LIVRE SOIXANTE-TROISIEME
Reims, comme il s'enlrctonoit avec Raoul le vert, prévôt de cette église ( 1 ) , et un troisième, nommé Fulcius, après avoir parlé quelque temps de la vanité des plaisirs et des richesses de ce monde, et des joies de la i^Hoire éternelle , ils tirent vœu de quitter le siècle au plus tôt, et de prendre l'habit monastique : l'exécution fut différée, parce que Fulcius alla à Rome, et ils la remirentàson retour. Comme il tarda long-temp^ , Raoul se refroidit , et demeura à Reims, dont il fut depuis archevêque; mais Bruno suivit constamment son dessein.
Pour cet effet , il alla trouver Hugues , évêque de Grenoble , qui , ayant été élu en mil quatre-vingt au concile d'Avignon , et sacré à Rome par le pape Grégoire VII , quitta son diocèse, et se retira à la Chaise-Dieu , mais, après y avoir passé un an dans les exercices de la vie monastique, il reprit, par ordre du même pape , la conduite de son église, et il y avoit trois ans qu'il y étoit revenu quand Bruno le vint trouver (-2). Il avoit six compagnons, le docteur Landain , né à Lucques en Toscane, Etienne de Bourg , Etienne de Die, tous deux chanoines de >aint-Uuf, près d'Avignon, qui s'étoieiit joints à lui par la permission de leur abbé; Hugues, qu'ils nommoient le chapelain , parce que c'étoit le seul prêtre d'entre eux ; et deux laïques , André et Guérin. Ils cherchoienl un lieu propre pour la vie érémitique , et n'en avoient point encore trouvé, et ils étoienl attirés par la réputation du saint évêque de Grenoble. II les reçut avec amitié et respect , et leur conseilla de s'établir dans la Chartreuse, lieu solitaire, entouré de montagnes affreuses et de difficile accès au voisinage de Grenoble. Il avoit vu en songes, vers le même temps, sept étoiles qui le conduisoient en ce déserl, où il lui sembloitque Dieu se bàtissoit une demeure.
Bruno et ses compagnons commencèrent à habiter la Charlreuse vers la Saint-Jean , l'an mil quatre-vingt-quatre ; et par une charte du mois suivant (3), Hugues défendit aux femmes de passer par les terres des frètes de la Chartreuse, et à qui que ce fût d'y pêcher, d'y chasser ou d'y mener paître des bestiaux. Guibert décrit ainsi la manière dont ils vivoient. Ils ont , dit-il (4) , une église , et chacun une cellule autour de l'enceinte du monastère , où ils travaillent, dorment et mangent. Le dimanche ils reçoivent du dépensier leur nourriture , savoir, du pain et des légumes, qui est leur seul mets , et chacun le fait cuire chez soi. Ils ont de l'eau pour boire et pour les autres usages , d'un ruisseau qui coule devant toutes leurs cellules , et y entre par certains trous. Ils mangent du poisson et du fromage les dimanches et les grandes fêtes ; Je dis du
(1) Ep. ad Radulf.
C2) Vita Hug. c. 2, 3.
Bol. Apr. to. 9.
poisson, non pas qu'ils achètent, mais que dos gens de bien leur donnent. Ils ne reçoivent de personne ni or , ni argent , ni ornements d'église , sinon un calice d'argent. Ils s'assemblent à l'église, non aux heures ordinaires comme nous , mais à certaines heures. Ils entendent la messe , si je ne me trompe , les dimanches et les fêtes solennelles. Ils ne parlent presque jamais, car, s'ils ont besoin de quelque chose, ils le demandent par signe. Si quelquefois ils boivent du vin , c'est du vin si foible, qu'il ne vaut guère mieux que de l'eau commune. Ils portent des cilices sur la chair, et le reste de leurs habits est fort pauvre. Ils sont soumis à un prieur ; l'évêque de Grenoble, homme d'une grande piété, leur tient lieu d'abbé. Quoiqu'ils cherchent en tout la pauvreté, ils amassent une très- riche bibliothèque, travaillant principalement pour la nourriture, qui ne périt |M)int (1). Ils cultivent peu la terre [)our faire venir du blé; mais ils nourrissent quantité de moutons, dont ils vendent les toisons pour acheter ce qui leur est nécessaire. Lorsque Guibert faisoit cette description des habitants de la Chartreuse, ils n'éloientque treize moines; mais il y avoit au bas de la montagne plus de vingt laïques sous leur conduite.
Après que saint Bruno eut gouverné la Chartreuse environ six ans, le pape Urbain, qui avoit été son disciple à Reims, le contraignit devenir à sa cour pour l'aider de ses conseils dans les affaires ecclésiastiques. En quittant la Charlreuse, il la laissa à Séguin, abbé de la Chaise-Dieu , à qui le lieu appartenoit originairement ; mais les disciples de saint Bruno quittèrent bientôt cette demeure, et vinrent le trouver en Italie. 11 leur persuada toutefois de retournera la Chartreuse, leur donnant pour prieur Landuin, qui les gouverna di\ ans. Saint Bruno de son côté , ne pouvant souffrir le tumulte et les mœurs de la cour d(^ Home, se retira l'année suivante, mil quatrevingt-dix, avec Landuin et quelques autres, au diocèse de Squillace en (Palabre, où le comte Roger lui donna, à lui et à ses disciples, une forêt avec une lieue d'étendue. Le pape voulut donner à saint Bruno l'archevêcîié de Rège, qui vaqua la même année par la mort d'Arnoul; mais il le refusa, et cette pla( e fut donnée à Ranger, moine de Cave, et auparavant de Marmoulier (2). Saint Bruno vécut onze ans en son nouveau monastère de Calabre, et y finit ses jours.
Ll. Eglise d'Allemagne.
En Bavière , le parti des catholiques prenoil le dessus ; en sorte qu'ils remplirent le siège de Saltzbourg , vacant depuis un an et demi ,
(3) Mabill. Praef n- 86.
(4) De vila sua, c. 11.
par le décès de rarchevéque Gébehard , arrivé le quinzième de juin mil quatre-vingt-huit. On élut à sa place l'abbé Tiémon , né en Bavière, d'une haute noblesse (1). Dès sa première jeunesse, il embrassa la vie monastique dans l'abbaye d'Alta , d'où il fut tiré par l'archevêque Gébehard , pour le faire abbé d'un monastère de son diocèse ; et il y rétablit la discipline , joignant la discrétion à l'autorité et à laustérité de la vie. Gébehard ayant été chassé par les partisans du roi Henri, et un usurpateur, nommé Berthold , mis en sa place, l'abbé Tiémon se retira à Schaffouse et à Hirsauge, monastères alors fameux par leur régularité. Après avoir demeuré quelque temps en ce dernier, il revint à Saltzbourg, où le schismalique Berthold le reçut très humainement, espérant que le désir de rentrer dans son abbaye lui feroit embrasser son parti. Mais Tiémon se retira en un désert voisin, dans une communauté pauvre , qui le reçut avec grande charité. Après la mort de l'archevêque Gébehard , les gens de bien vouloient lui donner Tiémon pour successeur, les autres proposoient un homme qui n'étoit considérable que par sa noblesse et sa puissance. Le jour de lèlection étant venu , on s'assembla au lieu marqué ; Altman, évêque de Passau, légat du saint-siège, y étoitavecle cierge de Saltzbourg, Guelfe, duc de Bavière, les comtes et un grand peuple. Le compétiteur de Tiémon entra dans un bateau pour passer le Sallz , et fut noyé à la vue de toute rassemblée. Alors tous se réunirent , et Tiémon fut élu d'un commun consentement. Il lut sacré solennellement le septième d'avril mil quatre-vingt-dix, par le légat Altman , assisté d'Adalbéron évêque de W irtzbourg et de Méginvard de Frisingue. Mais Adalbéron mourut la même année le sixième d'octobre après quarante-cinq ans d'épiscopat (-2). Ce saint évêque, étant chassé de Wirlszourg par les schisma tiques, dont il étoit un des plus zélés adversaires , se retira en son pays dans le monastère deLambac, en Autriche, fondé par son père, qu il rétablit dès Tannée mil cinquantesix , et de là il ne laissoit pas de consacrer des églises, rétablir des monastères, et rendre d'autres services à la religion. Il fut enterré à Lambach , et il se fit plusieurs miracles à son tombeau. Herman,évtHiue de Metz, mourut au mois de mai de la même année , aussi bien que Berthold, duc d'Allemagne, gendre du roi Rodolphe , et la reine de Hongrie, sa sœur. Egbert, marquis de Saxe, fut tué en trahison, et l'on en accusa l'abbesse de Quedlimbourg, sœur de l'empereur Henri ; le parti catholique fit toutes ces pertes pendant cette année. De la part des schismatiques , Lutold, duc de Carinthie, mourut subitement, ayant depuis peu répudié sa femme légitime pour en prendre une autreavec la permission de l'antipape Guibert.
LU. Lettre de Yallram et la réponse.
Ces pertes des catholiques ayant relevé le courage des schismatiques, ils reprirent les armes , disant hautement que le pape Urbain alloit périr. Yaltram, archevêque de Magdebourg, voulant attirer Louis II, comte deThuringe , au parti du roi Henri , lui écrivit une lettre , où il disoit entre autres choses : L'apôtre, inspiré de Dieu, dit (1) que toute personne doit être soumise aux puissances souveraines , parce qu'il n'y a point de puissance qui vienne de Dieu , et qui lui résiste , résiste à l'ordre de Dieu. Cependant nos amis disent aux femmes et au simple peuple , qu'il ne faut pas se soumettre à la puissance royale. Veulent-ils résister à Dieu ? sont-ils plu§ forts que lui ? Mais que dit le prophète ? Tous ceux qui combattent contre vous. Seigneur, seront conlondus , et ceux qui vous résistent périront (2). Rodolphe , Hildebrand, Egbert, et une infinité d'autres seigneurs , ont résisté à Tordre de Dieu en la personne de l'empereur Henri , et ils ont péri : ce qui a eu une mauvaise fin devoit avoir un mauvais principe.
Le comte Louis, ayant reçu cette lettre, y fit répondre par Etienne, autrement Herrand, évêque d'Halberstal , dont la lettre portoit en substance : JNous disons que vous entendez mal le précepte de l'apôtre. Car si toute puissance vient de Dieu , comme vous l'entendez, d'où vient qu'il dit par son prophète (3) : Ils ont régné , mais ce n'est pas par moi ; ils sont devenus princes, et je ne les connois point ? Ecoutons l'apôtre qui s'explique lui-même : II n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu. Que dit il ensuite? et celles qui viennent de Dieu sont ordonnées. Pourquoi avez-vous supprimé ces paroles? donnez-nous donc une puissance ordonnée : nous ne résistons point, nous donnerons aussitôt les mains. Mais ne rougissez-vous pas de dire que le seigneur Henri soit roi, ou qu'il ait de l'ordre? Est-ce avoir de l'ordre que d'autoriser le crime, et confondre tout droit divin et humain? Est-ce avoir de l'ordre que pécher contre son propre corps , et abuser de sa femme d'une manière inouie? Est-ce avoir de l'ordre, que prostituer les veuves qui viennent demander justice ?
Pour ne point parler de ses autres crimes sans nombre, les incendies, les pillages d'églises, les homicides, les mutilations , parlons de ce qui afflige le plus l'église de Dieu. Quiconque vend les dignités spirituelles est hérétique : or, le seigneur Henri, qu'on nomme roi, a vendu les évêchés de Constance, de Bamberg , de Mayence et plusieurs autres , pour de l'argent; ceux de Ratisbonne, d'Augsl)ourg et de Strasbourg pour des meurtres ; l'abbaye de Fulde pour un adultère , l'évêché de Munster pour un crime plus détestable. Il
(1) Jo. vr,27.
(2) De Inst. Cartiis. tom.
1, Bibl. Lab. p. 03». App-
ad Acia Uurb. V. Ital. Sœc.
to. 9, p. 58j. Ibid. p. 435.
(1) Berthold. an.lO'JO.Id. (i) VilaSiec. G, Beii. p. ^088.Yitaap. Tegnag. p.71. 7L Herman. conlr. 1045,
(1) Dodechiii. an. 1090.
Rom XIII; 1 .
(2) 1 Cor.x,22.Is.XLi,ll,
(3) Osée. Vin, 4.
3iS
HISTOIRE Dl CHRlSTIAJ>iISML.
( AnikJ.-C 10<J0
AndeJ.-C. 1091.)