XLIII. Œuvres de saint Jean Damascène
Outre cette lettre et les traités contre les images, dont j'ai parlé en leur lieu, nous avons grand nombre d'écrits de saint Jean Damascène , qui fut en son temps le docteur de l'Orient. Ses ouvrages sont dogmatiques ou moraux. L<^ plus considérable des traités de doctrine est l'exposition de la foi orthodoxe, qui est un corps entier de théologie , et qui a servi depuis de modèle à la plupart des scolastiques. 11 est divisé en quatre livres, dont le premier comprend les attributs de la trinité. En parlant du Saint-Esprit, il dit qu'il procède du père, et se repose dans le verbe (1); et ailleurs, qu'il procède du p(Te, et est communiqué à toutes les créatures par le fils. Mais il ne dit point qu'il procède du fils. Dans le second livre, il traite de la création, des anges, du monde visible, où il mêle beaucoup de philosophie naturelle, suivant les principes d'Aristote qu'il avoit fort étudiés; et il est un des premiers qui a mêlé cette doctrine à la théologie. Il explique de même la nature de l'homme , et s'étend beaucoup sur les facultés de l'âme et des passions (2). Il parle de la liberté de l'homme , de la providence divine et de la prédestination qui , selon lui , ne s'étend point aux choses qui sont en notre pouvoir, mais seulement la prescience; car, dit-il, Dieu ne veut point le péché , et ne contraint pas à la vertu. 11 finit ce second livre par la chute de l'homme. Dans le troisième livre, il traite de l'incarnation, qu'il explique avec beaucoup d'exactitude, principalement la distinction des deux natures et des deux volontés, contre les hérétiques qui régnoient en Orient. La liberté de Jésus-Christ étoit , dit-il (3) , plus excellente que la nôtre, en ce que, pour se déterminer, il n'avoit besoin ni d'examen, ni de délibération. Il n'ignoroit rien, même comme homme , et- en lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science.
Dans le quatrième livre, après avoir traité de la résurrection de Jésus-Christ (4) , et de quelques questions qui restoient sur l'incarnation , il vient aux sacrements (5), et parle premièrement du baptême, et à cette occasion de la foi, du mystère de la croix et de l'adoration à l'Orient. Puis il vient à l'eucharistie, et dit entre autres choses : Si la parole de Dieu est
(1) Lib. 1, c. 7, 10. (5) Lib. iv, c 10, 11, 12,
(2) Lib. II, c. 12, 14, 15, 13, 14. V. du Perron. Luc. 25, 29, 30, etc. Aut. 35, p. 043. Perp. i. VIU,
(3) Lib. III, c. 14,21. c. 4.
(4) Coloss. 11.
vivante et efficace, et si le Seigneur a fait tout ce qu'il a voulu : s'il a dit ; Que la lumière soit, et elle a été faite; si le ciel et la terre et tout ce que le monde a de beau , a été fait par la parole du Seigneur, et l'homme cette créature si admirable ; si le verbe Dieu lui-même s'est fait homme, parce qu'il l'a voulu, et s'est formé un corps du sang très-pur de la Sainte- Vierge, ne peut-il pas faire le pain son corps, et le vin son sang? Et ensuite : comment cela arrivera-t-il? disoitla Sainte-Vierge. Et l'ange lui répond : Le Saint-Esprit surviendra en vous, et le reste. Et maintenant vous demandez, comment le pain devient-il le corps de Jesus-Christ , et le vin et l'eau son sang. Je reponds aussi : Le Saint-Esprit survient, et opère cette merveille, au-dessus de la raison et de la pensée. Et encore : C'est le corps vraiment uni à la divinité, le corps prisde la Sainte- Vierge ; non que le corps qui est monté au ciel en descende, mais parce que le pain même et le vin sont changés au corps et au sang de Dieu. Si vous demandez la manière dont cela se fait, il vous suffit d'entendre que c'est par le Saint-Esprit, comme le Seigneur s'est fait de la Sainte- Vierge une chair pour lui-même. Nous n'en savons pas davantage, sinon que la parole de Dieu est vraie, efficace et toute-puissante, et la manière incompréhensible.
Saint Jean Damascène, après avoir suffisamment parlé de Jésus-Christ, vient ensuite a la Sainte-Vierge , dont il raconte la généalogie , la naissance , l'éducation au temple , le mariage suivant les traditions qu'il croyoit véritables, et qui ont eu depuis encore plus de créance (1). Il montre qu'il faut honorer les saints et leurs reliques , et insiste sur le culte des images. 11 donne le catalogue des saintes Ecritures : dans l'ancien Testament il suit le canon des Hébreux, mais il ajoute au nouveau les canons des apôtres. 11 reprend ensuite quelques questions qu'il avoit omises, et finit par ce qui regarde la fin du monde.
Entre les autres traités dogmatiques de saint Jean Damascène, le plus singulier est la dispute contre un Sarrasin, ou plutôt l'instruction de la manière dont on lui doit répondre (2). On y voit les principales objections que les musulmans pro|K)soient ordinairement aux chrétiens, sur la divinité du verbe ^ l'incarnation, la cause du mal et le libre arbitre, et que les chrétiens employoient l'autorité de l'Alcoran pour les convaincre. Saint Jean Damascène les réfute plus au long dans son traité des hérésies , où il insiste principalement sur ce que Mahomet n'avoit donné aucun témoignage de sa mission (3).
Ce traité comprend cent trois hérésies (4) en autant d'articles, dont les quatre-vingts premiers sont tirés de saint Epiphane, suivant
les nestoriens , les eutychiens , et leurs diffé rentes sectes , puis plusieurs autres inconnus d ailleurs. Les uns chantoient les louanges de Dieu , en dansant avec des femmes ; d'autres mettoient toute la religion dans les bonnes œuvres, sans aucune étude de l'Ecriture (1); d'autres prioient toujours debout sans jamais fléchir les genoux : d'autres croyoient l'àme mortelle ; d'autres blàmoient des paroles et des actions de Dieu même ; d'autres mêloient au christianisme des superstitions païennes. Il n'oublia pas les monothélites ni les iconoclastes.
Le principal ouvrage moral de saint Jean Damascène, sont les parallèles, c'est-à-dire la comparaison des sentences des pères avec celles de l'Ecriture (2). Elles sont rangées par matières suivant l'ordre de l'alphabet grec, et divisées en trois livres Ily a encore plusieurs sermons sur différentes fêtes et plusieurs hymnes. Car les Grecs reconnoissoient ce saint pour l'un des principaux auteurs des hymnes qu'ils chantent dans leur office. Enfin on lui attribue l'histoire indienne de Barlaam et Josaphat ; mais on doute qu'elle soit de lui , et encore plus que ce soit une histoire véritable : on ne sait point l'année de la mort de saint Jean Damascène; mais l'Eglise honore sa mémoire le sixième de mai (3).