LIVRE SOIXANTE-TROISIÈME
(1) Vila n. 23.
(2) Sup, n. 50.
(3) Gang. Glos. Qblat.
d'Italie; mais il en revint promptcment pour soulager ses confrères dans un temps de famine , et engagea ses terres pour cet effet.
Ensuite il fit le pèlerinage de Jérusalem , récitant tous les jours le psautier avant que de monter à cheval. A son retour, il trouva un autre évéque à Frisingue à la place de son oncle, qui étoit mort, et un autre prévôt à la sienne; ce qu'il souffrit patiemment , et se retira à Ratisbonne. Alors il conçut le dessein de fonder un monastère ; mais les circonstances du temps et le peu de piété des évéques l'ayant empêché de l'exécuter , il résolut de se donner à Dieu lui même. Il commença par distribuer ses biens, partie aux pauvres, partie à ses parents, réservant toutefois de quoi faire une fondation. H communiqua son dessein à Gérauld, éojlàtre de Ratisbonne, à qui il persuada de quitter aussi le monde ; et ils résolurent d'embrasser la vie monastique à Ciugny, célèbre alors par la régularité de l'observance. Mais auparavant ils firent ensemble le pèlerinage de Rome.
Ils furent reçus à Ciugny par saint Hugues, qui en étoit alors abbé Gerauld y fut quelques années après grand-prieur, et, dans la suite, le pape Grégoire VU le fit élire évéque d'Ostie, et l'employa, comme nous avons vu , en diverses légations. Ulric avoit environ trente a is quand il entra à Ciugny ; et l'abbé Hugues, l'ayant fait ordonner prêtre, le prit pour chapeliiin et pour conseiller, et le donna pour confesseur à la œmmunauté. Ensuite il le fit supérieur des religieuses de Marcigny , puis il l'envoya avec un seigneur allemand, nommé Lutold , pour fonder un monastère dans ses terres, et lui donna pour compagnon le moine Cuno. Après avoir marqué le lieu , en attendant le temps propre pour bâtir, les deux moines ne voulurent point loger chez les séculiers; mais ils se retirèrent dans une caverne, où ils passèrent le carême au pain et à Teau. Cette manière de vie attira les gens du pays à les venir voir, d'abord par curiosité , ensuite pour écouter leurs instructions, qui en convertirent un grand nombre.
Le printemps venu, on bâtit! le monastère avec le secours du peuple d'alentour ; de quoi deux curés du voisinage étant jaloux , et craignant la diminution de leurs offrandes , commencèrent à déclamer contre ces nouveaux hôtes, les traitant d'hypocrites et d'intéressés. Un de ces curés, quelque temps après, surpris de la nuit, fut obligé de demander le couvert dans le monastère. Ulric alla au devant, l'embrassa et le reçut avec toute la charité possible. Ce qui gagna tellement le curé, qu'il se rétracta publiquement devant son peuple, et fut depuis le meilleur ami des moines.
Ulric retourna ensuite à Ciugny , et saint Hugues l'envoya prieur à Paterni, dans le diocèse de Lausanne, dont l'èvtkjue, Burchard, étoit schismatique el excouuuuuié par Gre- >
TOMK IV.
goire VII. Ulriç s'efforça de ramener ce prélat à Tunité de l'Eglise ; mais il ne fit que l'irriter, en sorte que, sachant -qu' il n'étoit pas en sûreté dans le pays, il fut obligé de revenir à Ciugny. Mais, quelque temps après, il retourna en Allemagne fonder un monastère dans le Brisgau , à la prière d'un chevalier de la province, nommé Hesson, qui donna ses terres à Ciugny à cette condition. Le nouveau monastère fut commencé dans un lieu nommé Gruningue , mais quoiqu'il fût agréable et fertile Ulric, le trouvant trop exposé à la fréquentatio des séculiers, le quitta pour s'établira Celle, dans la forêt Noire, où il forma ses disciples à une observance très -exacte et une grande pauvreté, conseillant aux riches qui vouloient embrasser la vie monastique d'aller à d'autres maisons plus aisées. Mais ceux qui cherchoient Dieu sincèrement ne se rebutoient pas pour cette difficulté.
Peut-être n'y avoit-il personne dans Ciugny plus capable qu'Ulric de fonder de telles colonies, parle soin qu'il avoit pris de s'instruire avec la dernière exactitude de tous les usages du monastère. C'est ce qui paroît par le traité qu'il en composa à la prière de Guillaume, abbé d'Hirsauge. Car, ayant été envoyé en Allemagne par l'abbé Hugues pour quelques affaires à la cour, il passa par ce monastère, situé au diocèse de Spire, dans la forêt Noire (1). L'abbé Guillaume, qui le connois- .^oit dès l'enfance , le reçut avec une grande joie; et, comme ils s'entretenoient continuellement des usages de Ciugny , il dit à Ulric : Votre monastère est en grande réputation parmi nous, et nous n'en connoissons point qui lui soit semblable dans la discipline régulière. C'est pourquoi nous vous serons trèsobligés de nous rapporter quelque chose de vos usages, quand ce ne seroit que pour nous humilier de nous en voir si éloignés. Ulric répondit : Un étranger comme moi , qui me suis trouvé presque barbare en ce lieu-là par la diversité de la langue, et qui y suis entré tard , ne peut s'instruire aussi facilement de toutes choses qu'un naturel du pays i ourri dès l'enfance dans la maison. Pour moi, jusqu'à l'âge d'environ trente ans , je n'ai guère songé qu'aux choses du monde. Toutefois, je vous dirai volontiers ce que je sais.
Ulric continua son voyage, el, étant arrivé à la cour, il lui manqua quelque <hose nécessaire pour le retour (2) ; et toutefois il ne put se résoudre à rien demander, ni au roi, ni à un prélat trés-ri( he à qui il avoit affaire, se souvenant de cette sentence de saint Jérôme, qu'un moine ne doit jamais rien demander, et prendre rarement ce qu'on lui offre. II repassa par Hirsauge, comme il avoit promis à l'abbé Guillaume, qui, s'etant aperçu de ce qui lui manquoit , n'attendit pas qu'il le lui demandât, et pourvut à tout abondamment. II
(^1; Prœm. Ub. i, Cons. (2; Praif. lib. m, Cuns.
lui rendit toutes sortes de services , jusqu'à lui faire les cheveux de sa main , et le pria de 1 instruire des usages de Clugny. Ulric écrivit depuis ses conversations, et en composa son recueil.
Depuis long-temps il avoit perdu l'usage d'un œil, et, ayant perdu l'autre deux ans avant sa mort, il s'appliquoit davantage à l'oraison et à la psalmodie (1). Saint Hugues, ayant aï>prisqu Ulric étoit devenu aveugle, envoya Cunon pour le rappeler à Clugny, voulant lui donner en cet état toute la consolation possible, et après sa mort enrichir son église des reliques de ce saint homme. Mais Ulric ne voulut point quitter la Celle, et y acheva ses jours dans une grande vieillesse, vers l'an mil quatre-vingt-quinze. Il avoit fait quelques mirades de son vivant, et il s'en lit encore plus à son tombeau. Sa vie fut écrite peu d'années après par un moine de la Celle.