XIV. Projet de la croisade
L'autre lettre du même jour, septième de décembre, est sur un sujet difforent, et semble écrite pour être rendue publique (1). Le pape y témoigne une grande affection pour l'empereur, el le prie de ne point écouter ceux qui veulent semer de la division entre eux. Puis il ajoute : Je vous donne avis que les chrétiens d'outre-mer , persécutés par les païens et presses de la misère qui les accable , ont envoyé me prier humblement de les secourir de la manière que je pourrois, et d'empêcher que, de notre temps, la religion chrétienne ne périsse chez eux entièrement. J'en suis pénétré de douleur, jusqu'à désirer la mort et exposer ma vie pour eux plutôt que de commander à toute la terre, en négligeant de les secourir. C'est pourquoi j'ai travaillé à y exciter tous les chrétiens, et à leur persuader de donner leur vie pour leurs frères, en défendant la loi de Jésus- Christ, et montrer par cette preuve éclatante la noblesse des enfants de Dieu.
Les Italiens et les Lltramontains, inspirés de Dieu, je n'en doute point, ont reçu de bon cœur cette exhortation, el il y en a déjà plus de cinquante mille qui se préparent à cette expédition s'ils peuvent m'y avoir pour chef résolus de marcher à main armée contre les ennemis de Dieu , et d'aller jusqu'au sépulcre de JVolre Seigneur. Ce qui m excite encore puissamment à celle entreprise, c'est que l'église de Constantinople, divisée d'avec nous au sujet du Saint-Esprit, demande à se réunir au saint-siège. Presque tous les Arméniens sont écartés de la foi catholique, el presque tous les Orientaux attendent que la foi de saint 1 lerre décide entre leurs diverses opinions. Lt parce que nos pères , dont nous désirons suivre les traces, ont souvent passé en ces pays-là pour confirmer la foi , nous sommes aussi obligés d'y passer, si Dieu nous en ouvre le chemin. Mais, comme un si grand dessein a besoin d'un sage conseil et d'un puissant secours, je vous demande l'un et l'autre; car, si je fais ce voyage, je vous laisse après Dieu I église romaine, pour la défendre comme votre sainte mère. Faites -moi savoir au plus toi votre resolution sur ce sujet. Voilà le projet de la croisade , qui ne s'exécuta que vinert ans après. °
Dés l'année précédente, le pape Grégoire, au commencement de son pontificat , avoit reçu une lettre de l'empereur Michel par deux Wioiues, nommés Thomas et JVicolas , portant créance sur ce qu'ils diroient au pape de vive ^oix (2). C'étoient de grandes choses, et apparemment la proposition de la guerre contre les 'ntidéles. C'est pourquoi le pape, croyant ne devoir confier sa réponse qu'à une personne plus considérable, envoya à Constantinople Dominique , patriarche de Venise, qu'il dit être
rrès-fidèle à l'em-pereur grec , pour s'informer plus sûrement de ses intentions, et lui déclarer celles du pape. C'est ce qui paroît par la lettre de Grégoire, du neuvième de juillet mil soixante-treize (1).
Par une autre du quatrième de février de 1 année suivante, le pape prie Guillaume, comte de Bourgogne, de lui envoyer des troupes pour secourir l'église romaine contre les Normands. Car nous espérons , ajoute-t-il qu'après avoir fait la paix avec eux nous passerons a Constantinople pour donner aux chrétiens le secours qu'ils nous demandent instamment contre les fréquentes insultes des Sarrasins Le pape écrivit vers le même temps une lettre générale à tous ceux qui voudroient défendre la foi chrétienne, où il dit : Le porteur de celte lettre, revenant d'outre -mer, s'est présenté devant nous, et nous avons appris de lui comme de plusieurs autres , que les païens ont prévalu contre l'empire des chrétiens qu'ils ont tout ravagé presque jusqu'aux murs de Constantinople, et tué comme des bétes plusieurs milliers de chrétiens. C'est pourquoi si nous aimons Dieu et si nous sommes chrétiens, nous devons être très-sensiblement affliges du triste état de ce grand empire et donner notre vie pour nos frères, à l'exemple du sauveur. Sachez donc que , leur préparant du secours par tous les moyens possibles, nous vous exhortons, par la foi qui vous rend enfants de Dieu et par l'autorité de saint Pierre d'y concourir de votre pouvoir et de nous faire savoir incessamment votre résolution. La lellre est du premier de mars mil soixante niuatorze Il en écrivit encore une semblable le seizième décembre de la même année , adressée à tous les fidèles de saint Pierre, principalement aux Lltramontains (2) ; ce qu'il faut toujours entendre par rapport à l'Italie, et il les exhorte à envoyer quelques-uns d'entre eux avec lesquels il puisse préparer l'exécution du voyage d'outre-mcr.