‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1292 sur 2407 · LXXIII. Hellouin, abbé du Bec · texte numérisé non relu

LXXIII. Hellouin, abbé du Bec

Hellouin, ou, comme on disoil alors, Herluin, étoit un gentilhomme du pays. Son père, Ansgot, descendoit des premiers Normands qui vinrent de Danemarck ; sa mère, Héloise , étoit parente des comtes de Flandre (2). Hellouin fut élevé parGislebert, comte de Brione, petit-fils du duc Richard 1% et, de tous les seigneurs de sa cour ; c'éloit lui qu'il chérissoit le plus , car il passoit pour un des plus braves et des plus adroits aux armes de toute la Normandie ; son mérite éloit connu du dur Robert et des princes étrangers. Il avoit déjà trente-sept ans , et vivoit dans l'état le plus agréable, selon le monde, quand il commença à s'en dégoûter et à rentrer en lui-même. Il alloit plus souvent à l'église , où il prioil avec larmes, et y passoit quelquefois les nuits. 11 vennit plus rarement à la cour du comle de Brione : ce n'éloit plus la même application aux armes, la même propreté en ses habits; tout son extérieur étoit négligé. Souvent il jeùnoit tout le jour, et, mangeant à la table du romte , il ne prenoit que du pain et de l'eau ; il en vint jusqu'à ne vouloir plus monter à cheval, et à ne marcher que sur un àne. On s'en moquoit , et on le traitoil d'insensé ; mais il demeuroit ferme en sa sainte résolution , et passa trois ans en cet étal.

Ce qui le relenoit à la cour étoit le désir de conserver les terres qu'il tenoit du comle, pour les consacrer à Dieu. Outre qu'il ne savoit quel genre de vie embrasser, et à qui s'adresser pour sa conduite , tant la Normandie étoit alors dépourvue de bons guides pour la

(i; Reg. c. 5«.

(2) Vila SaîC. 6, Ccn.

pari. 2, p. U\i.

vie spirituelle. Los prêtres et les évêques mêmes étoienl mariés publiquement , et portoient les armes contre les laïques; tous gardoient encore les mœurs des anciens Danois. Enfin il découvrit au comle le dessein qu'il avoit de se retirer dans un monastère , et obtint de lui pour récompense de ses services la disposition de ses biens et de tous ceux de sa famille. Aussitôt il commença à bâtir un monastère dans une de ses terres, nommée Borneville, et , non content de conduire l'ouvrage , il y travailloit de ses mains. Il creusoit la terre, portoit sur ses épaules les pierres, le sable et la chaux , maçonnoit lui-même , et en l'absence des autres il amassoit ce qui étoit nécessaire pour leur travail. Il jeùnoit tous les jours , et ne mangeoit qu'à la fin de la journée, après avoir fini son ouvrage (1). C'éloit l'an mil trente-quatre, et Hellouin, qui avoit alors quarante ans, ne sa voit pas lire, suivant les mœurs de la noblesse de ce tempslà, qui méprisoit entièrement les lettres. A cet âge, il commença à apprendre lepsaufier, et y employoit presque toute la nuit pour ne rien perdre du travail de la journée. Il ne laissa pas depuis d'entendre si bien le sens des saintes Ecritures , qu'il étonnoit les gens de lettres.

Voulant apprendre la vie monastique, il alla à un certain monastère ; et , après avoir fait sa prière , il s'approcha avec grand respect de la porte de la maison , comme si c'eût été la porte du paradis. Mais, voyant des moines bien éloignés de la gravité de leur profession, il en fut troublé, et ne savoit plus quel genre de vie il devoit embrasser. Alors le portier le voyant entrer plus avant, et le prenant pour un voleur, le saisit par le cou de toute sa force, et le tira hors de la porte, le tenant aux cheveux. Hellouin souffrit cet affront sans dire une parole. A JNoël, il alla à un autre monastère de plus grande réputation. Mais il y vit les moines, pendant la procession, saluer en riant les séculiers d'une manière indécente, montrer avec complaisance leurs beaux ornements , et s'empresser à qui entreroit le premier, jusque-là que l'un d'eux donna à celui qui le pressoil un tel coup de poing , qu'il le fit tomber à la renverse , tant les mœurs des Normands étoienl encore barbares. Toutefois, la nuit suivante, étant demeuré pour prier en un coin de l'égfise, il vit avec grande consolation un moine, qui , sans le voir, se vint mettre auprès de lui, et demeura en prières jusqu'au jour, tantôt prosterné , tantôt à genoux.

Ne trouvant donc point de monastère à son gré , il revint à celui ([u'il bâtissoit , et en lit consacrer l'église par Herbert, évêque de l-isieux, qui en même temps lui donna l'habit monastique; et trois ans après, comme il «'»voit déjà rassemblé plusieurs disciples, il

(l) Chr. Becc.

rordonna prêtre et abbé (1). Hellouin continua à montrer l'exemple du travail. Après que l'office éloit achevé à l'église , il marchoil le premier aux champs , soit pour labourer, soit pour semer, soit pour porter du fumier ou le répandre, soit pour arracher des épines, tous travailloient et revenoient à l'église à toutes les heures de l'office. Leur nourriture étoit du pain de seigle , et des herbes cuites au sel et à l'eau : encore n'avoient-ils que de l'eau bourbeuse. Le mère de l'abbé se donna aussi à Dieu , et se retira près de lui , pour laver les habits des moines, et leur rendre toutes sortes de services.

Quelque temps après , Hellouin quitta Borneville pour transférer son monastère à un lieu plus commode, nommé le Bec, du nom d'un petit ruisseau qui y passe; et en peu d'années il y bâtit une église et des lieux réguliers. Mais, comme les besoins du monastère l'obligeoient d'agir au dehors, il lui falloit un homme capable de contenir les moines au dedans , et il étoit fort en peine de le trouver, quand Dieu lui envoya Lanfranc, l'an mil quarante-un , de la manière que j'ai dit. Hellouin crut alors que ses prières étoienl exaucées; et ils se respectoient mutuellement. L'abbé admiroit l'humilité d'un si savant homme, qui lui obéissoit en tout avec une soumission parfaite. Lanfranc admiroit la science spirituelle de ce laïque converti et élevé au sacerdoce depuis si peu de temps ; et il reconnoissoit que l'esprit soufïle où il veut (2). Hellouin étoit d'ailleurs très-habile pour les alîaires du dehors , pour les bâtiments , pour le soin de la subsistance, sans que cette application portât préjudice à son inlérieur. Comme il savoit très-bien les lois du pays , il soutenoit parfaitement ses droits, et étoit l'arbitre des différents entre les autres.

Lanfranc passa trois ans dans une entière solitude , s'instruisant des devoirs de la vie monastique, et particulièrement des divins offices , suivant la promesse qu'il avoit faite à Dieu quand il fut pris par les voleurs II parloit à peu de personnes, et étoit peu connu même dans le monastère. Mais ensuite le bruit de sa retraite se répandit, et la réputation qu'il avoit déjà acquise rendit fameux le monastère du Bec et l'abbé Hellouin. Les clercs y accouroient, les grands y envoyoient leurs enfants , les maîtres des écoles les plus fameuses venoient l'écouter ; et en sa considération plusieurs seigneurs donnèrent des biens à l'abbaye. Il n'en éloit pas moins humble ; et un jour, comme il lisoit au réfectoire, le supérieur le reprit sur un mot qu'il avoit bien prononcé , et il le prononça mal par obéissance. Il songea même à se retirer, voyant l'indocilité et la grossièreté des moines du Bec , dont quelques-uns , envieux de son mérite, craignoient de l'avoir pour supérieur.

(1) Orderic. lib. v.

(2) Vila Lanfr. n.3.Jo.iu,8.

HISTOIRE DU CHRISTIANISME

Il se proposoit donc do vivre en ermite ; mais l'abbé Hellouin en fut averti par révélation , et le conjura tendrement de ne le pas abandonner. Lanfranc, se voyant découvert, lui demanda pardon , promit de ne le quitler jamais , et de lui obéir en tout. Helloum le tit prieur, lui donnant toute l'intendance du monastère ; et depuis ils vécurent toujours dans une parfaite union.

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