les faux papes, celui d'Ossimo chargé de crimes inouïs, et d'autres aussi coupables, revenir triomphants d'auprès de vous, notre espérance se tourne en tristesse. Or nous espérions que vous seriez le rédempteur d'Israël (3). Travaillez donc, saint-père, à relever la justice, et employez la vigueur de la discipline, en sorte que les méchants soient humiliés, et les humbles encouragés.
L'empereur, s'acheminant vers l'Allemagne,
(t) To.9,Conc.p. 1251. Chr. 1047.
Ilerm.CoDC. p.li5i. Herm.
(1) Glab. lib. v, c. ull.
*^elr. Dam. Opusc. vi.Gra- ^•ss. c. 27, 35. Ctir. Cassin.
uerman. Chr. to. 9, Conc.
v2) Epist. 3.
(3) Luc. XXIV, 21.
célébra à IMantoue la fête de Pâques qui, cette année mil quarante-sept, fut le dix-neuf d'avril (1). Il enleva de Parme le corps de saint Gui, abbé de Pomposie, mort Tannée précédente, et déjà célèbre par plusieurs miracles, pour le transférer à Spire. Il arriva à Augsbourg aux Rogations , et l'évêque Gebehard étant mort à son arrivée, il mita sa place Henri, son chapelain. Il célébra la Pentecôte à Spire, et donna l'évêché de Metz à Adalbéron , après la mort de Thierry; et après la mort de Poppon , archevêque de Trêves , il mit à sa place Eberard , prévôt de Wormes. Peu de temps auparavant , il avoit donné l'évêché de Constance à Thierry, son archichapelain et prévôt d'Aix-la-Chapelle; celui de Strasbourg à Herrand, prévôt de Spire, et celui de Verdun à Thierry, prévôt de Bàle.
Le pape Clément II, qui avoit suivi l'empereur en Allemagne, mourut cette même année , le neuvième d'octobre , après neuf mois et demi de pontiûcat , et fut enterré à Bamberg , dont il avoit été évéque , et où l'on voit encore son tombeau (20. Après sa mort , les Romains demandèrent pour pape Halinard, archevêque de Lyon; car l'empereur avoit exigé d'eux, moyennant une grande somme d'argent , de ne point élire de pape sans sa permission. Mais Halinard évita d'aller à la cour jusqu'à ce qu'on eût élu ^un autre pape.
LU. Martyre de soint Gérard de Hongrie.
Cependant , les Hongrois , toujours mécontents du roi Pierre, rappelèrent trois seigneurs fugitifs, Endré, Bêla etLeventé, frères, de la famille de saint Etienne (3). Mais quand ils furent arrivés , ils leur demandèrent opiniâtrement la permission de vivre en païens , suivant leurs anciennes coutumes , de tuer les évêques et les clercs , d'abattre les églises , de renoncer au christianisme et d'adorer les idoles. Endré et Leventé , car Bêla n'étoit pas encore revenu , furent obligés de céder à la volonté du peuple, qui ne promettoit de combattre contre le roi Pierre qu'à ces conditions. Un nommé Valha fut le premier qui professa le paganisme , se lasant la tête , à la réserve de trois flocons de cheveux qu'il laissoit pendre. Par ses exhortations, tout le peuple commença à sacrifier aux démons , et à manger de la chair de cheval, lis tuoient les chrétiens , tant clercs que laïques , et brûlèrent plusieurs églises. Enfin ils re révoltèrent ouvertement contre le roi Pierre ; ils firent mourir honteusement tous les Allemands et les Latins qu'il avoit répandus dans la Hongrie pour divers emplois, et envoyèrent dénoncer à Pierre que l'on feroit mourir les évêques avec leur clergé, et ceux qui levoient les dîmes ; que l'on rétabliroit le paganisme ,
(1) Herman. Chr. 1047. (3) Jo. de Thuroez.c 30.=
(2) Papebr. Conat.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[Ail (Je J.-C.10i8.
Au d«».l.-C. t04«.
et que la mémoire de Pierre périroit à jamais. Ensuite Endré et Levenlé s'avancèrent
avec leurs troupes jusqu'à Pesth sur le Danube; q latre évoques, Gérard, Beztril, Buldi et Bénétha, l'ayant appris, sortirent d'Albe pour aller au-devant d'eux, et les recevoir avec honneur. Etant arrivés à un lieu nommé Giod, ils entendirent la messe que Gérard célébra ; mais auparavant il leur dit : Sachez , mes frères , que nous souffrirons ajourd'hui le martyre, excepté Tévéque Bénétha (1). Il communia tous les assistants , puis ils se rendirent à Pesth , où Vatha et plusieurs païens avec lui] les environnèrent , jetant sur eux quantité de pierres. L'évéque Gérard, quiétoit sur son chariot , n'en fut point blessé , et ne se défendoit qu'en leur donnant sa bénédiction, et faisant continuellement sur eux le si"^ne de la croix. Les païens renversèrent le chariot , et continuoient de lapider l'évéque tombé par terre. Il s'écria à haute voix : Seigneur Jésus-Christ, ne leur imputez pas ce péché , ils ne savent ce qu'ils font Enfin on lui perça le corps d'un coup de lance, dont il mourut. On tua aussi les deux évéques Beztrit et Buldi, avec un grand nombre de chrétiens. Mais le duc Endré, étant survenu , délivra de • la mort Tévéque Bénétha ; ainsi fut accomplie la prophétie de Gérard, que l'Eglise honore comme martyr le jour de sa mort , le vingtquatrième de septembre (2).
Le roi Pierre fut pris et aveuglé , et mourut de douleur peu de jours après; et le duc Endré ou André fut couronné roi à Albe- Koyale la même année mil quarante-sept , par trois évéques qui restoient après ce massacre des chrétiens. Alors il ordonna à tous les Hongrois, sous peine de la vie, de quitter le paganisme, de revenir à la religion chrétienne, et vivre en tout suivant la loi que leur avoit donnée le roi saint Etienne. Heureusement Leventé mourut dans le même temps ; car s'il avoit vécu davantage , et fut devenu roi , on ne doute pas qu'il n eût soutenu le paganisme. Le roi André fit bâtir un monastère en l'honneur de saint Agnan, en un lieu nommé Tyhon; et depuis son règne la Hongrie demeura chrétienne.
LUI. Saint Barthélémy deTuscuIum.
A Rome cependant , Benoît IX rentra pour la troisième fois dans le saint-siége le jour des quatre couronnés , qui étoit le dimanche huitième de novembre mil quarante-sept , et s'y maintint huit mois et dix jours , jusqu'au jour de Saint- Alexis , dix-septième de juillet mil quarante-huit. Enfin touché de repentir, il appela Barthélémy , abbé de la Grotteferrée , lui découvrit ses péchés , et lui en de-
manda le remède (1). Le saint abbé, sans le flatter, lui déclara qu'il ne lui étoit pas permis d'exercer les fonctions du sacerdoce, et qu'il ne devoit penser qu'à se réconcilier à Dieu par la pénitence. Benoit suivit son conseil , et renonça aussitôt à sa dignité.
L'abbé Barthélémy étoit né à Rossane en Calabre, de parents pieux, originaires de Conslantinople. Ils le firent bien étudier, et le mirent très-jeune dans un monastère voisin , où dès lors il se distingua par sa vertu. Ayant ouï parler de la vie admirable de saint Ail, son compatriote, il quitta secrètement son pays, et lalla trouver en Campanie, où le saint abbé avoit déjà soixante moines sous sa conduite ; mais il trouva tant de mérite au jeune Barthélémy, qu'il le préféroit à tous les autres. Celui-ci suivit saint INil à la Grotteferrée près de Tusculum , et après sa mort on le voulut faire abbé , mais il s'en excusa sur sa jeunesse. Toutefois , après deux autres il ne put l'éviter, et fut ainsi le troisième successeur de saint Nil.
Etant abbé, il continuoit de travailler à transcrire des livres; car il avoit la main très-bonne. Il composa plusieurs chants ecck»siastiques à la louange de la vierge , de saint Nil et d'autres saints ; il bàlit de fond en comble l'église du monastère dédiée à la vierge , et accrut notablement la communauté. Il avoit un grand talent pour la conversion des pécheurs ; et s'étoit acquis une telle autorité, que le prince de Salerne ayant fait prisonnier celui de Gaëte, il lui persuada non-seulement de le délivrer, mais de lui donner encore une autre principauté.