LIVRE SOIXANTE-TROISIEME
Oudart n'étoit pas moins estimé pour sa vertu que pour sa science. Il conduisoità l'église ses disciples, au nombre d'environ deux cents, marcbant le dernier, et leur faisant observer une discipline au^si exacte que dans le monastère le plus régulier. Aucun n'eût o.>è parler à son compagnon, rire ou regarder à droite ou à gauche; et, quand ils étoient dans le chœur, on les eût pris pour les moines de Clugny. 11 ne leur souffroit ni fréquentation avec les femmes, ni parure dans leurs habits ou leurs cheveux ; autrement il les eût chassés de son école , ou l'eût abandonné luimême. A l'heure de ses leçons, il ne permettoit à aucun laïcque d'entrer dans le cloître des chanoines, qui étoit auparavant le rendez-vous des nobles et des bourgeois pour terminer leurs affaires. Il ne craignit pas de choquer par cette défense Everard châtelain de Tournay, car il disoit qu'il étoit honteux à un homme sage de se détourner tant soit peu du droit chemin par la considération des grands. Toute cette conduite le faisoit aimer et estimer non-seulement des chanoines et du peuple, mais de Rabod, évêquc de Noyon et de Tour nay ; toutefois , quelques-uns disoient que sa régularité venoit plus de philosophie que de religion.
Il gouvernoit l'école de Tournay depuis près de cinq ans, quand un clerc lui ayant apporté le livre de saint Augustin, du libre arbitre , il l'acheta seulement pour garnir sa bibliothèque, et le jeta dans un coCTre avec d'autres livres, aimant mieux alors lire Platon que saint Augustin. Environ deux mois après, expliquant à ses disciples le traité de Roêce, de la consolation de la philosophie, il vint au quatrième livre, où l'auteur parle du libre arbitre. Alors, se souvenant du livre qu'il avoit acheté , il se le fit apporter, et après en avoir lu deux ou trois pages , il fut charmé de la beauté du style; et ayant appelé ses disciples, il leur dit : J'avoue que j'ai ignoré jusqu'à présent que saint Augustin fûtsi éloquent et si agréable. Aussitôt il commença à leur lire cet ouvrage ce jour-là et le suivant , leur expliquant les passages difficiles.
Il vint à l'endroit du troisième livre, où saint Augustin compare lame pécheresse à un esclave condamné pour ses crimes à vider le cloaque, et contribuer ainsi à sa manière à l'ornement de la maison (1). A cette lecture , Oudart soupira du fond du cœur, et dit,:
(l) Aug. 111, de Ub. Arb. c. 9, n. 27.
Hélas! que cette pensée est touchante! Elle semble n'être écrite que pour nous ; nous ornons ce monde corrompu du peu de science que nous avons , mais après la mort nous ne serons pas dignes de la gloire céleste, parce que nous ne rendons à Dieu aucun service, et que nous abusons de notre science pour la gloire du monde et la vanité. Ayant ainsi parlé il se leva , et entra dans l'église fondant en larmes; toute son école fut troublée, et les chanoines remphs d'admiration. Dès lors il commença insensiblement à cesser ses leçons , aller plus souvent à l'église , et distribuer aux pauvres, principalement aux pauvres clercs, l'argent qu'il avoit amassé, car ses disciples lui faisoient de grands présents. Il jeûnoit si rigoureusement , que souvent il ne mangeoit que ce qu'il pou voit tenir de pain dans sa main fermée : de sorte qu'en peu de jours il perdit son embonpoint, et devint si maigre et si atténué, qu'à peine étoit-il connoissable.
Le bruit se répandit aussitôt dans toutlepays que le docteur Oudart alloit renoncer au monde ; quatre de ses disciples lui promirent de ne le point quitter, et lui firent promettre de ne rien faire que de concert avec eux. Les abbés de la province, tant de moines que de chanoines, vinrent à Tournay, et chacun invitoit Odon de venir à son monastère; mais ses disciples aimoient mieux la règle des chanoines, la trouvant plus tolérableque celle des moines.
Il y avoit près la ville de Tournay une église demi-ruinée , que l'on disoit être le reste d'une ancienne abbaye détruite par les Normands ; les bourgeois de Tournay, voyant la résolution d'Odon, prièrent l'évêque Rabod de lui donner cette église avec les terres qui en dépendoient, et qui avoient été usurpées. Odon eut de la peine à l'accepter, mais enfin il acquiesça , et l'évêque l'en mit en possession lui et cinq clercs, qui le suivirent le dimanche second jour de mai mil quatre-vingt-douze ; ils y vécurent d'abord dans une extrême pauvreté, et subsistèrent pendant un an de la quête que quelques bons laïques faisoient pour eux , portant tous les jours des sacs par la ville (1). Le nombre ne laissoit pas de s'accroître, en sorte que la seconde année ils se trouvèrent dix-huit. Mais l'année suivante, à la persuasion d Haimeric, abbé d'Anchin, ils embrassèrent la vie monastique , et Odon étant élu abbé tout d'une voix, reçut en cette qualité la bénédiction de l'évêque.
Ci) C. 0.
(1} C. 11, 18, p. 20t Sup. liv. XIAI, n. 28
in fin.
f3) S»c. 5, Acla Den. p
(4) Narrât, lo. li,Spici!.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[An de J.-C. 1093
AndcJ.-C 109Î.]