VI. Réponse à Michel Cérularius, par Humbert
Cependant les légats arrivèrent heureusement à Constantinople, et furent reçus avec honneur par l'empereur Constantin Monomaque. Pendant leur séjour, le cardinal Humbert, le premier des légats , composa une ample réponse à la lettre de Micliel Cérularius et de Léon d'Acride contre les Latins, où il rapporte le texte de cette lettre divisée en plusieurs articles , avec sa réponse sur chacun ; ainsi , c'est comme un dialogue entre le Constantinopolitain qui objecte et le Romain qui répond ; en voici la substance (2) :
Yous dites que c'est la charité et la compassion qui vous engagent à reprendre les Francs et le pape même de judaïser en observant les azymes et le sabbat , pourquoi donc négligezvous ceux dont vous êtes chargés, souflVant chez vous des jacobites et d'autres hérétiques , leur parlant , mangeant avec eux ? Ensuite il rapporte l'institution des azymes, citant les chapitres douze et treizième de l'exode et le vingt-troisième du lévitique : ce qui montre que la division des chapitres que nous suivons étoit dès lors établie. Après avoir rapporté ces textes, il ajoute : Pendant ces sept jours de la pâque nous mangeons du pain levé comme à l'ordinaire, et ne les distinguons point à cet égard du reste des jours de l'année. Il est vrai que nous les fêtons , mais vous les fêtez aussi.
Quant au sabbat, nous travaillons le samedi comme les cinq jours précédents , et nous jeûnons comme le vendredi. C'est plutôt vous qui judaïsez, faisant bonne chère les samedis et ne jeûnant point ceux du carême, hors un seul. Que s'il ne faut jeûner qu'un seul samedi de l'année en mémoire de la sépulture de Jésus- Christ, il faut donc aussi ne jeûner qu'un vendredi , en mémoire de sa passion , et ne célébrer qu'un dimanche en mémoire de sa résurrection. De tous temps les Latins jeûnoient les samedis de carême et des quatre-temps ; le reste de l'année, ils se contentoient les samedis de s'abstenir de la chair (3). Encore cette abstinence n'avoit-elle commencé que l'an mil trente-trois, selon Glabert. Humbert continue :
(1) Herm. Chr. 1054. (3) MabiU. Prœf. Saec. 5,
(2) Chr. Cass. ii, c. 18. n. IIG.
Ap. Baron, to. Il, p. 68a.
Yous dites que Jésus-Christ à la cène prit du pain nommé en grec ùrtos^ vi vous insistez sur l'élymologie de ce nom , que vous tirez de ce que le pain est élevé et enllé par la fermentation , d'où vous concluez que l'azyme ou pain sans levain n'est pas proprement du pain (1). Nous répondons que ce raisonnement est puéril et cette élymologie arbitraire; et nous rapportons plusieurs passages de l'Ecriture, même selon l'édition grecque, où le pain sans levain est nommé ârtos^ comme le pain levé ; entre autres le pain que l'ange apporta à Elie (2) , et les pains de proposition, puisque toute offrande devoit être sans levain. Ainsi , àrios en grec, comme lehem en hébreu, signifie toute sorte de pain. Humbert prouve ensuite que Jésus-Christ a institué l'eucharistie avec du pain sans levain , parce que les jours de la pàque étant commencés, il ne pouvoit, selon la loi, en avoir d'autres (3). Car ilsouli^^nt avec la plupart des interprètes que Jésus-Christ célébra la pâque légale.
En répondant au mépris que les Grecs témoignoient des azymes, il dit : Nous ne met tons sur la table de Jésus-Christ que du pain tiré de la sacristie , dans laquelle les diacres avec les sous-diacres ou les prêtres même , revêtus d'habits sacrés, l'ont pétri et préparé dans un fer, en chantant des psaumes (4). Au contraire, vous achetez votre pain levé du premier venu , souvent dans les boutiques , après qu'il a été manié par des mains sales. Et quelle raison pouvez- vous donner de ce que vous prenez avec une cuillère le pain sacré mis en miettes dans le calice.* Jésus-Christ n'en usa pas ainsi ; il bénit un pain entier, et l'ayant rompu le distribua par morceaux à ses disciples, comme l'église romaine l'observe encore.
L'église de Jérusalem , la première de toutes, a gardé cette sainte institution. On n'y offre que des hosties entières, que l'on met sur les patènes , sans avoir, comme les Grecs , une lance de fer pourcoup^T l'hostie, qui est mince et de fleur de farine; et s' il reste quelque chose de la sainte eucharistie on ne le brûle point et on ne le jette point dans une fosse, mais on le serre dans une boîte bien nette , et on en communie le peuple le lendemain. Car on y communie tous les jours à cause du grand concours de pèlerins de toutes les provinces chrétiennes. Tel est l'usage de Jérusalem et des églises qui en dépendent ; quant aux Grecs qui y demeurent, les uns suivent l'usage du pays, les autres le leur. Mais d'enterrer l'eucharistie, comme on dit que font quelques-uns, ou la mettre dans une bouteille et la répandre , c'est une grande négligence , c'est n'avoir point la crainte de Dieu. L'église romaine en use comme celle de Jérusalem : nous mettons sur l'autel des hosties minces faites de fleur de farine ,
LIYRK SOIXANTIÈME.
(1) Glub. lib. IV, c. 5.
(3) 3 Keg. \I.\, 6.
(3) Levit. 11.
AndeJ-C. .1054]
saines et entières, et, les ayant rompues après la consécration, nous en communions avec le peuple, ensuite nous prenons le sang tout pur dans le calice.
Comme les Grecs insistoient sur ce que les azymes appartiennent à l'ancienne loi , Humbert montre fort au long qu'elle étoit sainte , bien qu'imparfaite ; puis il remarque qu'elle ordonnoit aussi des offrandes de pain levé, d'où il s'ensuitque l'on devroit aussi rejeter ce pain comme appartenant à la loi mosaïque. Il conclut qu'il n'y a que la loi cérémonielle d'abolie (1).
Sur le reproche de manger du sang et des viandes suffoquées, Humbert demande aux Grecs pourquoi sur ce point ils veulent observer l'ancienne loi qu'ils méprisent tant sur les azymes. Ensuite il ajoute (2) : Ce n'est pasque nous voulions soutenir contre vous l'usage du sang et des viandes suffoquées : nous les avons aussi en horreur, suivant la tradition de nos pères ; et nous imposons une rude pénitence à quiconque en mange hors un péril extrême de mourir de faim; car nous tenons pour lois apostoliques toutes les anciennes coutumes qui ne sont point contre la foi. Quant à ï Alléluia, ce n'est point seulement à Pâques que nous le chantons , mais tous les jours de l'année, excepté neuf semaines, où nous nous appliquons particulièrement à elîacer les fautes du reste de rannée.
H finit en reprochant aux Grecs plusieurs abus : de rebaptiser les Latins , d'enterrer les restes de l'eucharistie, de permettre aux prêtres l'usage du mariage, de refuser la communion ou h; baptême aux femmes en péril pendant leurs couches, ou leurs incommodités ordinaires , de ne point baptiser les enfants avant huit jours, au hasard de les envoyer au feu éternel , de condamner les moines qui portent des caleçons ou qui mangent de la chair étant malades*. Le cardinal Humbert composa en latin cette réponse, qui fut traduite en grec et publiée par ordre de l'empereur Constantin.