XLV. Plaintes des Allemands contre le pape
Quand les Allemands du parti de Rodolphe eurent connoissance de ces lettres , ils perdirent l'espérance qu'ils avoient dans la fermeté du pape , et lui écrivirent une lettre où ils disoieut (2) : Vous savez, et vos lettres que nous avons en rendent témoignage , que ce n'est ni par notre conseil ni pour notre intérêt, mais pour les injures faites au saint-siège , que vous avez déposé notre roi, et nous avez défendu sous de terrible i menaces de le reconnoitre pour tel. Nous a ous avons obéi avec un grand péril, et ce prince a exercé une telle cruauté, que plusieurs, a, rèsleurs biens , y ont encore
Î>erdu la vue et ^aissé leurs enfants réduits à a pauvreté. Le :ruit que nous en avons reçu est que celui qui a été contraint de se jeter à vos pieds a été absous sans notre conseil et a reçu la liberté de nous nuire. Dans la lettre d'absolution , nous n'avons rien vu qui révoquât la sentence de privation du royaume, et nous ne voyons pas encore à présent qu'elle puisse être révoquée. Après donc avoir été plus d'un an sans roi, nous en avons élu un autre ; et , comme il commençoit à relever nos espérances, nous avons été surpris de voir dans vos lettres que vous nommez deux rois et adressez vos légats à tous les deux.
Cette espèce de division que vous avez faite du royaume a divisé aussi les esprits, parce qu'on a vu dans vos lettres que le nom du prévaricateur est toujours le premier, et que vous lui demandez sauf-conduit comme s'il lui restoit de la puissance. Ce qui nous trouble encore , c'est que, comme vous nous exhortez à demeurer fermes dans notre entreprise , vous donnez aussi de l'espérance au parti contraire. Car les confidents du roi Henri , bien qu'excommuniés avec lui , sont reçus favorablement quand ils vont à Rome ; et nous passons pour
(1) Epist. 2*.
(2) Sai. bcUi. Hist. p. US
ridicules quand nous voulons éviter ceux avec qui vous communiquez. Au contraire, on nous impute leurs fautes , et on attribue à notre négligence de n'envoyer pas plus souvent à Rome, quoique ce soit eux qui nous en empêchent contre leur serment. Nous croyons que votre intention est bonne, et que vous agissez par des vues subtiles ; mais, comme nous sommes trop grossiers pour les pénétrer, nous nous contenterons de vous exposer les effets sensibles de ce ménagement des deux partis : savoir, les guerres civiles , les homicides innombrables, les pillages, les incendies, la dissipation des biens ecclésiastiques et du domaine des rois, en sorte qu'à l'avenir ils ne pourront vivre que de rapines ; enfin, l'abolition des lois divines et humaines. Ces maux ne seroient point ou seroient moindres si vous ne vous étiez détourné ni à droite ni à gauche de votre résolution. Votre zèle vous a engagé dans une route dillicile, où il est pénible d'avancer et honteux de reculer. Si vous ne croyez pas prudent de résister en face aux ennemis de l'Eglise, au moins ne détruisez pas ce que vous avez déjà fait. Car, s'il faut compter sur rien ce qui a été défini dans un concile de Rome , et depuis confirmé par un légat, nous ne savons plus ce que nous devons tenir pour authentique. C'est l'excès de notre douleur qui nous fait parler ainsi, car, nous trouvant exposés à la gueule des loups pour avoir obéi au pasteur, s'il faut nous prendre garde même du pasteur, nous sommes les plus malheureux de tous les hommes.