XXVII. Suite du schisme de Florence
A Florence, l'évêque Pierre, n'ayant point ete condamné au concile de Rome, persécutoit violemment ceux de son clergé qui continuoient avec les moiaes à se séparer de lui comme simoniaque; en sorte que l'archiprêlre et plusieurs autres furent obligés à sortir de la ville et se réfugier au monastère de Septime (2). Il étoit de la congrégation de Yallombreuse, et ainsi nommé parce qu'il étoit à sept milles de la ville. L'abbé Jean Gualbert les reçut avec charité et leur donna tout le secours qui lui fut possible; mais le parti de l'évêque étoit protégé par Godefroy, duc de Toscane, qui menaçoit de mort les moines et les clercs qui lui étoient opposés, ce qui leur attira une grande persécution.
Le pape vint alors à Florence, et vit le bois préparé pour le feu où les moines vouloient entrer, afin de prouver que l'évêque étoit simoniaque. Mais le pape ne voulut pas alors recevoir cet examen et se retira, laissant le clergé et le peuple dans la même division. II arriva ensuite que tout le clergé et le peuple de Florence , étant assemblé, commença à se plaindre à l'évêque Pierre de ce qu il en avoit chassé plusieurs, entre autres l'archiprêlre leur chef, dont ils a voient ainsi perdu le conseil et le secours, et de ce qu'une bonne partie des citoyens, le voyant aller vers l'évêque leur disoit : Allez, hérétiques, allez trouver votre hérétique (3). C'est vous qui ferez abîmer cette ville; c'est vous qui en avez chassé
(1) Dist. 81. c. 16.
(2) Vita S. Joan.
HISTOIRE Dl CilKISTIAMSME.
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Jésus-Christ et saint Pierre , et y avez fait entrer Simon le magicien pour Tadorer. Les clercs conclurent en priant l'évèquc de les délivrer de ce reproche, et ajoutèrent : Si vous vous sentez innocent, et si vous l'ordonnez, nous voilà prêts à subir pour vous le jugement de Dieu, ou si vous voulez recevoir l'épreuve que les moines ont voulu faire ici et à Rome , nous allons les en prier instamment.
L'évéque refusa l'un et l'autre; au contraire, il obtint un ordre de mener prisonnier au gouverneur quiconque ne le reconnoltroit pas pour évéque et ne lui obéiroit pas; que si quelqu'un s'enfuyoit de la ville ses biens seroient confisqués; et que les clercs qui s'étoient réfugiés à l'église de Saint-Pierre se réconcilieroient avec l'évéque , ou seroient chassés de la ville sans espérance d'être écoutés. En exécution de cet ordre, le soir du samedi après les cendres, vraisemblablement la même année mil soixante-sept, comme ces clercs répéloient les leçons et les répons du dimanche suivant , on les tira hors de la franchise de l'église de Saint- Pierre. Alors il se fit un grand concours de peuple, et principalement de femmes, qui jetoient les voiles de leurs têtes , et marchoient les cheveux épars , se frappant la poitrine et jetant des cris pitoyables. Elles se prosternoient dans les rues pleines de boue, et disoient : Hélas! hélas î Jésus, on vous chasse d'ici, on ne vous permet pas de demeurer avec nous ! Vous le voudriez bien , mais Simon le magicien ne vous le per met pas O saint Pierre! comment ne défendezvous pas ceux qui se réfugient chez vous? Etes-vous vaincu par Simon ? Nous croyions qu'il éloit enchaîné en enfer, et nous le voyons lâché à votre honte. Les hommes se disoient l'un à l'autre : Vous voyez clairement que Jésus-Christ se retire d'ici, parce que, suivant sa doctrine, on ne résiste point à celui qui le chasse. Et nous aussi, mes frères, brûlons cette ville, afin que le parti hérétique n'en jouisse pas , et nous en allons avec nos femmes et nos enfants partout où Jésus-Christ ira. Suivonsle si nous sommes chrétiens.
Ces discours louchèrent les clercs qui tenoient le parti de l'évéque Pierre; ils (ermérent les églises et n'osèrent plus sonner les cloches, ni chanter publiquement l'office ou la messe. Ils s'assemblèrent, et, par délibération du conseil , ils envoyèrent quelques-uns d'entre eux aux moines de Saint-Sauveur de Septime, les priant de leur faire connoître la vérité, et promettant de la suivre. Ils prirent jour au mercredi suivant, qui étoit celui de la première semaine de carême. Le lundi et le mardi, ils firent des prières particulières pour ce sujet. Le mercredi malin un de ces clercs alla trouver Pierre de Pavie, c'est ainsi qu'ils nommoient l'évéque, et lui dit : Au nom de Dieu , si ce que les moines disent de vous est vrai , avouez-le franchement, sans tenter Dieu et fiitiguer inutilement le clergé et le peuple. I
Si vous vous sentez innocent, venez avec nous. L'évéque Pierre dit : Je n'irai point, et vous n'irez point non plus, si vous m'aimez. Le clerc répondit : Assurément, j'irai voir le jugemi»nt de Dieu, puisque tout le monde y va , et je m'y conformerai ; en sorte qu'aujourd'hui, ou je vous honorerai plus que jamais , ou je vous mépriserai entièrement.
Sans attendre ce député, tout le clergé et le peuple accourut au monastère de Saint- Sauveur. Les femmes ne furent point effrayées par la longueur et l'incommodité du chemin rempli d'eaux bourbeuses Les enfants ne furent point retenus par le jeûne, car ils l'observoient alors. Il se trouva environ trois mille personnes à la porte du monasitère. Les moines leur demandèrent pourquoi ils étoient venus. Ils répondirent : Pour être éclairés et connoître la vérité. Comment voulez-vous être éclairés? dirent les moines. Les clercs répondirent : Que l'on prouve par un grand feu ce que vous dites de Pierre de Pavie. Les moines reprirent : Quel fruit en retirerez-vous, et quel honneur en rendrez-vous à Dieu? Tous répondirent : Nous détesterons avec vous la simonie, et rendrons à Dieu des grâces immortelles.
XXVllI. Epreuve du feu.
Aussitôt le peuple dressa deux bûchers l'un à cùté de l'autre, chacun long de dix pieds, large de cinq , haut de quatre et demi ; entre les deux éloit un chemin large d'une brasse, semé de bois sec. Cependant on chantoit des psaumes et des litanies. On choisit un moine, nomme Pierre, pour entrer dans le feu, c(, par ordre de l'abbé, il alla à l'autel pour célébrer la messe, qui fut chantée avec grande dévotion et avec quantité de larmes, tant de la part des moines que des clercs. Quand on vint à VAf^nus /Jr/, quatre moines s'avancèrent pour allumer les bûchers ; l'un porloit un crue ifix, l'autre l'eau bénile, le troisièmiMlouze cierges bénis et allumés, le quatrième l'encensoir ph'in d'encens. Quand on les vit, il s'éleva un grand cri , on chaula Kyrie eleison d'un ton lamentable. On pria Jésus-Christ de venir défendre sa cause, on demanda les prières de la Sainte-Vierge , de saint Pierre, de saint Grégoire.
Alors le moine Pierre, ayant communié et achevé la messe, ôta sa chasuble, gardant les autres ornements; et, portant une croix, il chantoit les litanies avec les abbés et les moines, et s'approcha ainsi des bûchers déjà embrasés. Le peuple redoubla ses prières avec une ardeur incroyable ; enfin , on fit faire silence pour entendre les conditions auxquelles se faisoit l'éprouve. On choisit un abbé qui avoit la voix forte pour lire distinctement au peuple une oraison contenant ce que l'on deniandoit à Dieu : tous l'approuvèrent . et un autre abbé, ayani fait faire silence, éleva sa voix et dit : Mes frères et mes sœurs, Dieu
Ande J.-C. I0C2.]