XXII. Doctrine calholique
Après avoir réfuté les calomnies de Bérenger contre le cardinal Humbert et l'église romaine, il vient aux preuves de la doctrine catholique (2). Nous croyons, dit-il , que les substances terrestres, qui sont sanctifiées sur la table du Seigneur par le ministère des prêtres sont, par la puissance suprême, changées d une manière ineffable et incompréhensible en l'essence du corps du Seigneur, à la réserve des espèces et de quelques autres qualités de ces mêmes choses , de peur qu'on n'eût horreur de prendre la chair crue et du sang et afin que la foi ait plus de mérite. En sorte toutefois, que le même corps du Seigneur demeure au ciel, à la droite du père immortel sain et entier, et que l'on puisse dire que nous prenons le même corps qui est né de la vierge et non pas le même. C'est le même quant à
I essence, la propriété de la vraie nature et la vertu : ce n'est pas le même si l'on regarde les apparences du pain et du vin. Telle est la foi qu'a tenue dès les premiers temps , et que tient encore à présent l'Eglise, qui, étant répandue par toute la terre, porte le nom de catholique.
II prouve cette doctrine par les paroles de l'institution de l'eucharistie, par saint Ambroise au livre des mystères et au livre des sacrements , par saint Augustin sur les psaumes et sur saint Jean, par saint Léon et saint Grégoire, et par plusieurs miracles dont il soutient que la vérité ne peut être révoquée en doute (3).
Lanfranc répond ensuite à quelques objections. Bérenger disoit(4) : Ce que vous prétendez être le vrai corps de Jésus-Christ est nommé dans les auteurs ecclésiastiques espèce ressemblance, figure, signe, mystère, sacre^ ment. Or, ces mots sont relatifs, et par conséquent ne peuvent signifier la chose à laquelle ils se rapportent, c'est-à-dire le corps de Jésus-Christ. Lanfranc répond : L'eucharistie s'appelle espèce ou ressemblance par rapport aux choses qu'elle étoit auparavanl, savoiMe pain et le vin. Ce qui n'empêche pas que ce'ne
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(3) C. 18, 19. Ambros.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[An deJ.-C 1060.
soit la vraie chair et le vrai sang de Jésus- Christ, quant à l'essence, même pour ceux qui le reçoivent indig^nement, quoiqu'ils n'en reçoivent pas T efficacité salutaire.
Et ensuite : Vous croyez que le pain et le vin de la sainte table demeurent ce qu'ils étoient , quant à la subsistance , et qu'on les nomme la chair et le sang de Jésus-Christ, parce qu'on les emploie pour célébrer la mé • moire de sa chair crucitiée et de son sang répandu. Si cela est vrai , les sacrements dos juifs ont été plus excellents que ceux des chrétiens; car la manne envoyée du ciel et les animaux que l'on immoloit valoicnl mioux qu'une bouchée de pain et un peu de vin ; et il est plus divin d'annoncer l'avenir que de raconter le passé.
Lanfranc conclut par l'autorité de l'Église, en disant à Bérenger : Si ce que vous soutenez touchant le corps de Jésus est véritable , ce que l'Eglise universelle en croit est faux ; car tous ceux qui se disent chrétiens se gloriflent de recevoir en ce sacrement la vraie chair et le vrai sang de Jésus- Christ. Interrogez tous ceux qui ont connoissance de la langue latine et de nos livres. Interrogez les Grecs , les Arméniens, les chrétiens de quelque nation que ce soit, ils disent tous d'une voix que c'est leur créance. Or, si la foi de l'Eglise universelle est fausse, ou il n'y a jamais eu d'Eglise, ou elle a péri ; mais aucun catholique ne conviendra de l'un ni de l'autre. Il apporte les passages de l'Ecriture, qui prouvent l'universalité de l'Eglise, et ajoute : Vous dites que l'Eglise a été formée et a fructifié chez toutes les nations , mais que , par l'ignorance de ceux qui ont mal entendu sa doctrine , elle a erré, elle a péri , et est demeurée en vous seuls sur la terre (1). A quoi il oppose la promesse de Jésus-Christ et les preuves de saint Augustin , qui montrent que l'Eglise ne peut périr. Tel est l'écrit de Lanfranc contre Bérenger.
XXIII Eglise d'Allemagne.
En Allemagne, Adalbert, archevêque de Brème, s'étoit attiré la principale autorité , et pour la conserver retenoit en Saxe le roi Henri (2) , sans le laisser aller dans les autres provinces , de peur qu'il ne fut plus maître absolu des affaires, si ce jeune prince en communiquoitavec les autres seigneurs. Sigefroy, archevêque de Mayence , et Annon de Cologne, cherchoient avec plusieurs autres seigneurs les moyens de s'affranchir de la tyrannie d'Adalbert. Enfin ils indiquèrent une diète ou assemblée générale à Tribur, prés de Mayence, et résolurent de déclarer au roi qu'il de voit choisir de renoncer au royaume ou à l'amitié de l'archevêque de Brème. C'étoit vers le commencement de l'année mil soixante-six. Le roi s'étant rendu à Tribur, on lui fit celte
(1) Mal xxvwi, 20.
(2; Lamb. au, jooo.
proposition. Comme il reculoit et ne savoit quel parti prendre , l'archevêque de Brème lui conseilla de s'enfuir la nuit suivante , et d'emporter son trésor pour se retirer à Goslar ou en quelqu autre lieu de sûreté. Mais les seigneurs, en ayant avis, prirent les armes et firent garde toute la nuit autour du logis du roi. Le malin ils étoient si animés contre Adalbert , qu'à peine le roi put les empêcher de porter la main sur lui . Enfin, il fut chassé honteusement de la cour avec tous ceux de son parti, et le roi lui donna une escorte pour le conduire chez lui. Ainsi le gouvernement revint aux èvêques pour donner tour à tour leurs conseils au roi.
Il célébra à Utrecht la fête de Pâques, qui , celte année mil soixante-six , éloit le seizième d'avril (1). Le samedi-saint, l'archevêque Ebérard de Trêves, ayant officié , mourut dans la sacristie encore revêtu des ornements. Annon, archevêque de Cologne , fit donner ce siège à son neveu Cuno ou Conrad , prévôt de son église ; mais le clergé et le peuple de Trêves furent extrêmement irrités de n'avoir point eu de part à ce choix , et s'exhortoient l'un l'autre à effacer cet affront par quelqu'cxemple mémorable. Le comte Diétric, alors majordome de l'église de Trêves , étoit un jeune homme féroce, et par son tempérament et par la chaleur de l'Age. Le jour que le nouvel archevêque devoit entrer dans la ville , il alla au devant avec des troupes nombreuses ; et , comme le prélat sortoit de son logis , il se jeta sur lui , tua le peu de ses gens qui voulurent résister, mit en fuite les autres, pilla les richesses qu'il avoit apportées , qui étoient grandes, et le prit lui-même. Après l'avoir gardé long-temps en prison , il le livra à quatre chevaliers pour le faire mourir. Ils le jetèrent par trois fois du haut d'une roche dans un précipice , mais il ne se rompit qu'un bras. Un d'eux lui demanda pardon ; un autre, lui voulant couper la tête , lui abattit seulement la mâchoire ; enfin il mourut entre leurs mains le premier jour de juin mil soixante-six. Onle regarda comme un martyr, et on prétendit qu'il se faisoit des miracles à son tombeau (2). Uton lui succéda dans le siège de Trêves par l'élection unanime du clergé et du peuple. Il étoit delà haute Allemagne , fils du comte Ebérard et d'Ide , fondateurs du monastère de Schafhouse, dont la ville de ce nom a tiré son origine. Ebérard et Ide embrassèrent l'un et l'autre la vie monastique , et moururent en réputation de sainteté.
La même année, Reinher , èvêque de Messein, étant mort, Craft , prévôt de Goslar, lui succéda (3). Ayant reçu celte dignité , il revint à Goslar, et après-diné s'enferma dans sa chambre, comme voulant reposer. Là étoit son trésor, qu'il aimoit passionnément, et qu'il
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