XXXII. Croisade publiée
Le pape donc , ayant réglé les affaires ecclésiastiques au concile de Clermont , fit un sermon où il disoit en substance (1 ) : Vous savez , mes frères , que le sauveur du monde a honoré par sa présence la terre qu'il avoit promise aux anciens pères ; qu'il l'a nommée son héritage, et l'a particulièrement chérie , et , bien qu'à cause des péchés de ses habitants, il l'ait livrée pour un temps entre les mains des infidèles, il ne faut pas croire qu'il l'ait rejetée. Depuis longues années, la nation impie des Sarrasins
(1) Can. 15.
tient les saints lieux sous une dure tvTannio ; ils ont réduit les fidèles en servitude, et les accablent de tributs et d'avanies ; ils enlèvent leurs enfants, les ccmtraignent d'apostasier, et , s'ils les refusent , ils les font mourir. Le temple de Dieu est devenu le siège des démons l'église du Saint-Sépulcre est souillée de leurs impuretés , les autres lieux saints sont devenus des étables et des écuries. Ils n'ont pas plus d'égard aux personnes , on met à mort les prêtres et les diacres dans le sanctuaire , on y corrompt les femmes et les vierges.
Vous donc , mes chers enfants , armez- vous du zèle de Dieu , marchez au secours de nos frères , et le Seigneur sera avec vous ; tournez contre l'ennemi du nom chrétien les armes que vous employez injustement les uns contre les autres , rachetez , par ce service agréable à Dieu , les pillages, les incendies , les homicides et les autres crimes qui excluent de son royaume , afin d'en obtenir promptement le pardon. Nous vous exhortons et vous enjoignons, [xmr la rémission de vos péchés, de compatir à l'aflliction de nos frères qui sont à Jérusalem et aux environs , et de réprimer l'insolence des infidèles qui veulent se soumettre les royaumes et lesempires, et se proposent d'éteindre le nom chrétien : autrement il est à craindre que bientôt la foi ne périsse en ces quartiers-là. Plusieurs d'entre vous savent quelle persécution y règne, pour l'avoir vue de leurs yeux, et nous l'apprenons par cette lettre que le vénérable Pierre ici présent nous a apportée.
Pour nous, ayant confiance en la miséricorde de Dieu et en l'autorité de saint Pierre, nous remettons , à ceux qui prendront les armes contre les infidèles, les pénitences immenses qu'ils méritent pour leurs péchés ; et ceux qui y mourront en vraie pénitence ne doivent point douter qu'ils ne reçoivent le pardon de leurs péchés et la récompense éternelle. Cependant nous prenons sous la protection de l'Eglise et des apôtres saint Pierre et saint Paul ceux qui s'engageront à cette sainte entreprise, et nous ordonnons que leurs personnes et leurs biens soient dans une entière sûreté. Que si quelqu'un est assez hardi pour les inquiéter, il sera excommunié par l'évêque du lieu jusqu'à la satisfaction convenable; et les évêques ou les prêtres qui ne lui résisteront pas vigoureusement seront suspendus de leurs fonctions jusqu'à ce qu'ils obtiennent grâce du saint-siège.
J'ai rapporté ce discours suivant le récit de Guillaume de Tyr, auteur grave et judicieux. D autres auteurs le rapportent autrement, soit que chacun fasse parler le pape suivant ee qu'il trouvoil le plus vraisemblable, soit que, pendant la tenue du concile, il ait fait plusieurs discours sur ce sujet. Remy , moine de Saint-Rémy de Reims, qui étoil présent au concile, dit qu'après que le pape eut parlé, tous les assistants furent si touchés de son discours, qu'ils s'écrièrent : Dieu le veut ! Dieu le veut!
Alors le pape , levant les yeux au ciel , et faisant signe de la main pour leur imposer silence, continua ainsi : Mes frères, vous voyez aujourd'hui l'accomplissement de cette parole de Notre Seigneur , qu'il se trouve au milieu de ceux qui sont assemblés en son nom (1), car vous n'auriez pas crié tout d'une voix s'il ne vous l'a voit inspiré ; ce sera donc votre cri de guerre. Au reste, nous ne prétendons pas que les vieillards ou les invalides, et ceux qui ne sont pas propres aux armes, entreprennent ce voyage , ni les femmes sans leurs maris , leurs frères ou d'autres hommes qui en répondent ; toutes ces personnes donnent plus d'embarras que de secours. Les riches aideront les pauvres, et mèneront avec eux des gens de service à leurs dépens. Les prêtres et les clercs n'iront point sans la permission de leurs évêques, dont les laïques mêmes doivent prendre la bénédiction pour aller en pèlerinage. Quiconque donc veut entreprendre celui-ci doit porter sur lui la figure de la croix.
Alors tous les assistants étant prosternés , le cardinal Grégoire, qui fut depuis le pape Innocent II, prononça la confession, et tous, frappant leur poitrine , reçurent l'absolution de leurs péchés , puis la bénédiction et la permission de se retirer chacun chez eux Le lendemain , le pape assembla les évêques, et les consulta sur le choix d'un chef pour conduire les pèlerins, parce qu'il n'y avoit encore entre eux aucun seigneur distingué. Ils choisirent tout d'une voix Adhémar, évêque du Puy, comme très-instruit de la religion et des affaires temporelles. Il accepta la commission quoique malgré lui , et le pape lui donna ses pouvoirs en qualité de légat. Quelque temps après, vinrent les députés de Raymond, comte de Toulouse , connu aussi sous les noms de comte de Saint-Gilles et de Provence , qui rapportèrent au pape qu'il avoit pris la croix, et qu'il feroitle voyage avec plusieurs de ses chevaliers (2). Ainsi la croisade eut deux chefs, un ecclésiastique et un séculier.
Pour y encourager, le pape déclara de nouveau que tous ceux qui auroient pris la croix étant pénitents seroient dès lors absous de tous leurs péchés, et dispensés des jeûnes et des autres œuvres pénales auxquels ils étoient obligés, en considération des périls et des fatigues auxquels ils s'exposeroient en ce voyage (3) ; mais il ordonna que tous ceux qui seroient croisés seroient obligés d'accomplir leur vœu , sous peine d'excommunication. Enfin , il ordonna à tous les évêques de prêcher la croisade chacun dans son diocèse. On dit aussi que, pour obtenir de Dieu un secours plus abondant en cette grande entreprise, le pape ordonna , dans le concile de Clermont , que les clercs diroient le petit olïice de la vierge, déjà
(1) Lib. I, p. 3. Matlh.
xvni, 20.
(2) 0rderic.lib.ix,p.721.
introduit chez les moines par saint Pierre Damien (1).