XLIV. Daïmbert, archevêque de Sens
En France, Richer, archevêque de Sens, mourut a la fin du mois de décembre mil quatrevmgt-seize, après avoir tenu ce siège près de trente-cinq ans (i). Daïmbert, vidame de la même église, homme noble et considéré, fut elu par tout le clergé et le peuple pour lui succéder ; mais il demeura quatorze mois sans être sacré, par l'opposition de Hugues, archevêque de Lyon , qui prétendoit que Daïmbert lui devoit prêter serment comme à son primat Quoique celte élection eut été faite sans consulter les évêques de la province , le clergé de Sens écrivit à Ives de Chartres pour le prier d'ordonner prêtre Daïmbert le jour de la Purification mil quatre-vingt-dix-sept , car il nétoit que diacre, et de le sacrer évêque le dimanche suivant. Mais Ives leur représenta que, suivant les canons, les ordinations ne se dévoient faire qu'aux quatre- temps, et qu'il avoit besoin de conférer avec ses confrères sur cette affaire , et avec lelu même. Ainsi son ordination fut remise au commencement du carême. Sur quoi Ives de Chartres écrivit à Hugues de Lyon pour savoir ce qu'ils dévoient faire; et, après avoir reçu sa réponse , il lui écrivitencoreainsi (2) :
Vos ordres ont été suivis , nous nous sommes abstenus de sacrer l'archevêque élu de Sens et nous avons envoyé vos lettres aux évêques'de notre province, pour obéir à l'autorité apostolique. Mais nous vous prions et vous conseillons d'user à l'avenir de celte autorité avec plus de retenue, de peur qu'en nous prescrivant des choses impossibles , vous ne nous mettiez dans la nécessité de désobéir. Quant aux ordres du sainl-siége, qui regardent la conservation de la foi , ou la correction des mœurs , nous sommes résolus à les observer quoi qu'il nous en coûte. Mais quand vous nous enjoignez si expressément des choses indifférentes pour le salut, ou quand vous changez comme il vous plait , ce qui est établi par la coutume et par l'autorité des pères, regardez à qui l'on doit plutôt obéir, aux pères, ou à vous , qui prétendez ne faire que suivre leurs traces. Il rapporte ensuite plusieurs autorités des papes, qui déclarent qu'ils ne veulent rien innover contre la tradition etraulorité des canons ; puis il ajoute :
Les canons ayant donc réglé comment un métropolitain doit être ordonné, nous nous étonnons que vous prétendiez que l'élu de Sens vous doive être présenté avant son sacre et vous promettre obéissance en vertu de votre primalie: ce qui n'a jamais été observé, ni dans la province de Sens, ni dans aucune autre. D'où vient que le pape Nicolas écrivit à Raoul archevêque de Bourges, que les primats ou les patriarches n'ont aucun privilège au-dessus
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HISTOIRE DU CHRISTIANISME
des autres évoques , qu'autant que les canons ou la coutume leur en donnent. Au reste, celui dont il s'agit est, suivant ce que nous en avons ouï-dire, d'une naissance noble et suffisamment instruit , ceux qui le connoissent en rendent bon témoignage; et il éloit diacre dans son église quand il a été élu gratuitement et tout d'une voix. Mais s'il cédoit maintenant à ce que vous exigez de lui , on diroit qu'il auroit exigé sa consécration par cette complaisance.
Quant à ce que vous avez écrit, qu'il a reçu de la main du roi l'investiture de Tévéché, nous n'en avons point de connoissance. Mais , quand il l'auroit t'ait, nous ne voyons pas eu quoi celte cérémonie nuit à la religion, puisqu'elle n'a aucune force de serment , et qu'il n'y a aucune défense aux rois de la part du saint-siége , d'accorder les évéchés après l'élection canonique. Au contraire, nous lisons que les papes ont quelquefois intercédé auprès des rois pour les évéques élus, afin qu'ils leur accordassent les évéchés; et qu'ils ont différé le sacre de quelques-uns, parce qu'ils n'avoient pas encore obtenu la concession des rois. Nous en aurions rapporté les exemples si nous n'avions craint la longueur. Le pape Urbain lui-même, selon que nous l'avons compris, n'exclut les rois que de l'investiture corporelle , non de l'élection , en tant qu'ils sont chefs du peuple ou de la concession. Et qu'importe que celte concession se fasse de la main , ou par un signe télé, on par la bouche, ou par une crosse? Puisque les rois ne prétendent rien donner de spirituel , mais seulement consentir à l'élection, ou accorder à l'élu les terres et les autres biens extérieurs que les églises ont reçus de leur libéralité.
Que si les investitures etoient défendues par la loi éternelle, il ne seroit pas au pouvoir des supérieurs de les condamner rigoureusement en quelques-uns et les tolérer en d'autres. Mais, parce que c'est principalement la défense de ces supérieurs qui les rend illicites, nous ne voyons presque personne condamné pour ce sujet , mais plusieurs vexations , plusieurs scandales , la division entre le royaume et le sacerdoce , dont la concorde est nécessaire pour la sûreté des choses humaines. Nous voyons les évéques et les abbés , au lieu de s'appliquer à la correction des mœurs ou à la conservation de leur temporel , uniquement occupés à se procurer quelque palron , dont l'éloquence puisse les défendre ; et plusieurs dont l'élection a été gratuite tombent ainsi dans la simonie , en achetant des intercesseurs.
Puis donc que toutes les lois ecclésiastiques doivent se rapporter au salut des âmes, il faudroit corriger plus sévèrement les transgressions de celles-ci , ou les passer sous silence. Ce que je ne dis pas pour m'élever contre le saint-siége; mais je voudrois, et plusieurs autres avec moi , que les ministres de l'église romaine s appliquassent à guérir d«* plus grands
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maux , et ne s'attirassent pas le reproche de passer le moucheron et d'avaler le chameau (1), puisque par tout le monde on commet publia quement tant de crimes, sans que vous vous mettiez en peine de les réprimer. Je me réduits donc à dire, que vous permettiez de sacrer l'élu de l'église de Sens selon l'ancienne coutume , si vous n'y trouvez aucun empêchement canonique. Car nous ne voulons point nous relâcher le moins du monde du droit de nos églises. Si vous y acquiescez , nous ferons notre possible pour persuader au nouvel archevêque de reconnoîlre la primalie de l'église de Lyon.
Ives de Chartres écrivit au pape sur le même sujet, en ces termes ('2) : Mandez-nous ce que nous devons faire touchant l'archevêqueélu de Sens, dont le sacre est arrêté par l'archevêque de Lyon , votre légat , parce qu'il no veut pas lui promettre obéissance , à cause do sa primatie ; car encore que personne n'ait fait aucune autre opposition à ce sacre , nous nous sommes abstenus de passer outre par respect pour vous, quoiqu'il n'y ait ni loi ni coutume qui oblige les métropolitains de prometlreobéissance aux primats. Ives envoya cette lettre au pape par le nouvel évêque de Paris , Guillaume de Montfort, qui alloit à Rome, et qu il lui recommande avec afTection, priant le papo d'exhorter ce prélat à quitter la chasse et les autres amusements de la jeunesse, pour s'appliquer à la prière et à la lecture.