LXXI. Concile de Paris
Le concile de Paris se tint au jour nommé, seizième d'octobre mil cinquante. Il s'y trouva grand nombre d'évêques, de clercs , de nobles laïques, et le roi même y assista ; mais Bérenger n'y vint point , quoiqu'il en eût reçu ordre , et demeura avec son évêque Brunon, qu'il avoit engagé dans ses erreurs (1). Cependant Isembert, évêque d'Orléans, produisit publiquement dans le concile une assez grande lettre, et dit : Ordonnez , je vous prie , qu'on lise cette lettre de Bérenger. Je ne l'ai pas reçue de lui , mais je l'ai interceptée, comme il l'envoyoit par un courrier à un de ses amis, nommé Paul. On croit que c'est Paulin, primicier de Metz. Cette lettre fut lue et écoutée avec une extrême attention ; mais le concile en fut si scandalisé , qu'il en interrompit plusieurs fois la lecture pour témoigner son indignation. On condamna donc tout d'une voix Bérenger avec ses complices ; on condamna aussi le livre de Jean Scot, d'où les erreurs que l'on couda m noit étcient tirées ; et on déclara que, si Bérenger ne se rétractoit avec ses sectateurs , toute l'armée de France, ayant le clergé à la tête en habit ecclésiastique , iroit les chercher quelque part qu'ils fussent , et les assiéger jusqu'à ce qu'ils se soumissent à la foi catholique, ou qu'ils fussent pris pour être punis de mort. Telle fut la conclusion du concile de Paris.
Comme le roi étoit abbé de Saint-Martin de Tours , il donna ordre doter à Bérenger le revenu qu'il tiroit en qualité de chanoine de cette église ; de quoi Bérenger se plaignit par lettre à un abbé , nommé Richard , qui avoit accès auprès du roi (2). 11 le prie d'exciter ce prince à réparer par quelque libéralité la perte qu'il lui fait souffrir sans sujet. Ensuite il offre de
(I; «'urand. Troarn.
(2) To. 2, Spicil. p. 510; to. 0, Conc. p. 1062.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
montrer au roi cl à qui il lui plaira, que c'est très-iiijuslement qu'au concile de Yerccil on a condamné Jean Scot et approuvé Pascase. Le roi doit savoir , ajoutc-t-il , que Jean Scot n'a écrit qu'à la prière du p:rand Charles , son prédécesseur, si zélé pour la religion. De peur que l'erreur des hommes grossiers et ignorants de ce temps-là ne prévalût , il chargea ce savaut homme de recueillir dans les Ecritures de quoi les désabuser. C'est Charles le chauve dont il parle.
LXXU. Commencement de Lanfranc.
Lanfranc, cet illustre adversaire de Bérenger, étoit Italien, né à Pavie, d'une famille de sénateurs, et son père éloit du nombre des conservateurs des lois de la ville (1). Lanfranc le perdit en bas âge ; et, comme il devoit lui succéder dans sa dignité, il quitta Pavie pour aller faire ses études ; et , après y avoir donné beaucoup de temps , il revint parfaitement instruit de toutes les lettres humaines. Ensuite il sortit de son pays, passa les Alpes, et vint en France du temps du roi Henri et de Guillaume, duc de Normandie. H arriva en cette province suivi de plusieurs écoliers de grande réputation , et s'arrêta à Avranches, où il enseigna quelque temps. Mais, considérant combien il est vain de chercher l'estime des créatures, il résolut de chercher uniquement de plaire à Dieu, et voulut même éviter les lieux où il y avoit des gens de lettres qui pourroient lui rendre honneur.
Cependant, comme il alloit à Rouen , sur la fin du jour, passant par une forêt au delà de la rivière de Risle, il rencontra des voleurs, qui, lui ayant ôté tout ce qu'il avoit, lui lièrent les mains derrière le dos, lui couvrirent les yeux du capuce de sa chap€^ . l'éloignèrent du chemin et le laissèrent dans des broussailles épaisses. En celte extrémité , ne sachant que devenir , il plaignoit son infortune. Quand la nuit fut venue , étant rentré en lui-même , il voulut chanter les louanges de Dieu, et ne put, parce qu il nel'avoit point appris. Alors il dit : Seigneur , j'ai tant employé de temps à l'étude, j'y ai usé mon corps et mon esprit, et je ne sais pas encore comment je dois vous prier. Délivrez-moi de ce péril ; et, avec votre secours , je réglerai ma vie de telle sorte , que je puisse vous servir. Au point du jour, il ouït des voyageurs qui passoient , et se mit à crier pour leur demander du secours. D'abord ils eurent peur , puis, remarquant que c'éloit la voix d'un homme, ils s'approchèrent, et, ayant appris qui il étoit, ils le délièrent et le ramenèrent dans le chemin. Il les pria de lui montrer le plus pauvre monastère qu'ils connussent dans le pays. Ils lui répondirent :
(1) Vita SaîC. 5, Ben. to. 17,i). 83i. part. 2, p. 635. Boll. 28 mai,
[An de J. -G. loôo
AnUeJ.-C 1050 ]