LXV. Hérésie de Bérenger
Le pape Léon IX ne manqua pas de tenir à Rome , vers la mi -'avril de l'année mil cinquante , le concile qu'il avoit indiqué l'année précédente , et dont il est fait mention dans celui de Reims , et ce fut dans ce concile de Rome qu'il condamna pour la première fois la nouvelle hérésie de Bérenger (1). Bérenger étoit né à Tours vers le commencement de ce siècle , et y fit ses premières études à l'école de Saint-Martin , où Yautier, son oncle, étoit chantre. Il a alla les continuer à Chartres, sous Fulbert, qui lui recommanda de suivre toujours les traces des pères , sans jamais donner dans aucune nouveauté. Bérenger, étant revenu à Tours, fut reçu dans le chapitre de Saint-Martin, du vivant du roi Robert; et, quelque temps après, y fut maître-école, car on y nomme ainsi cette dignité. Il étoit archidiacre d'Angers dès l'an mil quaran/e, mais il ne cessa pas pour cela d'enseigner à Tours, et il y eut pour disciple, Euscbe, autrement Brunon , qui fut évéque d'Angers en mil quarante-sept.
Cependant Lanfranc , moine du Bec en Normandie , commença à enseigner dans ce monastère avec un tel succès, qu'on y venoit de toute la Gaule. Bérenger, chagrin de se voir abandonné, se mit à publier des opinions singulières de théologie, auxquelles il n'avoit pas fait tant d'attention dans sa jeunesse, et dont il avoit été jusqu'alors détourné par d'autres études. Il chercha les dogmes qui pouvoient, par leur nouveauté, le faire admirer et lui attirer des disciples. Ainsi il combattit les mariages légitimes et le baptême des enfants, mais il attaqua principalement la doctrine commune de l'Eglise touchant reucharislie,rele vaut Jean Scot, et rejetant Pascase, auteurs du neuvième siècle dont j'ai parlé en leur temps (2).
Lanfranc, l'ayant appris, témoigna publiquement qu'il condamnoit l'erreur de Bérenger ; sur quoi Bérenger lui écrivit en ces termes : J'ai appris, mon frère Lanfranc, une chose qu'Enguerrand de Chartres a oui dire, et dont je n'ai pas dû manquer de vous avertir. C'est que vous désapprouvez et que vous tenez même pour hérétiques les sentiments de Jean Scot sur le sacrement de l'autel, qui ne s'accordent pas avec ceux de votre favori Pascase. S'il est ainsi, mon frère, en portant ce jugement précipité, vous n'avez pas bien usé de l'esprit que Dieu vous a donné, et qui n'est pas méprisable ; car vous n'avez pas encore assez étudié l'Écriture sainte avec ceux que
ri) Mabill. Prapf. Saec. G, par. 2. Vila S. Léon. 19.
April. Boll. to. 10, p. 645.
(2) Sup. liv.XLVn,n. 35 XLlX, U. 51.
HISTOIRE Db CHKISTI AiMSlVlE.
[An de J.-C. 1050.
An deJ.-C. 1050]
vous estimez les plus habiles. Et maintenant , quoique peu instruit que je sois, je voudrois vous entendre sur ce sujet, si j'en avois la commodité , en présence de tels juges convenables ou de tels auditeurs que vous voudriez. En attendant , ne regardez pas avec mépris ce que je vous dis. Si vous tenez pour hérétique Jean, dont nous approuvons les sentiments sur Teucliaristie , vous devez tenir pour hérétiques saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, pour ne point parler des autres. Avant cette lettre, Bérenger en avoit écrit une autre à Lanfranc, dés lors prieur du Bec, qui, ne lui ayant point été rendue , fut lue de plusieurs personnes, et leur donna occasion de soupçonner Lanfranc d'être dans les sentiments de Bérenger : ce qui montre que ce n'étoit pas la lettre que je viens de rapporter.
Le premier qui écrivit contre Bérenger fut Hugues, évéque de Langres, qui le traite de trés-révérend prêtre , parce que l'Eglise n'avoit encore rien prononcé contre lui (1). H rapporte ainsi l'opinion de Bérenger. Vous dites que le corps de Jésus-Christ est de telle sorte en ce sacrement , que la nature et l'essence du pain et du vin n'est point changée ; et vous rendez intellectuel ce corps que vous aviez nommé crucitié ; en quoi vous le déclarez manifestement incorporel , et vous scandalisez toute l'Eglise. Car si la nature du pain et du vin demeure réellement après la consécration, on ne peut comprendre qu'il y ait rien de changé ; et si ce qu'il y a de plus se fait par la seule puissance de l'entendement, on ne comprend pas comment il subsiste , puisque l'entendement examine seulement les choses et ne les produit pas. Il finit en l'exhortant à n'avoir point de sentiments singuliers ; et ajoute : Yous dites que vous voyez ce sacrement avec d'autres yeux que le commun. J'en parle par expérience , je vous ai ouï , sans quoi je ne le croirois pas. Hugues de Langres avoit composé cet écrit avant le concile de Reims de l'an mil quarante-neuf, où il fut déposé pour simonie (2).