XV. Suite de l'affaire d'Arras
En France, on poursuivoit toujours la séparation de l'évêché d'Arras d'avec celui de Cambrai. En exécution de la bulle du second de décembre mil quatre-vingt-douze, le peuple et le clergé d'Arras demandèrent à Renaud, archevêque de Reims, un commissaire pour présider à l'élection de leur évêque (1). Il leur manda de se trouver au concile qu'il devoit tenir à Reims le troisième dimanche de carême, vingtième de mars mil quatre-vingttreize, où il avoit appelé le clergé de Cambrai, pour rapporter les titres en vertu desquels ils prétendoient que l'église d'Arras leur étoit soumise. A ce concile se trouvèrent six évêques de la province , Hugues de Soissons , Elinand de Laon, Rabbod de Noyon, Foulques de Beauvois , Gervin d'Amiens , et Gérard de Térouane. Les députés d'Arras, dont le chef étoit Galbert, prévôt de cette église, rapportèrent ce qu'ils purent pour montrer que de tout temps elle étoit épiscopale ; mais ils ne dirent rien de précis plus ancien que saint Rémi et saint Vaast. Ils prouvèrent mieux le point de droit, savoir, que Ton doit rétablir des évé<iues dans les villes qui en ont eu, et qui sont revenues à leur premier état, et que l'on doit en *»lablir de nouveaux dans celles qui sont assez considérables. Gaucher , archidiacre de Cambrai , et les autres députés de celte église, ne rapportèrent aucun titre, pour prouver leur droit sur l'église d'Arras. Aussi Tarchevéque fit lire la bulle du pape U rbain , puis il fit apporter le livre des canons et lire celui du cimcile de Sardique, touchant l'érection des évéchés, qui est le sixième (2). Après que l'archevêque eut pris le conseil des évêques et des autres clercs constitués en dignité, ils le prièrent d'accorder un délai pour la décision d une affaire importante. L'archevêque ne le vouloit pas : ce que, voyant l'archidiacre de Cambrai, il s'avança au milieu du concile, et soutint que l'église d'Arras ne devoit point avoir d évêque propre, et qu'ils étoient prêts à le prouver en présence du pape. Alors l'archevêque conseilla au prévôt et aux autres députés d'Arras de ne point faire de difliculté d'aller soutenir leur cause devant le pape pour plus grande confirmation de leur droit. Ainsi , de l'avis de tout le concile, on marqua huit jours, savoir : depuis le dimanche avant l'Ascension jusqu'au suivant ; dans lesquelles les deux parties dévoient se présenter au pape , et l'archevêque
(t) Sup. n. 0, Baluz. 5 Miscell p. 239.
{%) Sup. liv. XII, n. 37
déclara que si les Artésiens manquoient d'aller à Rome, il ne les écouleroil plus, si ceux de Cambrai y manquoient, il ordonneroit sans délai un évêque d'Arras, suivant l'ordre du pape.
L'église d'Arras députa à Rome deux de ses clercs , Jean et Drogon , qui y demeurèrent neuf jours , au terme marqué par le concile de Reims, sans qu'il se présentât personne pour l'église de Cambrai. Sur quoi h» pape leur donna une lettre pour l'archevêque de Reims , par laquelle il lui réitéroit l'ordre d'ordonner un évêque à Arras ; et ajoutoit : Si vous craignez de vous attirer de la haine et des reproches, envoyez-nous celui qui sera élu, et nous le sacrerons, sauf le droit de votre église. Les députés d'Arras ayant rendu cette lettre à l'archevêque, il leur demanda secrètement celui qu'ils se proposoient d'élire; et, de trois qu'ils lui nommèrent, il approuva le plus Lambert de Guisne. Comme ils pressoient l'archevêque de leur donner ses lettres, il répondit que celles du pape suffisoient , et ajouta : C'est à vous d'élire votre évêque et à nous de le sacrer. •
Les députés étant de retour à Arras, on indiqua un jeûne de trois jours et des processions, et on marqua le jour de l'élection au dixième de juillet. On y invita quelques clens des dit>cèses voisins, entre autres des chanoines de Lille, entre lesquels éloit celui que Ion vouloit élire. En efl'el , le jour marqué, dimanche dixième de juillet mil qualre-vingltreize, Lambert de Guisnes, chanoine cl chantre de Lille, fut élu solennellemenl év(\jue d'Arras, et intronisé malgré lui dans la chaire pontificale. (>omme il pleuroil et ne vouloit point consentir à son élection, et que les chanoines de Lille se plaignoient aussi qu'on voulût le leur enlever , on lut la ( lause de la bull •, où le pape défendoit à l'élu de refuser son consenlement. Aussilôt l'église d'Arras écrivit à l'archevêque de Reims pour sacrer l'élu ; mais l'archevêque répondit que, le consentement des évêques de la province y étant nécessaire, il ne pouvoit fixer le jour du sacre sans eux ; et qu'il le feroit à rassemblée qui se devoit tenir à Reims à la Notre-Dame de la mi-août. Mais alors il leur demanda encore un délai jusqu'à la Toussaint.
L'église d'Arras, ennuyée de tous ces délais, renvoya à Rome et obtint du pape une lettre à l'archevêque de Reims, où il lui ordonnoit de sacrer Lambert dans un mois , après la réception de la lettre , ou l'envoyer à Rome. Le pape écrivit à Lambert en conformité , et la lettre étoit datée du onzième d'octobre. L'archevêque de Reims manda à Lambert qu il avoit envoyé la lettre du pape «i l'évêque de Soissons, avec ordre de l'envoyer aux autres suffragants pour prendre leur conseil , et remit l'affaire à loctave de Saint-André. Lambert se rendit lui-même à Reims , et se pré-
senta à l'archevêque le dimanche, dix-huitième (le décembre ; mais l'archevêque le renvoya au pape avec ses lettres et celles de l'église d'Arras (1). Dans sa lettre, il disoit au pape que l'avis des évêques de sa province et de son clergé avoit été qu'il s'abstînt de la consécration de Lambert, et le renvoyât au pape pour en faire ce qu'il jugeroit à propos. Car ils craignent , ajoule-t-il , que les Cambrésiens ne prennent ce prétexte pour se soustraire de l'église de Reims , parce que Cambrai est d'un autre royaume, dont le roi est depuis long-temps notre ennemi et de l'église romaine. Us ajoutent que ce seroit un échange désavantageux, si, pour mettre un évêque à Arras, l'église de Reims perdoit Cambrai, qui est six lois plus grand et plus riche. L'archevêque continue en disant que, quand le pape aura consacré Lambert , il le recevra et 1 honorera comme évêque, et qu'il l'en estime très-digne. L'église d'Arras, dans sa lettre au pape, le prie de consacrer Lambert, et d'ordonner que les bornes des deux royaumes de France et d'Allemagne soient celles de cet évêché , comme ellps étoient anciennement.
Avec ces lettres, Lambert partit de Reims pour Rome la veille de Noël , accompagné de trois des principaux du clergé d'Arras. Hugues , archevêque de Lyon, le rencontra à Dijon , et, ayant appris le sujet de son voyage , le fit conduire à Lyon par Hugues, abbé de Clugny, et l'y retint six jours h cause de la rigueur de l'hiver (2). Lambert et sa suite arrivèrent à Rome le vendredi avant le dimanche de la Quinquagésime, c'est-à-dire le dix-septième de février mil quatre-vingt-quatorze. Mais, craignant les guiberlins qui étoient encore maîtres d'une partie de Rome, ils demeurèrent à Saint-Pierre ; et le samedi de grand malin, Lambert vint trouver le pape Urbain à Sainte-]VIarie-la-Neuve,oùil demeuroit. Là, se jetant à ses pieds , il le pria avec larmes de le décharger de cette élection , tant pour son incapacité que pour la persécution qu'il devoit attendre, soit de la part du roi Henri, à qui Cambrai apparlenoit , soit de la part du clergé et des seigneurs de ce diocèse , et à cauee de la pauvreté de l'église d'Arras. Le pape lui donna le baiser de paix, et, après plusieurs paroles de consolation, lui demanda s'il étoit logé , et donna charge à Daibert , archevêque de Pise , et, à Pierre de Léon de le loger lui et les siens , et transporter leur bagage en sûreté. Car on avoit besoin d'escorte pour passer à Rome du bourg Saint-Pierre. Les guibertins tenoient la cour de Crescence , c'est-à-dire le château Saint-Ange , et empêchoient de passer le pont du Tibre pour aller trouver le pape ; en sorte qu'ils prirent un abbé allemand envoyé vers lui par Gébehard , évêque de Constance, son légat (3).
(1) Baluz. p. 259. p. i54.
(a; P. 265, to. X, Gonc. (3; Bcrlold; 109*,